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Pierre Journoud, Des artisans de paix dans le secret de la diplomatie. Vers un règlement pacifique de la guerre au Vietnam, 1967-1973

Des artisans de paix dans le secret de la diplomatie. Vers un règlement pacifique de la guerre au Vietnam, 1967-1973

 

 

Bulletin n° 11, printemps 2001

 

 

 

 

Pierre Journoud

 

 

 

Parmi les activités humaines qui ont institutionnellement recours au secret, se trouve la diplomatie, dont l'un des grands desseins réside dans le maintien ou la restauration de la paix entre les nations.

Si la guerre couvre, bien entendu, un nombre incalculable de secrets, au point que la notion de «guerre secrète» est désormais courante[1], les tentatives d'y mettre fin, autrement dit la recherche de la paix, peuvent difficilement se passer de confidentialité, à tout le moins d'une sérieuse discrétion. Cette étude se propose de comprendre la nécessité du secret à diverses étapes d'un processus de paix et de soulever quelques-uns des problèmes que son usage peut rencontrer dans nos sociétés démocratiques actuelles, à l'exclusion de tout autre type de régime.

  

Mais elle voudrait également mettre en relief les raisons qui expliquent le choix de tel ou tel intermédiaire par des belligérants en quête de solution pacifique et le rôle clé qu'en certaines occasions - comme l'ouverture d'un dialogue informel - ceux-ci peuvent jouer. Sans nous limiter à l'interprétation classique de la diplomatie comme activité gouvernementale spécialisée, nous nous référerons indistinctement à deux groupes: les professionnels de la diplomatie et du secret d'une part - diplomates de métier et agents secrets qui, de manière ponctuelle pour les premiers et systématique pour les seconds[2], utilisent le secret pour parvenir aux fins définies par le pouvoir exécutif - et, d'autre part, ceux qui, étrangers à la «carrière» comme à la «piscine»[3] mais choisis pour les qualités et les relations spécifiques qu'ils possèdent, sont appelés à remplir dans le secret, ici ou là, certaines missions au service de la paix.

  

Ces hommes et ces femmes de l'ombre, mandatés à des degrés variables par les décideurs, ont été, plus d'une fois au cours de ce siècle, les artisans d'avancées parfois décisives pour le succès de la paix. Voilà au moins une bonne raison pour ne pas les délaisser sous prétexte qu'ils ne feraient pas partie du panthéon des grands hommes illustres auxquels la patrie décerne bien naturellement sa reconnaissance. L'État a ses raisons et l'histoire, ses exigences...

  

De fait, après avoir longtemps jeté au rebut - positivisme aidant - tout ce qui leur paraissait enveloppé d'un épais mystère, une poignée d'historiens des relations internationales, à partir surtout de la deuxième moitié du XXe siècle, va poser les premiers jalons d'une réflexion d'ensemble sur la diplomatie secrète, encore que celle-ci soit restée longtemps événementielle. Ainsi Jacques de Launay, auteur d'une histoire de la diplomatie secrète entre 1789 et 1945 en deux volumes[4], précise-t-il dans la conclusion de son avant-propos:

 

 «L'histoire de la diplomatie secrète n'est qu'une partie mineure de l'histoire diplomatique. Cette approche, encore hésitante, permet d'éclairer l'histoire des relations internationales»[5].

  

Le débat sur la place, la moralité et l'efficacité de la diplomatie secrète est lancé. Dix ans plus tard, en 1976, Jacques Freymond, co-président du comité de rédaction de la revue Relations Internationales, conclut par ces motsl'introduction du cinquième numéro de cette jeune revue consacré au thème «Diplomatie ouverte, diplomatie secrète»:

  

«Un très bon champ d'explication est ouvert ainsi à l'historien des relations internationales contemporaines. L'abondance et la diversité des sources, l'importance des témoignages accessibles devraient l'encourager à entrer dans un secteur qu'il a laissé jusqu'ici au politologue pour entreprendre des études systématiques.»

  

En répondant à notre tour à ces exhortations, nous avons voulu, à l'aide de brefs exemples essentiellement puisés dans nos recherches personnelles, amorcer une réflexion sur le choix et le rôle des acteurs de la diplomatie secrète dans un processus de paix.

 

 Parce que la paix ne va pas de soi, parce que la paix «n'est pas la simple absence de guerre [mais] une vertu qui a son origine dans la force d'âme»[6], il lui faut impérieusement ses artisans dévoués et résolus. Nous ne craignons pas d'affirmer d'emblée que parmi eux, il en est qui doivent, dans le souci démocratiquement exprimé de l'intérêt national, être protégés dans leurs missions par le secret d'État.

 

 

Paix, secret et diplomatie

 

 En dépit des exigences démocratiques de transparence, que dès 1918 le président Wilson avait classées parmi les priorités de la nouvelle diplomatie internationale[7], les responsables politiques ne se sont pas privés, depuis lors, d'user à leur gré du secret en alternance avec la publicité, pour mettre fin à un conflit. Qui pourrait s'offusquer qu'il en soit ainsi puisqu'il leur appartient en dernier ressort d'assurer le plein succès d'opérations aussi délicates que l'établissement des premiers contacts entre belligérants puis l'aboutissement de négociations censées mettre un terme à des années de lutte?

