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Gérard Hervouet, Le Canada dans l'espace Asie-Pacifique

Le Canada dans l'espace Asie-Pacifique

 

 

Bulletin n° 10, automne 2000

 

 

 

 

Gérard Hervouet

 

 

En assumant le risque de n'effleurer que le sujet, ce bref article cherche à mettre particulièrement en relief deux grands moments de l'histoire des politiques canadiennes concernant l'espace Asie-Pacifique.

Après une longue expérience du continent asiatique à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, qui fut davantage le résultat d'une loyauté à l'endroit des Nations Unies plutôt que la conséquence de politiques volontaristes, le Canada modifia assez radicalement, à la fin des années soixante, le sens de ses engagements.

 A partir de 1968, le gouvernement canadien donna, en effet, une grande impulsion à ses politiques en Asie et fit preuve d'une grande fébrilité pour repartir à la découverte de ce lointain Far West. Peu suivi dans un premier temps par le public, et surtout par les milieux d'affaires, il dut dans un deuxième temps, et à la faveur d'une conjoncture historique nouvelle, procéder dès 1979 à la relance de ses politiques qui s'inscrivaient toutes alors dans la nécessité d'être omniprésent dans la région. on abordera enfin les divers aspects du coup d'arrêt imposé, dans un troisième temps, par la crise économique à cette projection des initiatives canadiennes vers l'Asie Pacifique.

 

La fébrilité de la redécouverte

 

En 1968, l'arrivée au pouvoir du Premier ministre M.Trudeau fit dévier la politique étrangère canadienne de la trajectoire qu'elle avait adoptée depuis 1945. Les nouvelles politiques extérieures canadiennes se voulurent alors conformes aux impératifs de l'environnement international et donc en rupture avec les habitudes d'antan. «La situation mondiale du Canada est aujourd'hui bien différente de ce qu'elle était après la guerre», déclarait le Premier ministre. Désormais, ajoutait-il, «le réalisme devrait être le mot d'ordre de nos visées internationales». Il s'agissait dès lors d'entreprendre une vaste révision des objectifs de la politique étrangère canadienne et de faire « [...] plus de bien en réussissant bien ce que nous savons être en mesure d'accomplir, qu'en prétendant être capables de faire des choses qui dépassent clairement nos possibilités nationales»[1].

 Ainsi, comme le soulignera plusieurs fois par la suite le Secrétaire d'État aux Affaires extérieures, Mitchell Sharp, le Canada devait redevenir cette «puissance moyenne dans un monde en évolution ». Le temps du Canada «missionnaire» était révolu et désormais «le réalisme» évoquerait beaucoup plus la promotion des intérêts économiques du Canada à l'extérieur que sa propension à se faire l'artisan et le défenseur d'un système de sécurité collective de plus en plus contesté. La reconnaissance de la République Populaire de Chine devint le symbole du renouveau de la politique étrangère canadienne et le Premier ministre M.Trudeau se fit un point d'honneur d'intervenir personnellement et constamment dans le dossier des négociations.

 Contrairement à des convictions bien ancrées, le gouvernement américain ne protesta pas vraiment et n'intervint pas auprès du gouvernement d'Ottawa puisqu'en fait ce dernier informa régulièrement Washington du déroulement des négociations. Si l'on fait exception de quelques protestations sporadiques, l'opinion publique canadienne était favorable sur l'initiative du gouvernement fédéral. Les milieux d'affaires poussaient à la reconnaissance du gouvernement de Pékin et l'Ouest canadien, pourtant fort conservateur, n'avait aucune objection à envisager l'occasion d'accroître encore ses ventes de blé à la Chine.

 Le 13 octobre 1970, alors que l'opinion publique canadienne était surtout mobilisée par «les événements d'octobre» au Québec, Mitchell Sharp lisait à la Chambre des communes le communiqué en quatre points auquel avaient abouti les deux parties. On en retiendra ici seulement le point deux qui énonçait: «Le Gouvernement chinois réaffirme que Taiwan est une partie du territoire de la République Populaire de Chine. Le gouvernement canadien prend note de cette position du gouvernement chinois»[2]. Cette dernière phrase devint une formule diplomatique adoptée par plusieurs pays qui rétablirent par la suite leurs relations diplomatiques avec la Chine.

