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Fred Bild, L'Asie-Pacifique, Far-West de la politique étrangère canadienne

L'Asie-Pacifique, Far-West de la politique étrangère canadienne

 

 

Bulletin n° 10, automne 2000

 

 

 

Fred Bild

 

 

Norman Bethune, le médecin canadien présent en Chine pendant la guerre contre le Japon, a été immortalisé par l'éloge que Mao Zedong lui consacra dans son livre rouge. C'est ainsi que, quarante ans après sa mort, il devint un héros au Canada. Dans ses lettres de Chine, il décrivait l'impérialisme comme un processus d'exploitation où les missionnaires précèdent les commerçants, eux-mêmes suivis des militaires et des diplomates[1].

Le Canada, qui se vante de ne jamais avoir eu de velléités impérialistes, a néanmoins contribué aux ambitions britanniques par ses efforts d'évangélisation, et ce, dès 1846.

 C'est à cette date que le Révérend John Geddes fut muté de Halifax aux Nouvelles-Hébrides. C'était sans doute la première manifestation d'un esprit colonialiste canadien, si indirect soit-il, qui soit dirigé vers l'Asie. En effet, ce sont les compagnies commerciales qui suivirent, sans trop tarder, le Révérend. La société du Canadien Pacifique, le chemin de fer construit pour unifier le pays, ne négligea pas les possibilités que devrait offrir un nouveau lien rapide entre l'Angleterre et la côte ouest du Pacifique. À peine un an après l'arrivée du premier train à Vancouver en 1885, les premières «impératrices» canadiennes de la ligne maritime du C.P. se lancèrent en traversées régulières. Elles annonçaient les «trains de la soie», spécialement équipés, qui, quelques années plus tard, acheminèrent à grande vitesse leurs précieuses cargaisons vers les marchés de New York[2].

Etait-ce les premiers contacts avec le monde asiatique? Bien sûr que non. Même sans avoir à remonter aux origines beringiennes de nos populations autochtones, qui établirent un lien évolutionnaire plutôt que commercial entre les deux continents, il faut reconnaître que, près de cent ans auparavant, la traite des fourrures conduisit la Compagnie de la Baie d'Hudson jusqu'en Chine. Bien avant l'ère du rail ou des paquebots, voire au lendemain de l'exploration de l'île de Vancouver par James Cook (1787), on assista à la naissance d'un commerce de fourrure transpacifique très lucratif. L'équipage du capitaine Cook, sentant le besoin de se protéger contre le froid dans nos eaux nordiques, se couvrit de peaux de loutre marine sans valeur apparente. Á leur grand étonnement, plusieurs mois plus tard, on se les arrachait à prix d'or sur les côtes chinoises.

 C'était le début d'une industrie qui, en moins de cinquante ans, après avoir fait la fortune de plusieurs marchands européens, aboutit à la disparition de toute une espèce animale. Est-ce cette extinction qui provoqua les guerres de l'opium au milieu du XIXe siècle? Tel n'est pas mon propos; surtout qu'il nous éloignerait du thème de cet exercice. Mais une telle réflexion permettrait cependant de souligner l'aspect crypto-colonial de nos premiers projets en Asie.

 Une telle évocation, abrégée, des anciennes relations canadiennes avec le Pacifique pourrait faire croire que celles-ci s'étaient développées dès leurs origines de façon linéaire. Ce serait une conclusion erronée. À la fin du XIXe siècle on était encore loin d'une ruée vers l'Ouest. À part quelques missionnaires, peu de Canadiens hors Colombie Britannique avaient le regard tourné vers l'Asie. Jusqu'à une date bien plus récente, on parlait encore de «l'Extrême Orient». Il était sans doute mentalement plus confortable de s'imaginer faire le tour du monde via la Grande Bretagne qu' à travers ces vastes terres inhabitées à l'Ouest des Grands Lacs ou ce vaste océan inconnu qui nous séparait de ces anciennes civilisations. Néanmoins, dès 1890, nos importations en provenance du Japon et de la Chine avoisinèrent, dans l'un et l'autre cas, un million de dollars. Il s'agissait déjà, comme on peut l'imaginer, d'importations de denrées rares ou d'articles finis (thé, soie, vaisselle) contre des exportations canadiennes de matières premières[3].

