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Olivier Compagnon, L'influence de Jacques Maritain en Amérique latine. Contribution à l'étude des échanges intellectuels internationaux

L'influence de Jacques Maritain en Amérique latine. Contribution à l'étude des échanges intellectuels internationaux

 

 

Bulletin n° 11, printemps 2001

 

 

 

 

Olivier Compagnon

 

 

L'influence intellectuelle et culturelle de la France en Amérique latine, depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle et jusqu'au milieu du XXe siècle au moins, est un phénomène bien connu qui a suscité de multiples publications relevant de l'histoire des idées ou de l'histoire des politiques culturelles. Les unes ont tenté de dresser un bilan diachronique de ce modèle français en Amérique latine[1], d'autres ont recherché les causes de l'afrancesamiento des élites américaines dans les efforts déployés, depuis Paris, pour promouvoir la langue et la culture française à l'étranger[2].

Toutes s'accordent, en dernière analyse, à reconnaître la «logique de l'emprunt» qui caractérise les sociétés latino-américaines, perpétuellement déchirées entre leur appartenance historique au monde occidental et la tentation d'un particularisme culturel qui participerait à la construction de l'identité nationale[3]. Si ce champ historiographique semble à première vue convenablement balisé, il est toutefois une question qui demeure souvent en suspens, celle des médiations concrètes et matérielles grâce auxquelles s'est effectuée la translation de telle œuvre, de tel courant de pensée ou de tel mouvement artistique d'un continent à l'autre. C'est une chose de constater que le positivisme comtien a joué un rôle déterminant dans l'histoire républicaine du Brésil à partir de 1889, au point que la jeune République ait frappé son drapeau auriverde de la devise Ordem e Progresso; c'en est une autre de déterminer les vecteurs de ce positivisme d'Europe vers l'Amérique latine.

  

Cette interrogation fut au cœur de nos travaux concernant l'influence du philosophe français Jacques Maritain (1882-1973) en Amérique du Sud[4]. Vers 1925, les travaux de ce petit-fils de Jules Favre converti au catholicisme en 1906 sont presque totalement méconnus outre-Atlantique. Seuls quelques cercles restreints d'intellectuels ayant séjourné un temps à Paris ou de prêtres européens émigrés, au Brésil et en Argentine notamment, ont commencé à s'intéresser à l'œuvre de réhabilitation du thomisme entreprise par Maritain puis à la faire connaître. Un quart de siècle plus tard, au sortir de la guerre, c'est par dizaines que l'on recense les «Cercles» ou «Centres d'études Jacques Maritain», les traductions en espagnol ou en portugais de son abondante production et les mouvements politiques se revendiquant de l'idéal historique concret d'une nouvelle chrétienté et d'Humanisme intégral[5]. «Il ne se passe pas une semaine», nous rapporte un témoin de l'époque, «sans que son nom soit cité dans les journaux»[6]. En Argentine, l'un des pays où l'audience du philosophe est la plus forte, le clivage entre «maritainiens» et «antimaritainiens» est perceptible au travers de multiples polémiques et constitue une véritable ligne de faille au sein du catholicisme national depuis la fin des années trente. Et cette diffusion exceptionnellement rapide se poursuit jusqu'aux années soixante, date à laquelle la démocratie chrétienne conquiert le pouvoir au Chili et au Venezuela après avoir fait de la philosophie politique maritainienne sa principale référence doctrinale[7].

 

 L'audience importante que recueillit en peu de temps Maritain en Amérique du Sud, a priori étonnante eu égard à l'oubli précoce dont il fut victime en France, ne peut être considérée comme le produit d'une quelconque obstination du philosophe à exporter ses travaux sous d'autres cieux. Au contraire, elle reflète la posture d'un catholicisme en quête de renouvellements après un XIXe siècle libéral perçu comme «une nuit de l'histoire», et toujours à l'écoute des tendances européennes. En cela, ce phénomène met en jeu des acteurs locaux qui prennent l'initiative du transfert du modèle européen et décident de ses modalités. L'analyse de ce processus complexe d'importation montre alors qu'il s'agit souvent, au départ, d'initiatives individuelles et isolées, ne relevant aucunement d'un quelconque plan préalablement établi, qui laissent peu à peu la place à l'élaboration de véritables stratégies reposant sur la constitution de réseaux de personnes destinées à réceptionner le modèle puis à le véhiculer. C'est l'ensemble de ces courroies de transmission qu'il s'agit d'étudier brièvement ici, loin des approches strictement substantialistes qui ont longtemps caractérisé l'histoire des idées.