 Après la reconnaissance diplomatique de la Chine, le retrait canadien des commissions de contrôle et de surveillance en Indochine marqua, en mai 1973, une rupture significative dans la politique étrangère du gouvernement fédéral. En Asie de l'Est, comme en d'autres régions, on entendait rentabiliser la présence canadienne et les «missionnaires commerciaux» tout comme ceux de l'Agence canadienne pour le développement international (ACDI) allaient devoir désormais se substituer aux troupes canadiennes.

 Dans la formulation encore hésitante de la troisième option, le Japon allait se voir conférer une place privilégiée puisqu'il devint le point d'ancrage du concept et fit contrepoids en Orient aux relations plus importantes que l'on entendait entreprendre avec la Communauté Économique Européenne. Les initiatives à l'endroit du Japon furent moins spectaculaires que celles déployées envers la Chine mais elles furent aussi très nombreuses et s'inscrivirent plutôt sous le signe de la continuité, du renforcement et de la diversification des liens. Outre les nombreuses visites des ministres canadiens à Tokyo et la visite officielle du Premier ministre M.Tanaka à Ottawa en 1974, le Japon s'imposa, en 1973, comme le second partenaire commercial du Canada.

 Il serait relativement aisé de souligner la constance des démarches gouvernementales dix ans durant, de 1968 à 1978. La fréquence des discours, la multiplication des accords et des visites ministérielles témoignent en effet d'un effort continu. Faut-il en conclure cependant que tous ces gestes furent efficaces, qu'ils répondaient à des besoins précis, tout en s'inscrivant dans les conjonctures les plus appropriées pour provoquer un impact significatif? La réponse n'est évidemment pas simple à formuler. Paradoxalement peut-être, le gouvernement d'Ottawa fut-il trop actif dans une période où il était vain de forcer la présence canadienne? Le cas de la Chine nous paraît clairement l'illustrer, avec un déploiement d'activité spectaculaire alors même que la société chinoise, aux prises avec ses multiples tourments révolutionnaires, ne pouvait être réceptive aux sollicitations canadiennes.

 Dans le cas du Japon, les résultats furent également quelque peu décevants. Malgré des balances commerciales à l'époque fortement excédentaires, l'on échoua à faire augmenter la part des produits manufacturés dans les exportations canadiennes. Ce dernier point souligne bien une difficulté plus réelle encore, celle d'évaluer l'impact et la puissance de conviction des exhortations gouvernementales à modifier l'attitude des milieux d'affaires canadiens.

D'une façon générale, on peut conclure de cette période que le secteur privé canadien a été à la fois lent à réagir au dynamisme des économies du Bassin du Pacifique mais aussi très lent, voire souvent réticent, à suivre les initiatives gouvernementales. Dans le contexte d'une imbrication toujours plus étroite avec l'économie américaine, les multiples initiatives gouvernementales ne provoquèrent pas l'engouement immédiat des milieux d'affaires. La lenteur du déplacement des investissements directs canadiens à l'étranger illustre ce même phénomène d'inertie. Ainsi en 1977, ces investissements en Asie ne représentaient que 4,2% du total canadien alors que les chiffres correspondants pour l'Amérique du Nord et les Caraïbes étaient de 59,1%, de 19,8% pour l'Europe et de 11,9% pour l'Amérique latine[3].

 L'année 1979 marqua une reprise significative des activités avec l'Asie. La stabilisation de l'environnement régional n'était pas étrangère au phénomène puisque la Chine semblait avoir surmonté ses crises internes, les éléments des conflits indochinois semblaient mieux circonscrits, les rivalités des grandes puissances dans la région s'étaient atténuées et les pays de l'ASEAN, tirant les leçons des multiples menaces auxquelles ils pouvaient être confrontés, profitaient de leur intervention dans l'affaire cambodgienne pour redonner une vigueur inattendue à leur association. Le Canada tira profit de cette conjoncture plus favorable, mais ce furent surtout la crise économique mondiale et plus particulièrement le second choc pétrolier de 1979 qui accrurent d'un seul coup l'intérêt pour une Asie prospère qui semblait surmonter avec plus d'aisance que l'Occident les difficultés économiques.