 Ce commerce fut rapidement suivi par la mise en place de services financiers particulièrement bien rôdés par les Canadiens, les services d'assurance. C'est ainsi qu'en 1892 (la même année où les fameux trains de soie commençaient à siffler à travers le pays), les sociétés Sun Life et Manulife ouvrirent respectivement leurs bureaux au Japon et en Chine. Suivant le schéma évoqué par Norman Bethune, le gouvernement de notre dominion, après mûre réflexion, mais bien avant d'avoir acquis des responsabilités en la matière, expédia des représentants commerciaux à Yokohama (1904), Shanghai (1906), Tokyo et Hong Kong (1929).

 Entre-temps, intervinrent d'autres événements lourds de conséquences pour l'avenir de nos relations transpacifiques:

- l'alliance nippo-britannique de 1902;

- le traité canado-japonais de 1906 pour le commerce et la navigation;

- la défaite de la Russie dans la guerre nippo-russe de 1905.

 Qui aurait pu prédire, à l'époque, que le premier serait plus bénéfique pour le Canada que le deuxième et qu'aucun des trois n'aurait d'effet durable sur nos rapports avec le Japon?

 Après tout, une alliance navale pour protéger les intérêts anglais et nippons en Asie n'était guère susceptible de nous toucher; en revanche, un traité commercial ne pouvait que nous apporter des avantages sur le marché japonais; et une victoire en Chine qui remettait l'ogre sibérien à sa place, ne pouvait que profiter à tous. En effet, en 1905 les Canadiens jubilèrent de voir l'ennemi juré de leur mère patrie humilié par cette petite nation hardie. À peine deux ans plus tard, les mentalités - au moins celles des gens sur la côte ouest du continent américain - ont changé radicalement. Les Japonais démobilisés au lendemain de leur victoire éclatante et ne trouvant pas d'emploi chez eux et vinrent tous les mois par milliers s'installer en Colombie Britannique. Les héros d'hier se transformèrent en intrus indésirables.

 Si bien qu'en 1914 le Canada resta plutôt méfiant quand le Japon vint offrir son aide pour protéger notre côte ouest des intrusions de la flotte du Kaiser. Et les ambitions déclarées dans l'accord commercial ne se matérialisèrent guère et furent en partie amoindries par les efforts pour enrayer l'immigration japonaise[4]

Les années 1920 marquèrent pour le Canada une période de retrait en Asie. Il fallut attendre 1929 et l'ouverture d'une légation à Tokyo pour que l'on commença à se rendre compte de l'importance industrielle de cette région du monde. Cependant, lors de la décennie suivante la dépression calamiteuse de l'économie canadienne, les actes agressifs du Japon envers la Chine, les réserves vides du trésor chinois ruinèrent les espoirs nourris si peu de temps auparavant.

 Du côté politique, en revanche, l'alerte fut donnée dès le déclenchement de l'affaire du Mandchoukouo en 1931. Mais, même après l' entrée en guerre du Canada contre l'Allemagne en 1939, la guerre du Pacifique ne suscita pas un grand enthousiasme; et c'est avec soulagement que le Canada accueillit l'engagement des États-Unis après l'attaque de Pearl Harbor. L'effort militaire canadien, qui mobilisa six mille soldats, ne se mesure aucunement à celui de l'Europe. En revanche, immédiatement après la défaite du Japon, le Canada s'impliqua dans les diverses initiatives politiques visant le désarmement et le redressement japonais, notamment lors de l'élaboration de la nouvelle constitution japonaise, ou pour le traité de paix signé en 1951 à San Francisco.

 Dans l'euphorie de l'après-guerre, le Canada se retrouva, à sa grande surprise, au premier rang des puissances économiques et au second rang politique. On utilisait de plus en plus la désignation de «puissance moyenne». Son potentiel économique de haut niveau (grâce à l'importance des secteurs primaire et secondaire) compensait sa faiblesse démographique. Sa production industrielle, autant que celle du secteur primaire, se classait au plus haut niveau. L'État canadien participa pleinement à la fondation des Nations Unies, à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, à l'évolution du Commonwealth, à l'élaboration de l'alliance atlantique et de la notion de défense collective et, Conseil de Sécurité oblige, à une nouvelle guerre en Corée[5].

