X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 10, Canada » François Lejeune, La Colombie Britannique.

François Lejeune, La Colombie Britannique.

La Colombie Britannique.

 

 

Bulletin n° 10, automne 2000

 

 

 

Françoise Lejeune

 

À la signature du Traité de l'Orégon le 15 juin 1846, les Britanniques se voient attribuer un immense territoire au nord du 49e degré de latitude nord, compris entre les Montagnes Rocheuses à l'ouest et l'Océan pacifique à l'est, l'empire américain au sud et des territoires russes au nord du 60e degré. À partir de cette date, cette vaste région qui sera baptisée Colombie britannique en août 1858, soit plus de douze ans après son acquisition, va déchaîner, en Grande-Bretagne, un grand nombre de débats passionnels, de polémiques et de fantasmes autour de sa «colonisation».

À la signature du Traité de l'Orégon le 15 juin 1846, les Britanniques se voient attribuer un immense territoire au nord du 49e degré de latitude nord, compris entre les Montagnes Rocheuses à l'ouest et l'Océan pacifique à l'est, l'empire américain au sud et des territoires russes au nord du 60e degré. À partir de cette date, cette vaste région qui sera baptisée Colombie britannique en août 1858, soit plus de douze ans après son acquisition, va déchaîner, en Grande-Bretagne, un grand nombre de débats passionnels, de polémiques et de fantasmes autour de sa «colonisation».

 Pour la première fois dans l'histoire de l'Empire britannique, la colonisation de la Colombie britannique, et plus précisément de l'île de Vancouver, devient une affaire d'État et fait l'objet de controverses entre le public «éclairé», le Parlement et le secrétariat aux Colonies. Jamais auparavant le public n'avait pris autant de poids dans le débat colonial, en critiquant les politiques pratiquées jusqu'alors, en offrant des alternatives au plan de colonisation prévu par le secrétariat aux Colonies, en suivant de près les débats parlementaires... Dès 1847, la colonisation de la côte pacifique Nord-Ouest devient le cheval de bataille d'un mouvement que l'on pourrait qualifier d'impérialisme populaire, initié dans les années 1830 par le théoricien colonial Edward Gibbon Wakefield.

 L'engouement du public éduqué, issu principalement des classes moyennes, tient au fait que, pour la première fois, la presse va jouer un rôle important en tant que relais d'opinion. Si l'île de Vancouver, pourtant fort éloignée de la mère-patrie et située sur cette façade Pacifique jusque là ignorée par le grand public et par le gouvernement britannique, prend une telle importance, elle le doit aux rares rapports ou comptes-rendus sur sa position et son potentiel colonial, publiés dans la presse et parfois vendus à compte d'auteurs par quelques activistes de la «colonisation systématique». Les débats sur la future colonie quittent le cadre des différents comités parlementaires pour gagner les salons des classes moyennes. À plus d'un titre, les quelque cinq ou six rapports[1] ainsi rendus accessibles, voire galvaudés - certains sont des extraits de correspondances plus ou moins officielles - décrivent cette région du Pacifique Nord-Ouest comme un endroit exceptionnel, qui se démarque en tout point du reste des colonies anglaises. Pour de nombreux adeptes des nouvelles théories coloniales, la région semble être un cadeau providentiel pour les Britanniques, à condition que le Colonial Office abandonne ses politiques coloniales douteuses et admette enfin la nécessité d'établir un plan de colonisation raisonnable, digne de l'Empire. Aussi, le public va-t-il «s'approprier» ce territoire qui devient pour quelques «colonialistes» éclairés une deuxième et dernière chance pour l'Empire britannique.

 

 

Force est de constater que la colonisation de la côte Pacifique du Canada est exemplaire et exceptionnelle à plus d'un titre, de sa génèse au choix d'un plan de colonisation systématique - qui reste expérimental à ce jour - par le secrétariat aux Colonies.

 

 

L'île de Vancouver: un site exceptionnel pour une colonie.

 

 

À partir de 1843, les premiers comptes-rendus de voyageurs ou d'officiers de la marine royale qui longent les côtes de l'île de Vancouver ou font escale à Victoria, pour s'approvisionner au seul et unique fort de la Compagnie de la Baie d'Hudson à cette époque, font état d'un endroit exceptionnel à bien des égards. Du moins est-ce l'interprétation qu'en font la presse et les colonialistes de tout poil, en privé ou au Parlement. Le climat y est doux, plus tempéré que dans le reste des colonies anglaises en Amérique du Nord, et moins pluvieux qu'en Grande-Bretagne; la végétation y est luxuriante et l'on peut y faire pousser les mêmes plantes qu'en Angleterre. L'île est donc tout à fait propice à l'installation d'une population britannique qui ne sera pas dépaysée et qui pourra développer rapidement une colonie prospère.

 

 

«From the first discovery of the island, from the accounts of Vancouver himself and all impartial observers since, it has been established that the island is extremely fertil; that it is rich in mines of coal and other minerals, that its timber is fine, that its ports are good, and that its climate is in many aspects superior to that of England, and singularly suited to the constitution of those who go out from this country. These great facts, I think, have been made out; and so far as the official reports now before us go, they corroborate all these statements»[2]

L'aspect mercantile de la colonisation ne doit pas être oublié d'autant que les politiques coloniales à l'époque tendent à promouvoir l'autosuffisance des colonies britanniques, l'Empire comptant alors plus d'une trentaine de colonies et de territoires. Quelques rapports non-officiels de membres de la compagnie de la Baie d'Hudson, ou de marins, font état de la présence de mines de charbon, relativement abondantes[3], dont la qualité serait comparable sinon supérieure à celui exploité en Écosse ou au Pays de Galles. Bien évidemment, il est tentant pour les Britanniques d'imaginer un destin industriel tout aussi grandiose pour cette île du Pacifique Nord-Ouest que celui de la mère-patrie. Des plans sont échafaudés dans la presse sur les capacités de ces gisements de charbon pour alimenter toute la côte Pacifique et, bien au-delà, la Russie et la Chine. De plus, Fort Victoria étant un port bien placé, les Britanniques l'imaginent aisément en plaque tournante du commerce trans-pacifique, où les bateaux à vapeur pourraient faire escale pour se ravitailler en charbon et vendre leurs marchandises.

«...we see that it not only possesses the most important harbour on the north-west coast of the American continent, but that it commands, for eighty miles, the Straits which lead to those in the territory of the US. It follows then of necessity, that this island must become the focus of all trade which shall at any future period, flow in the North of Western America»[4].

