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Julien Gueslin, Les petits États dans l'entre-deux-guerres. Un concept en évolution

Les petits États dans l'entre-deux-guerres. Un concept en évolution

 

 

Bulletin n° 11, printemps 2001

 

 

 

 

Julien Gueslin

 

 

Qu'est ce qu'un petit État? La question a été au centre des préoccupations de tous les chercheurs qui, depuis les années soixante, se sont penchés sur la question. La période postérieure à 1945, avec ses mouvements de décolonisation, a vu une nouvelle augmentation presque exponentielle du nombre des petits États.

D'où l'impossibilité de négliger l'étude de ce concept. Or si celui-ci semble évident au premier abord aux yeux de l'opinion et a reçu une certaine reconnaissance légale (par exemple le nombre de délégués selon les types de pays à la Conférence de Versailles, la distinction entre sièges permanents et temporaires au conseil de la SDN puis à l'ONU), ce concept se montre extraordinairement retors à toute caractérisation rationnelle. La définition traditionnelle (un petit État est incapable de mener une guerre victorieuse contre une grande puissance) est depuis longtemps caduque: dès la Première Guerre mondiale des grandes puissances comme la France ou l'Angleterre auraient été incapables de remporter seules un conflit contre l'empire allemand et ce ne sont pourtant pas des petits États. L'utilisation de critères quantitatifs (population, superficie, forces armées, richesses économiques...) pour établir des classements internationaux se révèle peu fiable: quels sont les critères décisifs? Quel seuil choisir? Et surtout comment réussir à construire à partir de cela une définition pertinente et universelle qui puisse englober un ensemble d'États aux caractéristiques fort différentes (entre l'Argentine, la Belgique, l'Éthiopie ou l'Arabie Saoudite de l'entre-deux-guerres par exemple)?

 

Comme l'ont bien montré D. Vital et E. Bjöl, il s'agit moins de difficultés «techniques» que d'une erreur de méthode: il faut nécessairement s'affranchir d'un critère complètement objectif sous peine d'aboutir à des discussions stériles[1]. À partir de cette constatation commune, les approches divergent. D. Vital pense qu'il faut prendre comme guide l'usage commun, utiliser ce classement semi-intuitif et «relativement stationnaire sur le long terme» propre au public comme aux politiciens des États. Pour Rothstein, l'idée de petit État se caractérise par un comportement particulier, un statut d'infériorité accepté et interprété comme un signe permanent de leur existence: un petit État est donc pour lui un État dont à la fois l'opinion publique comme l'opinion des autres États impliqués dans la politique internationale reconnaissent qu'il ne peut garantir sa sécurité par ses propres moyens et qu'il doit avoir recours à l'aide d'autres États ou institutions internationales[2]

 

Réfléchissant sur cette définition, Ketch critique celle-ci en la jugeant trop large: le nombre de grands États étant alors très réduit, la catégorie de petit État regrouperait une catégorie très hétérogène d'États aux caractéristiques fort différentes. Comme E. Bjöl, Keohane adopte une approche systémique. En lui-même le concept de petit État ne signifie rien. C'est au sein de ce vaste réseau d'interactions entre composants plus ou moins égaux qu'est le système des relations internationales qu'il trouve son sens. Il y a les États qui déterminent la nature du système ou la font évoluer (les grandes puissances), ceux qui pourront l'influencer ou d'autres qui pourront l'affecter grâce à des alliances, à l'intérieur desquelles leur influence ne sera pas minoritaire. En revanche un petit État sera un État dont les opinions publiques considèrent que, soit en agissant seuls soit par groupes, il ne pourra jamais avoir un impact signifiant sur le système[3]. Keohane explique ainsi le soutien presque spontané que peut apporter un petit État à toute forme d'organisation internationale alors que souvent les dirigeants sont souvent conscients que celle-ci ne leur apportera pas la sécurité désirée. Par le soutien à ces organisations, les dirigeants des petits États espèrent favoriser le «développement d'une culture politique internationale», qui modifiera l'esprit du système en leur faveur.