 Ce furent le Commonwealth et le programme d'aide international qui jouèrent, au départ, le rôle principal dans la participation canadienne au sein de la vie de la région désormais appelée l'Asie de l'Est. C'est d'ailleurs au sein du Plan Colombo que les deux se conjuguèrent. La fourniture d'excédents de matières premières ajoutée à l'aide financière nous permirent en effet de construire des centrales hydroélectriques en Asie du Sud, une petite proportion seulement allant au Sud-Est du continent.

 Quelques années plus tard, le hasard voulut que nous nous trouvions engagés, aux côtés de l'Inde et de la Pologne, dans les commissions de contrôle et de supervision en Indochine qui avaient été crées lors de la Conférence de Genève, au lendemain de la bataille de Dien Bien Phu. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Canada s'aperçut des limites d'un rôle de maintien de la paix dans une région bien plus compliquée que ne le laissaient entendre les manuels écrits par les anciens colonisateurs. Que des gouvernements successifs aient néanmoins accepté de participer à de nombreuses missions semblables, malgré une expérience des plus frustrantes pour notre jeune corps de diplomates et nos chefs politiques vite désabusés, en dit long sur le sérieux que le pays apportait à sa mission de puissance moyenne.

 Jeune diplomate de la délégation canadienne de la Commission de contrôle au Laos dans les années 1960, je ressentis moi-même la déception que durent connaître mes prédécesseurs dans cet exercice multilatéral sans réel aboutissement possible. Les heures innombrables dépensées dans des négociations à trois que nous savions inutiles dès le départ, nous incitèrent tout naturellement à rechercher des activités plus constructives. Les besoins du pays étaient flagrants. Les incursions militaires des Vietnamiens, les bombardements secrets des Américains et l'exploitation qu'essayaient d'en faire les guérillas locales ne firent qu'aggraver le chaos structurel que vivait ce pays depuis des décennies. En dehors de Vientiane et d'une ou deux autres agglomérations importantes, il n'existait pratiquement aucun service médical, très peu de systèmes de distribution d'eau potable, seulement quelques rares centres d'éducation et guère de technologie agricole, si ce n'était la plus rudimentaire.

 Une complicité s'installa entre quelques coopérants du SUCO (Service universitaire canadien outre-mer) et une poignée de jeunes Français qui avaient choisi de convertir leur service militaire en stage de coopérants dans le tiers monde. Ils se mirent à élaborer des projets de développement ruraux ponctuels et très modestes. Les Canadiens arrivèrent même à soutirer quelques sous à l'Agence canadienne de Développement international. L'ACDI était encore en pleine jeunesse: l'idéalisme qui y régnait n'avait pas encore eu à se doter d'une carapace bureaucratique pour éviter les critiques malveillantes. Ne pouvant pas circuler dans les parties du pays contrôlées par la guérilla communiste, ces jeunes gens arrivèrent néanmoins à organiser des petits ouvrages d'adduction d'eau ou de mini-coopératives agricoles. 

C'est ainsi que bon nombre de jeunes diplomates canadiens arrivèrent à se changer les idées et à oublier leurs confrontations quotidiennes avec leurs confrères polonais et indiens, les uns prenant leurs directives directement de Moscou et les autres ne se souciant que de garder une apparence d'impartialité. L'unanimité rendue impossible, les commissions étaient rendues la plupart du temps impuissantes. Les autorités de Delhi avaient ainsi l'assurance que rien ne viendrait gêner l'épanouissement de leur amitié naissante avec l'empire soviétique. Cela veut-il dire qu'un trio réunissant des pays différents ou une autre formule de surveillance auraient pu ramener la paix à ce coin du monde si éprouvé? Sans doute que non. Les forces en présence étaient prêtes à tout, d'une part pour unifier le Vietnam et peut-être même pour établir une hégémonie sur l'ensemble de l'Indochine, d'autre part pour enrayer la culbute des dominos.

