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André Kaspi, Editorial

Editorial

 

 

 

 

André Kaspi

 

 

Voici sept articles qui rassurent. De jeunes historiens, rattachés ou associés à l'Institut Pierre Renouvin, nous proposent, avec des exemples précis, une réflexion sur le rôle international des grandes villes. Ils confirment qu'une nouvelle génération prend la relève, que l'Institut Pierre Renouvin se porte bien, que l'histoire des relations internationales reste un domaine prometteur de la recherche et qu'il y a encore beaucoup à faire.

 

 Jean-Michel Guieu évoque Genève en 1926, lorsque le 10 septembre l'Allemagne fit son entrée à la Société des Nations. Ce fut, écrit-il, « pour l'opinion internationale qui suivait l'événement l'espoir d'une pacification durable des relations inter-européennes ». Une Allemagne pacifique, incarnée par Gustav Stresemann, retrouvait sa place dans les instances internationales. Le discours du Chancelier exaltait la collaboration pacifique entre les États, demandait l'abaissement des barrières douanières, appelait au désarmement général. Aristide Briand fit mieux encore. Il sut enthousiasmer. L'auditoire applaudit à pleines mains, lorsqu'il acheva son discours par ces mots qui émurent jusqu'aux larmes beaucoup de ses auditeurs : « Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons ! Place à la conciliation, à l'arbitrage, à la paix ! » C'est ainsi que Genève devint « la capitale de la paix ». Bien sûr, les paroles dissimulaient les arrière-pensées, les tergiversations, les inquiétudes. La grande espérance se perdit dans les sables de la crise économique. La montée des totalitarismes fit le reste.

 

 François Godicheau compare Madrid et Barcelone, au temps de la Guerre Civile. Madrid symbolise la résistance au fascisme ; Barcelone, noire et rouge, la subversion et la révolution. Des points communs ? Peut-être, mais ils ne résistent pas aux différends qui opposent entre eux les champions du camp républicain. Notre auteur prend appui sur les sources diplomatiques pour peindre les images contrastées que les deux villes donnent d'elles-mêmes. En fin de compte, dans l'histoire de la Guerre Civile, Madrid demeure la capitale du « peuple espagnol en guerre », la capitale de l'héroïsme. Barcelone semble « irresponsable », parce qu'elle contribue à affaiblir le gouvernement légal et parle au nom du « peuple espagnol en révolution ».

 

 Laurent Coumel nous transporte au cœur de la guerre froide. L'Union soviétique annonce en février 1960 qu'elle va créer l'Université de l'amitié des peuples. Voilà, nous dit Laurent Coumel, « un non événement pour l'historiographie, en regard d'autres affaires majeures comme le sommet [...] de Paris, [...] la crise congolaise, [...] le discours de Khrouchtchev à la chaussure à l'ONU », sans oublier l'élection de John F. Kennedy à la présidence des États-Unis. Mais c'est surtout le signe de la formidable avancée des Soviétiques dans le tiers-monde, donc de l'extension géographique de la guerre froide. Les peuples « opprimés », qui viennent d'obtenir le départ des puissances coloniales, doivent désormais savoir qu'ils peuvent compter sur le soutien de l'URSS. Ils auraient tort, toutefois, de nourrir des illusions. Les Soviétiques et leurs satellites fournissent une aide limitée, nettement inférieure à celle des pays occidentaux. La propagande l'emporte sur les réalités.

 

Pierre Journoud nous conduit à Phnom Penh. Le 1er septembre 1966, à 9 h 35, le général de Gaulle prononce un discours qui ne laissera indifférents ni les habitants de la péninsule indochinoise ni les Américains. En pleine guerre du Vietnam, alors que les États-Unis ont envoyé plus de 300 000 hommes sur les théâtres d'opérations, de Gaulle leur dit qu'ils ont tort de poursuivre le combat, qu'ils feraient mieux de consacrer tous leurs efforts à rétablir la paix. Journoud montre, preuves à l'appui, que le discours s'adresse surtout aux Français. Ses compatriotes, de Gaulle les rassure, stimule leur fierté, leur donne la mission de combattre « pour un plus juste équilibre des puissances dans le monde. » Bref, c'est dans le cadre des relations franco-françaises et des relations franco-khmères qu'il faut analyser la résonance du discours.