  

On voit donc ce qu'ont de différent ces définitions, mais elles ont entre elles un point commun, la place des représentations, que ce soit celle que l'opinion publique d'un petit État a d'elle même ou celles qu'ont de lui les opinions étrangères. Or dans les recherches déjà citées on s'attarde sur le sentiment de vulnérabilité de l'opinion publique considérée - éviter par exemple autant que possible un conflit où la capacité à résister du petit État serait éprouvée. On néglige cependant l'image que peut avoir un petit État dans l'opinion d'une grande puissance: elle se réduirait à du désintérêt ou du dédain. Comme le montre bien O. Jussila dans son travail sur la Finlande, l'existence et le développement d'un petit État ne dépendent pas uniquement de facteurs politiques et stratégiques mais également de sa capacité à persuader les opinions publiques étrangères - en particulier des grandes puissances - de sa viabilité, de son rôle indispensable dans le système international. Si les Finlandais réussissent à sauver leur indépendance, c'est certes parce que l'importance stratégique du pays est moindre que celle de ses voisins mais c'est aussi surtout parce qu'ils ont réussi à apparaître aux yeux des Alliés et surtout des Soviétiques comme une nation dont la disparition aurait été une «anomalie». S'appuyant sur une citation de l'écrivain tchèque Milan Kundera,«Un petit État est un État dont l'existence peut être remise en question à tout moment; un petit État peut disparaître et il le sait»[4], l'auteur se demande alors si la Finlande est en ce sens un petit État et renvoie à l'ambiguïté du concept. La Finlande n'était-elle pas alors simplement une entité qui correspondait justement à l'idée que se faisaient les Alliés de ce que serait à l'avenir un petit État (d'où la fortune du mot «finlandisation»)?

  

C'est donc une démarche semblable que nous voudrions entamer en nous intéressant à la façon dont l'opinion publique d'une grande puissance, la France, pouvait appréhender l'idée de petit État, son rôle et son avenir.

  

Comme on l'a vu, l'entre-deux-guerres est marqué par l'accroissement du nombre et du rôle des petits États: l'action de Benes, Titulescu ou Politis au sein de la SDN en est la preuve incarnée. La réflexion sur l'idée de petit État prend de l'importance. C'est sous l'influence des changements intervenus que les historiens vont commencer à étudier en détail l'histoire du concept au XVIIIe et plus particulièrement au XIXe siècle. Il s'opère une rupture avec une historiographie traditionnelle où les petits États n'étaient évoqués que lorsqu'ils étaient l'objet de disputes entre grandes puissances. Pour Kosary, on passe peu à peu d'une attitude où les petits États sont considérés comme des restes anachroniques d'un passé révolu à la prise en compte du rôle certes modeste mais réel que les petits États jouent dans le système international. En nous appuyant sur ces considérations, nous voudrions donc montrer que la réflexion sur le petit État fut basée sur l'opposition entre deux logiques, une logique d'exclusion contre une logique que l'on pourrait qualifier d'intégratrice.

 

 

Les petits États, «des exclus» de la vie internationale?

 

 

La logique d'exclusion est basée sur l'idée que les petits États doivent être considérés quasiment comme «les membres d'une espèce différente»[5], des entités qui ne sont pas semblables par leur comportement comme par leur politique aux autres États et sont réputés «inférieurs».

  

Cette attitude est ancienne et s'inscrit dans le débat sur la modernité, qui concerne les élites européennes depuis les Lumières. Le petit État est souvent considéré comme un obstacle au progrès, face à l'avènement de grands États, jugés naturels et nécessaires. Dès le XVIIIe siècle, c'est l'idéalisation bien connue du grand État modernisé par un absolutisme éclairé et le rejet du modèle des cités grecques jugé anachronique. Le développement économique tout comme l'avènement de grands États-nations homogènes renforcent ces convictions. L'interprétation des origines du conflit mondial, l'idée même de «poudrière balkanique», d'engrenage dans lequel les grandes puissances auraient été entraînées inexorablement, accréditent le fait que le petit État, même s'il se réclame du droit des peuples, est facteur de guerre du fait de son instabilité constante tant sur le plan intérieur qu'extérieur. C'est cette orientation que suivra la diplomatie française au lendemain du conflit en cherchant au maximum à faire naître des fédérations ou à susciter des alliances étroites plutôt que des petits États isolés que l'on assimile à la période médiévale. Les propos de H.G. Welles, dans Anticipation (1902), symbolisent bien cet état d'esprit ridiculisant les petits Etats et leur volonté de défendre leur droit «inaliénable» à:

  

«prendre place fermement au milieu de la grande route, en plein milieu du trafic qui s'épaississait et avec tous leur chers petits hommes à jouer, jouer, juste comme s'ils avaient l'habitude de le faire avant que la route ne soit arrivée»[6].

