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Christophe Laforest, Milieux d'affaires français et relations internationales dans l'entre-deux-guerres : le cas polonais

Milieux d'affaires français et relations internationales dans l'entre-deux-guerres : le cas polonais

 

 

Bulletin n° 11, printemps 2011

 

 

 

 

 

Christophe Laforest

 

 

Longtemps a dominé en Pologne une historiographie marxiste attribuant à la loi d'airain du capital étranger le retard de développement économique du pays. Soumis à un examen critique, ces ouvrages restent cependant toujours utiles à consulter. Il serait vain de présenter ici une bibliographie exhaustive des livres et articles en langue polonaise sur ce sujet et nous nous permettons de renvoyer les lecteurs slavisants à la bibliographie figurant à la fin de notre thèse[1].

Les autres pourront trouver quelques articles en anglais de Zbigniew Landau[2] et de Jerzy Tomaszewski[3]. Sans négliger les sources imprimées (documents diplomatiques allemands, britanniques et français, annuaires statistiques), nous avons donc essentiellement fondé notre étude sur des sources d'archives publiques (archives diplomatiques du Quai d'Orsay bien sûr, mais aussi archives du Service historique de l'Armée de Terre en raison notamment du rôle essentiel joué par la Mission militaire française en Pologne jusqu'au coup d'État de Pilsudski en mai 1926) et surtout privées, notamment les archives bancaires (Banque de Paris et des Pays-Bas, Crédit lyonnais) qui nous ont permis de procéder à une étude micro-économique secteur d'activité par secteur d'activité, entreprise par entreprise.

  

D'après le Maly Rocznik Statystyczny (Petit annuaire statistique) de 1939, les capitaux français investis dans les sociétés anonymes polonaises représentaient, en 1933, 646 millions de zloty (soit 1849 millions de francs courants ou 370 millions de francs-or), ce qui faisait de la France le premier investisseur étranger en Pologne avec près du quart de l'ensemble des capitaux étrangers investis dans les sociétés anonymes polonaises[4]. L'ampleur de ces chiffres doit nous amener à nous interroger sur l'existence d'une stratégie autonome de pénétration économique en Pologne de la part du gouvernement français, à laquelle il aurait cherché à rallier ses industriels et ses banquiers, et pour laquelle il n'aurait pas hésité à faire pression politiquement sur le gouvernement polonais, ce que Georges-Henri Soutou appelle «l'impérialisme du pauvre»[5]. En dépit de l'appui du gouvernement français, les entreprises françaises durent le plus souvent, en l'absence de grands groupes privés polonais, s'appuyer sur des partenaires étrangers (allemands et belges) pour pénétrer ou renforcer leur présence dans les différents secteurs de l'économie polonaise et affronter la concurrence des firmes anglaises et italiennes qui pouvaient compter, pour leur part, sur le soutien financier de leurs gouvernements respectifs.

 

 

L'homme de toutes les combinaisons franco-polonaises: Wojciech Korfanty

 

 

Les cas de la Banque de Silésie et de la Société fermière des Mines fiscales de l'État polonais en Haute-Silésie (Skarboferm) illustrent à merveille la difficulté pour les investisseurs français de trouver en Pologne des partenaires d'envergure en dehors de l'État polonais. Lorsque des Polonais furent associés aux affaires françaises, ce fut avant tout pour des raisons politiques. Ainsi, le premier président de la Banque de Haute-Silésie, fondée le 8 août 1922, fut Wojciech Korfanty, l'animateur du soulèvement polonais dans la région.

  

La nomination, à la fin de l'année1923, à la vice-présidence du Conseil et à la présidence du comité économique interministériel de Wojciech Korfanty ne produisit pas les effets que pouvait en attendre la Banque de Silésie. Elle fut peut-être, au contraire, à l'origine d'une partie de ses soucis. Korfanty n'avait en effet aucune autorité réelle dans un gouvernement polonais dont la politique économique était menée d'une main ferme par le ministre des Finances, Wladyslaw Grabski. Or Grabski était animé d'une animosité profonde à l'égard de Korfanty avec qui il s'était trouvé en désaccord total sur les moyens à employer pour la restauration des finances polonaises: il n'était donc pas fâché de voir son rival empêtré dans cette affaire que les autorités polonaises ne montraient aucun empressement à résoudre. La Banque de Silésie se trouvait donc au cœur d'un conflit de politique intérieure qui la dépassait et qui ne pouvait que lui être préjudiciable.