 Sur le plan national, les nouvelles données de l'économie mondiale, mais aussi nord-américaine, firent que les milieux d'affaires recherchèrent avec plus d'empressement les marchés extérieurs pour exporter leurs produits. L'Ouest canadien prit conscience plus que jamais de sa vocation «pacifique» et, avec le soutien cette fois-ci des milieux d'affaires, il fit pression sur le Parti conservateur, qui accédait, en 1979, au pouvoir, pour orienter davantage la politique canadienne vers l'Asie.

 Malgré la défaite rapide du gouvernement de M.Clark, le nouveau gouvernement de M.Trudeau maintint le cap sur l'Océan Pacifique porté par l'enthousiasme du secteur privé qui avait été pourtant bien lent à suivre la marche forcée des initiatives gouvernementales depuis le début des années 70.

 L'année 1980 fut donc celle de la relance et le Secrétaire d'État aux Affaires extérieures, M.Mac Guigan, déclarait alors à Hong Kong que «... le Canada [entendait] donner un nouvel élan à ses relations politiques et économiques avec les pays de la région asiatique du Pacifique.» Le Secrétaire d'État expliquait aussi que «le Canada [devrait] affronter un grand défi international, celui de s'adapter à cette nouvelle ère du Pacifique... participer à cette expérience excitante, contribuer au développement de la région et en partager les avantages»[4].

 

Relance des politiques et nécessités de l'omniprésence

 

Le début des années 1980 a donc marqué l'amorce d'une détermination nouvelle du gouvernement fédéral pour susciter un effort national dans l'exportation des produits canadiens. on identifia des secteurs prioritaires déterminés en fonction de trois critères: «La capacité réelle ou potentielle de réaliser des ventes importantes sur les marchés étrangers; la capacité réelle ou potentielle de créer des emplois et de contribuer à la croissance économique du Canada; et la possibilité de retirer des avantages importants pour la société canadienne en retour de l'aide financière apportée par le gouvernement aux initiatives d'exportations.» De la même façon furent désignés des pays prioritaires selon les quatre critères suivants: leur potentiel pour les exportations des secteurs prioritaires, leur potentiel global pour les exportations de produits canadiens, la taille de leur marché et son rythme de croissance[5]. C'est ainsi que pour l'Asie/Pacifique l'on identifia le Japon, l'Australie, Hong Kong, la Corée du Sud et les pays de l'ASEAN.

 La mise en pratique des politiques nouvelles trouva plus de crédibilité encore lorsque fut annoncé en février 1982 par le Premier ministre M.Trudeau, le transfert des activités commerciales du Ministère de l'Industrie et du Commerce à celui des Affaires extérieures. Cette réorganisation particulièrement exigeante pour la fonction publique fédérale visait à faire en sorte que le Canada parle d'une «seule voix à l'extérieur» et plaçait les politiques d'exportation au premier rang des priorités de la politique étrangère du Canada[6].

 Le changement de gouvernement intervenu au mois de septembre 1984 n'a en aucune façon modifié les priorités commerciales canadiennes. Plus sensibles encore peut-être que les libéraux à la promotion des produits de l'Ouest canadien dans la région Asie/Pacifique, les conservateurs de Brian Mulroney renforcèrent les priorités initiales. Les visites ministérielles et missions commerciales confirmèrent l'étroite imbrication et l'appui des milieux d'affaires canadiens aux initiatives gouvernementales dans la région.