 À ce stade, il est bon de considérer les sources de ces remarques sur l'île de Vancouver. En réalité, comme nous l'avons noté, seuls cinq ou six comptes-rendus arrivent au secrétariat aux Colonies. Ces comptes-rendus sont ensuite divulgués dans la presse, parfois avant même d'avoir été présentés à la Chambre des Communes. Cependant, les journaux ne publient jamais dans leur entier ces rapports, et ce sont les passages les plus significatifs que la presse retient, c'est-à-dire ceux qui frappent l'imagination des lecteurs, ceux qui abondent en faveur d'une colonisation nouvelle et systématique. Lorsque l'on regarde de plus près les auteurs de ces articles vulgarisés sur l'île de Vancouver, on constate que tous, de près ou de loin, participent à un mouvement populaire en faveur du système dit de «colonisation systématique»[5]. L'intérêt de ces nouveaux «agents colonisateurs» privés est de rendre la colonie attrayante pour le nouveau public britannique disposé à émigrer: les classes moyennes. Les comptes-rendus originaux sont, eux, parfois moins enthousiastes sur les capacités de l'île à accueillir des colons.

Tous les articles[6] reprenant à leur compte les rapports officiels insistent sur la position géographique exceptionnelle de l'île. Dès les premières lignes, on met en valeur l'extraordinaire coïncidence entre la position de l'île de Vancouver face au continent que l'on appelle «mainland», et celle de l'Angleterre par rapport au continent européen. Le bras de mer qui sépare l'île de la côte ressemble étrangement à la Manche.

 «Take a map of the world and spread it before you...you will see embedded in the coast, a long narrow island. In shape, in magnitude, it is much like the part of England, lying south of the Thames and Severn...First it occupies very much the same position with respect to the Pacific Ocean which Great Britain does with respect to the Atlantic Ocean»[7].

 

 

Ce signe géographique exceptionnel montre, pour la presse, que la région est marquée du sceau de la Providence, indiquant aux colonisateurs que le destin impérial de la Grande-Bretagne passe inévitablement par cette région Pacifique. Certains journalistes vont même jusqu'à y voir la seule raison d'être de l'Empire: s'il ne doit y avoir qu'une seule colonie britannique, alors ce doit être l'île de Vancouver. D'autres, s'appuyant sur les extraits des rapports faisant allusion aux gisements de minerais, fantasment sur une sorte de déterminisme colonial qui verrait la future colonie devenir un phare commercial et industriel dans l'océan Pacifique, comme la mère-patrie avant elle en Europe, qu'elle domine du haut de sa puissance industrielle. Il semble donc que la région soit marquée par le réveil chez le public anglais d'un intérêt nouveau pour la colonisation qu'on peut qualifier de «destinée manifeste».

 

 

«Taking into account the coincidence of climate and geographical position, it is not wild or unreasonable speculation to assert that the race who make their home on the north-west shores of the American continent will become the Lords of the Pacific»[8].

D'ailleurs, la région devient, dans les années qui suivent, le lieu de confrontation et de compétition entre les deux sentiments de «destinée manifeste» anglo-saxons que le traité de l'Oregon avait calmés pour un temps.

 

Le public, le secrétariat aux Colonies et l'île de Vancouver: une seconde chance pour l'Empire.

 Les premiers échos de l'île de Vancouver et de son potentiel colonial paraissent dans la presse dès 1847, à l'initiative d'un candidat à la colonisation systématique, James Fitzgerald. Les débats vont s'envenimer au moment des premières joutes à la Chambre des Communes en 1848 - lorsque la candidature de la Compagnie de la Baie d'Hudson est évoquée - entre le gouvernement, pourtant réformateur, et ses opposants politiques, souvent acquis à la cause de Wakefield. Depuis la première réforme sur le droit de vote en 1832, les débats parlementaires sont relatés et commentés dans la presse britannique par le biais de journaux tels que le London Times, le Morning Chronicle, ou de revues plus polémiques telles que le Quarterly Review, et le Edinburgh Review. Désormais, une partie influente de la classe moyenne britannique a acquis le droit de vote et, en tant qu'électeurs éduqués et attentifs, soucieux de leurs intérêts et de leurs investissements, ces «gentlemen» considèrent de près les débats au Parlement, et suivent au jour le jour les décisions politiques. Le sort des colonies, la politique parfois hasardeuse du Colonial Office ces dix dernières années - certaines colonies viennent de traverser des crises politiques[9] - et plus généralement l'avenir de l'Empire britannique, deviennent rapidement l'objet des discussions et des préoccupations de la classe moyenne, et plus particulièrment des réformateurs.

 Il existe depuis 1840 des journaux spécialisés dans les affaires coloniales. Le Colonial Gazette et le Colonial Magazine sont les plus populaires et les plus réformateurs. Ces journaux, dont les éditeurs sont des partisans de la «colonisation systématique», donnent à lire des articles de fond dont les sources sont les références officielles utilisées dans les débats des différents comités parlementaires, mais ils ouvrent aussi leurs colonnes à leurs lecteurs. Aussi, nombreux sont les articles qui paraissent à titre privé, émanant de telle ou telle compagnie privée intéressée par la colonisation d'un nouveau territoire, et critiquant les politiques officielles du secrétariat aux Colonies. Parallèlement aux journaux, certains membres du public font publier à titre privé leur position sur telle ou telle politique coloniale officielle ou sur les nouvelles théories sur la colonisation.

 Parmi les nouveaux acteurs de la colonisation, on trouve un groupe de «promoteurs» qui depuis 1829 ne cessent de faire des adeptes parmi les classes moyennes. Il s'agit des théoriciens coloniaux dont le chef de file est Edward Gibbon Wakefield, l'auteur de la théorie de la «colonisation systématique». Son plan quasi-scientifique est publié sous forme d'ébauche en 1829 dans un premier ouvrage qui devient très populaire auprès des classes moyennes, A Letter From Sydney[10], auquel il joint The Outline of a System of Colonization. Dans ce premier plan, il souligne l'incapacité du secrétariat aux Colonies à coloniser rationellement, en raison de son désintérêt pour ses territoires, ses colonies, et son mépris pour la population coloniale. Wakefield, en prenant l'exemple de Sidney, la «capitale» de l'Australie, décrit une situation dramatique pour l'Empire et honteuse pour les Britanniques. Sydney est un lieu de débauche, où se retrouvent pêle-mêle détenus et prostituées déportés, et une poignée de parvenus. Ce lieu de colonisation, comme beaucoup d'autres au sein de l'Empire, est d'après Wakefield, abandonné à lui-même, négligé par la mère-patrie. Nul colon respectable ne souhaiterait s'y installer.

