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Caroline Moine, Berlin-Est, été 1973 : le Xe festival international de la jeunesse et des étudiants

Berlin-Est, été 1973 : le Xe festival international de la jeunesse et des étudiants

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

Caroline Moine

 

 

 

Du 28 juillet au 5 août 1973, plus de 25000 délégués et invités venant de 140 pays se retrouvèrent à Berlin-Est, par une température caniculaire. Les rues furent envahies d'une foule colorée, vivante, jeune, qui participa, jour et nuit, à plus de 1500 manifestations politiques, culturelles et sportives. Dans l'imaginaire collectif des Berlinois et de nombreux Allemands de l'Est, le Xe festival international de 1973 a toujours été assimilé, même avant la chute du Mur de Berlin, à un moment lumineux, où domina un esprit de liberté, d'échange, de rencontre et d'ouverture.

Derrière les images d'une foule enthousiaste se dissimule cependant une réalité bien moins riante. Erich Honecker, premier secrétaire du SED[1] depuis mai 1971, transforma le festival en une vaste mise en scène destinée à présenter au monde entier une image d'ouverture, alors que la société est-allemande était au contraire de plus en plus étroitement contrôlée. Berlin-Est, capitale de la République démocratique allemande depuis 1949, symbole de la division allemande et européenne, servit parfaitement de décor à la manœuvre diplomatique du régime qui sut tirer partie de la détente internationale qui s'amorçait: le 8 juillet 1973 s'était ouverte la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe à Helsinki, organisée sur l'initiative de l'URSS.

 

 Berlin-Est fut ainsi métamorphosée le temps du festival, espace urbain aménagé pour l'occasion et livré à une jeunesse venant aussi bien des deux blocs que du tiers-monde. Le festival permit à Honecker de convaincre ses interlocuteurs occidentaux, notamment ouest-allemands, de sa volonté de changement. La reconnaissance internationale de la RDA, entrée à l'UNESCO en 1972, avait été une première étape, que le festival contribua à légitimer.

 

 

Berlin-Est, capitale d'un État moderne?

 

 

Le Xe festival

 

 

Les premières rencontres internationales de la jeunesse eurent lieu en 1947, à Prague. Elles avaient été organisées par le Weltbund der Demokratischen Jugend (WBDJ), la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, fondée en novembre 1945 à Londres[2]. Très vite elle s'avéra une organisation communiste sous stricte obédience soviétique. La Freie Deutsche Jugend (FDJ), la Jeunesse allemande libre, organisation de masse pour les jeunes en RDA, en faisait partie depuis août 1948. Il avait falllu trois ans à la jeunesse est-allemande pour convaincre les autres membres qu'elle était «en très grande partie [...] non corrompue par le fascisme»[3]. La FDJ était également membre de la Fédération internationale des étudiants, l'Internationaler Studentenbund (ISB) qui travaillait en étroite collaboration avec le WBDJ.

  

Les rencontres devinrent officiellement le «festival international de la jeunesse et des étudiants» en 1951. La FDJ y participa dès la deuxième édition en 1949 à Budapest. Puis ce fut Bucarest (1953), Varsovie (1955), Moscou (1957), Vienne (1959), Helsinki (1962) et Sofia (1968). Berlin-Est avait accueilli une première fois le festival en 1951. L'invité d'honneur fut à l'époque le professeur Frédéric Joliot-Curie, en qualité de président du Conseil mondial de la Paix[4]. La RDA renouvela l'expérience en 1973 et, pour le Xe festival, elle sut organiser des rencontres à la mesure de l'événement. Neuf jours durant Berlin-Est vécut à un autre rythme.

  

La retransmission de l‘événement monopolisa les programmes télévisés et radiophoniques comme s‘en félicita Heinrich Adameck, membre du Comité central et président de la télévision est-allemande, la DFF:

  

«[Nous] proposons chaque jour durant le festival des comptes rendus en couleur repris par l‘Intervision, l‘Eurovision et que nous diffusons par satellites sur les autres continents.»[5]

 

De très nombreux journalistes assistèrent au festival. Selon les chiffres officiels, il y eut 1 556 accréditations accordées, pour des journalistes venant de 89 pays, dont Berlin-Ouest, et travaillant aussi bien pour la presse écrite, la radio que la télévision ou le cinéma[6].