  

En de semblables circonstances, la moindre indiscrétion - à moins qu'elle ne soit voulue par les négociateurs eux-mêmes - peut remettre brutalement en question ces longs et patients efforts. Dans une situation de conflit où les passions sont exacerbées, les haines attisées et les extrémismes déchaînés, l'établissement des premiers ponts humains entre belligérants peut entraîner l'échec, au cas où le bruit de la tentative parviendrait aux oreilles d'une opinion publique qui pourrait bien ne pas accepter l'ouverture de pourparlers non conformes à l'idée qu'elle se fait de l'enjeu de la lutte. Non que l'opinion ne puisse également peser en faveur de la paix sur les choix des décideurs[8], mais plutôt que le secret des tractations écarte le risque de malentendus, voire de contestations. En somme, il garantit la liberté et l'efficacité des négociateurs.

  

Lorsque la paix est l'objectif à atteindre, des murs entiers d'incompréhension, d'aveuglement, de rancune et de répugnance, doivent être abattus. Le secret, au risque d'être perçu comme l'apanage d'une élite, paraît essentiel parce qu'il laisse le temps de préparer l'opinion au tournant majeur que représente dans un conflit l'amorce d'un dialogue entre les parties en guerre. Mue par des sentiments parfois instinctifs, souvent contradictoires, et globalement ignorante du contexte géopolitique ou des subtilités de l'action diplomatique, l'opinion risque de compromettre certaines initiatives qui sont, en principe, le fruit de raisonnements opiniâtres et complexes.

  

Si le secret a toujours été - et demeure - une arme privilégiée dans les mains du pouvoir exécutif, capable de le libérer des pressions des intérêts privés, et un élément de supériorité face à l'autre camp comme dans le sien propre[9], il n'en demeure pas moins que, dans un régime démocratique, il est incompatible avec la duplicité. Secret des premiers contacts, certes; des négociations, si nécessaire; mais transparence entre négociateurs et publicité des traités, voilà qui est fondamental[10]. À ces deux dernières conditions seulement, l'œuvre de rétablissement de la confiance entre les peuples par leurs représentants, aussi hasardeuse qu'audacieuse après des années de conflit, aura sans doute quelques chances de réussite. Jacques Freymond nous rappelle que «la transparence et la cohérence sont les conditions de la crédibilité. Une négociation ne peut donner des résultats positifs que si les interlocuteurs se font mutuellement confiance»[11].

  

Bref, le temps n'est plus où l'on pensait, en France par exemple, fort d'une démocratie qui, précisément, s'était construite contre le secret du monarque, que le peuple devait tout savoir à chaque instant et que le secret était synonyme de duplicité et de siècles d'obscurantisme que la Révolution avait à jamais condamnés. On reconnaît désormais que le secret, lorsqu'il n'est pas une fin en soi, a ses vertus, mais aussi que la publicité est loin d'être synonyme de vérité et que la transparence la plus totale peut, en fin de compte, conduire à d'autres formes de despotisme. Scellant la réconciliation entre secret et diplomatie, Alain Plantey, ancien collaborateur du général de Gaulle aujourd'hui juriste de grande renommée, tranche ainsi le débat: «En démocratie, contrairement aux apparences, la réserve sert la probité»[12]. Au total, sous réserve que la stratégie d'un gouvernement décidé à faire la paix soit rendue publique, le secret fait nécessairement partie intégrante de la tactique, c'est-à-dire des moyens employés (procédures, information, etc.). Il est même, selon l'expression de Camille Barrère, «nécessaire autant que l'air que nous respirons»[13]. Et, pour éviter toute équivoque avec certaines pratiques antérieures et largement dénoncées depuis lors, peut-être vaudrait-il mieux parler, à la suite d'Alain Dewerpe, de l'indispensable secret de la démocratie plutôt que de diplomatie secrète, trop souvent synonyme de diplomatie clandestine, différente, voire contraire à la diplomatie officielle. «Il existe ainsi une diplomatie secrète, que l'on stigmatisera, qui se distinguera du secret de la diplomatie que l'on louera»[14].

 

 L'amorce d'un dialogue entre les protagonistes d'un conflit est chose trop délicate et trop périlleuse pour être confiée à de simples amateurs dépourvus des qualités requises et plus désireux de laisser leur nom à la postérité que de servir sincèrement la cause de la paix.

  

Cette intermédiation souvent secrète lorsqu'il s'agit de sortir d'une logique de guerre, peut être de deux types: soit que les intermédiaires sont au service de leur propre gouvernement; soit qu'ils agissent comme tiers pour le compte d'un gouvernement qui n'est pas le leur. Dans le dernier cas, ils seront souvent qualifiés de «messieurs bons offices» ou de «médiateurs», selon leur degré d'implication dans le processus de paix[15]. Le plus souvent, leur action se borne à faciliter les contacts en favorisant l'ouverture d'un «canal» ou d'une «filière» de communication directe entre belligérants. Mais ils peuvent aussi les aider à rapprocher leurs thèses dans la recherche d'un traité de paix. Par leurs relations, leur volonté, et parfois leurs origines, ces émissaires officieux, fréquemment choisis en dehors même des cercles diplomatiques traditionnels, peuvent réussir à renouer durablement les fils d'un dialogue interrompu entre ennemis. Avec ou après eux, sont mandatés ou couverts par le pouvoir exécutif pour remplir régulièrement ce type de mission, sous le couvert du secret diplomatique (qui est une branche du secret d'État), les diplomates, dont la négociation est l'une des fonctions principales, leur autorité de tutelle, le ministre des Affaires étrangères, les conseillers des chefs d'État ou de gouvernement, et, plus rarement, les agents secrets. Ceux-ci sont davantage sollicités une fois rouvertes les voies de communication, lorsqu'il s'agit d'entrer dans le cœur de véritables négociations secrètes. Mais avant cette phase opératoire, il faut nécessairement en passer par des contacts préliminaires discrets.