  

Les petits États ne sont donc que des objets: leurs intérêts doivent s'incliner face aux intérêts dit supérieurs, ceux des grandes puissances. N'est-ce pas cette attitude qui nourrit cette nostalgie envers la défunte Autriche-Hongrie et, à un degré moindre, de l'ancien allié russe? Tout comme la logique qui décrète d'emblée les nouveaux petits États non viables et leurs difficultés insurmontables? Loin de se cantonner au monde diplomatique, elle inspire également certains projets de banquiers et industriels français qui, en janvier 1933 (pour favoriser un rapprochement franco-allemand) souhaiteraient une modification des frontières germano-polonaises et, en échange, l'octroi de Memel à la Pologne sans même se soucier de l'avis lituanien[7]. Au dédain, à la volonté d'ignorer ces États, peut s'ajouter l'incompréhension. La politique des petits États (par exemple leur façon de réagir face aux crises, non-alignement, isolement, multiples volte-faces) peut apparaître comme irrationnelle ou absurde aux habitants d'une grande puissance.

  

Peut-on alors, dans cette optique, assimiler les petits États aux exclus ou à des outsiders? Pour le sociologue Norbert Elias:

  «Les groupes les plus puissants se considèrent toujours comme les meilleurs lorsqu'il existe des cadres sociaux: ainsi les seigneurs féodaux avec les vilains, les “Blancs” avec les “Noirs”, [...] , les États nations grands et puissants avec leurs homologues petits et relativement démunis. [...] Les plus puissants s'imaginent pourvus d'une espèce de charisme collectif, doués d'une vertu spécifique que partagent tous les membres quand elle fait défaut aux autres. Qui plus est, à chaque fois, "les supérieurs" sont en mesure de faire sentir aux moins puissants que ces qualités leur font défaut, qu'ils leur sont humainement inférieurs»[8].

  

Il convient certes de procéder avec prudence: doit-on assimiler les États grands ou petits à des groupes sociaux? Peut-on comparer le système international avec une société civile? Même si Norbert Elias parle des rivalités, de la hiérarchie propre qui existe à l'intérieur du cercle des puissants, il est difficile de parler d'une identité de groupe pour les grandes puissances qui dominent le système - mais y a-t-il une identité de vue en ce qui concerne le rôle et l'avenir des petits États?

  

Quoi qu'il en soit, certaines idées d'Elias nous semblent intéressantes à tester dans le cadre de notre étude, en particulier celle de la stigmatisation du groupe le plus faible et surtout celle de l'intériorisation par ce dernier d'une image dévalorisée de lui-même, qui permet aux plus puissants d'asseoir leur domination. Les groupes marginaux sont toujours vus comme des fauteurs de troubles, qui transgressent les lois et les normes[9] définies par les groupes les plus puissants. Du fait de leur anomie, les premiers sont donc peu dignes de confiance, jugés “indisciplinés”. Lorsque l'Estonie signa la première la paix avec l'Union soviétique en 1920, on peut se demander s'il n'y eut pas implicitement, pour une partie de l'opinion française, la transgression d'une norme de la vie internationale-négociation par surprise sans l'aval ni la participation d'aucune grande puissance-qui conduisit à une stigmatisation immédiate des élites estoniennes, qui ne penseraient qu'à faire des affaires. Comme le montre Elias, la stigmatisation est souvent liée à un fantasme collectif qui justifie et révèle dans un même temps la méfiance du groupe qui se juge supérieur. L'exemple lituanien serait peut-être ici probant. La volonté farouche d'indépendance du nouvel État, son refus de tout compromis avec la Pologne ne seraient liés qu'au rôle et à l'action d'une armée de diplomates et d'agents allemands qui auraient conçu un État complètement artificiel.

  

Pour Elias, l'attitude de discrimination des plus puissants est d'autant plus forte que le différentiel de puissance avec le groupe «marginal» s'atténue et devient moins important[10]. Or tel est à peu près le cas après la guerre. Y a-t-il alors un renforcement des préjugés envers les petits États, une volonté de les disqualifier plus nettement? Ou y a-t-il pour l'opinion française un modèle de petit État, un «bon» petit État qui s'opposerait à un petit État «déviant» s'opposant aux normes initiées et défendues par cet «entrepreneur de morale» international que serait la France - pour reprendre l'expression du sociologue américain Howard Becker[11]. Celui-ci souligne avec justesse que la réaction à une violation des normes définies n'est pas automatique et dépend du moment comme de la personne qui a commis l'acte: l'opinion publique se montrera-t-elle aussi indulgente et encline à la compréhension pour l'invasion de Memel par les Lituaniens que pour celle de Wilno par les Polonais?