 

 

Une ville mise en scène

 

 

La cérémonie d'ouverture eut lieu le 28 juillet au stade de la jeunesse mondiale, Stadion der Weltjugend, situé Chausseestrasse, le long du Mur, dans le quartier central du Berlin historique. Le stade avait reçu en 1950 le nom de Walter Ulbricht, Secrétaire général puis Premier secrétaire du Comité central du Parti de 1953 à 1971, mais il fut significativement rebaptisé en 1973 pour être plus fidèle à l'esprit du festival et à l'air du temps. En effet, l'arrivée d'Erich Honecker au pouvoir avait représenté une rupture avec son prédécesseur, et même une mise à l'écart de l'ancien dirigeant et de son équipe[7].

  

Les délégations pénétrèrent dans le stade par ordre alphabétique et les représentants de la FDJ fermèrent le cortège. À la une de Neues Deutschland, le journal officiel du régime, on pouvait lire:

  

«Aujourd'hui commence le Xe festival international de la jeunesse et des étudiants. [...] Berlinoises, Berlinois! Saluez nos invités en route vers le stade de la jeunesse mondiale! Faites-leur une haie d'honneur de Unter den Linden, Friedrichstrasse[8] jusqu'au stade!»[9]

 

 Les deux plus célèbres rues de la ville étaient ainsi fièrement intégrées au parcours triomphal des délégations internationales qui reliait le Berlin du XVIIe siècle au Berlin le plus moderne.

  

La fusion entre le passé prestigieux de la ville et les réalisations les plus récentes de la RDA fut également mise en valeur autour d'un autre pôle du festival. Les participants se retrouvèrent quotidiennement sur l'historique Alexanderplatz, depuis toujours un lieu de vie berlinois très animé. Les deux fontaines, de Neptune et de l'Amitié entre les peuples[10], leur permettaient de trouver un peu de fraîcheur. Non loin de là, l'horloge universelle (Weltuhrzeit) offrait elle aussi un des principaux points de rendez-vous au milieu de cette foule. Conçue pour le festival, l'horloge indique aujourd'hui encore l'heure qu'il est selon les différents fuseaux horaires du monde entier. Au-dessus de la place se dressait la Tour de la télévision, et aussi de radiodiffusion, construite de 1965 à 1969, l'un des grands travaux lancés par la RDA à la fin des années 1960, symboles de sa modernisation. Un Centre international de solidarité, où se tinrent de multiples débats, avait été installé au pied de la tour.

  

Le 4 août, un grand défilé de la FDJ remonta la Karl-Marx-Allee, le premier tronçon de l'ancienne Stalinallee[11], lieu traditionnel des célébrations de masse comme le 1er mai. La place Marx et Engels, vaste esplanade où se dressait avant la guerre le château des Hohenzollern, rasé en 1950, accueillit une manifestation le dernier jour, le 5 août,autour de l'Américaine Angela Davis[12] qui y lança en allemand un «appel à la jeunesse du monde entier»[13].

 

En plus de ces grands pôles d'attraction, de nombreuses tribunes et scènes en plein air animaient l'ensemble des rues de Berlin-Est.

  

Plusieurs artistes reçurent des commandes officielles de la ville pour témoigner de l'événement[14]. Les studios de la DEFA[15] produisirent un documentaire sur le festival[16], un long métrage en couleur: le budget avait été à la hauteur de l'événement. Il s'agissait de prouver que la jeunesse communiste n'était pas si différente des jeunes de la société capitaliste. Une large place est accordée aux concerts en plein air. Le film reste un témoignage très vivant de la richesse des expériences personnelles vécues qui échappèrent à toute exploitation idéologique, de l'atmosphère qui régna durant ces journées estivales, multicolores et très musicales.

  

Partout fleurissaient les emblèmesdu festival, le globe terrestre, survolé par une colombe de la paix et porté par des bras tendus blancs, noirs et jaunes-conçu par Picasso pour Prague en 1947-et une fleur stylisée aux cinq pétales de couleurs dont le cœur était encore une fois la Terre.

 

 

Une population mobilisée

 

 L'infrastructure nécessaire pour accueillir tous les participants-25000 étrangers auxquels s'ajoutaient les 500000 délégués est-allemands-dépassait les capacités de Berlin-Est qui dut s'y préparer longtemps à l'avance.