 Wakefield est un exclu du pouvoir en raison d'un passé peu reluisant, mais il obtient rapidement l'appui de politiciens en vue (Lord Durham, Sir Molesworth, Charles Buller), aristocrates ou issus de la classe moyenne. Ce premier écrit, par son ton pamphlétaire, fait grand bruit et marque les esprits du public «éclairé», qui jusque-là a été tenu à l'écart des décisions politiques de tout ordre, et plus particulièrement des décisions coloniales successives. En dénonçant l'absence de politique coloniale du gouvernement britannique, Wakefield fustige le manque d'intérêt des autorités, voire leur mépris pour tout ce qui concerne les colonies, utilisées jusqu'à présent comme déversoir pour le trop-plein et le tout-venant de la population britannique[11]. Wakefield attaque les perspectives mercantiles de la Couronne qui occultent l'aspect politique, social et culturel de la construction coloniale.

 «It is unfortunate that these establishments should so long have been regarded as fit only for the residence of convicts, labourers, mechanics, and desperate or needy men»[12].

 Au contraire, Wakefield assimile la colonisation à un art, c'est d'ailleurs le titre de son dernier ouvrage qui paraît en 1849, The Art of Colonization, dans lequel il présente toutes les réflexions et les leçons qu'il a pu rassembler depuis vingt ans dans son étude des pratiques coloniales dans le Bas-Canada où il accompagne Durham, ou en Australie où il participe au plan de la colonie de l'Australie du Sud, et en Nouvelle-Zélande où il s'implique directement dans la colonisation de deux sites. Dès sa première ébauche d'un plan de colonisation en 1829, Wakefield préconise, en amont de chaque nouvelle colonie, une réflexion préalable et raisonnable sur la sélection des colons, et sur la planification du développement d'un nouveau territoire. Il s'agit pour les autorités coloniales, qu'elles soient privées ou gouvernementales, de prendre en charge, dès le départ, la vente et la répartition des terres, au lieu de laisser cela aux spéculateurs fonciers, et aux cliques de tout ordre comme c'est le cas au Canada ou en Australie. L'accent est alors mis sur la colonisation et non sur l'exploitation mercantile du nouveau territoire, comme par le passé.

 

 Pour éviter que l'Empire britannique ne sombre dans le déclin le plus total, l'auteur convainc son lecteur de la nécessité d'une véritable construction coloniale, basée sur la théorie de ce qu'il nomme la colonisation systématique, dont il énonce les principes, fort simples, dès 1829, dans l'annexe à la Letter from Sydney. Le modèle impérial que Wakefield espère voir son pays égaler est celui de l'Empire grec, dont les colonies étaient à la fois des reproductions parfaites de la mère-patrie tout en formant des entités politiquement et financièrement autonomes et en préservant un fort lien filial et patriotique, grâce à l'attachement de leurs colons. Pour Wakefield, l'essentiel d'un plan de colonisation raisonnable et raisonné (l'auteur parle de «sound colonisation») tient dans la sélection des colons et plus particulièrement dans l'introduction dans les colonies de citoyens des classes supérieures - ou, à défaut, des classes moyennes - qui représentent les élements à la fois dynamiques et stabilisateurs dans une société. Pour Wakefield et ses adeptes, il s'agit de reproduire le modèle social et politique britannique dans les colonies anglaises, grâce à l'impulsion de ces colons «respectables».

 «The Greek colonies contained a mixture of all classes of society. Regularity and subordination were thus encouraged and preserved in all stages of their progress, and they rose to wealth and eminence much earlier than they would otherwise have done»[13].

 A partir de ce type de remarques, il est aisé de voir que Wakefield va trouver son public parmi les classes moyennes qui souhaitent prendre part aux débats publics et aux décisions politiques dont l'enjeu est national et impérial. Il leur fournit des bases de réflexions simples et relativement évidentes car il fait appel au bon sens populaire. Il est le premier à mettre en valeur leur participation à la construction coloniale britannique, à les investir d'une mission impériale. Cependant, pour que le plan de Wakefield soit efficace, il faut absolument partir d'un terrain vierge, sorte de tabula rasa, car il lui semble impossible d'appliquer sa théorie à des colonies où les ravages des politiques coloniales passées ont déjà eu lieu. Pour mettre en pratique les principes de la colonisation systématique, il faut désormais trouver, au sein de l'empire, des régions non encore colonisées. La Nouvelle-Zélande et l'île de Vancouver vont arriver à point nommé.

 

La Nouvelle-Zélande, la colonisation systématique et les résistances du Colonial Office.

En 1829, la théorie de Wakefield reste expérimentale. Elle comprend un ensemble de principes qui font appel au sens commun et au pragmatisme britanniques, plus qu'à l'économie ou à la statistique. Son plan de colonisation systématique est élaboré à partir des erreurs et des errements des politiques coloniales précédentes. Il suggère que la construction d'une colonie s'élabore mathématiquement avant l'envoi de colons. Il s'agit de déterminer la taille du territoire concerné, de confier la gestion des terres à un gouvernement civil municipal chargé de contrôler la vente des terres et d'utiliser les subsides obtenus pour réinvestir dans des projets d'émigration en faisant venir de la main d'oeuvre de la mère-patrie. Wakefield invente le principe pseudo-économique dit du «justeprix»[14] qui correspond au prix auquel les terres devront être vendues pour obtenir l'effet escompté. Le prix doit être suffisamment élevé pour que les seuls propriétaires terriens soient des membres de l'aristocratie anglaise désirant émigrer, et que les autres colons soient des ouvriers agricoles employés par les quelques propriétaires fonciers. Cependant, après quelques années passées dans la colonie en tant qu'ouvriers, les colons sérieux et travailleurs, selon les critères de Wakefield, pourront à leur tour avoir accès à la petite propriété foncière et s'établir comme fermiers. Les terres seront ainsi progressivement distribuées de manière raisonnable en s'ouvrant graduellement vers la périphérie de la colonie. L'autre principe caractéristique de la théorie wakefieldienne repose sur la sélection du colon parmi les meilleures classes de la société - l'aristocratie ou à défaut les classes moyennes - pour recréer une élite dans la colonie, chargée de préserver les valeurs britanniques et d'établir une hiérarchie sociale, économique et politique.