 

 

Microcosmes

 

 Le premier article de Maritain outre-Atlantique paraît en 1925, dans une revue confidentielle tenant lieu de bulletin interne des Cursos de Cultura Católica de Buenos Aires[8], c'est-à-dire une publication dont on a tout lieu de se demander comment elle a pu obtenir la collaboration d'un philosophe déjà renommé et débordé de commandes émanant de titres infiniment plus prestigieux. Le fonds des correspondances privées de Maritain nous offre alors des sources déterminantes dès lors qu'il s'agit de reconstituer les premiers contacts du philosophe avec l'Amérique du Sud[9]. Il nous révèle en effet que jamais Maritain n'a personnellement cherché à diffuser ses travaux à l'étranger, mais qu'il s'est contenté de répondre aux sollicitations de jeunes catholiques sud-américains qui l'ont découvert à Paris, alors qu'ils y séjournaient dans le cadre du traditionnel voyage initiatique en Europe ou qu'ils y achevaient leurs études.

  

C'est par exemple le cas d'Atilio Dell'Oro Maini, directeur des CCC, qui avait eu l'occasion de suivre les cours dispensés par Maritain à l'Institut Catholique de Paris au lendemain de la Première Guerre mondiale, et nourrit dès 1924 le projet de faire venir en Argentine ce «digne représentant de la culture catholique»[10]. Ce projet de voyage n'aboutit finalement pas avant 1936, mais c'est bien grâce au contact noué rue d'Assas à la fin d'un cours que Maritain publie pour la première fois à Buenos Aires et devient, à partir de 1928, le collaborateur régulier d'une autre revue dirigée par le même Dell'Oro Maini, Criterio. Dans le cas de l'Argentine, c'est surtout la figure de Rafael Pividal qui illustre le mieux le rôle pionnier d'un nombre limité de jeunes catholiques sud-américains dans le processus d'importation du maritainisme en Amérique du Sud. Tandis qu'il achève en Sorbonne une thèse de doctorat en sciences politiques, ce jeune étudiant commence à lire Maritain en français à la fin des années vingt. Séduit par le cheminement qui a mené le philosophe à la conversion autant que par le renouveau thomiste grâce auquel il lui semble désormais possible de penser le monde issu de la guerre, il obtient un rendez-vous avec Maritain qu'il rencontre longuement en 1929, découvrant ainsi les réunions de Meudon qui irradient la pensée catholique française de l'entre-deux-guerres[11]. C'est le début d'une relation féconde, essentiellement épistolaire, qui va jouer un rôle important dans l'implantation du maritainisme en Argentine. Car de retour en Argentine, Pividal entreprend tout d'abord de diffuser les livres que lui envoie Maritain auprès de ses amis francophones, parmi lesquels on trouve par exemple Manuel V. Ordoñez, l'un des futurs fondateurs de la démocratie chrétienne argentine, qui devient à son tour l'un des correspondants les plus assidus de Maritain. Un premier réseau maritainien se constitue de la sorte, essentiellement fondé sur les réseaux de sociabilité amicale ou familiale qu'entretient Pividal dans les milieux universitaires ou dans la banlieue de BuenosAires où il réside. Dans un second temps, celui-ci commence à prononcer des conférences sur Maritain à BuenosAires, permettant ainsi à ses auditeurs d'avoir accès à des textes récents alors qu'aucune traduction en castillan n'est encore disponible. En 1933, il envisage pour la première fois de traduire le premier livre de Maritain et met le philosophe en contact avec le directeur de la Libreria Santa Catalina, qui publiera par la suite, grâce à ce premier contact, des textes aussi fondamentaux que Christianisme et démocratie (1944). Enfin, lorsque de violentes polémiques éclatent dans la presse argentine à propos des positions de Maritain sur la guerre d'Espagne, Pividal rédige plusieurs manifestes et pétitions qu'il fait circuler là encore en sphère privée, mais qui déjà réunissent plusieurs dizaines de signatures. D'autre part, il recrute quelques plumes brillantes au sein de ce proto-réseau afin de répondre par voie de presse aux attaques des adversaires du philosophe: autour de la rédaction de ces articles se constitue un cercle de fidèles élargi - puisqu'il accueille désormais des Uruguayens comme Dardo Regules - et d'autant plus solidaire qu'il s'inscrit dans une stratégie de défense du maritainisme. Dans le même temps, Pividal donne naissance à des structures de type associatif, destinées à approfondir la connaissance de l'œuvre du philosophe français et à l'enraciner plus profondément dans les milieux catholiques, aux confins d'une logique de sociabilité amicale et d'une logique de sociabilité intellectuelle.

