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Bernard Ludwig, Milieux, réseaux et personnalités porteurs de projets d'unité européenne

Milieux, réseaux et personnalités porteurs de projets d'unité européenne

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

Bernard Ludwig

 

 

 

 

 

Quelle diversité pour un colloque sur... l'unité européenne! La principale caractéristique du colloque organisé par la section Histoire de l'Université de Cergy-Pontoise, dirigée par Gérard Bossuat, a sans doute été sa richesse - même si la remarque peut paraître banale.

Cette richesse s'appuie, en premier lieu, sur le réseau international - essentiellement européen - d'historiens mis en place dans le cadre du programme de recherche sur Les identités européennes au XXe siècle lancé en 1989 par René Girault, puis continué depuis 1994 par Robert Frank (Université ParisI) et Gérard Bossuat (Université de Cergy-Pontoise). À ce titre, le colloque constituait d'ailleurs la première manifestation d'une nouvelle phase[1] (Espaces Européens et Temps de l'Europe) du programme cité plus haut. Cette sorte de think-tank virtuel européen assure ainsi déjà en soi et surtout à chaque fois qu'il devient réel lors des colloques une dimension européenne. Or, celle-ci, en plus de créer une Europe des historiens, engendre de facto une variété de points de vue, constamment enrichie par les différentes traditions ou préoccupations historiques nationales. On ne sera donc pas étonné que cette coopération a ici, une fois de plus, conduit à une grande diversité des thématiques et des intervenants (plus d'une trentaine!).

 

 En second lieu, on pourrait dire que le résultat du colloque est peut-être de s'inscrire pleinement dans le nouveau programme de recherche établi pour les années à venir. Ce qui frappe en effet, c'est à la fois le cadre chronologique et le cadre spatial des communications.

 

 La chronologie ne s'est en effet pas contentée de balayer le XXe siècle, mais a voulu donner des ouvertures originales. On a pu, grâce à la contribution de François Pernot (Université de Cergy-Pontoise), se rendre compte par exemple que l'Europe économique était non seulement une des idées européennes les mieux partagées depuis les années 1920, mais qu'elle fut déjà en son temps réclamée par les Physiocrates du XVIIIe siècle. Bien sûr, les mots utilisés n'ont pas toujours les mêmes significations qu'au XXe siècle, mais, s'inscrivant dans la problématique des milieux et des réseaux - notions fondamentales de l'histoire de la construction européenne - François Pernot a su montrer que les Physiocrates pouvaient, au moins à ce titre, apparaître comme des précurseurs. Ils dépassent les projets d'individus, comme Sully ou l'abbé de Saint-Pierre, et développent des projets européens plus globaux que des ententes entre princes. Plus de deux cents ans ont finalement été nécessaires à des revendications alors aussi utopiques que visionnaires: libre circulation des biens et des personnes ou monnaie commune, pour ne citer que les plus visibles aujourd'hui.

 

 L'entre-deux-guerres, moment étrange de l'histoire de la construction européenne où tant d'idéalisme se retrouve subitement confronté au second conflit mondial, semble souligner cet héritage des Physiocrates. L'Europe par l'économie, ou de l'économie, semble alors attirer nombre de réseaux et de milieux. Qu'il s'agisse des économistes, qui déjà s'intéressent aux questions de «gouvernement économique européen», comme a pu le montrer Olivier Dard (Université ParisX-Nanterre) ou, dans une plus forte mesure, des industriels, comme l'illustrèrent trois exemples précis - Robert Bosch (Joachim Scholtysek, Université de Bonn), Etienne Fougères (Etienne Deschamps, Université catholique de Louvain-la-Neuve) et Jean Hennessy (Jean-Michel Guieu, UniversitéParisI). Bien souvent, la volonté de créer une Europe des marchés, des ententes et des cartels fut avant tout destinée à servir les industriels et leur fortune, mais leur action ne peut se limiter à une motivation simplement mercantile. La «diplomatie privée» dont ils usèrent et leur proximité avec les milieux proeuropéens de l'entre-deux-guerres prouvent bien qu'ils partageaient un idéal supra-économique. Le colloque a montré à quel point les attitudes de ce milieu par rapport à l'Europe sont complexes et que l'on y discerne plus nettement qu'ailleurs les tensions entre idéalisme et intérêts personnels, matériels ou nationaux. Hennessy et Fougères par exemple crurent que l'Europe allemande des nationaux-socialistes leur permettrait de réaliser leur rêve européen. Robert Bosch, au contraire, comprit que telle n'était pas la voie de l'Europe et soutint la résistance libérale à Hitler. Ces deux attitudes diamétralement opposées montrent bien que l'idéal pouvait alors soit dominer l'intérêt mercantile, soit se mettre à son service, mais qu'en tout cas il était une motivation partagée par les milieux économiques.