 

 

Les idées de Wakefield ne semblent pas utopiques pour les classes moyennes britanniques qui vont adopter rapidement ces principes. Nulle théorie coloniale n'est d'ailleurs plus galvaudée que celle du théoricien. Ses adeptes retiennent souvent quelques concepts de base: la gestion des terres, la notion de prix suffisant, la sélection des colons, le rôle essentiel des classes moyennes dans l'émigration comme élite sociale, culturelle, politique et économique. Dans les articles de journaux sur la colonisation, ou dans les débats au Parlement autour de la colonisation de l'île de Vancouver, ou de la Nouvelle-Zélande quelques années auparavant, les partisans des idées de Wakefield sont désignés par le terme d'adeptes du système dit de «colonisation systématique». Ainsi, rapidement, le nom même de son inventeur passe au second plan, seuls ses principes sont retenus et évoqués pour la postérité, mais de manière incomplète. Pourtant le succès du plan de colonisation, selon son auteur, tient à la mise en place rigoureuse de tous les éléments, y compris les critères souvent oubliés d'équilibre entre les sexes, en particulier le rôle primordial de la femme issue des classes moyennes à laquelle Wakefield attribue des tâches précises dans la construction coloniale. C'est dans cette insistance sur le rôle majeur des classes moyennes que réside la nouveauté du «planWakefield».

 Aussi, dans les années 1830 et 1840, ce plan va-t-il trouver un large écho parmi les classes moyennes à qui la situation économique en Grande-Bretagne ne permet pas toujours d'avoir accès au rêve bourgeois auquel elles aspirent. L'accession à la propriété terrienne, l'entrée dans l'élite sociale, l'imitation du train de vie des aristocrates et des squires ne semblent plus une utopie pour ces gentlemen désargentés et leur famille, puisque ce sont les promesses que leur fait le théoricien en les encourageant à émigrer dans les colonies anglaises. Ainsi, Wakefield renouvelle la perception des colonies auprès du public anglais. Alors que les perspectives semblent limitées pour une certaine portion des classes moyennes ou des fils de bonnes familles désargentées, les colonies apparaissent comme providentielles à cette époque, et comme un tremplin économique et social pour beaucoup d'entre eux. Du moins est-ce l'impression que Wakefield donne dans ses écrits, en revalorisant leur rôle de leaders sur les classes dites inférieures:

 «If adequate encouragement be held out to enterprizing young men of rank and connections; if young men and women, in the intermediate ranks of life, are accustomed to look to the colonies as the most certain means of obtaining a comfortable settlement... In the colonies, a large proportion of the children or grandchildren of the highest families in this land must be contented to fix their abode, unless they resolve to drag on a life of dependence and indigence here»[15].

 Cependant, la théorie de la colonisation systématique implique un préalable essentiel, l'ouverture d'une colonie vierge. Or, dans les années 1830, lorsque Wakefield fait des émules, les terres vierges se font rares. Dès lors, les deux dernières colonies acquises par la Couronne britannique, la Nouvelle-Zélande en 1837 puis l'île de Vancouver en 1846, deviennent rapidement l'objet de l'attention des «nouveaux» colonisateurs qui y voient - et plus particulièrement dans l'île de Vancouver - une deuxième chance providentielle.

 Wakefield et ses partisans, parmi lesquels on compte Lord Durham (MP[16]), Sir William Molesworth (MP) et Charles Buller (MP), s'intéressent très rapidement à la Nouvelle-Zélande. Ils créent une compagnie privée («The New Zealand Association», rapidement rebaptisée «The New Zealand Company») afin de mettre pour la première fois en pratique les théories de leur mentor. Malheureusement, l'association envoie des colons dans l'île du Nord dès 1839 et ce, contre l'avis de la Couronne qui refuse de reconnaître la Compagnie comme un agent de colonisation. Avant même que le gouvernement britannique ait accepté d'établir une charte de colonisation, la compagnie investit une somme considérable dans l'acquisition de terres dans l'île du Nord et dans le transport d'ouvriers agricoles et de quelques familles de colons respectables ayant investi leur fortune dans ce projet de colonisation. Les terres ont été achetées aux tribus Maoris qui, contrairement à la pratique des aborigènes australiens, cultivent la terre et la possèdent. Mais l'achat de ces terres par la Compagnie précède le traité de Waitangi que le gouvernement britannique fait signer dans l'urgence aux chefs de tribus (du moins à une partie d'entre eux) dès 1840. A la suite de ce traité, la Compagnie se voit contrainte de rétrocéder les terres à la Couronne britannique désormais propriétaire légale du territoire de la Nouvelle-Zélande. Par la suite, lorsque les deux sites de colonisation systématique vont s'étendre, la Compagnie va mal gérer l'achat de terres et des affrontements violents avec les Maoris vont s'ensuivre[17]. Malgré l'élaboration d'un plan de colonisation systématique en amont, la Compagnie n'avait pas envisagé une quelconque protection militaire des colons, le gouvernement britannique doit la financer dans l'urgence. De plus, l'installation des deux sites (Wellington et New Plymouth) et l'appropriation par les conseils municipaux des terrains avoisinant les colonies, reflètent le manque de réflexion de la New Zealand Company sur les conditions du pays où ils veulent s'implanter et en particulier leur méconnaissance du concept de propriété chez les Maoris. Ainsi, partant du concept de terra nullius, les colonisateurs supposaient l'installation de colons sans obstacles, comme l'explique leur porte-parole Wakefield:

 «Very near to Australia there is a country which all testimony concurs in describing as the fittest country in the world for colonization; as the most beautiful country, with the finest climate and the most productive soil. I mean New Zealand... Adventurers go from New South Wales and Van Diemen's Land, and make a treaty with a native chief, a tripartite treaty, the poor chief not understanding a single word about it, but they make a contract upon parchment, and with a great sealm and for a few trinkets and a little gunpowder they obtain land»[18].

 A la suite du traité de Waitangi, la Couronne reprend sous sa coupe les terres que la compagnie privée avait déjà vendues à des petits propriétaires de la classe moyenne ou achetées pour créer des réserves destinées aux futures vagues de colons. Cette politique qui aliène les partisans, de plus en plus nombreux, de la colonisation systématique mène progressivement la Compagnie à la banqueroute. Le plan Wakefield est cependant mis en pratique, particulièrement son aspect social, mais la base du système est faussée puisque la répartition des terres de manière raisonnée est perturbée par l'ouverture de la Nouvelle- Zélande à la colonisation libre au lendemain de la signature du traité. De plus, la Nouvelle-Zélande devient aussi une destination privilégiée pour beaucoup de «ruffians» et d'anciens condamnés australiens parvenant ainsi à échapper au contrôle des autorités pénitenciaires dans leur colonie d'origine. Or, leur arrivée va provoquer une spéculation sur les terres achetées par des investisseurs britanniques (landjobbers) pour les revendre aux futurs colons, en petites parcelles. Ce faisant, le Colonial Office crée volontairement une compétition entre la Compagnie de la Nouvelle-Zélande et les autres lieux de colonisation (Auckland notamment qui rentre en compétition avec Wellington). Il est donc impossible aux directeurs de la Compagnie de maintenir un prix juste - c'est-à-dire suffisamment élevé - pour la vente des terres, et de maintenir les colons recrutés comme ouvriers agricoles et transportés aux frais de la Compagnie dans un état de soumission, lorsque ces mêmes colons peuvent quitter la petite colonie pour s'installer de manière indépendante sur des terres vendues à moindre prix par ailleurs[19].