 Pour le Canada, vingt ans de frustrations (et bon nombre de cas de dysenterie amibienne), auront au moins fourni l'occasion de faire valoir dans cette partie francophone de l'Asie son propre caractère bilingue et de gagner à prix fort l'expérience d'une opération multilatérale élaborée sans sa participation. Plusieurs «générations» de diplomates y ont aussi appris que sans relations bilatérales avec les acteurs principaux dans un conflit, l'intervention d'une tierce partie, aussi bienveillante soit-elle, manque d'atouts essentiels. Si à la fin de ce lamentable conflit indochinois le Canada se trouva une nouvelle vocation de coopération en développement dans cette partie du monde, ce fut au moins en partie grâce à ceux qui, afin de mieux supporter les frustrations d'un jeu multilatéral stérile, se sont mis à inventer des relations bilatérales avec les pays qu'ils étaient censés aider.

 Au lendemain du conflit, l'attention canadienne se tourna cependant surtout vers les pays non-communistes de la région, et notamment vers les pays de l'ASEAN (Association des Nations du Sud-Est Asiatique). Ce ne furent pas les orientations idéologiques qui primèrent cette fois-ci, mais plutôt les occasions commerciales et les possibilités d'action en matière de développement. «Lendemain du conflit» est une phrase toute faite et peu exacte pour décrire la situation de l'Indochine en 1975, lorsque le Vietnam fut unifié. Le Cambodge était alors en proie au régime sanguinaire des Khmers Rouges. Le Vietnam ne démobilisa pas; au contraire, il monta des offensives en territoire cambodgien; en 1978, il envahit le pays et refoula les forces de Pol Pot dans la jungle, tout en persécutant la population chinoise dans le sud du Vietnam. Le Laos, entièrement sous la coupe vietnamienne, ne fut guère plus susceptible de se qualifier pour l'aide canadienne, d'autant plus que les deux pays étaient en train de devenir des satellites des Soviétiques.

 En définitive, ce ne fut qu'en 1991-1992, avec la disparition du camp socialiste, que la détente s'installa entre la Chine et le Vietnam, que l'on put parler de la fin du conflit vietnamien. Pendant les seize à dix-sept ans d'instabilité «d'après guerre» que la péninsule avait ainsi enduré, les pays de l'ANSEA et la Chine ont connu leur décollage économique et jeté les bases de leur modernisation. C'est donc dans cette zone que s'est porté l'intérêt de la communauté d'affaires canadienne, ou aussi de l'ACDI. Des lignes de crédits subventionnés furent octroyées et des programmes de coopération par tranches de cinq ans installés. On expédia des fonctionnaires et techniciens de tout ordre pour planifier, réévaluer, coordonner, réadapter et faire le point sur les projets en cours ou prévus.

 L'Indonésie fut favorisée au départ. Son économie fondée sur l'exploitation des matières premières était en pleine croissance; elle avait une soif de transferts technologiques, surtout dans les secteurs miniers, portuaires et de transmission électrique. Le Canada allait être son partenaire idéal pour toute coopération économique: commerce, investissement, aide. Non seulement, il disposait des connaissances et technologies nécessaires, mais un commerce bilatéral fondé sur des matières premières indonésiennes et des produits finis canadiens devait donner un élan considérable à nos échanges. Il en alla de même en ce qui concerne nos échanges avec la Malaisie et les Philippines. Dans le premier pays, l'ingénierie électrique et l'exploitation forestière étaient des domaines technologiques prioritaires. Dans le second, l'extraction minière semblait être tout aussi prometteuse. Dans les deux, les sociétés d'exploitation pétrolière se montraient avides d'acquérir un potentiel sous-marin[6].

 En Thaïlande, j'assistai, au début des années 1980, à une progression impressionnante des investissements canadiens. Malgré son instabilité politique et la menace d'incursions militaires sur les frontières avec le Cambodge, l'économie connaissait une croissance soutenue, le PIB par personne atteignit le stade où l'on perçoit l'émergence d'une importante classe bourgeoise, et le taux de pauvreté rurale commençait à baisser. Les grandes sociétés d'ingénieurs conseils canadiens y dépensèrent beaucoup d'énergie et de ressources pour arracher le contrat de construction d'un système de transport urbain léger. La succession des gouvernements à Bangkok leur enleva la proie chaque fois qu'ils pensaient l'avoir entre les mains. Mais d'autres s'en tirèrent mieux. Les banques, les compagnies d'assurance, les fabricants de chaussures, les pourvoyeurs de technologie hydroélectrique et thermique s'y installèrent et prospérèrent.