 

 Sur la demande du groupe français, Wojciech Korfanty, dont les fonctions auraient dû normalement prendre fin le 2 août 1924, fut exceptionnellement maintenu à la présidence du conseil de surveillance de la Banque de Silésie. Le groupe français avait estimé qu'il pourrait encore rendre de grands services à celle-ci grâce à son influence, son autorité et ses relations. Korfanty possédait en effet plusieurs journaux en Haute-Silésie et dans le reste de la Pologne et contrôlait plusieurs sociétés polonaises, dont la Banque pour le Commerce et l'Industrie de Varsovie (Bank dla Handlu i Przemyslu).

 

 Cette décision s'avéra rapidement être un mauvais calcul car Korfanty, dont les relations avec Grabski étaient toujours aussi mauvaises, se trouva mêlé à une affaire d'abus de biens sociaux. L'organe du parti socialiste polonais, le Robotnik, révéla en novembre 1925 que Korfanty s'était fait attribuer par la Banque de Silésie des crédits considérables (environ 1 million de zloty) pour alimenter financièrement plusieurs sociétés dans lesquelles il était intéressé: les journaux Polonia et Rzeczpospolita ainsi que les distilleries Górnosprit et Polsprit. Bien qu'il fût interdit aux banques d'accorder des crédits aux membres de leur conseil d'administration, sans une autorisation expresse du conseil, Korfanty s'était appuyé sur la législation allemande qui était encore en vigueur en Haute-Silésie et qui ne prévoyait pas un tel empêchement pour contourner la législation polonaise. Korfanty, qui avait détourné à son profit une part importante de la dernière augmentation de capital à laquelle avait procédé la Banque de Silésie, fut alors mis en demeure par le conseil de surveillance de cette dernière de rembourser les sommes qu'il avait empruntées. De fait, Korfanty remboursa immédiatement la majeure partie des avances qui lui avaient été faites et des échéances lui furent fixées pour les sommes restantes.

  

Si l'on se penche sur la carrière de Korfanty, il apparaît clairement que c'est la politique qui a amené ce fils de paysan pauvre à exercer des responsabilités au sein de grandes sociétés industrielles et financières et à devenir un personnage incontournable de la vie économique en Haute-Silésie[6]. À partir du moment où il n'avait plus le pouvoir politique, il fallait s'attendre à ce que sa puissance financière déclinat également. À la suite du coup d'État de Pilsudski en mai 1926, le conseil des ministres décida, lors de sa réunion du 29 mai 1926, de retirer à Korfanty la présidence des conseils d'administration de la Banque de Silésie et de la Skarboferm[7].

 

 

Les milieux d'affaires français et les solidarités internationales

 

 

La coopération franco-allemande

  

En octobre 1920, l'ambassadeur de France à Berlin, Charles Laurent[8], proposa au Quai d'Orsay de mener à Berlin des négociations avec les industriels allemands de Haute-Silésie pour répondre au désir d'entente avec les industriels français manifesté par certains d'entre eux. Lors des discussions qui se tinrent à Berlin du 17 au 22 novembre 1920, le docteur Kleefeld, président des Hohenlohe Werke, se présenta d'emblée comme le porte-parole des milieux allemands convaincus que le rétablissement des relations économiques franco-allemandes était la condition sine qua non à l'instauration d'une paix durable en Europe[9].