 En Grande-Bretagne, l'échec de la compagnie d'émigration privée de Wakefield est reçu par le public comme un sabotage du gouvernement britannique. Wakefield, lui-même persuadé que les secrétaires aux colonies lui en veulent personnellement[20], s'empresse de répandre la rumeur. Nombreuses sont les attaques dans la presse contre la politique coloniale du gouvernement:

«The melancholy farce of the New Zealand Company was fresh in the memory of all; and it was not to be supposed that men of sense would again be found to sacrifice, time, trouble and fortune and hopes to work out an enterprise, when all their efforts might be thwarted by the caprice or incapacity of a minister»[21].

 Mais l'échec de la Nouvelle-Zélande ne détruit pas pour autant les espoirs des wakefieldiens, d'autant que l'île de Vancouver va leur permettre d'envisager une dernière possibilité de colonisation, à la condition que le secrétariat aux Colonies comprenne enfin l'intérêt des plans. C'est avec cette idée à l'esprit que des projets de «colonisation systématique» sont proposés au gouvernement à partir de 1847. Le projet le plus élaboré émane d'un adepte convaincu de l'école wakefieldienne: James Edward Fitzgerald, qui rend public son plan en mai 1847 et en mars 1848, afin de contrer toute alternative ou tractation secrète au sein du Colonial Office en faveur de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Dans son introduction à Vancouver's Island, the New Colony[22], Fitzgerald souligne à plusieurs reprises l'importance de l'île de Vancouver qui devient la dernière chance pour les Britanniques de réussir à construire une colonie saine et viable, reflétant enfin la grandeur de l'Empire. Il insiste clairement sur le fait que le public doit être tenu au courant des décisions politiques concernant la future colonie, afin de surveiller les tractations du Colonial Office et de mettre en évidence les incompétences du gouvernement. Il ne s'agit plus d'un bras de fer entre une compagnie d'émigration privée et le secrétaire aux Colonies, comme dans le cas de la Nouvelle-Zélande. Désormais la colonisation de l'île de Vancouver devient l'affaire du public et ce public éclairé et éduqué attend un plan de colonisation systématique qui tiendra compte des errements passés en matière de politique coloniale:

 «And yet passing strange as it is, that our whole system, up to the present moment has been little better than a succession of experiments, as yet neither theory nor principle has been deduced... But a change is approaching... The mass is thinking and speaking everywhere of Colonization and the Colonial Office. Now it has been admitted by all that there have been great faults committed in our present colonies, and it is fancied that, had we to begin over again, we should manage matters in a different way... If we had the affair in our hands from the first all would have been all right! It is with some curiosity, then and with not little anxiety, that we hear a new Colony is about to be founded... It is the evidence of our advance or retrogression in the science of Colonisation, we therefore earnestly beg the attention of our readers to the present narrative»[23].

 La vivacité des propos de ce wakefieldien, converti à l'idée d'une science de la colonisation plutôt qu'à un art de la colonisation défini par son maître à penser, reflète l'atmosphère tendue des débats au Parlement sur le choix d'une politique de colonisation pour l'île. Comme nous avons pu le constater pour la Nouvelle-Zélande, la politique coloniale britannique semble marquée par un profond désintérêt pour tout investissement dans de nouvelles colonies, ne réagissant qu'à posteriori lorsqu'une situation de crise réclame un arbitrage dans l'urgence. Cette latence et cette inertie se constatent dans la gestion de la côte nord-ouest du Pacifique puisque l'histoire de la présence britannique dans cette région est marquée par une absence de planification et une léthargie caractérisée. Jusqu'en 1846, la colonisation de la région est inexistante. La présence britannique est maintenue par procuration par la Compagnie de la Baie d'Hudson, une compagnie de trappeurs à fonds privés, qui possède une charte d'exploitation commerciale sur pratiquement tout le territoire britannique en Amérique du Nord depuis 1670. Ce sont eux qui ont géré et protégé les intérêts de la Couronne, et plus pragmatiquement leurs intérêts d'imperium in imperio, lors des tentatives d'annexion américaine en 1845.

 

Ce type de pratique coloniale semble anachronique en 1846 et, en cela, la côte nord-ouest pacifique se distingue à plus d'un titre du reste des colonies anglaises. Le désintérêt du Colonial Office pour cette région est plus flagrant ici que dans le reste de l'Empire. De plus, en utilisant et en reconduisant au XIXè siècle une compagnie indépendante, mais à monopole commercial, comme agent colonial, la Couronne britannique adopte des principes archaïques et mercantilistes qui étaient pratiqués en Inde jusqu'au XVIIIè siècle. Pourtant, le contexte a changé. En 1846, le «laissez-faire» triomphe des derniers bastions du mercantilisme, les lois sur les blés et les Navigation Acts. Le démantèlement de la Compagnie des Indes Orientales en 1824[24], assorti de condamnations diverses et variées à l'encontre de ses officiers, semble marquer la fin de cette pratique coloniale d'un autre âge. Mais le maintien des droits commerciaux de la Compagnie de la Baie d'Hudson sur la région à l'Ouest des Rocheuses en 1821, et l'affirmation de l'exclusivité de ce monopole en 1838, attestent d'un manque de cohérence politique, ou d'un désintérêt caractérisé pour l'Ouest de l'Amérique du Nord britannique. Ce sont bien des raisons mercantiles qui confirment le choix du Colonial Office en faveur de la Compagnie en 1838 et qui pèsent en sa faveur dans le choix d'un agent colonisateur pour l'île de Vancouver. Maintenir la Compagnie et son organisation quasi-militaire dans cette région du Pacifique Nord permet à la Couronne d'assurer sans frais une présence britannique sur le territoire, de pacifier par une influence «civilisatrice» les Amérindiens, avec lesquels les trappeurs commercent, et de garder les Américains à distance.