 Ce n'est pourtant pas la participation canadienne à ces progrès économiques, ni le nouveau programme de l'ACDI que j'inaugurais, qui se révélèrent être les grands atouts du Canada sur la place de Bangkok. Ces points furent appréciés, mais ne furent guère assez impressionnants pour nous valoir une place privilégiée parmi les pays occidentaux. À vrai dire, c'est une situation purement politique et bien plus émouvante qui mérita au Canada une place spéciale dans le cœur des dirigeants Thaïlandais. En 1979, leur pays, comme la Malaisie, fut confronté au drame des «boat people», cet exode ahurissant de Sino-vietnamiens qui échouaient sur les rives des pays voisins et venaient gonfler les camps de réfugiés déjà remplis de victimes des Khmers rouges et de Laotiens. Le gouvernement de Joe Clark annonça alors que, au vu des pressions insupportables que cette situation imposait aux pays de premier accueil, le Canada mettait en vigueur immédiatement un programme spécial pour accueillir cinquante mille de ces réfugiés.

 À Genève, Mme Flora MacDonald, ministre des Affaires étrangères, encouragea les autres pays occidentaux d'en faire autant; l'Australie, la France, les États-Unis et la Nouvelle Zélande suivirent l'exemple. Au Canada, le sort de ces populations à la dérive émut l'ensemble du pays. C'est d'ailleurs cette mobilisation spontanée qui incita Ottawa à élargir les contingents et de prendre en charge un nombre égal de réfugiés financés par les communautés ou par le secteur privé.

 Avant la fin du drame, le Canada avait accueilli plus de cent cinquante mille réfugiés d'Indochine. Mais c'était le geste initial et l'effet qu'il eut sur les autres pays d'immigration qui me valurent une relation on ne peut plus chaleureuse avec les principaux dirigeants de Bangkok et un accès facile aux plus hauts niveaux. Quand le gouvernement conservateur à Ottawa s'éclipsa à peine quelques mois plus tard, et que les libéraux de Pierre Trudeau revinrent au pouvoir, le programme des réfugiés continua de plus belle, avec plusieurs renouvellements de contingents élargis.

 En 1983, lors d'une tournée des six pays de l'ASEAN, le Premier ministre Pierre Trudeau put se rendre compte en personne de l'importance que le gouvernement thaï attachait dorénavant à ses relations avec le Canada. Il signa quatre accords bilatéraux et reçut un accueil qui dépassa de loin celui qu'on lui réserva dans les cinq autres pays. Si je m'attarde quelque peu sur ces événements et la conjoncture qu'ils créèrent, c'est qu'ils me semblent bien démontrer l'impact que peut avoir une initiative internationale sur les relations bilatérales quand elles sont bien coordonnées et qu'elles répondent par des actions sensées à des situations urgentes.

 Dix ans plus tard, en Chine, on allait me présenter une situation qui remontait certes à un passé plus lointain, mais qui, à certains égards, était analogue. En 1990, lors d'une visite de courtoisie auprès du ministre des Finances, son vice-ministre me demanda si j'avais connu M. Alvin Hamilton, ministre de l'Agriculture dans le gouvernement Diefenbaker au début des années 1960. Pris quelque peu au dépourvu, je dus avouer que, même si j'étais au courant de ses liens avec la Chine, je n'avais jamais eu le plaisir de faire la connaissance de M.Hamilton. Pour moi, c'était celui qui fut longtemps le héros de nos producteurs de blé pour avoir amorcé les premières ventes de cette céréale aux Chinois lorsqu'elle s'accumulait en énormes excédents dans nos prairies. Mon interlocuteur me confia cependant que trente ans plus tard ce Canadien laissait encore un bon souvenir parmi la vieille génération en Chine. «Vous ne pouvez pas vous imaginer, me dit-il, à quel point le simple geste canadien de nous proposer des ventes alimentaires nous avait paru une preuve d'amitié. La Chine était alors enfoncée dans un abîme catastrophique. Lâchée par les Soviétiques, qui venaient de retirer tous leurs experts et leurs programmes d'aide économique, les famines provoquées par le «grand bond en avant» de 1958 venant s'abattre sur notre population, le boycott américain nous empêchant de commercer avec l'Occident, quelques désastres naturels venant s'ajouter à nos souffrances, nous avions abandonné tout espoir. C'est alors que M.Hamilton vint nous demander d'acheter du blé; il nous offrit des crédits d'exportation et s'en alla essayer de convertir les Américains qu'ils devraient ouvrir leur marché à la Chine. C'était peut-être moins héroïque que le sacrifice de Bethune, mais tout aussi inoubliable.»