 

 

Contributions secrètes à l'ouverture d'une voie de communication entre belligérants

 

 

Plusieurs critères, aux yeux des décideurs, qualifient une personnalité pour le rôle d'intermédiaire ou d'émissaire[16]. Il faut d'abord qu'elle soit animée par une volonté pacifique, une intention d'objectivité, une prudence dans le discours et l'action; ensuite, qu'elle possède des connections adéquates et simultanées entre les parties en conflit, gage de transitivité et donc d'efficacité pour un intermédiaire. Ce n'est pas tant la quantité des relations qui importe mais bien davantage leur qualité, que l'on peut mesurer - entre autres - par la rapidité de transmission des messages à leurs destinataires. Parfois, également, la fréquentation et la profonde connaissance des pays dans lesquels ils sont amenés à intervenir, leur engagement pour la cause de la paix, au-dessus des passions nationalistes et des querelles partisanes mais en-deçà des illusions et des rêves d'idéalistes, ou encore leur renommée peuvent être des facteurs décisifs. Tous, sans doute, ne répondent pas systématiquement à tout ou partie de ces exigences: le succès de leurs initiatives s'en trouve d'autant plus incertain et, en cas d'échec, puisque le secret sert de paravent, ils peuvent être totalement ignorés[17], voire rapidement désavoués, si nécessaire, par leurs dirigeants.

  

À l'évidence, leur action ne peut guère aboutir lorsqu'elle ne bénéficie pas d'une conjoncture intérieure et internationale favorable. Néanmoins, lorsque ces «avant-gardistes» réunissent l'essentiel des critères ci-dessus énoncés et qu'ils sont franchement soutenus par des responsables politiques déterminés à saisir les opportunités historiques, ils ont les plus fortes chances de contribuer efficacement au progrès de la paix. Et quand bien même les dirigeants ne seraient pas fermement décidés à la paix, c'est-à-dire à de réelles concessions réciproques, l'ouverture d'un dialogue de qualité entre belligérants, pour indirect, difficile et éphémère qu'il puisse se présenter, est une semence potentiellement déterminante pour l'avenir.

  

C'est d'un mouvement peu connu qu'est née, en pleine guerre du Vietnam, une initiative de paix ayant impliqué plusieurs personnalités françaises, aujourd'hui connue sous le nom de code que les décideurs américains lui ont donné, Pennsylvania[18].

  

Il faut remonter à 1955; date du manifeste signé par le philosophe Bertrand Russel et Albert Einstein[19] qui appelait à la responsabilité des scientifiques face aux périls engendrés par les armes de destruction massive et les exhortait à s'engager pour le désarmement. Le manifeste, publié le 9 juillet avec la signature de neuf autres grands savants, allait être à l'origine d'un vaste mouvement dénommé Pugwash, dont les structures informelles permettent encore aujourd'hui à des personnalités (scientifiques pour la majorité) de débattre régulièrement et en toute liberté des problèmes de défense et de désarmement[20]. Or, c'est du noyau français de cette association que va germer en juin 1967 l'une des initiatives secrètes peut-être les plus lourdes de conséquences sur l'évolution du processus de paix au Vietnam.

 

 À peine la guerre des Six Jours est-elle achevée qu'une poignée de «Pugwashiens» américains, soviétiques, français et britanniques décident de porter leurs regards sur la guerre qui fait rage au Vietnam. A la réunion organisée le 16 juin à Paris à l'initiative d'Herbert Marcovich, biologiste, chef de laboratoire à l'Institut Pasteur et membre du Comité exécutif du mouvement Pugwash[21], se trouve Henry Kissinger, un jeune professeur de sciences politiques à Harvard convié pour la circonstance parce qu'on le sait très au fait du dossier vietnamien. Au plus fort du débat, il en vient à exprimer l'idée qu'en dépit de leur méfiance, les États-Unis seraient prêts à ne plus bombarder le Nord Vietnam, sous réserve que ce dernier accepte de ne pas augmenter ses infiltrations (plus précisément le «taux de ravitaillement») vers le Sud[22]. Kissinger, volontairement très vague, n'a pas précisé s'il pouvait s'agir d'un arrêt provisoire (pause) ou définitif (cessation) des bombardements. Mais les membres français de Pugwash, bien que nullement préparés à entendre une formulation si importante[23], interprètent les propos du conseiller politique de haut niveau[24] comme une réponse, encourageante et constructive. Marcovich demande alors si la visite éventuelle de deux scientifiques français qu'on chargerait de transmettre le contenu du message de Kissinger à Hanoï pourrait être profitable. Kissinger, tout en rappelant avec fermeté le caractère strictement personnel (donc non officiel) de ses propos, lui confirme que la mission envisagée par le Comité français de Pugwash pourrait être des plus utiles «in helping to convey basic receptivity to an honorable settlement». À ce moment il est vrai, les Soviétiques sont aux prises avec la Chine; les Américains, partie prenante directe dans le conflit, et les Britanniques, discrédités par une politique jugée à Hanoï excessivement pro-américaine. Par conséquent personne, pas même les Soviétiques, ne s'oppose formellement à l'idée que ce soient les membres français de Pugwash qui possèdent les meilleures chances de transmettre un message à Ho Chi Minh, compte tenu de leurs liens particuliers avec ce pays.