 Le désintérêt du Colonial Office est clairement dénoncé par la Compagnie de la Baie d'Hudson d'abord, puis par James Fitzgerald qui réclame au nouveau secrétaire aux Colonies, Earl Grey, des décisions rapides concernant la colonisation de la région au lendemain du traité de l'Oregon. La question est posée par la Compagnie dans un courrier du gouverneur Pelly (le gouverneur de la Compagnie au Canada) qui s'enquiert, au nom des directeurs de la Compagnie à Londres, des plans du Colonial Office pour cette région fraîchement acquise par traité, grâce aux efforts de ladite Compagnie. En réalité, les actionnaires de la Compagnie veulent savoir si le gouvernement britannique souhaite appliquer la clause de la Charte de 1838[25] qui lui permet de reprendre sous sa coupe toute partie de la région sous monopole commercial, dans le but d'y établir des colons[26].

 «I am directed by Earl Grey to acknowledge the receipt of your letter of the 24th of October last, and to return to you the following answer to it. Lord Grey is unable to announce to you any decision of Her Majesty's Government with regard to the colonization of the Oregon territory. His Lordship will be happy to receive and to consider with every disposition to accede to it, any specific proposal for that purpose which may be suggested to him either by the Hudson's Bay Company or any other person interested on the subject»[27].

 C'est donc forcé et contraint, sous la pression des candidatures, que le secrétaire aux Colonies va songer à ouvrir l'île de Vancouver à la colonisation. En dépit des critiques qui lui seront adressées ultérieurement par les partisans de la colonisation systématique, on constate qu'Earl Grey, à l'inverse des secrétaires d'Etat qui l'ont précédé, adhère pourtant aux idées d'une colonisation libre par le biais d'un agent colonial qui ne soit pas l'Etat. Les propos tenus à la chambre des Lords par Hawes, le secrétaire de Grey, et rapportés ici par Fitzgerald, témoignent à nouveau de l'absence de plan officiel pour la côte Nord-Ouest, deux ans après les premiers courriers échangés avec la Compagnie de la Baie d'Hudson. Le gouvernement semble avoir été pris de court:

 «In his speech in the House of Lords, he says with one breath, how essential it is to the interests of the country that the island should be colonised, because, if not, it will be taken from us by Mormonites, or other persons, the scum of American society; and with the next breath he says, it is true there were parties anxious to go out to colonise the island, but what on earth did they pitch on Vancouver's Island for? There is Canada, there is New Holland, there is New Zealand»[28].

 

 

Le choix du premier centre de colonisation pour la région porte sur l'île de Vancouver qui est recommandée par les différents rapports que le secrétaire aux Colonies Earl Grey se fait envoyer par la Compagnie. Le premier rapport fourni à Earl Grey est celui établi en 1842 par James Douglas, un employé de la Compagnie de la Baie d'Hudson, chargé de fonder un nouveau comptoir au nord de la rivière Columbia dans l'éventualité d'une annexion américaine. Ce sont donc les intérêts de cet empire que Douglas a à l'esprit et non celui de l'empire britannique ou d'un agent de colonisation. Ces maigres rapports sont généralement assez peu enthousiastes en termes de colonisation. Pourtant, ils vont circuler rapidement parmi le public et la presse spécialisée, et ils seront le support des débats au Parlement lorsque la question de la colonisation de la région sera évoquée. Comme nous l'avons déjà fait remarquer, de nombreux articles galvaudent les propos des rapporteurs, prétendant que d'autres rapports, en défaveur de la Compagnie, sont conservés secrètement par le secrétaire aux Colonies. Seuls certains passages sont retenus qui, hors contexte, deviennent des dithyrambes en faveur de la «colonisation systématique». L'île de Vancouver devient le sujet de joutes entre les détracteurs du Colonial Office dans le public, le gouvernement et la Compagnie de la Baie d'Hudson. L'opinion publique soutient le plan de James Fitzgerald contre celui de la grande Compagnie qui devient le centre d'une campagne de dénigrement dans la presse, où l'on fustige son incapacité à coloniser, et où l'on soupçonne cet autre empire de préserver ses intérêts à l'encontre de ceux du public britannique.

 James E. Fizgerald est un inconnu pour le secrétariat aux Colonies; il ne fait pas partie de l'élite parlementaire; mais comme de nombreux réformateurs, il est convaincu que les décisions concernant l'Empire doivent désormais être prises en accord avec les électeurs et les futurs colons, et non plus dans le secret des cabinets ministériels:

 «It is the policy of the Colonial Office to keep the public as much in the dark as possible as to the wishes, intentions and principles of the Government»[29].

 C'est donc à l'émergence d'une nouvelle conception de la politique coloniale que nous assistons dans la presse et au Parlement, ainsi qu'au développement d'un impérialisme populaire. Puisque le Colonial Office ne lui accorde qu'une audience relative, Fitzgerald expose son plan de colonisation pour l'île de Vancouver au grand public, pris ainsi à témoin, en espérant par ce biais contraindre le secrétariat aux Colonies à tenir compte du choix des électeurs. Son plan est motivé par les demandes des classes moyennes éduquées et il défend les principes de Wakefield en espérant retenter l'expérience de la colonisation de la Nouvelle-Zélande, dans de meilleures conditions:

«It was proposed to form a company similar to the first New Zealand Association, of those gentlemen to whom the public are accustomed to look up as a sufficient guarantee for the good faith of an enterprise... The waste lands of the Colonies are the property of the nation; they have been acquired by the power and character of the British race; for them they are or ought to be held in trust. When they are conveyed away from being the property of the nation to become the property of the individual, they should be so conveyed upon some general principles... We must and will have such a Colony there as that men of birth, intelligence, education and enterprize shall be willing and glad to join the it... a colony that shall be the worth representative of the interests, characters and dignity of this mighty empire - O that such had ever been the policy with our colonies»[30].

 

 

L'attribution de la colonisation à la Compagnie de la Baie d'Hudson - un choix atypique et contre nature?

 

 Le secrétariat aux Colonies ne fait pas réellement d'appel d'offre pour un plan de colonisation pour l'île de Vancouver. Earl Grey se contente d'attendre des propositions qui n'impliqueraient pas directement le gouvernement en termes financiers car la Couronne ne peut pas se permettre d'investir dans la construction d'une autre colonie. Il apparaît donc que le choix d'un agent de colonisation s'impose pour la région. En cela, la démarche est particulièrement novatrice. Jusqu'alors dans la construction du second empire britannique, l'habitude était de superviser chaque nouveau site de colonisation, en évitant de signer des chartes. Fitzgerald rappelle d'ailleurs à ses lecteurs les débuts de la colonisation de la Nouvelle-Zélande, lorsque le gouvernement de l'époque avait refusé de signer la charte de la New Zealand Company, soulignant ainsi les inconséquences de la politique impériale britannique depuis une dizaine d'années.