  De tels gages «d'amitié» ne sont certes jamais semblables; ils se comparent difficilement, sauf dans la mesure où ils se fondent sur des initiatives concluantes qui sont à la fois claires, inattendues et de bonne foi. Je les cite pour deux raisons. D'une part, ils constituent des jalons de la présence canadienne en Asie-Pacifique tout aussi valables que notre appartenance à l'APEC, ou notre participation à la réunion annuelle des ministres de l'ASEAN. D'autre part, ils illustrent bien la dimension humaine d'une relation internationale durable.

 Pour revenir à l'Asie du Sud-Est, je me dois de souligner ici une originalité de l'ASEAN qui la distingue de la plupart des organismes régionaux. Née dans l'instabilité menaçante de la guerre du Vietnam, elle parvint, grâce à des liens personnels entre ses ministres des Affaires étrangères, à développer un esprit de collégialité et d'harmonie qui se maintiendront dans l'après guerre. Malgré leurs économies à maints égards en concurrence les unes avec les autres, malgré des écarts sérieux dans leurs niveaux de croissance, et des divergences sur bien des questions internationales, les pays membres ont su profiter d'une conjoncture économique favorable dans la région durant plus de vingt ans pour former une association incontournable pour tous ceux qui s'intéressent à l'Asie de l'Est.

 Ce ne fut qu'au début des années 1980 que le Canada commença à prendre l'ASEAN au sérieux. Nos ministres des Affaires étrangères assistèrent aux réunions annuelles de leurs homologues de la région et s'étonnèrent de l'importance qu'y attachaient les autres partenaires du ASEAN Dialogue. Au début, les invités hors de la région se limitaient à l'Australie, le Canada, les Etats-Unis, le Japon et la Nouvelle Zélande. Plus tard vinrent s'y adjoindre la Corée du Sud, la Commission européenne et la RPC. Sans prétexter crises ou événements importants, tout ce monde vient tous les ans passer deux à trois jours pour s'immerger dans les préoccupations de la région. Compte tenu du sommet annuel des partenaires de l'APEC, auquel ces pays participent tous depuis 1993, et des rencontres régulières qu'ils ont avec les pays de l'UE, il est évident que l'ASEAN sait tisser et maintenir ses liens internationaux.

 Aussi, l'ASEAN fut d'un avantage considérable pour ses membres lorsque, en 1997, se déclencha la crise financière asiatique. En novembre de la même année, tous se retrouvèrent à Vancouver et bousculèrent l'ordre du jour établi par leurs hôtes. La crise monopolisa l'ensemble des discussions, ainsi que tous les conciliabules subséquents. Ce fut là que le Canada se rendit enfin compte de l'importance non seulement de la région mais des rencontres régulières, car celles-ci étaient de vraies confrontations d'idées sur les défis stratégiques de l'heure. Elles donnent au Premier ministre, et à ses collaborateurs, l'occasion de traiter de l'ensemble des questions régionales et mondiales, tout autant que de contentieux bilatéraux. Bien sûr, elles n'aboutissent pas souvent à des décisions immédiatement applicables. Leurs orientations à long-terme sont souvent suspectes, compte tenu des clauses dérogatoires dont elles sont truffées. Mais, en fin de compte, la plupart du temps, elles permettent au débat de reprendre sur des bases plus fermes lors de rencontres postérieures. Elles donnent l'occasion aux plus petits de s'en prendre ouvertement aux pratiques restrictives des plus grands.