  

Sans doute Kissinger, au courant de toutes les tentatives secrètes de négociation encouragées par son gouvernement[25], pense-t-il qu'il y a là une nouvelle opportunité à saisir pour rendre les autorités nord-vietnamiennes plus conciliantes dans la recherche d'un règlement de paix honorable. Bientôt, les propositions qu'il va transmettre aux intermédiaires de Pugwash vont être validées par les plus hautes instances du gouvernement américain au terme de longs débats en huis clos: cela, les membres de Pugwash ne le savent pas encore. Fondamentalement, l'idée de sonder les intentions du gouvernement de la R.D.V.N. en lui transmettant les propos de Kissinger émane bien d'un mouvement qui s'est donné pour devoir d'œuvrer au désarmement, à la paix; et pour règles la neutralité politique et la discrétion, se réservant de communiquer ses informations et conclusions aux seuls chefs d'État. Telles sont les origines d'une initiative pour laquelle on a également sollicité Raymond Aubrac, qu'on sait depuis longtemps être l'ami de Ho Chi Minh et du Vietnam. L'Institut Pasteur, les relations médicales franco-vietnamiennes servent de couverture à cette mission insolite et totalement confidentielle.

 

 Aucun des deux messagers français ne se doute encore, à ce moment, que l'attendent environ trois mois d'échanges quasi ininterrompus: Maï Van Bo, le délégué général de la R.D.V.N. à Paris, et Henry Kissinger, seront leurs interlocuteurs principaux. Dans quelque temps, ils connaîtront la valse des appels téléphoniques, des télégrammes et des rendez-vous tous plus secrets les uns que les autres. C'est qu'il n'a pas été difficile au professeur Kissinger de faire remonter l'existence de cette initiative jusqu'au président Johnson lui-même. Et c'est Robert S. McNamara, le secrétaire à la Défense, qui, parmi les rares membres de l'Administration mis au courant (ils sont à peine une douzaine), va le plus encourager cette initiative. Le voyage a lieu au mois de juillet 1967[26]. Parvenus à Hanoï, les deux intermédiaires rencontrent ensemble Pham Van Dong, le Premier ministre de la R.D.V.N., après que Raymond Aubrac a eu une conversation avec le président Ho Chi Minh, pour lequel la proposition de Pugwash est inacceptable car elle soumet l'arrêt des bombardements à une condition, la non-augmentation des infiltrations. Herbert Marcovich retransmet scrupuleusement le contenu du message de Kissinger (revu et affiné par le gouvernement )à Pham Van Dong. Précisant la pensée du président vietnamien, ce dernier répond que le gouvernement de la R.D.V.N. peut se contenter d'un arrêt de facto des bombardements et qu'il n'exige aucun délai entre cet arrêt et le début des négociations, avant d'insister à plusieurs reprises sur la nécessité de rencontres secrètes ultérieures entre représentants américains et vietnamiens. Pham Van Dong ajoute que, lors de la négociation, les sujets n'ayant pas de rapport avec le Sud Vietnam pourraient être discutés sans le Front National de Libération (le F.N.L., que le gouvernement des États-Unis ne reconnaît pas) et que, de toutes manières, les troupes américaines ne pourraient décemment pas se retirer du Vietnam avant la conclusion d'un accord politique au Sud Vietnam. Le verdict des conseillers de Johnson est encourageant: bien que rien de particulièrement audacieux n'ait résulté de ce premier échange[27], les propos du Premier ministre vietnamien rapportés à Kissinger par les intermédiaires français sont qualifiés de «réalistes». Aussi, en dépit de l'absence de toute mention relative à un quelconque geste de réciprocité vietnamien en cas d'arrêt des bombardements américains, le président Johnson donne-t-il son accord à la poursuite des communications par ce canal, qui perdure jusqu'au 17 octobre, date du dernier message transmis par Hanoï. «[...] C'est seulement quand les États-Unis auront mis fin sans condition aux bombardements que les conversations[28] pourront [can] avoir lieu»[29]. Tels sont donc les derniers mots du gouvernement communiste relayés par les hommes de la filière Pennsylvania. Pour surmonter la frustration d'échouer si près du but, Kissinger s'évertue, avec le concours des deux Français, à obtenir de Maï Van Bo, une entrevue directe et secrète. En pure perte...

 

 Au terme de longues conversations avec Marcovich et Kissinger, Aubrac rédige en forme de conclusion ces quelques motsà l'intention du gouvernement des États-Unis: «Les bombardements et les autres actes de guerre sont le seul obstacle à des négociations significatives. Dès que les bombardements cesseront, les négociations pourront commencer[30].» Kissinger devait qualifier ce résultat de «grand pas en avant»[31] mais il faudra encore cinq mois au gouvernement américain pour le comprendre, l'admettre et en tirer toutes les conséquences. Car pendant toute la mission Aubrac-Marcovich et jusqu'au printemps 1968, les bombardements allaient être maintenus... et même intensifiés!