 

 Cet idéalisme fut porté également par le monde intellectuel et politique de l'entre-deux-guerres. Ses précurseurs permettent de souligner combien les années 1920 furent un temps fort du rôle des milieux et des réseaux «porteurs de projets d'unité européenne». Guido Müller (Université d'Aix la Chapelle) a montré que les milieux franco-allemands avaient souvent joué un rôle moteur dans la mise en place de ces réseaux européens. Formant un milieu par excellence, proeuropéen de surcroît, les genevois et les réseaux de la SDN furent aussi ce laboratoire d'idées dans lequel baigna Aristide Briand. Christine Manigand (Université du Maine) mit en perspective l'exemple de l'action de Louise Weiss à travers son journal L'Europe Nouvelle et montra bien les ambiguïtés de ce milieu: aspirations à créer un nouvel ordre international pacifique global mais difficulté à mettre de l'ordre dans le foyer européen. Ces oppositions d'échelles jouèrent également un rôle dans les tensions entre préoccupations nationales et européennes au sein des projets élaborés dans le cadre du mouvement Pan-Europe de Coudenhove-Kalergi, comme le montra Lubor Jilek (Université de Genève). Seule la Belgique, et c'est là l'apport de la contribution de Thierry Grobois (Université catholique de Louvain), aura peut-être réussi au cours de la Seconde Guerre mondiale à garder le cap vers un projet unitaire européen, tout en prenant soin de repenser sa vision de l'Europe au grès de l'évolution de la guerre.

 

 La fin des années 1940 et les années 1950 donnèrent vraiment naissance à l'Europe sous une forme structurée et juridiquement définie au niveau international. La période constitua donc, logiquement, un autre moment du colloque. On pourrait en retenir peut-être deux points forts: le rôle des États-Unis et le rôle de la démocratie-chrétienne. Les milieux économiques américains, à l'exemple du Comittee for Economic Developpement analysé par John Soares (George Washington University) ou de la Fondation Ford mise en lumière par Valérie Aubourg (Université ParisIV), furent à l'honneur. Leur implication dans la construction européenne - démultipliée par leurs liens avec le pouvoir politique américain - sont sans doute en cours de réévaluation. L'impact des démocrates-chrétiens sur l'idée européenne, et notamment sur une Europe fédérale, n'est pas une nouveauté historiographique. Il fut toutefois enrichi tant par les développements de Daniela Preda (Université de Gênes) que par Alfredo Canavero (Université de Milan) qui fit le portrait de Montini, futur PaulVI, ou encore par Kristin Pokorny qui mit l'accent sur les projets fédéralistes régnant dans les milieux des Frankfurter Hefte et du Rheinischer Merkur. Ces années fondatrices pour l'Europe n'auraient été illustrées de façon juste si on n'y avait pas fait une place aux milieux socialistes dont parla Gérard Bossuat (Université de Cergy-Pontoise) et à l'interrogation du lien entre Europe et franc-maçonnerie présenté par Denis Lefebvre (OURS). Anthony Adamthwaite (University of California Berkeley) et Mathias Schönwald (Université de Wuppertal) présentèrent respectivement les approches essentielles de certaines personnalités telles Anthony Eden ou Walter Hallstein.

 

Enfin, les contributions d'Andreas Wilkens (Université d'Orléans) sur la vision européenne de Willy Brandt et de son conseiller Egon Bahr, de Jean-Marie Palayret (Archives européennes de Florence) autour du projet Spinelli, de Michelle Weinachter (Université de Cergy-Pontoise) sur Valéry Giscard d'Estaing ou encore de Georges Saunier (Université ParisI) sur l'équipe européenne de François Mitterrand nous rappellent surtout que l'histoire de la construction européenne est en grande partie une histoire du temps présent. C'est parfois même une histoire immédiate, comme l'a montré la communication de Gregory Grygowski (Université de Cergy-Pontoise) sur «les milieux d'affaires américains et l'Euro», qui forment une continuité dans la construction européenne depuis les années 1950, aspects évoqués par Valérie Aubourg et John Soares. Les communications sur l'après 1970 met une nouvelle fois l'accent sur le poids des hommes (Giscard d'Estaing, Brandt) et des groupes d'hommes («milieu Spinelli», milieu européen autour de Mitterrand, millieux d'affaires).