 

 La FDJ y contribua en se lançant plusieurs objectifs dont la construction de Wohnheime, foyers peu confortables, souvent en périphérie, mais offrant de nombreux lits. Parallèlement, une campagne «invita» 82000 Berlinois à recevoir chez eux les participants non encore logés[17]. Tous les services municipaux furent également mobilisés, de la poste à la santé, sans oublier les transports publics. Les métros et les bus circulèrent même la nuit. Pour la restauration, des cantines ambulantes furent organisées, distribuant des repas froids ou chauds.

 

 Berlin-Est voulait prouver sur la scène internationale qu'elle était capable de relever un tel défi, autour de trois mots d'ordre, l'anti-impérialisme, la paix, la solidarité. Dans son discours d‘ouverture du festival, le 28 juillet, Honecker s‘adressa ainsi à la foule:

  

«C‘est pour moi un grand honneur et une grande joie de souhaiter la bienvenue ici à Berlin, capitale de la République démocratique allemande socialiste, aux représentants de la jeunesse de plus de 140 pays du monde entier. [...] Puissent ces journées à venir dans notre capitale, Berlin, donner un nouvel élan à la lutte en faveur des intérêts présents et des idéaux pour l‘avenir de la jeunesse mondiale!»[18]

 

 

La jeunesse était bien au cœur du festival. Une couleur domina neuf jours durant les festivités, le bleu des chemisettes des membres de la FDJ. Organisateurs et animateurs zélés de toutes les manifestations, ils préparaient l'événement depuis plus d'un an.

  

Leurs cadets, les Jeunes Pionniers et les Pionniers Ernst Thälmann, ne déméritèrent pas: un carnaval eut lieu pour les enfants de 40 organisations internationales, dans un lieu tout approprié, le parc Ernst Thälmann près de Berlin[19].

 

 

Berlin, capitale mondiale de la jeunesse

 

 

Libéralisation des mœurs

 

 

Depuis l'arrivée au pouvoir de Erich Honecker, cofondateur et ancien responsable de la FDJ de 1946 à 1955, la jeunesse avait profité d'une détente intérieure que les préparatifs du festival ne firent que favoriser. La musique comme la mode s'étaient ainsi ouvertement alignées sur le modèle occidental.

  

La télévision et la radio avaient lancé des émissions destinées aux jeunes, comme Rund ou DT 64, qui diffusaient du rock, de la disco et même des groupes de l'Ouest[20] et ce bien avant le festival pendant lequel des concerts improvisés, le plus souvent autour d'une simple guitare, firent rapidement concurrence aux spectacles officiels. Le célèbre groupe de la RDA,les Puhdys, connut ses premiers succès en 1973 grâce à la bande son du film Die Legende von Paul und Paula, de Heiner Carow, un très grand succès public[21], et grâce au festival où il donna un concert mémorable[22].

 

Pendant les neuf jours du festival, presque tout fut permis. La police populaire, les Vopos, ne reprocha à personne d'avoir une allure «décadente et hostile», termes habituellement utilisés pour caractériser ceux qui portaient les cheveux longs ou des jeans... Les jeunes purent flirter en toute tranquillité, profitant d'une liberté sexuelle qui, en d'autres circonstances, aurait été dénoncée par les responsables. Les photos de jeunes couples s'embrassant devant les fontaines de l'Alexanderplatz furent volontiers reprises par l'iconographie officielle, pendant et après le festival[23].

 

 

De multiples groupes se formèrent où l'on discutait jusque tard dans la nuit entre jeunes venus du monde entier. Les conversations se déroulaient souvent dans plusieurs langues, créant parfois des situations pour le moins amusantes. Dans un pays où les voyages à l'étranger se limitaient à quelques destinations seulement, ces rencontres ouvraient de nouveaux horizons: «Pour beaucoup de jeunes Est-allemands, en particulier provinciaux, le festival fit véritablement l'effet d'un bouleversement culturel»[24].

  

Le documentaire de la DEFA nous livre quelques extraits, saisis plus ou moins sur le vif, de discussions entre participants venus de RFA et de RDA. On y voit des jeunes ouest-allemands confrontés à l'argumentation passionnée de jeunes de la République démocratique qui critiquent le réformisme, politique illusoire, ou dénoncent l'absence de tout idéal à l'Ouest. La caméra se fait discrète, mais l'un des jeunes de RFA déclare ne plus vouloir s'exprimer s'il est filmé. La spontanéité semble être ainsi du côté est-allemand. Et pourtant, ces rencontres et ces discussions avec les délégués internationaux et notamment les représentants de la RFA avaient été minutieusement réglées auparavant.