En 1989, afin de consolider les efforts déployés par le gouvernement canadien, mais aussi pour intégrer dans cette démarche les milieux d'affaires désormais beaucoup plus motivés, le gouvernement fédéral mettait en place un vaste programme d'action qui s'inscrivait dans une stratégie intitulée «Horizon le Monde». Les trois piliers de cette stratégie étaient les rapports avec les État-Unis, surtout circonscrits à l'Accord de libre-échange, les liens à renforcer avec l'Europe et, bien sûr, la consolidation de la présence canadienne en Asie et dans le Pacifique. C'est dans ce dernier volet qu'a été formulé le programme «Pacifique 2000», c'est-à-dire un ensemble d'initiatives destinées à mieux positionner le Canada dans le dynamisme des économies du Bassin du Pacifique et dans la concurrence très serrée qui caractérise la région[7].

 Cette priorité accordée au Japon n'était pas surprenante puisque, avec un volume commercial total de plus de 17,5 milliards de dollars en 1990, le Japon était de très loin le principal partenaire commercial du Canada juste après les États-Unis. Il convient cependant de préciser ici que cette fierté canadienne à maintenir régulièrement cette deuxième place doit être tempérée par l'écart considérable existant entre la place que tiennent les États-Unis dans nos exportations, par exemple 75,05% en 1990, contre 5,54% pour le Japon.

 A la même époque, et dans la même logique visant à combler les retards et à occuper des espaces nouveaux en Asie, le Canada entreprit de formuler des politiques nouvelles en matière de sécurité régionale.

 L'absence du Canada dans ce secteur était particulièrement visible et déjà, en 1972, le Comité du Sénat pour les affaires étrangères avait noté la prudence, voire l'effacement du Canada dans ces questions. Le Comité écrivait à ce propos: «Pacific countries are anxious to see what role Canada will play in the achievement of regional peace and security and in cooperative action to share the benefits of economic development with the disadvantaged countries»[8].

 Cette remarque n'avait provoqué aucun écho et, en 1986, le même Comité convenait qu' «en matière de sécurité, cependant, les ressources militaires ne lui [permettaient] pas de contribuer directement au maintien de la sécurité dans cette région»[9]. Ce constat d'impuissance, lié au syndrome qu'avait provoqué la participation canadienne dans les Commissions internationales de contrôle et de surveillance en Indochine de 1954 à 1973, prouvait clairement combien il était nécessaire pour le Canada de se tenir à l'écart de la région. Avec une certaine légitimité, le gouvernement d'Ottawa justifiait son attachement prioritaire à la défense de l'Europe et à son rôle au sein de l'OTAN.

 Il devint toutefois de plus en plus difficile d'expliquer, souvent dans les mêmes documents et discours, que l'Asie et le Pacifique étaient désormais économiquement plus importants pour le Canada que ne l'était l'Europe, que le nombre d'immigrants asiatiques était supérieur à celui des immigrants européens, mais que le gouvernement fédéral ne devait pas faillir à sa tradition de prudence face aux questions de la sécurité régionale. A partir de 1988, mais surtout 1989, les ruptures brutales dans le système international modifièrent quelque peu les trajectoires de la politique étrangère canadienne. La réduction des tensions en Europe facilita une translation plus marquée des intérêts vers le Pacifique. Le gouvernement d'Ottawa comprit aussi, sous la pression des événements, qu'il lui importait de donner plus de crédibilité à sa vocation asiatique. En plus de la nécessité de renforcer sa flotte sur la côte Ouest, le gouvernement fédéral fut également conscient qu'il ne pouvait plus se contenter, dans la région, de la promotion exclusivement économique de ses intérêts dans les diverses tribunes existantes. Pour être pleinement considéré comme un acteur sérieux, il convenait aussi d'être invité dans les conférences où se dessinait l'avenir stratégique de la région.

 Le premier test de cette volonté politique se manifesta par la participation remarquée du Canada à la Conférence sur le Cambodge à Paris, durant l'été 1989. L'invitation n'avait pas été facile à obtenir et, à l'époque, le ministre des Affaires extérieures, Joe Clark, ne ménagea aucun effort pour signifier que le Canada pouvait jouer un rôle utile dans la résolution du conflit. Le Canada coprésida à cette occasion la première commission de travail, dont le mandat était de définir les principes pouvant présider à la création et au fonctionnement d'un mécanisme international. Il ne fit pas mystère de ses intentions de participer à une force éventuelle de maintien de la paix si certaines conditions étaient réunies et, quelques mois plus tard, le gouvernement canadien rétablissait l'admissibilité des trois pays d'Indochine au programme canadien d'aide publique au développement.