  

Il serait abusif de conclure que les résultats de ces contacts furent la cause directe du célèbre discours du 31 mars 1968, dans lequel le président Johnson annonce unilatéralement et inconditionnellement l'arrêt des bombardements au nord du 20e parallèle (c'est l'abandon définitif de la «formule de San Antonio»[32]), et donne en définitive le feu vert à l'ouverture de conversations directes entre Américains et Vietnamiens[33]. Il n'est pas plus exact d'ignorer, comme l'a fait par exemple le secrétaire d'État Dean Rusk dans des témoignages postérieurs aux événements, l'importance de cette initiative inhabituelle pour la raison que, c'est un fait, elle n'a pas abouti immédiatement.

  

Entre ces deux extrêmesse fonde notre certitude qu'elle a permis un des dialogues les plus productifs parmi tous ceux suscités par d'autres intermédiaires, et contribué, avec d'autres initiatives ultérieures de paix[34], à clarifier les exigences exactes des deux ennemis sur la «désescalade» du conflit (en particulier le terme «inconditionnel» invariablement invoqué par les dirigeants de Hanoï). Il faudra pourtant un électrochoc - l'offensive du Têt à partir du 31 janvier 1968 - et la prise de conscience consécutive que l'escalade militaire américaine était sans avenir au Vietnam[35], pour que soit levée, par une déclaration (publique) proclamant l'arrêt des bombardements, l'hypothèque qui empêchait depuis des mois - des années même - toute négociation. Cela, conformément au scénario prévu, entre autres, par Raymond Aubrac presque six mois plus tôt...

  

Bien des témoignages américains et vietnamiens sont venus confirmer, depuis, le rôle constructif de Pennsylvania dans le processus de paix.

  

Plus encore que sur le plan de la technicité diplomatique, qui a certes eu son importance mais qui n'était pas au cœur de la mission de Pugwash, c'est dans le domaine psychologique qu'il faut certainement rechercher l'impact véritable de ces échanges secrets, conduits avec soin par des intermédiaires de bonne volonté[36], malgré leur méconnaissance des techniques négociatives. Les Vietnamiens eux-mêmes ne s'y sont visiblement pas trompés, si l'on en croit les témoignages les plus récents: Nguyen Khac Huyen, directeur de recherches à l'Institut des relations internationales et autrefois principal coordinateur de l'information relative aux affaires américaines (dont les nombreuses initiatives de paix), justifie l'importance de Pennsylvania en reconnaissant que les Vietnamiens, pour la première fois, ont vu dans les messages américains le signal[37] que les États-Unis seraient bientôt prêts à s'asseoir à une table de négociation. Pour lui, Pennsylvania a rendu les négociations possibles[38], sans quoi la paix serait peut-être demeurée un rêve impalpable.

 

 

Comptes et mécomptes du secret dans les négociations de paix

  

Une fois les négociations publiques ouvertes grâce au succès de filières dites «informelles», «parallèles», «occultes», «secrètes» ou «officieuses» selon les cas, des tractations secrètes viennent souvent pallier l'impuissance des intervenants officiels à sortir des cadres rigides de leurs schémas de négociation. Il peut encore être fait appel à des tiers pour faciliter des rencontres directes et secrètes entre représentants officiels. Mais si les premiers, pour sortir de telle ou telle impasse, peuvent donner des conseils quelquefois décisifs aux seconds, sans qu'il soit toujours possible de mesurer leur importance, seuls les représentants qualifiés des gouvernements en conflit sont habilités à négocier la paix.

 

 Aussi déroutant que cela puisse paraître, il arrive souvent que les négociateurs officiels, confrontés à l'impasse dans leur combat diplomatique avec l'adversaire, soient, sans le savoir, court-circuités par des émissaires secrets, à la marge de manœuvre plus grande. Dans leur état de frustration bien compréhensible, il leur faudra accepter d'être réduits à n'occuper, somme toute, qu'une tribune de propagande.

  

Un exemple nous semble particulièrement symptomatique de cette «dualité négociative», que nous envisageons comme une complémentarité, les négociations secrètes américano-vietnamiennes[39], pour lesquelles Raymond Aubrac, à nouveau, et Jean Sainteny[40] ont été ponctuellement et secrètement sollicités, de 1968 à 1972. Les efforts conjugués des uns et des autres aboutissent finalement le 27 janvier 1973. Ce jour-là, après les raids meurtriers des bombardiers B 52 sur le Vietnam à la fin de l'année 1972, sont signés les accords de Paris, qui ne mettent un terme qu'à la dimension américano-vietnamienne du conflit. En attendant la victoire définitive de la paix, entre Vietnamiens, le Prix Nobel célèbre les lauréats du jour, Kissinger et Le Duc Tho qui le refuse... La France est récompensée au grand jour de ses efforts en faveur de la paix. On apprend que, forte de ses contacts avec absolument toutes les parties en conflit, elle a constamment œuvré pour faciliter l'organisation matérielle des négociations publiques et secrètes, suggérer des solutions de déblocage, etc. Les noms d'étienne Manac'h, directeur d'Asie-Océanie au Quai d'Orsay de 1961 à 1969 puis ambassadeur à Pékin, d'Henri Froment-Meurice, son successeur au ministère de 1969 à 1975, de Michel Debré, ministre des Affaires étrangères en 1968 et 1969 et de Maurice Schumann, son successeur jusqu'en 1973, du président Pompidou et de son conseiller Michel Jobert doivent être également cités. Voilà bien un exemple où secret et intervention d'un tiers ont finalement composé un heureux cocktail diplomatique, menant lentement - bien trop lentement - mais sûrement, vers la paix.