 

 On considérait au Quai d'Orsay que la liquidation pure et simple des entreprises allemandes en vertu de l'article 297 du traité de Versailles et leur reprise par des groupes franco-polonais tel que cela était envisagé par la convention des marks du 17 janvier 1920 était irréaliste. En effet, ni les Polonais, ni les Français, n'avaient les moyens de racheter ces affaires dont la valeur globale atteignait 2 milliards de marks-or. On s'orienta donc vers une participation minoritaire des Français et des Polonais à la gestion de ces entreprises dont le capital demeurerait en majorité entre des mains allemandes et dont le personnel allemand serait conservé dans la mesure nécessaire à la bonne marche des exploitations[10]. Le temps n'était plus, comme à l'époque du Cabinet Clemenceau où fut négociée la convention des marks, à l'opposition systématique à l'égard de l'Allemagne et à l'application stricte du traité de Versailles. Il s'agissait désormais, depuis l'arrivée au pouvoir de Millerand, d'instaurer une collaboration entre industriels allemands et français, qui, pensait-on, se ferait à l'avantage de la France en raison de la position politique dominante que celle-ci occupait alors en Europe. Dans le cas de la Haute-Silésie, il ne s'agissait donc plus d'exclure économiquement les Allemands de la région par la coercition mais de les amener à associer les Français à leurs affaires[11].

 

 Les conversations entre Weyl et Kleefeld débouchèrent, le 16 février 1921, sur la signature d'un protocole d'accord par sept sociétés silésiennes qui admettaient le principe d'une participation française au capital de leur société et qui se déclaraient prêtes à entamer des négociations avec le consortium Weyl en vue d'y parvenir. Mais ces pourparlers se heurtèrent bientôt à l'hostilité du ministère allemand des Affaires étrangères qui subordonna la participation du capital français dans les entreprises allemandes de Haute-Silésie à la garantie que la région serait attribuée à l'Allemagne.

  

Il s'avéra alors impossible d'aboutir à un résultat concret dans les négociations avec les industriels allemands de Haute-Silésie, tant que la question silésienne ne fut pas tranchée à Genève. Ce n'est donc qu'à l'automne 1921, après l'accord de partage de la Haute-Silésie du 20octobre qui fixait définitivement la frontière entre l'Allemagne et la Pologne, que les négociations purent reprendre. Des sept sociétés allemandes qui avaient sollicité jadis une participation française, une seule - les Hohenlohe Werke - persista dans cette voie et signa un accord avec les Français le 3 mars 1922. Le Comité des Forges eut dès lors quelques doutes sur l'intérêt que présentait, du point de vue de l'influence française en Haute-Silésie, le fait de ne prendre des participations que dans une seule société de la région[12].

 

 Au Quai d'Orsay, on craignait désormais que le groupe franco-polonais ne devînt un instrument entre les mains des magnats allemands (Frederic Flick), autrichiens (Sigismund Bosel) et tchèques (famille Petschek et Frederic Weinmann) qui se disputaient le contrôle des grandes affaires industrielles en Haute-Silésie. Le groupe franco-polonais semblait avoir trouvé plus profitable de devenir une force d'appoint pour des groupes plus puissants à qui il apportait son concours pour consolider leur position dans ces entreprises, ce qui n'avait plus rien à voir avec le projet politique initial tel qu'il figurait dans la convention du 22 mars 1921 et dont le but était de s'assurer à terme le contrôle des affaires dans lesquelles seraient prises des participations[13]. Il apparut alors aux autorités françaises qu'elles n'avaient plus «aucun intérêt à être mêlées de près ou de loin à ces associations d'intérêts de nature à gênerà un moment donné [leur] liberté d'action», notamment en restreignant le champ d'application de l'article 260 du traité de Versailles en vertu duquel la Commission des Réparations avait le droit de se faire remettre les biens et intérêts privés allemands au cas où l'Allemagne tenterait de se soustraire à ses obligations.

 

 C'est la raison pour laquelle le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, Raymond Poincaré, fit connaître, en mars 1924, aux dirigeants du groupe français son refus définitif d'apporter le concours du gouvernement français à leur entreprise[14].

 

 

La coopération franco-belge

 

 La collaboration financière franco-belge ne se heurta pas aux mêmes obstacles politiques. Dans le domaine industriel, le correspondant de la Banque de Paris et des Pays-Bas en Pologne, la Banque franco-polonaise amorça, à la fin des années vingt, une politique de prise de participations en se rapprochant de la Société générale de Belgique qui souhaitait développer son activité en Europe centrale. C'est ainsi que la Banque franco-polonaise fut invitée à prendre une participation dans le capital de l'Union financière polonaise, société au capital de 25 millions de francs belges, qui avait été constituée, à Bruxelles, en octobre 1928, par l'association du groupe de la Générale de Belgique, de la Finabel, de Solvay et sa filiale polonaise, la banque Malopolski, et du groupe de l'Union européenne. Un an plus tard, en juillet 1929, la Banque franco-polonaise devait de la même façon participer, aux côtés de ses partenaires de l'Union financière polonaise et de l'Union chimique, à la création de la Société générale d'Industrie en Pologne.