  

Au final on voit donc que l'étude de cette logique d'exclusion se révèle complexe à évaluer car susceptible d'être à la base de réactions allant de la franche hostilité à l'idée de petit État, au scepticisme sur la viabilité et l'avenir des nouveaux États en passant par une simple circonspection vis-à-vis de leur politique extérieure comme intérieure.

 

 

Les petits États, «des citoyens vertueux de la société des nations»

 

 

Face à cette logique d'exclusion on pourrait donc identifier une logique intégratrice. Le petit État est un État comme les autres: son infériorité en terme de puissance ne doit pas être le prétexte d'une discrimination. L'état d'esprit égalitaire et compréhensif peut trouver ses origines chez Rousseau - le petit État comme seul modèle capable d'avoir un bon gouvernement basé sur la démocratie directe - ou chez Kant - tout État petit ou grand ne doit être annexé par la force par un autre État. Elle découle cependant de la réflexion qui débute à la fin du siècle, avec la Conférence de La Haye, et qui semble triompher au sortir du conflit avec la création de la SDN. Nous ne rentrerons pas dans les détails d'une évolution déjà bien étudiée mais il est important de voir quel rôle a joué ici l'idée de petit État.

  

Le petit État est avant tout considéré comme la principale victime des «jeux» de la diplomatie du XIXe avec ses alliances et sa logique de force et de guerre: ce sont les grandes puissances qui, du fait de leurs ambitions, ont provoqué le conflit, ont agressé ou contraint les petits États à s'engager dans leur alliance. Les intérêts de ces derniers coïncident en fait avec ceux de la justice et avec le développement d'une éthique internationale: toute agression contre un État sera prévenue (article 10 du Pacte), l'arbitrage prévaudra et, surtout, toute nation, quelle que soit sa taille, aura le droit de former un État. On s'identifie ici aussi à la société civile en jouant sur les deux sens de l'expression «société des nations». Il faut abandonner l'état de nature, pour reprendre le termes de la philosophie de Hobbes, et construire le système international sur le modèle d'une société domestique pluraliste moderne, où les droits des plus faibles sont respectés. Mais à cet état d'esprit peut s'ajouter la volonté de faire des petits États un modèle: il ne s'agit plus d'espérer la disparition de l'idée de petit État, parce qu'il n'y aura plus que des États égaux devant le droit international, il s'agit de glorifier le petit État comme modèle de la vie internationale. A. Toynbee, dans Survey of International Affairs en 1931, écrivait qu‘une majorité d'étudiants en science politique approuverait l'idée que, s'il n'y avait plus de grandes puissances, la paix dans le monde ne serait plus menacée[12].

  

L'avènement d'une multitude de petits États n'est donc plus un problème mais une chance pour la société des nations en train de se développer. Le petit État est considéré comme forcément plus sensible qu'une grande puissance à l'idéal de sécurité collective, d'arbitrage obligatoire ou de désarmement. Pour la première fois dans l'histoire, les petits États étaient jugés donc comme des unités morales supérieures. Lorsque le professeur Henri Hauser parlait de la France comme «le plus grand des petits États »[13], il entendait montrer par là que la France rompait avec le comportement traditionnel d'une grande puissance, qu'elle se voulait pacifique et attachée au respect des droits des petits peuples, ce que ne saisissait pas le ministre de France en Lettonie, scandalisé par cette expression jugée offensante pour la puissance française. C'est dire s'il y avait une volonté de soutenir les petits États, surtout ceux qui venaient de se créer et recherchaient une stabilité tant externe qu'interne.