 A l'époque également, la fréquence des rencontres avec des dirigeants asiatiques et des pays du Pacifique s'accrut. La participation régulière du ministre Clark aux conférences post-ministérielles annuelles de l'ASEAN permit des échanges multiples dans le domaine de la sécurité.

 Dans un discours intitulé: «Canada and Asia Pacific in the 1990's», prononcé le 17 juillet 1990 à Victoria devant la Chambre de commerce, le ministre faisait d'un seul coup dévier la politique canadienne en Asie et dans le Pacifique de sa trajectoire traditionnelle. Il déclarait ainsi:

 «[...] our ties to the Pacific go well beyond trade and investment [...] the problem of the Pacific are not Pacific problems; they are Canadians. Prosperity in the Pacific is prosperity for Canada and security in the Pacific is Canadian security»[10].

 En peu de mots, beaucoup venait de changer, même si rien ne laissait penser que le Canada possédait, aujourd'hui plus qu'hier les moyens militaires d'une implication dans la sécurité régionale. En fait, ce n'était pas le sens du message canadien puisque dans ce discours, repris par la suite à Djakarta, puis à Tokyo et enfin à la tribune des Nations Unies, M.Clark entendait plutôt instituer un dialogue sur la sécurité en Asie du Nord-Est. Ce choix géographique se justifiait par l'inclusion des quatre grandes puissances régionales, soit l'Union soviétique, la Chine, le Japon et les États-Unis et, par la constatation qu'aucun mécanisme de consultation n'existait, à la différence de l'Asie du Sud, du Sud-Est et du Pacifique-Sud. Il convient d'ajouter également à ces raisons que l'espace géographique visé légitimait aussi plus naturellement l'inclusion du Canada.

 Le Canada se voulait prudent dans son intervention; il misait tout à la fois sur une approche régionale et une démarche multilatérale. Le concept intégrateur des deux démarches était celui d'une «sécurité coopérative». Cette dernière était définie de façon à englober bien d'autres dangers que les menaces militaires traditionnelles, tout en leur trouvant une solution par le moyen de négociations et de compromis multilatéraux. En modifiant la définition traditionnelle de la «sécurité», le Canada cherchait à aller plus loin que les propositions précédentes. Les questions environnementales, les phénomènes migratoires, les droits de l'Homme, l'assistance au développement du terrorisme et plus récemment le concept de «sécurité humaine», appuyé par le ministre des affaires étrangères Lloyd Axworthy, voient désormais se préciser leur lien avec la sécurité. 

 

Les fragilités et les acquis

 

L'année 1997 fut baptisée «l'Année canadienne de l'Asie - Pacifique». Pays hôte du sommet des chefs d'État de la plus grande organisation régionale, l'APEC (Asia Pacific Economic Cooperation), convoquée au mois de novembre à Vancouver, le Canada prit la décision de consacrer l'année entière à des efforts pour sensibiliser l'ensemble de la population canadienne aux réalités nouvelles de cet espace de forte croissance économique. La multiplication des activités, des initiatives et des encouragements pratiqués par le gouvernement fédéral traduisait à la fois la volonté d'en faire une année porteuse d'espoirs nouveaux mais aussi certainement celle de saisir cette occasion pour dresser un bilan positif des efforts entrepris depuis le début des années 1980.