 

 

Rencontres entre jeunes des deux Allemagnes

 

 

La participation de près de 900 délégués de la République fédérale voisine représenta le plus grand espoir d‘ouverture du régime engagé depuis quelques mois dans un rapprochement avec Bonn.

  

En novembre 1972 avait été signé le traité fondamental entre la RFA et la RDA, entré en vigueur en juin 1973. La frontière interallemande était reconnue par les deux États et des «représentations permanentes» devaient amorcer de nouvelles relations. Les délégués profitèrent ainsi d'un contexte bien plus favorable qu'à Sofia où s'était déroulé le IXe festival, du 28 juillet au 6 août 1968.

 

 Même les organisations confessionnelles furent accueillies avec sympathie pendant le Xefestival[25].

  

Les jeunes ouest-allemands venaient de plus de 40 mouvements, politiquement très divers: communistes, comme l'Union des étudiants marxistes Spartakus, socialistes, avec les Faucons, chrétiens-démocrates, derrière la Jeune Union[26] -dont faisait partie le jeune Eberhard Diepgen, futur maire de Berlin-Ouest puis de Berlin réunifié...

  

Le président des Faucons déclara lors de la remise d'une gerbe sur la tombe de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht:

 

«Cela fait plus de vingt ans que nous, jeune génération de la RFA, n'avons pu parler avec la jeunesse de la RDA. Les dirigeants, représentés par la CDU, avaient dressé entre nous l'idéologie anticommuniste[27]. Les traités de Moscou, de Varsovie et le traité fondamental entre la RDA et la RFA ont désormais rendu possible de discuter les uns avec les autres...

  

Notre présence ici est le début d'une nouvelle tentative d'échanger à l'avenir nos idées sur une lutte commune pour le socialisme, afin de trouver les meilleures solutions en faveur des habitants des deux États allemands et en faveur du développement de la paix dans le monde»[28].

  

Lors des préparatifs, la FDJ s‘était cependant méfiée de la possibilité de voir Berlin-Ouest se transformer en base arrière de mouvements hostiles au festival.

 

 

«Des "invités indésirables" peuvent être constamment introduits via Berlin-Ouest dans la capitale de la RDA (Sofia a obtenu des autorités bulgares d‘être isolée du tourisme étranger habituel le temps du festival)» s‘inquiétait en juin 1971 le secrétariat du Conseil central de la FDJ dans un document destiné au Bureau politique du Parti. Le texte précisait un peu plus haut: «Les participants venant de la RFA doivent être considérés comme des délégués étrangers»[29].

 

 

Les limites de l‘ouverture étaient ainsi clairement posées.

 

 

Une mise en scène diplomatique

 

 

Une préparation idéologique

  

«La participation d‘étrangers au festival laisse prévoir un large éventail politique. Il faut donc que soit constamment assuré le rôle directeur des organisations de jeunesse des pays socialistes et des forces marxistes-léninistes dans chaque phase des préparatifs et du déroulement du festival»

 

 recommandait aussi, dès cette date, la FDJ[30]. Pour ce faire, les membres de l‘organisation, comme tous les participants est-allemands, apprirent des mois à l‘avance les arguments qu‘ils devraient avancer lors des discussions avec les étrangers.

 

 En février 1973, le secrétariat du Conseil central prépara ainsi une réunion au sujet de la démocratie sociale, concernant le gouvernement de la RFA et le SPD. La coalition au pouvoir à Bonn ne devait pas faire trop illusion:

  

«Lorsque Brandt [...] parle du "droit à l‘autodétermination des Allemands", de "l‘unité nationale", de "notre Berlin", [...], ce n'est rien d'autre qu'une position néorevancharde. [...] Personne, pas même les dirigeants de droite du SPD, ne pourra empêcher l'impérialisme de subir son destin historique. L'avenir appartient au socialisme.»[31]

  

La question fut également posée de savoir s'il fallait ou non inviter des délégués chinois et albanais[32]. Au festival de Sofia, de vives tensions avaient éclaté entre les Soviétiques et la Nouvelle Gauche ouest-allemande accusée tout à la fois d'être maoïste, trotskiste et anarchiste... De vives discussions avaient opposé les délégations de Belgrade et de Praguen aux représentants soviétiques, donnant même lieu à une répression musclée[33]. En 1973, les communistes maoïstes de la RFA dénoncèrent le festival comme «un spectacle de propagande du régime soviétique et de la nouvelle bourgeoisie de la RDA»[34]. Le risque existait bel et bien de voir l'affrontement idéologique tourner en défaveur des organisations communistes fidèles à Moscou.