 

 Confirmée par les exemples d'Alceu Amoroso Lima[12] et de Gustavo Corção au Brésil, de Gabriela Mistral et d'Eduardo Frei au Chili ou de Rafael Caldera et Julio González au Venezuela, cette étude de cas révèle l'importance des acteurs individuels dans les premiers temps du processus d'importation du modèle maritainien, au point que l'on peut légitimement supposer que le faible écho recueilli par les travaux de Maritain dans un pays comme la Colombie n'est pas seulement dû aux structures très particulières du catholicisme national, mais qu'il a aussi probablement manqué, à Bogotá ou à Medellín, l'équivalent d'un Pividal à BuenosAires. Sur le fondement de la sociabilité familiale ou amicale se constitue progressivement un réseau certes encore limité, mais dont l'étude sur un temps long rend compte qu'il évolue rapidement vers l'élaboration de structures de sociabilité intellectuelle.

 

 

Sociabilités intellectuelles

 

 

A la suite de Michel Winock consacrant une longue étude à Esprit ou d'Auguste Anglès étudiant les premières années de la Nouvelle Revue Française[13], Jean-François Sirinelli a insisté sur la fonction des publications périodiques dans la construction de sociabilités intellectuelles; car le fonctionnement concret d'une revue et de son comité de rédaction, les diverses réunions accompagnant le projet de tel ou tel numéro spécial, les manifestations organisées pour la sortie d'une livraison, sont autant d'occasions privilégiées pour que fermente, mûrisse et parfois se cristallise le débat d'idées[14]. Appliqué aux échanges intellectuels internationaux au travers du cas de l'influence de Maritain en Amérique du Sud, ce schéma ne perd rien de sa pertinence si l'on considère la véritable inflation de publications qui, à partir des années 1940, revendiquent l'héritage maritainien et participent à l'élaboration de stratégies de diffusion à grande échelle.

  

L'un des exemples les plus révélateurs en la matière est celui de la revue chilienne Política y Espíritu, fondée en 1945 à l'initiative de quelques maritainiens de la première heure qui avaient précocement rallié les positions du philosophe sur la guerre civile espagnole. Avec un tirage moyen de 1500 à 2000 exemplaires, de périodicité mensuelle au départ, cette publication se place dès son premier numéro sous le patronage du philosophe, puisqu'un éditorial décrivant le versant du catholicisme auquel la revue estime appartenir affirme que, d'un point de vue intellectuel, «elle s'inspire d'une pléiade de philosophes et d'écrivains français et d'autres nationalités, au premier rang desquels se situe Jacques Maritain »[15]. En publiant régulièrement des articles du philosophe ou sur l'œuvre du philosophe, elle contribue activement à la popularisation de son œuvre au Chili, mais aussi sur l'ensemble du sous-continent où elle jouit d'une audience importante. De plus, en convoquant des auteurs de nationalités diverses dans la plupart de ses numéros, elle joue un rôle essentiel dans l'élaboration d'une sociabilité intellectuelle internationale autour du maritainisme: la livraison de mai 1947 réunit ainsi des collaborateurs chiliens, uruguayens, argentins et brésiliens qui ont tout le loisir de confronter leur vision de Maritain[16]. On observe une logique comparable en Argentine avec les revues Orden Cristiano, Estrada, Civilización ou Esquíu, à ceci près qu'elles doivent composer avec un contexte infiniment plus défavorable qu'au Chili, celui du péronisme triomphant qui limite considérablement la liberté d'opinion. Au final, c'est toute une presse d'obédience maritainienne qui fleurit en Amérique du Sud dans les années 1940, permettant aux disciples du philosophe jusque là isolés ou réunis en cercles restreints de jeter les bases d'une internationale maritainienne. A cela s'ajoute, on ne saurait l'oublier, l'audience importante que recueillent en Amérique latine - et particulièrement dans le cône Sud - des revues françaises qui publient régulièrement des articles de Maritain: Esprit, la Nouvelle Revue Française ou La Vie Intellectuelle comptent plusieurs centaines d'abonnés francophones outre-Atlantique, à l'écoute du renouveau catholique européen.