  

Pour autant, le cocktail a pu être aussi extrêmement nocif, voire même explosif. En cultivant à l'excès le secret sous couvert d'objectifs diplomatiques, le président Nixon a pris le risque de cloisonner sa propre administration, de marginaliser les départements dans le processus de décision et de se couper de l'opinion publique, quels que fussent par ailleurs ses mérites en politique étrangère. Le scandale du Watergate est né d'une méfiance devenue obsessionnelle du président vis-à-vis de tout ce qui pouvait compromettre sa politique de «sortiehonorable» du conflit vietnamien[41]. Richard Nixon avait oublié que, même dans l'exercice de son «domaine réservé», il n'était pas au-dessus des lois.

 Au-delà de l'exemple devenu le symbole d'une crise profonde de la «Présidence impériale», le Watergate nous rappelle que l'exercice du secret diplomatique, potentiellement vital aux intérêts fondamentaux de la nation, n'en est pas moins tributaire de garde-fous juridiques que nul ne peut enfreindre sans risque majeur. On en revient à l'indispensable confiance, que l'on doit patiemment rechercher avec l'ennemi, mais qui est tout autant nécessaire avec les adversaires politiques de son propre pays. C'est à ce prix, sans doute, que la démocratie peut encore combiner utilement, mais avec toute la prudence qui s'impose, diplomatie et secret, dans la recherche d'une paix qui est, «pour l'être humain, l'entreprise la plus difficile, précisément parce qu'il y va de sa vie et de sa mort, il y va de son être»[42].

 

 



[1]     DEWERPE (A.), Espion. Une anthropologie historique du secret d'état contemporain, Paris, Gallimard, 1994, p. 68-73.

[2]     Il arrive en effet que des agents secrets soient utilisés dans certaines situations délicates par le pouvoir, comme intermédiaires aux motivations variées, en particulier dans le contre-terrorisme proche-oriental. On trouvera quelques exemples concrets et intéressants dans deux ouvrages: GUISNEL (J.) et VIOLET (B.), Services secrets. Le pouvoir et les services de renseignements sous la présidence de François Mitterrand, Paris, La Découverte, 1988, p. 197-201 («intermédiaires douteux» et «émissaires officieux»);et MARION (P.) (responsable des services secrets français de juin 1981 à novembre 1982), La mission impossible. A la tête des services secrets, Paris, Calmann-Lévy, 1991, p.205-218 («négociation avec les Syriens»).

[3]     L'expression, traditionnellement utilisée pour désigner les services secrets français parce que leur siège se trouve boulevard Mortier face à la piscine des Tourelles, renvoie ici, par extension, à l'ensemble des services de renseignements.

[4]     De LAUNAY (J.), Histoire de la diplomatie secrète, 1914-1945, Lausanne, 1965, et Histoire de la diplomatie secrète, 1789-1914, Lausanne, 1966.

[5]     DE LAUNAY (J.), op. cit., 1966 (avant-propos).

[6]     SPINOZA, Traité politique, GF-Flammarion, Paris, 1966, chap. 5, section 4.

[7]     Figurait au tout premier plan des préoccupations du président américain (et de ses «14 points») le principe d'une «diplomatie procédant franchement et aux vues de tous». Wilson était persuadé que les traités secrets portaient une lourde responsabilité dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. L'article 18 du pacte de la Société des Nations déclara donc sans effet les engagements internationaux qui ne seraient pas enregistrés au greffe du secrétariat; Wilson espérait ainsi bannir à tout jamais l'usage de la diplomatie secrète. Vœux pieux. Dans les années 1920 et 1930 de nouveaux traités d'alliances secrets vont être signés (entre la France et la Pologne, entre l'Allemagne nazie et l'Italie ou l'URSS).

[8]     Sur les rapports entre diplomatie, opinion et information, on conseillera volontiers l'introduction du mémoire de doctorat de Michel BOUISSOU publié sous le titre: La reconnaissance de la République Populaire de Chine devant l'opinion, Paris, PUF, 1967, p.1-8; et Alain PLANTEY, La négociation internationale. Principes et méthodes, Paris, CNRS, 1994, p. 606-615.

[9]     Rappelons que la recherche de la paix, si elle se traduit nécessairement par une lutte diplomatique serrée avec l'adversaire comme en écho des combats qui se poursuivent sur le terrain, n'en est pas moins, sinon davantage, un combat contre soi-même, la quête obstinée d'un consensus de volontés.

[10]    À noter une nouvelle pièce au débat, le numéro spécial de la revue Matériaux d'avril-juin 2000 sur «Le secret en histoire» (en particulier, l'article d'Olivier Duhamel sur «Secret, démocratie et raison d'État», p. 77-80).

[11]    FREYMOND (J.), art. cit., p. 4.

[12]    PLANTEY (A.), op. cit., p. 601.

[13]    Cité dans DEWERPE (A.), op cit., p. 65.