 

 Caroline Moine aborde un sujet neuf. « Du 28 juillet au 5 août 1973, plus de 25 000 délégués et invités de 140 pays se retrouvèrent à Berlin-Est ». Ils viennent participer au Xe festival international de la jeunesse et des étudiants. Prague, Budapest, Bucarest, Varsovie, Moscou, Vienne, Helsinki, Sofia ont déjà accueilli le festival. C'est l'occasion pour des milliers de jeunes, communistes, sympathisants, parfois plus touristes que militants, de se rencontrer, de militer pour la paix et « le rapprochement entre les peuples », de découvrir les démocraties dites populaires. Certes, leurs contacts avec la population sont contrôlés. Ils croient communiquer, alors qu'ils sont les victimes d'une gigantesque manipulation. Caroline Moine démonte le scénario. Non, la République démocratique allemande n'a pas fait naître une société ouverte, humaniste et fraternelle. Non, Erich Honecker n'est pas le bon apôtre d'un régime souriant. Somme toute, la manipulation a pour but de justifier l'entrée de la RDA à l'UNESCO en 1972 et de légitimer la reconnaissance internationale d'une Allemagne divisée.

 

 Pierre-Michel Durand étudie la réunion du G7 à Naples du 8 au 10 juillet 1994. Naples fut un choix étonnant. Une ville populaire, qui compte 500 000 chômeurs, « de nombreux embouteillages, des poubelles qui débordent, de l'eau contaminée, [...] avec un taux de criminalité important et [...] la présence de la Camorra. » En un mot, la ville qu'il ne fallait surtout pas choisir. Les organisateurs ont relevé le défi. Du coup, les autorités municipales en profitent pour rénover les installations, donner « un coup de jeune » aux quartiers insalubres, pourchasser la petite criminalité. Et Durand de conclure : « Grâce au sommet du G7, Naples [...] s'affirme désormais comme une ville de congrès ».

 Reste la septième et dernière étude. Elle conserve une actualité tragique. Muriel Témime a suivi de près le débat américain sur le transfert de l'ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem. Elle nous rappelle que Washington n'a reconnu qu'en 1967 la légitimité de la présence israélienne à Jérusalem-Ouest, qu'on appelle « la ville juive ». Quant à la vieille ville, enfermée dans ses remparts, marquée par un nombre incalculable de lieux saints pour le judaïsme, le christianisme et l'islam, elle n'est toujours pas considérée par les Américains comme « ré-unifiée » avec la ville juive. Après de longs débats, après les accords israélo-égyptiens de Camp David et la fragile réconciliation d'Oslo et de Washington entre les Israéliens et les Palestiniens, le Congrès vote la loi du 24 octobre 1995. Le gouvernement américain est tenu de transférer l'ambassade à Jérusalem-Ouest. Mais le président dispose d'une clause dite de sécurité nationale qui lui permet de repousser l'application de la loi. Bill Clinton ne s'en prive pas ; George W. Bush,  non plus. Muriel Témime a raison de rappeler une vérité d'évidence : « Se focaliser sur le débat du transfert de l'ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem permet de mieux appréhender la complexité de la situation au Proche-Orient ». Depuis 50 ans, on en parle.  La loi n'est pas appliquée. Quand le sera-t-elle ?

 

 Au terme de cette lecture, une observation s'impose. Chacune de ces villes a tenu et tient encore un rôle primordial dans l'histoire. Les unes sont elles-mêmes des enjeux des relations internationales. C'est le cas de Berlin, de Moscou, de Jérusalem. Les autres laissent leur nom à des événements d'importance majeure. C'est le cas de Madrid et de Barcelone, de Phnom Penh, de Genève, de Naples. Et l'on pourrait allonger la liste de ces villes emblématiques. Les sept jeunes historiens, dont les lecteurs du Bulletin vont découvrir les contributions, ont ouvert une voie. Il faudrait qu'en leur compagnie d'autres chercheurs décident de la parcourir.