 

 La création de maisons d'édition vouées à la diffusion du maritainisme, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, participe d'une logique similaire et contribue elle aussi à une plus ample diffusion de l'œuvre de Maritain. En mai 1944, son principal disciple brésilien, Alceu Amoroso Lima, lui annonce la fondation des éditions Agir dont l'objectif est de «voir [ses] idées pénétrer chaque jour davantage les milieux culturels brésiliens, et particulièrement nos milieux catholiques encore si retardés et déformés par de mauvais guides intellectuels»[17]. De manière presque simultanée naît à Santiago du Chili l'Editorial del Pacífico, dont l'un des collaborateurs écrit à Maritain qu'il publiera des ouvrages traitant de questions politiques, économiques, sociales ou religieuses dans la perspective du maritainisme, ainsi que des traductions du philosophe comme il se doit[18]. Le résultat ne se fait pas attendre, puisque la plupart des livres de Maritain sont traduits en castillan et en portugais - à l'initiative de maisons hispano-américaines et brésiliennes, et non espagnoles ou portugaises- à la fin des années 1940, et que l'on identifie désormais un réseau cohérent de traducteurs qui collaborent d'un pays à l'autre. Le dynamisme des stratégies éditoriales élaborées en Amérique du Sud semble atteindre son paroxysme au début de la décennie suivante. En 1951 paraît, à Chicago et en anglais, Man and the State qui parachève la trajectoire philosophico-politique de Maritain; et ce n'est pas sans surprise que l'on observe qu'une traduction en castillan est réalisée à Buenos Aires en 1952 avant même que L'homme et l'État ne paraisse à Paris en 1953. C'est dire toute l'efficacité de ces nouvelles stratégies éditoriales qui permettent au maritainisme de sortir du ghetto dans lequel il était confiné lors de ses premiers pas outre-Atlantique.

 

 

Sociabilités politiques

 

 Les années d'après-guerre sont également celles où les maritainiens de la première heure tentent de convertir sur le terrain politique le legs intellectuel de Maritain[19], et où émergent en conséquence de nouvelles pratiques de diffusion qui viennent se superposer -et non se substituer- à celles qui prévalaient auparavant. L'un des enjeux de cette dernière étape réside dans la transmission des principaux linéaments du maritainisme hors du monde des élites intellectuelles, notamment à destination de militants qui n'ont pas nécessairement fait d'études supérieures et dont la formation philosophique est réduite à sa plus simple expression.

  

C'est ainsi qu'apparaissent, dans les divers pays où le contexte politique laisse la place à l'émergence d'un parti démocrate-chrétien, toute une série de publications visant à vulgariser la philosophie politique maritainienne. En 1964, l'année même où il accède à la présidence de la République chilienne, Eduardo Frei cosigne avec Ismael Bustos un ouvrage intitulé Maritain entre nosotros. Ce livre de quelque 70 pages, publié sous les auspices de l'Instituto de Educación Política lui-même lié au parti démocrate-chrétien chilien, fournit tout d'abord au lecteur les principaux éléments de la biographie du philosophe, puis replace son œuvre dans le contexte de la pensée catholique contemporaine, avant de résumer dans une dernière partie les grandes lignes de sa philosophie politique. En cela, il offre aux cadres du parti une sorte de vulgate de l'œuvre dont la démocratie chrétienne s'estime l'héritière[20]. L'année précédente, le principal idéologue de la démocratie chrétienne chilienne avait publié dans une perspective comparable Las fuentes de la democracia cristiana[21], qui fournissait à l'usage du militant une approche simplifiée du maritainisme sous la forme de préceptes généraux résumant les grands traits de l'humanisme chrétien. On observe exactement le même phénomène dans les années 1960 au Venezuela, autre terre d'élection de la démocratie chrétienne en Amérique du Sud, lorsque le parti social-chrétien COPEI initie une série de publications destinée à vulgariser l'œuvre de Maritain[22].