  

De nombreuses circulaires préparèrent donc les participants aux réunions de masse, meetings, conférences et séminaires qui se succédèrent tout au long du festival. Les thèmes en étaient plus ou moins pointus: «tribune libre, les jeunes et l'avenir», «les jeunes en lutte contre le monopole des multinationales», «contribution des étudiants à la lutte contre l'impérialisme», ou des sujets plus audacieux tels que «les jeunes croyants et leur engagement en faveur de la paix et du progrès social», l'écologie...

  

Le slogan du festival était omniprésent, repris sur les badges, les affiches, les banderoles, les tribunes, traduit en anglais, en français, en russe, en espagnol, en arabe: «Pour la solidarité anti-impérialiste, la paix et l'amitié! »[35]

 

 

Solidarité avec le tiers-monde

 

 

Les trois termes étaient intimement mêlés et l‘impérialisme dominait tous les débats. Deux pays occupaient alors les esprits des organisateurs. L‘un, le Vietnam, avait déjà concentré durant les longues années de guerre toutes les forces du camp socialiste contre «l‘ennemi impérialiste américain». Les accords de Paris de janvier avaient mis fin à la guerre, restait cependant à reconstruire un pays meurtri. Des représentants de la RFA, de la FDJ et de jeunes Vietnamiens se rencontrèrent pendant le festival et organisèrent une collecte au profit d'un hôpital pour enfants du Nord-Vietnam[36].

  

En Amérique latine, ce fut le Chili qui allait nourrir pour longtemps les campagnes de solidarité en RDA. Le gouvernement de Salvador Allende était alors en proie aux plus vives tensions, confronté à de nombreuses grèves, dont celle des camionneurs depuis le 25 juillet, et à l‘opposition de l‘armée. Là encore les États-Unis étaient pris pour cible lors des débats et des manifestations.

  

Le choix des invités d‘honneur du festival-Angela Davis, évoquée plus haut, le président du comité exécutif de l‘OLP Yasser Arafat et la première femme cosmonaute, la Soviétique Valentina Tereškova-illustra les grandes lignes de la politique diplomatique du festival: la solidarité ne s‘adressait pas seulement aux peuples en lutte dans le tiers-monde mais aussi au peuple frère de l‘URSS. Une manifestation «Merci à vous, soldats soviétiques!» eut ainsi lieu le 3 août sur la longue esplanade du Monument soviétique de Treptow, inauguré en 1949, dédié à tous les soldats de l‘Armée rouge victimes de la guerre[37].

  

Les rencontres avec les jeunes délégués des pays non européens dominèrent cependant le festival. L'engagement de la FDJ auprès des «jeunes états nationaux» était une mission fermement rappelée dans le discours officiel. En 1972, des brigades de l'amitié se rendirent par exemple en Algérie, en Guinée et au Mali. Les jeunes Est-allemands y exportaient leur formation, notamment dans les domaines agricole ou industriel. À Sofia des observateurs dénoncèrent le racisme dont firent preuve des Bulgares vis-à-vis des étranger[38]. Berlin-Est sembla échapper à de telles réactions et accueillit même avec ferveur Angela Davis ou les Palestiniens de la délégation menée par Yasser Arafat.

  

«Beaucoup de participants étrangers eurent pour la première fois l'occasion de se familiariser avec la vie dans le socialisme» se plurent à souligner les ouvrages officiels de la FDJ[39] tandis que Honecker affirmait le 4 aoûtdevant des députés ouest-allemands:

  

«Des jeunes venus de pays capitalistes et d'Asie, d'Amérique latine font connaissance avec le socialisme réellement existant [...]. Jour et nuit [...] on en débat dans les rues, sur les places, [...] des propositions sont faites, des questions posées, des doutes s'expriment. Chacun le sent: Berlin est une ville ouverte au monde, un lieu de rencontre de la force vitale, de l'humanisme et de la liberté du socialisme»[40].