 En fait, le gouvernement fédéral, comme les gouvernements de plusieurs provinces (en particulier de l'Ouest canadien), avait toutes les raisons de considérer avec une certaine satisfaction les retombées et les impacts de la relance intervenue à la toute fin des années 1970. Tous les indicateurs économiques étaient à la hausse et le Canada, malgré les difficultés structurelles de son commerce extérieur à pouvoir se diversifier, parvenait à occuper de nouveaux créneaux et à s'implanter de façon un peu plus significative dans le marché japonais. D'une façon générale, des progrès considérables avaient été accomplis en parvenant à faire dévier les objectifs canadiens de leurs visées essentiellement économiques, voire trop mercantiles. En d'autres termes, le Canada était parvenu à atteindre une omniprésence régionale qui était largement reconnue.

 Outre des liens bilatéraux entretenus avec presque tous les pays de la région, le gouvernement d'Ottawa soutenait avec une extrême attention les organisations régionales, intergouvernementales ou non-gouvernementales. Ainsi, le Canada a toujours favorisé la participation canadienne au PBEC (Pacific Basin Economic Council), regroupement d'entreprises de seize pays régionaux créé en 1967, comme il a aussi appuyé la PECC (Pacific Economic Cooperation Conference), établie au début des années 1980, sur l'initiative de l'Australie et du Japon.

 Le soutien aux organisations internationales régionales était particulièrement révélateur de la volonté canadienne de projeter en Asie un multilatéralisme militant, image de marque de la politique étrangère canadienne. A cet égard, le Canada est aussi devenu un des partenaires les plus assidus du dialogue établi avec l'ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), à la fin des années 1970. Le Canada a su trouver chez les membres de l'ASEAN l'attention requise pour entreprendre, entre petits pays, des échanges formels ou informels permettant un positionnement collectif des politiques face à des États comme la Chine ou les États-Unis.

 Empruntant ainsi les voies du multilatéralisme, c'est aussi dans le domaine de la sécurité que le Canada est parvenu à modifier l'indifférence première de ses politiques envers les conflits en Asie. Enfin, présent désormais dans tous les secteurs d'échanges, le Canada intervient aussi pour projeter vers l'Asie «les valeurs canadiennes» destinées à introduire dans de multiples pays les notions d'État de droit, de pluralisme politique ou encore de société civile.

 A l'évidence, la crise financière en Asie, en été 1997, est venue brutalement contrarier ce bilan rempli d'autosatisfaction et de projets plus ambitieux encore. Tous les efforts investis pendant cette année canadienne de l'Asie-Pacifique durent, en quelques semaines, être reformulés selon des paramètres tout à fait inédits et non anticipés. L'atmosphère et l'agenda du sommet de Vancouver furent d'un seul coup modifiés et les manifestations dans les rues des participants au sommet des peuples monopolisèrent l'attention des médias.

 La crise financière et économique en Asie a contraint, et oblige encore, le Canada à effectuer d'amers constats. Le plus important et certainement le plus paradoxal, compte tenu de l'engouement - peut-être trop orchestré - qui prévalait au Canada pour cette région, est de noter que l'économie canadienne n'a que fort peu été affectée par la crise en Asie. Les pertes à l'exportation ont été seulement équivalentes à 0,8% du PIB canadien, malgré une diminution en 1998 de 33% des exportations par rapport à l'année précédente. En fait, en 1998, le commerce total canadien avec l'Asie a diminué de 5%: il se situe aujourd'hui à moins de 5% des échanges. Ces quelques statistiques expriment des résultats inférieurs à ceux enregistrés en 1968! Ils soulignent que depuis plus de trente ans les progrès commerciaux n'ont pas été très spectaculaires et qu'actuellement, comme autrefois, près de 75 % des exportations canadiennes sont composées de ressources naturelles et de produits à base de ressources naturelles. Plus précisément encore, le Japon absorbe non seulement la moitié des exportations du Canada en Asie mais il importe aussi 80% des ressources naturelles du Canada dans cette même région. En 1996 ce dernier pourcentage fut même de 87%.