 

 Ces divers travaux de synthèse parus sous l'égide de formations politiques contribuent à faire du maritainisme une référence partagée par l'intégralité du personnel démocrate-chrétien sud-américain. Y contribuent également plusieurs institutions qui voient le jour à partir des années 1960 afin de dispenser aux militants un enseignement théorique rudimentaire. Ainsi l'Instituto de Formación y de Educación Democrata-Cristiana (IFEDEC), créé en 1962 à Caracas afin d'assurer la formation doctrinale des démocrates-chrétiens de tout le sous-continent, organise des séminaires annuels de plusieurs semaines; ou encore l'Instituto Chileno de Estudios Humanísticos (ICHEH), qui voit le jour en 1974 dans le contexte de la dictature pinochétiste et entend «mettre l'acuité de la pensée humaniste, en particulier de l'humanisme chrétien, et la doctrine sociale de l'Église catholique, à la portée de la communauté chilienne»[23]. Autant d'initiatives qui renouvellent profondément les modes de diffusion du maritainisme en Amérique du Sud, en ce qu'elles les rendent désormais tributaires de sociabilités d'ordre politique et non plus seulement intellectuel. L'apparition de ces nouvelles courroies de transmission confère à Maritain une renommée qui touche désormais d'amples secteurs des sociétés chilienne ou vénézuélienne, comme en témoigne l'ovation de la foule réunie à Santiago en 1982 à l'occasion des funérailles de Frei au moment où le nom du philosophe français est prononcé par l'un des orateurs[24].

  

Ces quelques remarques mettent en lumière l'existence de différentes phases dans le transfert en Amérique du Sud de ce modèle européen qu'est le maritainisme. Au départ, un noyau très limité de personnes, en contact direct avec leur maître à penser, sont les premiers dépositaires d'une œuvre qu'ils commencent à diffuser au coup par coup, de manière très empirique, au sein de réseaux préalablement constitués reposant sur les sociabilités familiales ou amicales. Dans un second temps, la volonté de faire connaître les travaux du philosophe à des sphères élargies du catholicisme conduit à la construction de stratégies de diffusion plus élaborées: revues et maisons d'édition deviennent alors les lieux privilégiés d'une sociabilité intellectuelle reposant sur une adhésion commune au modèle maritainien. Enfin, dès lors qu'il s'agit de convertir l'idéal d'une nouvelle chrétienté en substrat idéologique d'une démocratie chrétienne à naître, surgissent de nouvelles courroies de transmission visant à populariser les travaux de Maritain au-delà des élites: leur diffusion dépend désormais de sociabilités d'ordre politique, notamment dans le cadre de partis cherchant à doter leurs militants de rudiments doctrinaux.

  

Il resterait désormais à tester la pertinence de ce modèle à l'aune d'autres exemples. Ainsi celui d'Emmanuel Mounier, dont on sait que la diffusion en Amérique du Sud est plus tardive mais se joue en des termes très comparables à celle de Maritain; ou encore, hors du champ du catholicisme, celui de Louis Althusser qui influence profondément le marxisme latino-américain à la charnière des années 1960 et 1970. Seule la multiplication des travaux de ce type donnera corps à une approche renouvelée de l'histoire intellectuelle, mettant l'accent sur les modes de circulation des idées et non plus seulement sur les contenus et leur détermination.

 

 



[1]     C'est la perspective dans laquelle s'inscrivait Bonnefous (E.) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: «Les liens intellectuels entre la France et l'Amérique latine», Revue des Deux Mondes, septembre 1953, p.63-86. Pour quelques références plus récentes, cf. les contributions consacrées à la France dans LEMPERIERE (A.) et alii, L'Amérique latine et les modèles européens, Paris, L'Harmattan, 1998; ainsi que ROLLAND (D.), La crise du modèle français. Marianne et l'Amérique latine, Presses Universitaires de Rennes-Institut Universitaire de France, 2000.

[2]     Cf. par exemple MATTHIEU (G.), Une ambition sud-américaine. Politique culturelle de la France (1914-1940), Paris, L'Harmattan, 1991.

[3]     Sur ce point, on pourra se reporter aux réflexions de BADIE (B.), L'État importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Paris, Fayard, 1992.

[4]     Aux sources de la démocratie chrétienne? Jacques Maritain (1882-1973) et les élites catholiques d'Amérique du Sud, thèse de doctorat nouveau régime, Université de ParisI, dir. François-Xavier Guerra, novembre 2000.

[5]     Humanisme intégral. Problèmes spirituels et temporels d'une nouvelle chrétienté paraît en 1936 (Œuvres Complètes, Paris-Fribourg, Editions Saint Paul-Editions Universitaires, vol. VI, p.291-634) et constitue la pierre angulaire de la philosophie politique maritainienne: la nouvelle chrétienté repose sur la distinction des plans temporel et spirituel et ouvre la voie à une civilisation chrétiennement inspirée, c'est-à-dire une cité laïque et pluraliste, fondée sur de nouveaux rapports entre foi et politique. Cf. ALLARD (Jean-Louis) et alii, L'humanisme intégral de Jacques Maritain, Paris, Editions Saint Paul, 1986.