  

La création de républiques parlementaires, dans un premier temps, et l'adoption d'économies libérales renforcent ce sentiment d'identification. On pourrait même se demander si les petits États et les nombreuses crises politiques qui s'y déclenchent ne rencontrent pas un certain écho au moment où la crise politique trouvera son apogée au milieu des années trente. Les petits États constitueraient une sorte de miroir grossissant, révélant particulièrement les carences du modèle parlementaire et pouvant montrer à certains milieux les «bienfaits» de régimes conservateurs et autoritaires ayant à leur tête un personnage charismatique. Sur le plan culturel, ne s'agit-il pas aussi de s'écarter d'une vision assimilant le petit État à un chauvinisme étroit et borné et de soutenir et favoriser le développement de cultures nationales aussi riches et intéressantes que celles de leurs grands voisins? On espère également faire des petits États des lieux où seront respectés les droits des minorités. Sur le plan économique enfin, c'est l'opposition à l'idée courante que petits États et économie moderne ne font forcément pas bon ménage. Plus que l'effet de taille, n'est-ce pas plutôt un problème de développement qui handicape les petits États et les empêche de jouer un rôle non négligeable dans le système européen? De plus, les petits États acquièrent aussi la réputation d'être des laboratoires d'expérimentation sociale et économique[14]. Les réformes agraires, la création de puissants réseaux de coopératives rurales, tout comme le rôle précoce de l'État dans l'économie susciteront l'intérêt de beaucoup[15].

  

Il y a donc indéniablement un courant de sympathie pour les petits États, ou du moins l'acceptation que les petits États ont désormais un impact non négligeable sur l'évolution des relations internationales. Mais y a-t-il une attitude compréhensive réelle pour la politique des petits États? Les courants les plus idéalistes devront en effet vite convenir que la faiblesse n'est pas synonyme de vertu et que certains petits États n'hésiteront pas à utiliser la force pour assouvir leurs ambitions. Plus généralement, cela renvoie au dilemme de petits États vis-à-vis de la SDN et en particulier du respect des engagements de la sécurité collective. Pour ceux qui se sentent peu en sécurité, et même si le potentiel à long terme d'une SDN efficiente et d'un système de sécurité collective est reconnu, effectuer un désarmement complet ou se contenter d'alliances sous l'égide de la SDN, en théorie ouvertes à tous et n'étant dirigées contre aucun État précis, pouvait se révéler dangereux. À l'inverse, retourner à une alliance traditionnelle avec une grande puissance pouvait entamer le prestige moral acquis ou diminuer son crédit auprès des autres grandes puissances: le petit État en question est considéré comme un satellite de son nouvel allié, comme la Belgique des années 1920. De même, une politique de balance peut signifier un retour en arrière et ne plus être aussi efficiente qu'auparavant. Pouvait-on alors juger crédible une alliance entre petits États? Celle-ci, si elle pouvait maintenir le crédit moral des petits États - vote commun à la SDN, désir de stabiliser une région - pouvait-elle être opérante contre un grand État - que l'on pense aux succès et aux aléas de la Petite Entente?

 

 Il serait donc intéressant d'étudier comment ont été évalués et jugés les choix qui se présentaient aux élites politiques des petits États, en particulier à la fin de la période. Les efforts désespérés de certains États, en particulier les Baltes, d'éviter toute participation à un conflit, de presque s'isoler moralement comme politiquement du monde n'ont-ils pas été jugés complètement absurdes? On voit donc que cette logique «intégratrice» se révèle, elle aussi, fort complexe et reste à l'origine d'une gamme variée de prises de positions.

 

 Doit-on alors isoler ces deux logiques, chercher à délimiter dans l'opinion publique des groupes supportant uniquement l'une des deux? Dans notre esprit, ce sont plutôt des tendances de fond qui traversent à des degrés plus ou moins forts tous les groupes et qui sont, face à l'évolution (profonde?) des cadres de pensée de la vie internationale, à la base d'une tentative de redéfinition de ce que doit être dans le nouveau système un petit État.

 

 En ce sens, l'étude de l'image des États baltes se révèle intéressante du fait qu'ils sont, au moment de leur indépendance, les pays que l'on connaît le moins en France à la fin de la guerre. De plus, contrairement à des États comme, par exemple, la Pologne, ils n'ont jamais pu ou souhaité être des «puissances régionales». De ce fait, les stéréotypes, croyances, opinions qui se sont progressivement formés reflètent en grande partie l'état d'esprit de l'époque - synthèse entre modernité et adaptation de vieilles mentalités ayant survécu au choc du conflit, tout comme l'évolution de la vision que les Français ont de leur puissance. On se rend compte en effet que ce dernier aspect joue beaucoup sur l'évolution du concept de petit État au sein des différentes périodes.