 Le Japon s'y est souvent trouvé ces temps-ci sur la sellette en raison de l'opacité de ses règlements commerciaux et des difficultés d'accès à ses marchés. Pour le Canada, l'importance de ces exercices de politique régionale et multilatérale réside dans le fait qu'ils installent notre processus de prise de décisions dans un contexte qui est franchement orienté vers l'Orient. Tant que ces structures transocéaniques continueront leur évolution, il ne sera plus possible pour nos dirigeants de se cacher derrière l'illusion que les problèmes de l'autre rive du Pacifique ne peuvent pas nous toucher. La crise asiatique de 1997-1999 leur en a donné une ample démonstration[7].

 Encore plus précieuses, cependant, pour nos leaders politiques sont les possibilités que leur offrent ces forums d'exprimer des critiques d'ordre politique, notamment à l'égard des questions de droits de l'homme. Ce n'était aucunement le rôle que les dirigeants les plus visés avaient prévu au départ, mais le discours international ayant changé sur ces questions depuis la fin du monde bipolaire, il sera difficile à présent d'évacuer ces questions. Si elles ne figuraient pas à l'ordre du jour, comme l'avait espéré le Premier ministre Chrétien lors du sommet de 1998 à Kuala Lumpur, elles furent évoquées dans les couloirs et les conférences de presse. Situation délicate sans doute pour le pays hôte, mais bien moins difficile que si ces questions étaient soulevées lors de visites bilatérales. 

Enfin, quelle sera à l'avenir la stratégie canadienne dans cette région? Pour le Canada, l'appartenance à un groupement a toujours été une option de diversification de nos relations internationales. Le défi que nous affrontons depuis déjà plus d'un siècle de vivre en paix à côté d'une énorme puissance avec qui nous partageons une frontière culturelle, sociale et économique quasiment indéfendable, devient encore plus ardu à l'époque de la mondialisation. Nos rapports commerciaux, même s'ils sont les plus volumineux au monde et mutuellement bénéfiques, ne seront pas aplanis par l'évolution de l'ALENA. Il nous faudra ainsi, encore plus que par le passé, nous munir d'alliés et d'options internationales pour équilibrer un tant soit peu le rapport des forces.

 Pour cela, l'option du Pacifique est aujourd'hui la plus prometteuse. L'ALENA, bien sûr, a des effets plus directs, immédiats et pleins d'avenir, surtout si elle réussit, comme nous l'espérons vivement, à s'élargir au delà des trois partenaires actuels. Elle pourrait éventuellement même envisager un lien contractuel avec l'APEC, mais pour l'instant les Canadiens se contentent d'encourager à l'intérieur de celle-ci la recherche patiente de consensus autour de questions à long terme: la baisse des barrières tarifaires d'ici 2020, le développement durable, l'harmonisation de certaines normes commerciales, les effets de la mondialisation sur la vie sociale et les stratégies nationales du tiers monde. Ce sont des objectifs importants, mais qui ne risquent pas de créer beaucoup de remous dans l'immédiat. Pour cela, le gouvernement actuel s'en remet à sa panoplie d'Équipes Canada, qui ne cessent, depuis que la première fut lancée à Pékin en 1994, de parcourir le continent en quête de contrats divers.

 Cela veut-il dire que nos politiques actuelles évitent les questions géopolitiques et de sécurité? Loin de là, mais celles-ci sont également poursuivies par des voies favorisant le consensus, la réflexion et le dialogue. Le premier volet de notre approche se fait par voie diplomatique, dans le cadre des réunions du Forum régional de l'ASEAN. Le second est de nature non gouvernementale, impliquant des universités, des centres de recherche, et d'autres organismes, en vue d'accumuler un nombre important d'interlocuteurs aptes à entreprendre un examen sérieux de questions épineuses. La tentative de former un groupe de travail sur la sécurité du Pacifique Nord et celle, plus réussie, sur le règlement des contentieux dans la Mer de Chine méridionale en sont les meilleurs exemples.