 

 Dans un cas comme dans l'autre, il s'agissait de développer autour de ces sociétés de portefeuille un réseau de participations dans des sociétés industrielles où capitaux belges et français agiraient de concert. Une bonne illustration de ce qu'aurait pu être cette politique de regroupement des forces fut la fondation, en 1930, par des entreprises belges et françaises (Banque de l'Union parisienne, Cie générale d'Électricité, Union des Mines, Traction et Électricité) d'un Syndicat pour l'Électricité en Pologne (Synelpol) qui tenta de se faire attribuer la concession de l'électrification du sud du pays. On ne peut qu'être d'accord avec Éric Bussière pour dire qu'il exista bel et bien «une véritable stratégie commune, à l'échelle européenne entre intérêts belges et intérêts français» à la fin des années vingt. Il convient cependant de parler, en ce qui concerne la France, d'une stratégie par défaut car force est de constater que, le plus souvent, les capitaux français jouèrent un rôle auxiliaire, se contentant de soutenir le dynamisme commercial ou industriel belge[15]. Comme le soulignait l'ambassadeur de France à Varsovie, Jules Laroche, les capitaux français ainsi investis ne pouvaient jouer «qu'un rôle passif», la direction de l'affaire leur échappant. Ne représentant qu'une petite partie du capital de ces groupements (1/10e dans le cas de l'Union financière polonaise), l'argent français n'était assurément pas en mesure d'exercer «l'influence que l'on tire de capitaux dont on reste le maître»[16].

 

 

Les milieux d'affaires et les rivalités internationales

 

 

La rivalité franco-britannique

 

 

Si les établissements financiers de la place de Paris étaient prêts à consentir au consortium français composé de la Société de Construction des Batignolles, de la SA Hersent et de Schneider et Cie, à des conditions d'ailleurs très onéreuses, les prêts à long terme indispensables à la construction du port de Gdynia, ils n'entendaient pas courir le moindre risque; quant aux banques polonaises, elles étaient bien sûr incapables de s'engager dans une telle opération. Pour lutter à armes égales avec la firme anglaise Armstrong, qui pouvait, pour sa part, compter sur la garantie du Trésor britannique, le Consortium s'adressa aux autorités françaises afin d'obtenir la garantie de l'État, en ne manquant pas de rappeler que c'était, à la demande du chef de la Mission navale française en Pologne, l'amiral Jolivet, qu'il avait été amené à s'intéresser à l'affaire[17]

 

L'adoption du principe même de la garantie financière du Trésor français posait une question de plus large portée, celle de l'attitude du gouvernement français à l'égard de ses exportateurs. En effet, si la Trésorerie britannique accordait alors des primes à l'exportation à ses entreprises de travaux publics, la législation française ne donnait pas à l'État la possibilité de soutenir financièrement ses entrepreneurs à l'étranger. À moins d'une loi spéciale, dont l'adoption par le Parlement français semblait très hasardeuse, la seule solution consistait à se retrancher alors derrière les nécessités de la défense nationale en réservant, à titre de garantie, une partie des crédits déjà votés dans le cadre de la loi autorisant le Trésor français à ouvrir une avance de 400millions de francs à la Pologne.

  

Le 18 avril 1924, les membres de la Commission d'Études du Conseil supérieur de la Défense nationale (CSDN) se prononcèrent, à l'exception notable du représentant des Finances, Pierre Chasles, qui s'abstint, en faveur de l'octroi au Consortium de la garantie financière de l'État jusqu'à concurrence de 30millions de francs par imputation sur le crédit de 400 millions consenti à la Pologne, «eu égard à l'aide financière promise à des maisons étrangères par leurs gouvernements respectifs»[18].