 

 

Berlin-Est, un décor en trompe-l'œil?

 

 

Le séjour dans «la ville ouverte» demeura cependant étroitement contrôlé. Différents témoignages racontent comment le reste de la RDA resta à l'écart du souffle de liberté qui passa sur la capitale. Seules quelques villes, comme Leipzig, connurent une libéralisation culturelle semblable même si elle y resta plus limitée.

 

 L'écrivain Reiner Kunze se souvient dans un de ses poèmes, Element, de la répression qui s'abattit alors sur l'Allemagne de l'Est. Il y évoque avec humour ses tentatives infructueuses de rejoindre Berlin pour participer au festival. Par train, par auto-stop, quel que soit le moyen utilisé, des policiers étaient là pour l'arrêter, ses cheveux longs attirant irrémédiablement leur attention[41]. En-dehors de Berlin, les forces de l'ordre avaient encore droit de contrôle sur l'allure extérieure des jeunes gens.

  

Au-delà des répétitions organisées par la FDJ pour prévenir toute discussion trop ouverte, un autre garde-fou du régime intervint dans l'organisation du festival. Le 25 juin 1973 Honecker approuva le «plan de mesures pour assurer la sécurité pendant le Xe festival». Élaboré par Erich Mielke, à la tête du ministère de la Sécurité, la Stasi, il prévoyait notamment la mobilisation de troupes d'élites de l'armée et la présence d'hélicoptères en périphérie de Berlin-Est, où stationnaient des unités armées. Les mesures ainsi prises en prévision du festival servit de prétexte à la Stasi pour durcir son action sur l'ensemble de la société. Ceux que le régime considérait comme asociaux-notamment les personnes sans travail, les handicapés mentaux et même les prostitués-furent interpellés en très grand nombre. Le 23 juillet 1973, 19779 personnes furent interrogées sur tout le territoire afin d'empêcher leur voyage à Berlin-Est où seuls les citoyens autorisés purent se rendre. Il s'agissait d'éviter notamment la participation de jeunes qui n'étaient pas à la FDJ ou qui refusaient toute forme d'engagement.

  

Dans la capitale, par contre, où plus de 20000 collaborateurs de la Stasi et autant de policiers se mêlèrent à la foule, très peu d'incidents furent à signaler[42]. Certaines discussions surgies spontanément furent cependant parfois rapidement interrompues par des membres zélés de la FDJ. Les tracts et brochures des délégués de l'Ouest, où il était question d'élections libres, d'une presse non censurée, étaient plus ou moins discrètement saisis et déchirés par des communistes ouest-allemands ou par la FDJ. Les billets pour les séminaires et les conférences où intervinrent les délégués d'Allemagne de l'Ouest ne furent distribués qu'avec parcimonie. Les journalistes eux-mêmes durent le plus souvent se contenter de suivre les discussions qui avaient lieu dans la rue[43].

 

 Le 1er août disparut Walter Ulbricht. La nouvelle, connue rapidement, ne fut toutefois officiellement annoncée qu'à la fin du festival. Honecker n'avait pas voulu modifier le programme des derniers jours de festivités, révélant ainsi combien l'enjeu diplomatique était bien plus important à ses yeux: le festival représenta de manière spectaculaire l'internationalisation de plus en plus grande de Berlin-Est[44], qui accompagna logiquement la reconnaissance de la RDA par un nombre croissant de pays. En septembre 1973, les deux Allemagne entraient à l'ONU. À la fin de l'année, plus de 100 États avaient établi des relations diplomatiques avec la République démocratique.

 Un an après les JO d'été de Munich[45], le Xe festival international de la jeunesse et des étudiants avait de plus permis de montrer au monde entier une RDA entrée dans la modernité. Les profondes résistances à tout réel changement, à toute évolution du régime étaient demeurées soigneusement dissimulées, selon une double politique qui caractérisa les années Honecker. La troisième loi sur la jeunesse promulguée le 28 juillet 1974 rappela aux jeunes gens plein d'espoirs de l'été 1973 que, au sein de la FDJ, ils devaient être éduqués en «citoyens dévoués à l'idée du socialisme, en patriotes, en internationalistes et en défenseurs du socialisme contre ses ennemis». La relative détente culturelle des premières années du régime d'Erich Honecker disparut avant même de s'être véritablement installée.