 En d'autres termes, la crise en Asie a brutalement révélé que l'économie canadienne ne possédait pas d'ancrages très importants en Asie et que les plus importants étaient aussi très vulnérables et fragiles. La crise a aussi bien mis en relief que, aujourd'hui plus que jamais, la dépendance vis-à-vis des États-Unis atteint des sommets jusque là inégalés. Mentionnons cependant ici, et cela n'infirme en rien les conclusions précédentes, que l'Ouest canadien et surtout la Colombie-Britannique ont enregistré des pertes sensibles mais, là encore, ce sont les secteurs du bois, des minerais et des céréales qui ont été les plus touchés, ce qui illustre bien la vulnérabilité des exportations vers l'Asie, souvent comparées à celle d'un pays du Tiers-Monde.

 La crise économique a donc été révélatrice de l'antagonisme toujours feutré entre les «réalistes», lecteurs de statistiques, et les «idéalistes» promoteurs d'une euphorie à la mode. A titre de simple illustration, le Comité sénatorial des affaires étrangères remarquait bien dans un rapport provisoire de 1997, destiné à «programmer» l'enthousiasme de la préparation de l'Année canadienne pour l'Asie-Pacifique: «Même si la valeur absolue des exportations vers le Bassin du Pacifique (Asie de l'Est et Océanie) s'est accrue ces deux dernières années, la part des exportations canadiennes destinées à cette région a diminué, passant de 13% du total en 1988 à 9% en 1996». En revanche, devant ce même Comité, l'ancien Premier ministre de la Colombie-Britannique s'exclamait, avec une sereine confiance: «J'estime que d'ici dix ans les échanges commerciaux de la Colombie-Britannique seront à 80% avec l'Asie-Pacifique »[11].

 En fait, il convient de ne pas trop prendre à la dérision ce débat entre lucidité et enthousiasme, car il traduit aussi les efforts constants des dirigeants canadiens pour détourner autant que possible les milieux d'affaires des Etats-Unis, et pour les convaincre de porter davantage leur regard vers le Pacifique. La crise en Asie risque de réduire à néant toutes les initiatives récentes; elle risque de conforter les milieux d'affaires dans leur scepticisme à l'endroit d'une région décidément trop complexe et tourmentée. Ceux qui avaient pris en marche le train de l'engouement passionné pour l'Asie risquent d'en redescendre très vite en profitant du ralentissement actuel. Malgré de multiples autres effets négatifs de la crise asiatique - on pourrait ici simplement citer la baisse de l'immigration, du tourisme ou encore la stagnation marquée des investissements asiatiques, surtout japonais, au Canada - il importe de bien souligner cependant que de très forts acquis demeurent.

 

Conclusion

 

Comme on le remarque souvent, à juste titre, l'image du Canada en Asie est excellente. Malgré de fortes coupures budgétaires, l'aide bilatérale canadienne demeure présente dans tous les pays éligibles et le ciblage désormais plus soigné de ses programmes parvient le plus souvent à compenser les diminutions de fonds alloués. Attachés à la promotion des «valeurs canadiennes», promotion de la femme, protection de l'environnement, sécurité humaine par exemple, les programmes d'aide sont généralement fort bien acceptés puisque les pays récipiendaires reconnaissent n'y voir aucune arrière-pensée de la part du Canada. C'est ce «soft-power» à la canadienne qui a permis d'entamer avec la Chine ou le Vietnam des échanges francs et directs, non seulement sur les nécessités du respect des droits de la personne mais aussi sur l'aide que le Canada pouvait apporter pour mettre en place des mécanismes appropriés.

 Au fil des ans, le Canada a su également formuler, dans bien des secteurs, des stratégies et des programmes de coordination régionale. En juillet 1989, par exemple, afin de consolider et de maintenir son intérêt pour les pays de l'ASEAN, le Canada a ouvert à Singapour un Centre Canada-ASEAN. Ce centre est à la fois conçu comme catalyseur d'activités diverses et comme organisme de coordination sur place des multiples liens qui peuvent s'établir avec divers intervenants, tant au Canada qu'en Asie du Sud-Est.