 «Does MrHawes[31] recollect anything about the New Zealand Company? Does he remember that amusing scene so well described by MrWakefield, before a Parliamentary Committee? The interview a party of gentlemen who were about to emigrate to New Zealand had with Lord Melbourne ?[32] How this Lordship pronounced that man to be mad who, he was informed had sold his property and was waiting till the vessels were ready to take him to New Zealand... because they had taken active measures for carrying their views into operation before they had been assured of the views entertained at the Colonial»[33].

 

 

Pourtant, le contenu des correspondances du secrétaire aux Colonies, Earl Grey, portant sur les «projets» de colonisation pour l'île de Vancouver trahissent en réalité des positions fort proches des principes de Wakefield. Il est clair que le nom de ce dernier ou ses idées ne sont pas évoqués aussi clairement, lui-même n'inscrivant que rarement son nom dans les documents officiels examinés par les instances parlementaires. Il demeure un paria pour le pouvoir, et sa cible privilégiée reste le secrétaire aux Colonies. Cependant, le choix de la Compagnie de la Baie d'Hudson comme agent colonisateur de la région du Pacifique Nord-Ouest et les consignes qui lui seront données sont, contre toute attente, et cela pour la première fois de manière officielle, fortement inspirés par les théories de colonisation systématique. Il apparaît donc que l'île de Vancouver est une colonie expérimentale pour le Colonial Office - la seule et unique tentative de ce type - et que ses choix de colonisation à priori antinomiques par rapport à sa ligne politique habituelle - ou son absence de politique - démontrent que les théories de Wakefield sont moins utopiques et moins confidentielles qu'ont bien voulu nous le faire croire les historiens de l'Empire, ainsi que ses propres admirateurs dont Fitzgerald lui-même, comme le suggère l'une de ces attaques répétées contre l'incompétence du secrétaire aux Colonies:

 

 

«The sale of land, the importation of labour with the price of land, the fixing of the price of the land so that enough labour can be imported to till the land sold, the destructive effect of making a large grants to any parties or companies, all these principles reiterated again and again are all forgotten. The uniformity of a Colonization system throughout all our colonies, to the attainment of which their labours were directed - this is treated as chimera»[34].

 C'est cette première et unique tentative de colonisation systématique par le Colonial Office que nous allons étudier, en examinant les principes et les recommandations évoqués dans la charte de colonisation accordée à la Compagnie de la Baie d'Hudson en 1849. Il apparaîtra clairement que les plans de Wakefield adoptés ici servent à la fois les projets de l'Empire et ceux de l'empire commercial qui le représente dans l'île de Vancouver.

 Les correspondances officielles entre le gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson, Pelly et Earl Grey, montrent que le choix de la candidature de la Compagnie est celui du Colonial Office depuis le début. Dès 1846, Grey se montre en effet fort intéressé par la candidature de la compagnie commerciale lorsque son gouverneur et ses directeurs commerciaux à Londres le pressent de prendre une décision. Au lendemain du traité de l'Oregon, le gouvernement britannique ne voit visiblement aucun intérêt particulier à se précipiter dans la colonisation de la région et n'en a, semble-t-il, nullement l'intention si l'on en juge par les différents rappels que le gouverneur Pelly envoie au secrétaire aux Colonies entre 1846 et 1848:

 

 

«I now address your Lordship with the view of ascertaining the intentions of Her Majesty's government as to the acquisition of lands or formation of settlements to the North of latitude 49 degree. The Hudson's Bay Company having formed an Establishment on the South part of Vancouver's Island, which they are annually enlarging, are anxious to know whether they will be confirmed in the possession of such land as they already possess»[35].

Dans un courrier du 3 octobre 1846, Hawes fait allusion à un entretien entre Pelly et Earl Grey pendant lequel ce dernier s'était montré relativement ouvert au projet de la Compagnie, sans avoir consulté le gouvernement ou le Parlement sur ce sujet.

 A la suite de cet entretien et dans le cours des correspondances qui suivent, Grey demande à la Hudson's Bay Company de lui fournir des détails sur leur plan de colonisation ou du moins sur leur projet concernant l'île de Vancouver. On apprend aussi que le gouverneur de la Compagnie est personnellement reçu par Grey à plusieurs reprises. Cependant, aucune précision n'est demandée à Fitzgerald sur sa candidature, pourtant déposée en 1847. Mais le public et les parlementaires ne sont pas dupes. La campagne contre la candidature de la Compagnie, alimentée par Fitzgerald lui-même et par quelques éminents parlementaires détracteurs de Grey[36], se déchaîne au cours de l'année 1848 lorsque les débats sont portés devant le Parlement, et lorsque deux recours sont déposés devant le Privy Council. Devant tant d'adversité de la part du public, la Compagnie de la Baie d'Hudson publie en 1848 une sorte de manifeste de plus de 170 pages, vantant ses mérites auprès de Earl Grey, à qui l'ouvrage est adressé. En réalité, ce dernier est surtout destiné à convaincre les parlementaires et l'opinion publique. L'auteur, R. Montgomery Martin, prend en compte chaque point avancé par les détracteurs de la Compagnie - dans la presse ou au Parlement - et y répond patiemment en citant différents rapports et courriers, in the hope that my enquiry might be useful to many who wish to be better acquainted with the facts of the case[37]... James Fitzgerald y répond en adressant un autre pamphlet au public, dénonçant la publication de Martin et la présentant comme un tract déguisé et publié en sous-main par le gouvernement[38]. A l'appui de ses accusations, Fitzgerald mentionne notamment quelques extraits de documents cités par Martin, dont seul le Colonial Office possèderait les originaux.

 C'est bien dans cette valse hésitation que le public joue son rôle de contre-pouvoir. Alors qu'à la lecture des premiers courriers échangés entre le Colonial Office et la Compagnie, on pouvait s'attendre à une décision rapide en faveur de cette dernière; mais les interventions de Fitzgerald dans la presse, la publication de ses manifestes en faveur de la colonisation systématique, la dénonciation de l'alliance Compagnie-Colonial Office, les critiques contre Earl Grey et son discours anti-réformisme, freinent considérablement la décision du secrétaire aux Colonies qui, désormais, doit compter avec l'approbation du grand public[39]. La fréquence des courriers entre Grey et la Compagnie varie selon l'intensité des débats dans la presse et les accusations de malversation de la part de Fitzgerald.