[14]    Ibid., p. 64.

[15]    Pour les aspects proprement juridiques de l'intervention d'un tiers dans un conflit, voir COT (J.-P.), La conciliation internationale, Paris, éditions A. Pedone, 1968, p.33-41; DREYFUS (S.), Droit des relations internationales, Paris, Cujas, 1993, p.190-193.

[16]    Les Américains utilisent le terme de facilitator («facilitateur»), peu usité dans notre langage mais tellement évocateur.

[17]    ... comme ce fut le cas pour la mission de Martin S. Quigley, cet officier de l'O.S.S. (Office of Strategic Services) qui, à peine quelques mois avant l'explosion des deux premières bombes atomiques de l'histoire, parvint à ouvrir une voie de communication avec les Japonais par l'intermédiaire du Vatican. On est pris d'un grand vertige en pensant un instant à ce qui eût pu résulter de cette initiative si elle avait été prise au sérieux par les gouvernements des belligérants. Les raisons pour lesquelles elle ne l'a pas été demeurent toutefois assez mystérieuses. Voir sur cette question le passionnant ouvrage du principal intéressé: QUIGLEY (M.), Peace without Hioroshima. Secret action at the Vatican in the spring of 1945, Londres, 1991, 173 p.

[18]    Nos propres recherches nous ont amené à rédiger un article incluant quelques lignes sur les acteurs de la filière «Pennsylvania» et sur ses implications dans le processus de paix au Vietnam, intitulé «Le rôle d'une tierce-partie dans l'ouverture d'une négociation de paix: la France et la guerre du Vietnam, 1965-1969» (Paru dans la revue Hypothèses 2000 de l'École doctorale d'Histoire de la Sorbonne, en février 2001).

[19]    Notons qu'Albert Einstein, juif d'origine comme on le sait et prix Nobel de Physique en 1921, a tenté, entre 1953 jusqu'à sa mort en 1955, une médiation discrète entre Israéliens et Palestiniens, par l'intermédiaire d'un journaliste spécialisé sur le monde arabe, qui nous a légué ce récit: HEIKAL (M.), Secret channels. The Inside Story of Arab-Israeli Peace Negotiation, Londres, 1986, p.88-97.

[20]    Sur les origines, la philosophie et le rôle du mouvement Pugwash, lire KLEIN (J.), «Des savants contre la guerre nucléaire», in GIRARD (M.) (dir.), Les individus dans la politique internationale, p. 251-268, Paris, Economica, 1994, 301 p.; et consulter le site Internet du mouvement: www.pugwash.org

[21]    Nous remercions vivement Herbert Marcovich de nous avoir livré, le 5 octobre 1999 à son domicile et plus récemment dans une correspondance écrite, un témoignage inédit sur la «mission Pugwash» de 1967. Nous avons pu corroborer son récit par l'étude des archives déclassées de la Maison Blanche (Bibliothèque Johnson, Austin, Texas) et du département d'état (Archives nationales de College Park, Maryland).

[22]    Rappelons que le gouvernement de Hanoï fournissait hommes et matériels aux forces anti-américaines du Sud Vietnam, et qu'une bonne partie de ces approvisionnements se faisait par la célèbre «piste Ho Chi Minh».

[23]    La position officielle du gouvernement américain conditionnait jusqu'à présent l'arrêt des bombardements à la cessation des infiltrations.

[24]    Kissinger est consultant pour le Vietnam, aussi bien à la Maison Blanche qu'au département d'État.

[25]    Pour de plus amples informations sur celles-ci, se reporter à HERRING (G.), The secret diplomacy of the Vietnam war: the negotiating Volumes of the Pentagone Papers, Austin, University of Texas Press, 1983, 873p.

[26]    Sur le déroulement du voyage et sur ses liens avec le Vietnam, antérieurs aussi bien que postérieurs à cette mission, Raymond Aubrac a rédigé deux articles: «Mes rencontres avec Hô Chi Minh et le Vietnam (1946-1982)», Revue française d'histoire d'outre-mer, n°268, 3e trimestre 1985, p. 349-356; et «Souvenirs sur Ho Chi Minh et quelques autres», Les cahiers de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, n°34, juin 1996, p.239-249. Ses mémoires, plus récents, y consacrent aussi tout un chapitre, Où la mémoire s'attarde, Paris, Odile Jacob, 1996, chapitre VIII. Il nous a également accordé plusieurs entrevues fort utiles (1999-2000), dont nous ne retenons ici que l'essentiel.

[27]    Selon Georges Herring, op. cit., p.75, l'échange de messages qui avait procédé de la filière «XYZ», entre mai 1965 et février 1966, ne mentionnait pas l'arrêt des bombardements comme une pré-condition à l'ouverture de négociations. De plus, l'idée d'un retrait mutuel des troupes ainsi que la présence des Sud Vietnamiens à une éventuelle conférence de paix, semblait avoir été acceptée par Maï Van Bo. Mais les contacts avaient été brutalement rompus du fait des Nord Vietnamiens en raison - déjà - de l'intensification des bombardements américains sur le Nord

[28]    Les Vietnamiens faisaient une nette distinction entre «talks» (conversations) et «negotiations» (négociations)...

[29]    AUBRAC (R.), Où la mémoire s'attarde, p. 279.

[30]    Ibid., p. 279-280.

[31]    HERRING (G.), op. cit., p. 768.