 Au chapitre des acquis, il convient de mentionner encore les avancées significatives du Canada dans le domaine de la sécurité. Au-delà de la faiblesse des moyens dont il dispose, le gouvernement d'Ottawa a su pleinement profiter des réseaux existants et faire profiter ses partenaires de son expertise en matière de multilatéralisme. Participant assidu de la conférence post-ministérielle de l'ASEAN avec les partenaires du dialogue, il est aussi un membre écouté de l'ASEAN Regional Forum (ARF). Actif dans la tradition asiatique de la diplomatie informelle, il continue à donner une certaine pertinence à des échanges qui interviennent dans le cadre du Council on Security in Asia Pacific (CSCAP) ou dans le cadre d'autres tribunes dont il finance parfois la tenue. C'est notamment le cas des tables rondes organisées en Indonésie à propos des conflits maritimes dans la Mer de Chine.

 A ce moment décisif provoqué par la crise, où tout n'est pas à refaire mais doit être à nouveau planifié, on soulignera la nécessité de se pencher, une fois encore, sur l'éducation dispensée au Canada à propos de l'Asie. Le problème est vaste, il est difficile et récurrent. L'éducation canadienne est le plus souvent de compétence exclusivement provinciale et toute intervention s'avère complexe. Il reste que la situation aujourd'hui est à peine plus satisfaisante que celle qui prévalait en 1984 au moment où le Parlement mit sur pied la Fondation canadienne pour l'Asie-Pacifique ou en 1989 lorsque le gouvernement lança le programme Pacifique 2000 dont un des volets portait sur l'éducation et sur l'enseignement des langues asiatiques. Le dernier rapport de la FCAP est à cet égard assez alarmiste et les retards du Canada sur les États-Unis et sur l'Australie, sont extrêmement importants. Les résultats les plus positifs sont enregistrés en Colombie-Britannique, mais la situation est de moins en moins bonne à mesure qu'on avance vers l'est[12]. En effet, contrairement à ce que l'on peut penser, l'enseignement et la recherche sur l'Asie demeurent un défi constant, les encouragements sont sporadiques et les investissements, de longue durée, quasiment absents.

 

 



[1]     Trudeau (Pierre Elliott), «Le Canada dans le monde», 29 mai 1968, Déclarations et Discours, Ministère des Affaires extérieures, Ottawa, n°68/17.

[2]     Déclarations et Discours, Ministère des Affaires extérieures, Ottawa, n°70/19.

[3]     Tomlinson (J.W.C.) and Hung (C.L.), Canada and the Changing Economy of the Pacific Basin: A Profile of Canadian Corporate Activities in the Asian Pacific Countries, Institute of Asian Research, University of British Columbia, Vancouver, 1983

[4]     Mac Guigan (M.), «Le Canada renforce ses liens avec la région du Pacifique», Discours, Ministère des Affaires extérieures, Ottawa, 2 juillet 1980.

[5]     Ministère des Affaires extérieures, Une étude de la politique commerciale canadienne, Ottawa, 1983.

[6]     Boardman (R.), «The Foreign Services and the Organizations of the Foreign Policy Community: Views from Canada and Abroad», in Stairs (D.) and Winham (G.) (Eds.), Selected Problems in Formulating Foreign Economic Policy, Toronto, 1985, p. 59-103.

[7]     Clark (Joe), «Les Canadiens relèvent ensemble le défi, «Pacifique 2000»», Discours, Edmonton, 16 mai 1989, p. 1

[8]     The Pacific Area, Proceedings of the Standing Senate Committee on Foreign Affairs, Sénat du Canada, Ottawa, 1972.

[9]     Indépendance et internationalisme, Rapport du Comité mixte spécial sur les relations extérieures du Canada, Ottawa, juin 1986

[10]    Clark (Joe), «Canada and Asia Pacific in the 1990's», Statement, 90/40, 17 juillet 1990, p. 2.

[11]    Voir «L'importance de la région de l'Asie Pacifique pour le Canada», <http://www.parl.gc.ca/english/senate/com-f/fore-f/rep-f/apc-f.htm#internet>.

[12]    « Asian crisis in our schools », Canada Asia Review 1999, Asia-Pacific Foundation of Canada, Vancouver, 1999, p. 63-69