 

 Berlin-Est se présenta le temps d'un festival comme un espace symboliquement ouvert au cœur d'un pays résolument clos.

 



[1]     Né en avril 1946 de la fusion du KPD et du SPD dans la zone d'occupation soviétique, le Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, le parti socialiste unifié allemand, domina 43 ans durant la scène politique est-allemande.

[2]     En novembre 1942, un premier congrès avait réuni à Londres 400 jeunes de 30 pays et il y avait été décidé de créer un Conseil mondial de la jeunesse. Le 31 octobre 1945, 437 délégués et 148 observateurs représentant 63 États se réunirent encore une fois à Londres, au Alberthall, et proclamèrent la formation du WBDJ.

[3]     Cité dans une brochure publicitaire officielle publiée par Das aktuelle Bild-DEWAG Werbung, Tafelserie zur Geschichte der Weltfestspiele, 1973, p. 2.

[4]     Le savant avait rejoint le PCF dès septembre 1944, dirigé l'Union nationale des intellectuels début 1945 puis participé activement au Congrès mondial des partisans de la paix d'avril 1949 à Paris. En avril 1950, à la suite de l'appel de Stockholm, Joliot-Curie, fut révoqué de son poste de haut-commissaire à l'Énergie atomique.

[5]     Pages intérieures de Neues Deutschland, 29 juin 1973.

[6]     Neues Deutschland, 6 août 1973.

[7]     Sur l'arrivée au pouvoir d'Erich Honecker, voir KAISER (Monika), Machtwechsel von Ulbricht zu Honecker. Funktionmechanismen der SED-Diktatur in Konfliktssituationen 1962 bis 1972, Berlin, 1997.

[8]     L'avenue Unter den Linden [Sous les tilleuls] et la Friedrichstrasse sont deux axes historiques de Berlin qui existent depuis le XVIIe siècle.

[9]     Une de Neues Deutschland, 28 juillet 1973

[10]    Là encore classicisme et modernisme se mêlent: la fontaine de Neptune de la fin du XIXe futinstallée en 1969 sur la place, tandis que la fontaine de l'Amitié entre les peuples date des années 1960.

[11]    La Stalinallee est l'avenue où avait éclaté en juin 1953 l'insurrection ouvrière rapidement écrasée avec l'aide des chars soviétiques.

[12]    La militante noire A. Davis, emprisonnée aux États-Unis d'octobre 1970 à juin 1972, devint une héroïne pour les communistes du monde entier. Elle s'était déjà rendue en RDA en septembre 1972.

[13]    Geschichte der Freien deutschen Jugend, Berlin, Verlag Neues Leben, 1982, p.498.

[14]    1973. Berlin-Ansichte, Dieter Goltzsche, Wolfgang Leber. Auftraggeber: Abteilung Kultur des Magistrats von Berlin», dans FLACKE (Monika) (dir.), Auftrag: Kunst 1949-1990. Bildende Künstler in der DDR zwischen Ästhetik und Politik, Berlin, DHM, 1995, p. 224-225.

[15]    La Deutsche Film-Aktiengesellschaft, fondée en 1946, est la société cinématographique qui détenait le monopole de la production est-allemande.]

[16]    Hellwig (Joachim), Wer die Erde liebt..., [Qui aime la Terre...], 69', coul., 1974.

[17]    Neues Deutschland, 29 juin 1973.

[18]    HONECKER (Erich), «Millionen im Kampf für edle Ziele verbunden», discours tenu lors de la cérémonie d'ouverture du Xe festival international de la jeunesse et des étudiants, le 28 juillet 1973, Reden und Aufsätze, vol. 2, Berlin, Verlag Neues Leben, 1975, p.345.

[19]    Ernst Thälmann (1886-1944) était l'une des principales figures antifascistes du panthéon est-allemand. Militant communiste de la première heure, il dirigea le KPD à partir de 1925. Il fut arrêté en 1933 lors de la répression qui suivit l'incendie du Reichstag et mourut au camp de Buchenwald.