[6]     ATHAYDE (T. de), «Maritain et l'Amérique latine», Revue thomiste, t. 48, 1948, p.16.

[7]     Eduardo Frei Montalva est élu en 1964 au Chili, Rafael Caldera en 1968 au Venezuela. La démocratie chrétienne étendra son emprise à l'Amérique centrale dans les années 1970.

[8]     MARITAIN (J.), «Le rôle de la pensée allemande dans la philosophie moderne», Circular Informativa y Bibliográfica de los Cursos de Cultura Católica, 1925. Les CCC ont été créés en 1922 afin d'assurer la formation intellectuelle des futures élites du catholicisme argentin. La fondation de cette institution s'inscrit plus généralement dans le cadre du renacimiento católico caractérisant l'Amérique latine dans les années qui entourent la Première Guerre mondiale.

[9]     On recense dans les archives du Cercle d'Etudes Jacques et Raïssa Maritain (CEJRM) de Kolbsheim (Haut-Rhin) 679 lettres reçues d'Amérique du Sud, pour un total de 183 correspondants. Trois pays représentent à eux seuls plus des quatre cinquièmes de ces correspondants, l'Argentine (87), le Brésil (41) et le Chili (22).

[10]    Dell'Oro Maini à Maritain, 2 avril 1924, CEJRM.

[11]    Cf. CHENAUX (P.), «Le milieu Maritain», Cahier de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, n°20, mars 1992, «Sociabilités intellectuelles. Liens, milieux, réseaux», p.160-171.

[12]    Cf. COMPAGNON (O.), «Le catholicisme français au Brésil. L'influence de Jacques Maritain sur Alceu Amoroso Lima», dans Les modèles de l'Europe au Brésil, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2001 (à paraître).

[13]    WINOCK (M.), Histoire politique de la revue Esprit, 1930-1950, Paris, Seuil, 1975; ANGLES (A.), André Gide et le premier groupe de La Nouvelle Revue Française, Paris, Gallimard, 1986.

[14]    SIRINELLI (J.-F.), «Les intellectuels», dans REMOND (R.) (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Seuil, 1988, p.199-231.

[15]    «Posición cristiana frente al mundo actual», Política y Espíritu, 1re année, n°1, juillet 1945, p.26.

[16]    Ce sont tous les grands noms du maritainisme de l'Entre-deux-guerres que l'on retrouve dans ce numéro: Frei pour le Chili, Ordoñez pour l'Argentine, Regules pour l'Uruguay et Lima pour le Brésil (Política y Espíritu, 2e année, n°22, mai 1947).

[17]    Lima à Maritain, 8 mai 1944, CEJRM.

[18]    Manuel Garretón Walker à Maritain, 31 octobre 1944, CEJRM.

[19]    Si cet article concerne les vecteurs du maritainisme vers l'Amérique du Sud, et non les conditions de sa réception, notons toutefois que l'œuvre de Maritain n'avait pas vocation à inspirer la formation de partis politiques, et que son audience outre-Atlantique repose sur un effet de lecture décalée. Sur ce point, cf. COMPAGNON (O.), «Jacques Maritain et la naissance de la démocratie chrétienne en Amérique du Sud: le modèle malgré lui», dans L'Amérique latine et les modèles européens, op. cit., p.505-530.

[20]    FREI M.(E.) et BUSTOS (I.), Maritain entre nosotros, Santiago, Instituto de Educación Política, 1964.

[21]    CASTILLO VELASCO (J.), Las fuentes de la democracia cristiana, Santiago, Editorial del Pacífico, 1963.

[22]    Cf. par exemple FERNANDEZ HERES (R.), Maritain, Caracas, Publicaciones de la Fracción Parlementaria de Copei, n°8, 1963; ou encore PEREZ OLIVARES (E.), Introducción a la democracia cristiana, Caracas, Partido Social-Cristiano Copei, 1965.

[23]    Cette déclaration de principe figure sur la page de garde de la plupart des ouvrages publiés par l'ICHEH.

[24]    Cf. le témoignage de LOUIS (A.), «Le passé et le présent des relations euro-latino-américaines», dans La démocratie chrétienne dans le monde, Bruxelles, Documents CEPESS, XXI, n°5-6, 1982, p.272.