 Il ne s'agit pas uniquement d'une approche modeste à la canadienne, mais aussi d'une conviction que les problèmes de l'Asie-Pacifique sont multidisciplinaires, aux aspects très divers, qui doivent tenir compte des réseaux entrelacés, privés, commerciaux et autres qui se sont développés entre nos deux grands centres asiatiques (Toronto et Vancouver) et l'ensemble des côtes du Pacifique.

 Pendant tout mon séjour à Pékin (1990-1994), je n'ai cessé d'osciller entre l'optimisme et la déception quant à la place du Canada sur la tableau chinois. D'une part, nous avions des sociétés dynamiques, pleines d'imagination et de courage pour affronter les défis du marché chinois. D'autre part, malgré leurs efforts considérables, ainsi que de ceux de mes délégués commerciaux, nous n'arrivions pas à décrocher des parts de marché qui nous garantiraient une place à long terme dans le développement de la Chine. Mes collègues en Asie du Sud-Est se lamentaient de façon semblable[8].

 Il me semble cependant que, ces dernières années, une étape importante a été franchie dans l'évolution de la mentalité au Canada. L'importance de ce partenaire pour l'avenir n'est plus à prouver auprès de notre opinion publique. Dans la région même, l'énergie que le Canada consacre à son rôle de partenaire est de plus en plus reconnue. À plus long terme, ce qui reste à démontrer est notre crédibilité en matière de développement social, de protection de l'environnement, de bonne gouvernance, de modernisation des structures administratives etc. L'équation «droits humains contre commerce» est simpliste à outrance, mais les concepts qui l'étayent ne doivent pas être négligés. Si on les oublie, c'est notre propre avenir qui est remis en question.

 Norman Bethune n'avait sans doute pas le Canada à l'esprit quand il formula la thèse que je cite au début. Les événements qui ont suivi les premiers contacts canadiens avec l'Asie orientale ont peut-être suivi le cheminement classique de l'impérialisme, mais il n'en résulta aucune saisie de territoire, la création d'aucun comptoir et aucun avantage économique durable. Au contraire, l'indifférence générale à l'égard de cette partie du monde ne commença à se résorber que lorsque l'essor économique de la région et l'immigration asiatique au Canada se révélèrent des bases assez solides pour fonder une relation durable.

Les investissements suivront-ils? Les entreprises canadiennes s'étant renforcées grâce à leurs liens au sein de l'ALENA, seront elles à présent mieux placées pour s'aventurer dans d'autres marchés? Le gouvernement canadien ayant œuvré pendant de longues années à tisser des liens de toutes sortes avec la plupart des États de la région, est-il illusoire de penser que le monde des affaires puisse les exploiter pour franchir une deuxième étape de mise en place de réseaux, ce qui implique des alliances avec les conglomérats locaux?

 Nous sommes encore loin d'une intégration, même partielle, au sein de ces économies en expansion. Néanmoins, les événements des dernières années démontrent clairement que le Canada n'a d'autre choix que de persévérer dans sa stratégie de raffermir ses assises au-delà du Pacifique autant qu'au-delà de ses autres frontières, l'Atlantique et les Amériques.



[1]     Lévesque (Andrée) et Shephard (David) (dir.), Norman Bethune, Fondation Bethune, Ottawa, 1982

[2]     MacKay (Donald), The Asian Dream: The Pacific Rim and Canada's National Railway, Vancouver, B.C., Douglas and McIntyre, 1986.

[3]     Lower (A.R.M.), Canada and the Far East 1940, New York I.P.R., 1940

[4]     Ibid.

[5]     MacDonald (Brian) (dir.), Canada's Strategies for the Pacific Rim, The Canadian Institute of Strategic Studies, Toronto, 1985.

[6]     Hervouet (Gérard), Le Canada face à l'Asie de l'Est 1968-1980, Bibliothèque nationale du Québec, 1981.

[7]     Donneur (A.P.) et Soldatos (P)., «Le Canada entre le monde et les Etats-Unis», L'horizon retrouvé de l'Asie-Pacifique: un espoir de diversification, Captus Press, North York, 1988.

[8]     Dobson (Wendy), Japan in East Asia, Trading and Investment Strategies, Institute of Southeast Asian Studies, Singapore, 1993