 

 La victoire française renforce l'image idéalisée d'une France championne des droits de l'homme, mais elle peut aussi susciter orgueil, dédain pour des États qui semblent complètement au bas de l'échelle ou encore renforcer la volonté d'en faire uniquement des outils de lutte contre le germanisme, dans le cadre d'alliances ou en formant une clientèle dans cette arme anti-allemande que serait la SDN. D'un autre côté, le sentiment des dommages causés à la France lors du conflit, le refus d'une France nationaliste peuvent amener à la réconciliation franco-allemande et accroître le développement de la collaboration internationale ce qui peut favoriser ou non les petits États: développement d'une éthique internationale, développement économique de ces derniers mais possibilité de voir les grandes puissances s'entendre sur leur dos, comme on l'a vu plus haut.

 

 Mais c'est peut-être la période de la fin des années 1930 qui peut se révéler la plus intéressante à ce propos. Elle semble être un retour en arrière complet pour les petits États sans défense et jugés peu attractifs, à l'époque d'une guerre mécanisée de masse. Il semble plus facile de les battre que de les satisfaire avec des concessions. La conférence de Munich et les négociations franco-soviétiques le montrent: les grandes puissances décident du destin des petits États sans même leur demander leur avis. Y a-t-il alors dans l'opinion seulement du cynisme ou de la résignation généralisée vis-à-vis du sort des petits États? La vague de sympathie envers la Finlande, par exemple, ne repose-t-elle pas uniquement sur un anticommunisme profond? Se dessine peut-être aussi un mouvement de sympathie réel à l'encontre d'un petit État agressé par une grande puissance violant les principes de la loi internationale, un mouvement qui n'était pas bridé comme pour le cas tchèque par l'idée d'un engagement direct et généralisé dans un conflit que chacun redoutait. On peut se demander si les idées qui avaient pu imprégner une partie de l'opinion dans les années 1920 dominent encore. Mais la conscience du déclin peut avoir joué un rôle, ce qui aurait favorisé une évolution de la perception française, le différentiel de puissance étant moins grand. Au contraire, comme l'a montré N. Elias, il est possible que, comme dans toutes les grandes nations qui déclinent, la perpétuation d'un «idéal du nous charismatique» modelé sur une image idéalisée, forgée au temps de la grandeur française, servit de modèle de comportement.

 

 Il nous semble donc intéressant d'étudier l'image qu'ont pu avoir les petits États dans l'opinion publique française. Son contenu, sa richesse et son évolution même nous permettent de comprendre et de cerner la place qu'y occupa l'idée de petit État, entre logique d'intégration et logique d'exclusion.

 

 

 

 



[1]     BJÖL (E.), «The Small State in International Politics» in SCHOU (A.), BRUNDTLAND (A.O.), Small State in International Relations, Nobel Symposium, 17, Upscale, 1971; VITAL (D.), The inequalityof states. A study of the small power in international relations, Oxford, 1967.

[2]     ROTHSTEIN (R.L.), Alliances and Small Powers, New York, 1968, p.11sq.

[3]     KEOHANE (R.O.), «Lilluputians dilemmas: small states in international politics», International Organisation, XXXIII, 2, Printemps 1969, p. 295

[4]     ROTHSTEIN (R.L.), Alliances and Small Powers, New York, 1968, p.11sq.

[5]     VITAL (D.), op. cit. , p. 36.

[6]     Cité dans KOSARY (D.), op. cit., p. 13 (traduction de l'auteur).

[7]     DUROSELLE (J.B.), La décadence 1932-1939, Paris, 1979, p. 66.

[8]     ELIAS (N.), SCOTSON (J.L.), Logiques de l'exclusion, Paris, 1997 (pour la traduction française, la première édition anglaise date de 1965), p.30.

[9]     J'entends par norme ce qui définit le mode de comportement approprié d'un acteur face à un type de situation donnée.

[10]    ELIAS (N.), SCOTSON (J.L.), op. cit., p. 48.

[11]    BECKER (H.S.), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, 1985, voir particulièrement le chapitre1, p. 25.

[12]    Cité par ROTHSTEIN (R.L.), op. cit., p. 225.

[13]    AMAEF, Europe 1918-1940, Lettonie, 26, 9 décembre 1922.

[14]    Voir en particulier le livre de FISCHER (H.A.L.), The value of the Small State, Oxford, 1915, cité par KOSARY (D.), op. cit., p. 13.

[15]    ZIEDONIS (A.), TAAGEPERA (R.), VALGEMÄE (M.), Problems of mininations. Baltic perspectives. San José, Californie, 1973. En particulier la première partie (Mininations Economics).