 

 Une des particularités du colloque fut d'affirmer d'emblée le nouvel axe de recherche: espace et temps de l'Europe. L'actualité de la construction européenne mais aussi l'histoire - notamment depuis 1989 - a fait resurgir avec plus de force l'importance de la géographie, à l'heure où l'élargissement de l'Europe apparaît à la fois comme un défi et une nécessité. Mais, depuis Hérodote, histoire et géographie ont souvent fait route commune. Un des mérites de ce colloque fut peut-être de donner non seulement une place à la dimension spatiale de l'Europe mais de rappeler également que l'historien peut à juste titre l'éclairer en la replaçant dans le temps. La communication de Marie-Pierre Rey (Université ParisI) «Qu'est-ce que l'Europe ou qu'est-ce qu'être Européen?» sur l'engagement européen du tsar Alexandre Ier concilie par exemple à la fois la diversité chronologique esquissée auparavant et cette ouverture géographique vers une Europe élargie. Le besoin d'Europe viendrait-il alors à certains moments essentiellement de ses marges? L'engagement européen de l'Estonien Karel Pusta décrit par Julien Gueslin (Université ParisI) montre justement l'adhésion des pays Baltes à l'idée européenne dans l'entre-deux-guerres. Il est intéressant de voir comment Pusta fut «Estonien, Balte et Européen» à la fois. L'appartenance à des identités plurielles semble chez lui pleinement revendiquée. Et c'est en cela que l'exemple de Pusta doit pouvoir nourrir la réflexion actuelle sur l'élargissement: chaque identité enrichit l'autre. Ainsi, dans ce cas précis, Entente baltique et Europe unie se complètent. Pour Pusta ces réflexions se développent bien sûr par rapport au voisin russe. L'identité européenne des Baltes leur permet alors de se raccrocher à la maison Europe et, grâce à leur appartenance à un bloc vaste et puissant, de se sentir moins isolé face au monde russe. La guerre toutefois montra les limites de la force de l'Europe à s'imposer comme unité, surtout parce que celle-ci n'était pas réalisée. L'esprit européen des Pays Baltes ne fut plus alors qu'un souffle balayé par le vent des idéologies. Bien que mus par celles-ci, de nouveaux projets s'élaborèrent toutefois dans le sud de l'Est européen. C'est ce que montra Petrit Nathanaili (Université de Tirana) dans le cadre de son exposé sur «un projet régional d'unité des Balkans d'inspiration communiste, dans les années 1944-1948». Même l'Europe occidentale n'oublia pas d'essayer de voir, comme le Mouvement européen, comment associer cette autre Europe. Telle fut la réflexion de Josef Laptos (École Normale Supérieure de Cracovie). Malgré tout, les réflexions européennes d'un Tchèque comme Ripka pendant son exil à Londres, présentées par Vladimir Gonec (Université de Brno), montrent que l'idée européenne transcende les idéologies. Faisant partie intégrante de la vision du monde des Européens de l'Est, leur sentiment d'appartenance à la famille du vieux continent n'en finit-il pas renforcé?

 

 Une demi-journée fut consacrée à une table ronde avec des acteurs de premier plan de l'unité européenne. Alain Richard, ministre de la Défense, évoqua une politique européenne de la défense qui peine encore à se mettre effectivement en place malgré l'urgence qu'il y aurait à y parvenir. Mais l'essentiel de cette table ronde, dont une majorité d'intervenants était issue du milieu associatif à vocation européenne, ou des lobbies pour le dire plus crûment, fut peut-être plus encore de montrer que la construction de l'Europe progresse encore et toujours grâce à des milieux vecteurs de projets européens. L'ambassadeur de la France auprès de l'Union européenne ne manqua pas non plus de souligner cet aspect.

 

 Peut-être peut-on enfin tirer de l'association de cette table ronde à la partie plus «scientifique» du colloque que l'histoire de l'intégration européenne est non seulement elle même en cours de construction mais que son objet l'est tout autant, voire plus. Aussi est-il nécessaire de recourir à des acteurs de ce processus en cours qui aident l'historien à maîtriser un objet vaste et complexe, où les contradictions des logiques nationales sont souvent difficilement perceptibles. Il s'agit bien d'une histoire du temps présent. L'un des grands mérites de ce colloque a été de le démontrer par la pratique. Il a en effet non seulement réuni des acteurs très divers, mais a montré par ses problématiques (notion de milieux, importance de l'Est européen, limites chronologiques repoussées aux portes de notre présent...) comment l'histoire de l'Europe était plus que d'actualité et plus que vitale à la construction européenne en cours.

 

 

 

 



[1]     La troisième phase, commencée en 2001, doit durer jusqu'en 2004.