[32]    Celle-ci, défendue publiquement par Johnson à San Antonio (Texas) était la conséquence la plus directe du premier message de Kissinger transmis par la filière Pennsylvania. Le 29 septembre 1967 en effet, Johnson avait solennellement proclamé la volonté du gouvernement américain de stopper les bombardements sur le Nord Vietnam étant entendu que cela mènerait rapidement à des conversations «productives» et que le gouvernement de Hanoi n'en profiterait pas pour accroître son effort de guerre (les infiltrations). Le préalable de la cessation de l'insurrection au Sud n'était plus invoqué, ni la condition de l'arrêt des infiltrations. Mais il restait encore une condition formelle et inacceptable pour les Vietnamiens: le «gel» des infiltrations, assorti de l'ouverture rapide de «discussions productives»...

[33]    Le 3 avril, les autorités de la R.D.V.N. font savoir qu'elles sont prêtes à engager des discussions. Les négociations américano-vietnamiennes s'ouvrent officiellement à Paris le 13 mai 1968.

[34]    Á Pennsylvania vont succéderdeux nouvelles filières, «Packers» (avec des intermédiaires roumains) et «Killy» (impliquant le ministre italien des Affaires étrangères).

[35]    Pour être complet, il faudrait ajouter que les succès militaires remportés par les Américains et les Sud Vietnamiens lors de l'offensive du Têt avaient aussi renforcé leur position militaire sur le terrain, d'où une acceptation plus facile des négociations.

[36]    Il faut remarquer que ni Herbert Marcovich ni Raymond Aubrac n'ont à aucun moment tenté de modifier la teneur des messages qu'ils avaient à transmettre, en dépit de leur désir profond de voir cesser les bombardements américains sur le Nord Vietnam. Quant à Kissinger, l'habileté dont il a fait preuve au cours de ces échanges n'est sûrement pas étrangère à son ascension future dans l'Administration Nixon.

[37]    La diplomatie secrète ne nécessite-t-elle pas chez ceux qui en sont les acteurs un art aguerri ou une pratique consommée de l'interprétation des signaux?..

[38]    «Pennsylvania was very significant because it carried the message to us, we believed for the first time, the U.S. would soon be willing to sit down with us and negotiate. Pennsylvania made negotiations seem possible», MCNAMARA (R.), Argument Without End. In search of answers to the Vietnam tragedy, New York, Public Affairs, 1999, p. 300.

[39]    On pense aussi - mais ce n'est pas l'objet de cet article - aux négociations secrètes israélo-arabes. Pour leur récit détaillé, consulter l'ouvrage de Charles ENDERLIN (envoyé spécial de France 2), Paix ou Guerres. Les secrets des négociations israélo-arabes, 1917-1997, Paris, Stock, 1997, 732p. Se reporter également au témoignage de l'un des principaux négociateurs des accords d'Oslo: Shimon PEREZ, Le temps de la paix, Paris, O. Jacob, 1993, 262p.; à l'ouvrage de DIECKHOFF (A.), Israéliens et Palestiniens, L'épreuve de la paix, Paris, O. Jacob, p.11-23; ainsi qu'à CORBIN (J.), Gaza first. The Secret Norway Channel to peace between Israel and the PLO, Londres, Bloomsbury, 1994, 213p., pour une analyse plus détaillée de le «filière d'Oslo» et de ses acteurs

[40]    Coutumier des problèmes du Vietnam depuis près de trois décennies et ancien ministre du général de Gaulle, Jean Sainteny, en 1968, est encore souvent consulté à ce sujet. Plusieurs ouvrages évoquent, en particulier, son entremise, sollicitée en 1969 par le président Nixon lui-même, pour l'ouverture de négociations secrètes entre Américains et Vietnamiens: NIXON (R.), Mémoires, Ed. Stanké, 1978, p. 252-253, 285 et 287-288; DULONG (Cl.), La dernière pagode, Paris, Grasset, 1994, p. 199-216; LUU VAN LOI, Le Duc Tho-Kissinger secret negotiations, Hanoi, The Gioi Publishers, 1996, p. 95-97 ou encore SULLIVAN (M.), France's Vietnam Policy. A study in French-American relations, Londres,Westport, 1978, p. 100-101; 123-124.

[41]    Deux ouvrages français en traitent abondamment: KASPI (A.), Le Watergate, Paris, Complexe, 1986, 179 p.; et MOISY (Cl.), Nixon et le Watergate. La chute d'un Président, Paris, Hachette, 1994, 373 p. Après la publication, en 1971, des «dossiers du Pentagone», volumineuse étude diligentée par Robert McNamara sur la conduite loin d'être honorable de la guerre au Vietnam, Richard Nixon, résolu à mettre un terme aux fuites de hauts fonctionnaires ou de journalistes, a maladroitement couvert une opération d'écoute illégale menée en juin 1972 dans les bureaux du quartier général du parti démocrate. Les célèbres «plombiers», en tentant de colmater ainsi les fuites, ont ouvert une brèche colossale qui, de révélations en révélations, a abouti à la démission spectaculaire du président Nixon en plein été 1974 et, par voie de conséquence, à la réhabilitation des pouvoirs du Congrès dans le domaine de la politique extérieure.

[42]    CHANTEUR (J.), De la guerre à la paix, Paris, PUF, 1982, p. 365