 

 Mais, dans le même temps, et en dépit de l'intérêt politique qui s'attachait à la réalisation de ce projet, les démarches du groupe français composé de Schneider et Cie et de la Société générale d'Entreprises tendant à obtenir un concours financier du gouvernement français pour entreprendre la construction d'un chemin de fer entre la Haute-Silésie et la Baltique demeurèrent vaines. Le ministre des Finances, Frédéric François-Marsal, estima en effet

 

 «qu'il serait, d'une façon générale, extrêmement dangereux d'admettre le principe de l'intervention de l'État pour faciliter, au moyen de la garantie du Trésor, le financement d'exportations ou de travaux à l'étranger».

 

 Il prit bien soin d'ajouter que

  

«la solution proposée pour le port de Gdynia consistant à imputer la garantie éventuelle du Trésor sur les avances de 400 millions autorisées par la loi du 8 janvier 1924 [était] tout à fait exceptionnelle et ne saurait constituer un précédent».

  

Selon le ministre des Finances, la France ne devait d'ailleurs en aucun cas tenter d'imiter le modèle britannique dans lequel les groupements industriels obtenaient souvent la garantie de leur gouvernement, et parfois même des avances importantes de la Trésorerie, grâce au mécanisme de l'Overseas Trade Act, car la politique économique anglaise était commandée sur ce point par le problème du chômage, tandis que celle de la France était subordonnée à la résolution de ses problèmes financiers[19].

 

 

La rivalité franco-italienne

 

 

L'appui financier du gouvernement italien à ses firmes exportatrices joua également un rôle décisif, au début des années trente, dans l'échec du projet de collaboration entre la SA des Automobiles Citroën et les Établissements d'État du Génie en vue de la mise sur pied d'une fabrique d'automobiles en Pologne. Les bases d'un accord entre Citroën et le gouvernement polonais avaient en effet été établies et seules quelques questions de détail restaient à régler quand, en avril 1931, Fiat se mit sur les rangs et usant d'une tactique qui lui était coutumière se déclara prête à signer, sans discussion, un accord satisfaisant à toutes les conditions posées par les autorités polonaises. Enfin, et c'était là le principal atout de Fiat, la firme italienne offrait au gouvernement polonais 1200000 $ (soit environ 30 millions de francs) qui lui avaient été apportés par la Banca Commerciale dont le président, Giuseppe Toeplitz, était d'origine polonaise. Les autorités polonaises écartèrent alors l'offre Citroën et conclurent avec la firme italienne en septembre 1931.

  

Nous pouvions nous demander, lorsque nous avons commencé notre recherche, qui du gouvernement ou des capitalistes français avait donné l'impulsion décisive à l'expansion économique française en Pologne durant l'entre-deux-guerres. Mais ce serait admettre, ce faisant, une stricte séparation entre la sphère du politique et celle de l'économique. En réalité, l'arme financière maniée par le gouvernement français à l'égard de la Pologne ne s'est avérée efficace que lorsqu'elle est allée dans le sens financier dominant. La plupart des tentatives gouvernementales pour forcer les perspectives économiques dominantes se heurtèrent à un mur érigé par les établissements financiers français. Réciproquement, les firmes françaises n'ont intégré la dimension politique à l'élaboration de leur stratégie que dans la mesure où celle-ci n'allait pas à l'encontre des réalités économiques et financières sur lesquelles se fondaient leur gestion. On ne peut donc qu'être d'accord avec la conclusion énoncée par René Girault et suivant laquelle

 

 «dans le cas de divergences entre les milieux économiques, le point de vue politique incarné par l'État et l'administration sert d'argument, de point d'appui à ceux dont l'intérêt converge avec ses vues; il n'est pas à l'origine des entreprises économiques qui obéissent à d'autres lois (profit, économie d'échelle, organisation internationale du travail, etc.)».

  

Il y aurait donc eu, dans le cas polonais, interdépendance entre les acteurs économiques et politiques ou, pour reprendre l'expression de René Girault, «autonomie de l'un et de l'autre dans une dépendance réciproque»[20].

 



[1]     LAFOREST (C.), La stratégie française et la Pologne (1919-1939). Aspects économiques et implications politiques, thèse de doctorat en histoire sous la direction du professeur Bernard Michel, Université ParisI, mars 2001.