[20]    Sur le rock en RDA voir Hintze (Götz), Das DDR-Rocklexikon, deuxième édition, revue et augmentée, Berlin, Schwarzkopf Schwarzkopf, 1999/2000.

[21]    La Légende de Paul et Paula sortit en avril 1973. Des millions de spectateurs allèrent le voir. L'histoire d'amour passionnée des deux jeunes gens est traversée de moments profondément tragiques auxquels se mêle un humour incisif ridiculisant le conformisme petit bourgeois de la société est-allemande.

[22]    Sommer (Stefan), Lexikon des DDR-Alltags, Berlin, Schwarzkopf Schwarzkopf, 1999, entrée «Puhdys».

[23]    Il est très rare d'entendre parler aujourd'hui du festival sans que soit évoqués les bébés le plus souvent métis nés à la suite de ces journées estivales.]

[24]    WOLLE (Stefan), Die heile Welt der Diktatur: Alltag und Herrschaft in der DDR 1971- 1989, Berlin, Ch. Links, 1998, p.164..

[25]    LIPPMANN (Heinz), «X. Weltjugendfestspiele im Geiste der Volksfrontpolitik», Deutschland Archiv, 1973/8, p. 788.

[26]    Freiburg (Arnold), Mahrad (Christa), FDJ, der sozialistische Jugendverband der DDR, Studien zur Sozialwissenschaft, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1982, p.253.

[27]    En novembre 1972, Willy Brandt avait mené les socialistes du SPD à la victoire aux élections et formé une coalition avec les libéraux du FDP.

[28]    Cité dans REXIN (Manfred) «Westdeutsche Jugendverbände bei den X. Weltfestspielen», Deutschland Archiv, 1973/9, p. 932-943, p. 938-939. L'auteur apportait à la fois son regard de témoin, il participa au festival, et de spécialiste des mouvements de jeunesse allemands.]

[29]    SAPMO Bundesarchiv (archives fédérales allemandes des organisations de masse de la RDA, désormais Barch-SAPMO), DY 24/ 8422, cité dans Herms (Michael), Popp (Karla), Westarbeit der FDJ 1946-1989. Eine Dokumentation, Berlin, Metropol, 1997, p.387 et 388.

[30]    Ibid., p. 387.

[31]    Barch-SAPMO, DY 24/8585, ibid., p.398.

[32]    Barch-SAPMO, DY 24/ 8422, ibid., p.388.

[33]    Sur les événements intervenus pendant le festival de Sofia en 1968, voir Lippmann (Heinz), article cité, p. 789.

[34]    REXIN (Manfred), article cité, p. 941.

[35]    Für antiimperialistische Solidarität, Frieden und Freundschaft»

[36]    REXIN (Manfred), article cité, p. 934.

[37]    Geschichte der FDJ. Chronik, Verlag Neues Leben Berlin, 1976/1978, p.319

[38]    LIPPMANN Heinz, article cité, p. 789.

[39]    Ibidem, p.320.

[40]    HONECKER (Erich), «Jeder spürt - unser sozialistisches Berlin ist eine weltoffene Stadt», discours tenu le 4 août 1973, cité dans Zur Jugendpolitik der SED, Berlin, Verlag Neues Leben, 1985, p. 480-481.

[41]    „Element» fut publié en 1981 dans le recueil Die wunderbaren Jahre. Ausgewählte Gedichte, S. Fischer Verlag, 1981/1986. Reiner Kunze quitta la RDA pour la RFA en 1977 à la suite de l'affaire Wolf Biermann.

[42]    WOLLE (Stefan), op. cit., p. 164 et 166. L'auteur parle de 24 arrestations seulement parmi les festivaliers.

[43]    REXIN (Manfred), art. cit., p. 942. Le documentaire de la DEFA ne montre que des discussions nées, plus ou moins spontanément, dans la rue et ne révèle rien des débats organisés.

[44]    Rostock (Jürgen), «Ost-Berlin als Hauptstadt der DDR» dans Süss (Werner), Rytlewski (Ralf) (dir.), Berlin. Die Hauptstadt. Vergangenheit und Zukunft einer europäischen Metropole, Bonn, Bundeszentrale für politische Bildung, 1999, p.259-294, p. 288.

[45]    La comparaison avec les JO de Munich fut reprise dans plusieurs journaux de l'Ouest comme le Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 30 juillet 1973.