[2]     LANDAU (Z.), «The Influence of Foreign Capital upon the Polish Economy of 1918-1939», in Académie polonaise des Sciences, Comité des Sciences historiques - Institut d'Histoire, La Pologne au XIIe congrès international des sciences historiques à Vienne, Varsovie, Panstwowe Wydawnictwo Naukowe, 1965, pp. 133-144; idem, «Foreign Capital in Poland 1918-1939», Acta Poloniae Historica, vol. 59, 1989, pp. 55-94.

[3]     TOMASZEWSKI (J.), «German Capital in Silesian Industry in Poland between the Two World Wars», in TEICHOVA (A.) et COTTRELL (P.L.) (dir.), International Business and Central Europe, 1918-1939, Leicester University Press, 1983, pp. 227-247.

[4]     PIETRZAK-PAWLOWSKA (I.), «Les investissements français en Pologne», in LÉVY-LEBOYER (M.) (dir.), La position internationale de la France. Aspects économiques et financiers XIXe-XXe siècles, Paris, EHESS, 1977, pp. 319-324, ici p. 322.

[5]     SOUTOU (G.-H.), «L'impérialisme du pauvre: la politique économique du gouvernement français en Europe centrale et orientale de 1918 à 1929. Essai d'interprétation», Relations internationales, n°7, 1976, pp. 219-239, ici p. 220.

[6]     LEWINSOHN (R.), Histoire de l'inflation. Le déplacement de la richesse en Europe (1914-1925), Paris, Payot, 1926, p. 333-334.

[7]     LANDAU (Z.) et SKRZESZEWSKA (B.) (dir.), Wojciech Korfanty przed sadem Marszalkowskim. Dokumenty [Wojciech Korfanty devant le tribunal du Maréchal. Documents], Katowice, 1964, p. VII.

[8]     Il n'est pas inutile de rappeler que Charles Laurent n'était pas issu de la Carrière mais qu'il venait de l'industrie métallurgique et qu'il siégeait dans de nombreux conseils d'administrations où il représentait les intérêts du groupe Schneider. SOUTOU (G.-H.), «Les mines de Silésie et la rivalité franco-allemande, 1920-1923. Arme économique ou bonne affaire?», Relations internationales, n°1, mai 1974, pp. 135-154, ici p. 139.

[9]     Note du colonel Weyl, 21 décembre 1920. AMAE, PA-AP, 118-MILLERAND, vol. 57, ff. 50-54.

[10]    Note du MAE, 1er février 1921. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 212, ff. 70-73.

[11]    SOUTOU (G.-H.), «La politique économique de la France en Pologne (1920-1924)», Revue historique, n°509, janvier-mars 1974, pp. 85-116, ici p. 102.

[12]    Le vice-président délégué du Comité des Forges, R. Pinot, au président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, R. Poincaré, 22 février 1922. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 216, ff. 245-247.

[13]    Note du MAE, 23 septembre 1923. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 217, ff. 282-285.

[14]    Le président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, R. Poincaré, au président du Comité d'Études Silésiennes, L. Mercier, 14 mars 1924. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 218, f. 60.

[15]    BUSSIÈRE (É.), La France, la Belgique et l'organisation économique de l'Europe. 1918-1935, Paris, Comité pour l'Histoire économique et financière de la France, 1992, pp. 324-325.

[16]    L'ambassadeur de France à Varsovie, J. Laroche, au MAE, 17 novembre 1928. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 235, f. 123.

[17]    La Société de Construction des Batignolles au ministre de la Marine, Bokanowski, 14 avril 1924. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 260, ff. 140-143.

[18]    PV de la délibération de la Commission d'Études du CSDN dans sa séance du 18 avril 1924. SHAT, 2 N 14/1.

[19]    Le ministre des Finances, F. François-Marsal, au président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, R. Poincaré, 2 juin 1924. AMAE, EU 18-40, Pologne, vol. 263, ff. 111-111 bis.

[20]    GIRAULT (R.), «L'Europe centrale et orientale dans la stratégie des hommes d'affaires et des diplomates français», in Les relations financières internationales facteurs de solidarités ou de rivalités, Bruxelles, Établissements Émile Bruylant, 1979, p. 119-132]