 «If the House of Commons would prevent that interesting and important coast remaining a desert, or becoming a farm for a City corporation[40] - if they would not retrograde in the Art of Colonization, and throw to the winds all the knowledge and experience which recent experiments ought to have taught them, they will insist on the Ministry pausing before they make this grant to the HBC»[41].

 Aussi, devant les réactions virulentes des électeurs, les décisions se font attendre, la charte de colonisation destinée à la Compagnie est révisée par deux fois. Le Privy Council demande des garanties sur la colonisation et insiste pour qu'elles soient inscrites dans la charte. La pression exercée par le public est visiblement présente au moment des conclusions finales, plus qu'au Parlement où la longueur des débats sur le sujet semble avoir éloigné quelques parlementaires au moment du vote. La majorité en faveur de la Compagnie de la Baie d'Hudson est mince. Mais en dépit du deuxième recours de ses opposants auprès du Privy Council, le choix du Parlement est confirmé le 31 octobre 1848, non sans précautions très wakefieldiennes ajoutées à la charte. L'ensemble ressemble à un compromis entre les deux plans: celui de la Compagnie qui souhaite préserver son autorité commerciale sur la région en cumulant les fonctions d'agent colonisateur, et celui de Fitzgerald qui met essentiellement en relief le rôle de la colonisation britannique.

 Suivant les recommandations de Earl Grey, les membres du Privy Council[42] considèrent comme des atouts efficaces les avantages offerts par la présence des officiers de la Compagnie en matière d'encadrement des colons. Ainsi, en dépit des critiques incessantes contre la Compagnie de trappeurs et le Colonial Office, c'est dans le cadre d'une réflexion au sein du gouvernement, certes motivée par le public, que se fait le choix d'un agent de colonisation. Pour la première fois dans l'histoire de l'empire au XIXè siècle, le Colonial Office amorce en amont une réflexion prospective sur une colonie. C'est à partir de l'estimation des besoins de la future colonie, en réfléchissant à la gestion du territoire que le choix officiel va se porter sur un agent colonisateur pouvant apporter un encadrement militaire, une connaissance du terrain et des Indiens - évitant ainsi les pièges des tentatives précédentes, notamment en Nouvelle-Zélande.

 

Un plan de colonisation systématique - contre toute attente, l'île de Vancouver devient une colonie expérimentale.

 

 Wakefield et ses adeptes ont admis la construction coloniale du premier empire britannique et notamment les colonies à charte. A l'occasion de l'ouverture de l'île de Vancouver à la colonisation, le gouvernement britannique revient à cette pratique ancienne, et y consigne les droits et les devoirs de la compagnie privée à qui est confiée la charte. La charte du 13 janvier 1849 insiste longuement sur le rôle d'agent colonisateur de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il semble que des précautions soient prises pour éviter toute controverse dans le public sur le choix final de la Compagnie. Grey, anticipant visiblement des réactions partisanes de la part des réformateurs, recommande des précautions liminaires - suivant d'ailleurs en cela les recommandations de Fitzgerald dans son dernier ouvrage:

 «I am now directed by Earl Grey to observe, that while he himself feels no doubt that, under the terms of the grant already proposed, it would neither be the inclination of the Hudson's Bay Company, nor in their power, even if so inclined, to depart from this understanding as to the objects with which the grant to them of Vancouver's Island was contemplated, it appears to his Lordship, that it might be for the interests of the Company, in order not to leave any grounds for the jealousy of their intentions, which it appears, from recent Parliamentary discussions, is entertained in other quarters, that there should be introduced into the grant a formal condition that...»[43].

 Earl Grey, dans cette lettre à Pelly, précise que des garanties devront être inscrites clairement dans la charte pour rappeler à la Compagnie et au public, qui suit toujours de près l'élaboration du plan de colonisation, que ce ne sont pas des raisons mercantiles qui président à l'ouverture d'une colonie dans l'île de Vancouver, mais bien des principes de «colonisation systématique». La charte ne compte pas moins de cinq références à la mission unique et centrale de la Compagnie, et le texte officiel est ponctué de garanties et de mesures de précaution (upon condition that,Provided always, and to the intent that..., this present grant is made upon the condition that...). La plus importante d'entre elles prévoit, de manière détaillée, les progrès de la colonisation que la Compagnie devra réaliser en deux ans, avec un retrait de la charte de colonisation à ladite Compagnie au bout d'une période de cinq ans si les résultats ne sont pas satisfaisants. On retrouve à nouveau, dans l'extrême précision de l'élaboration de la charte, le souci de plaire aux électeurs.

 

 En plus des diverses garanties demandées à la Compagnie, Grey, reprenant à son compte les principes de Wakefield, va suggérer au Privy Council des amendements à la première charte. Ils ont tous trait à l'introduction d'un plan de colonisation systématique. Grey, en effet, n'est pas un détracteur des idées de Wakefield comme le font croire Fitzgerald et Wakefield lui-même. D'ailleurs, sous le titre de Lord Howick en 1831, il introduit pour la première fois le principe de la vente des terres sous contrôle des autorités, et à un prix qu'il imagine suffisant, en Nouvelle-Galle-du-Sud et en Australie du Sud[44]. De même, en 1844, il dirige le comité parlementaire sur la colonisation de la Nouvelle-Zélande et il prend à plusieurs reprises la défense des nouveaux colonisateurs. Après sa nomination au Colonial Office, il propose à Charles Buller de devenir avocat général auprès du secrétariat aux Colonies.

 Ainsi, pour la première fois, les idées des nouveaux colonisateurs vont être appliquées officiellement. Dans la charte de colonisation, qui devient donc un plan de colonisation, Grey insiste, comme Wakefield, sur le réinvestissement des sommes recueillies par la vente des terres dans la création d'infrastuctures pour la colonie et dans le financement des frais d'émigration des colons.

 «...the Company shall not derive any pecuniary profit from the undertaking, but shall apply all funds arising from the sale of lands or minerals towards the colonization and improvement of the island...the remainder should be expanded either in sending out emigrants or in providing for the cost of roads and buildings, and other necessary charges for the settlement of the island»[45].

 Il précise également le principe de la vente des terres qui doit se faire selon un prix «juste» (at a reasonable price[46]), pour permettre l'accès à la propriété à un certain nombre de colons de qualité, afin d'éviter la spéculation sur les terres, ainsi que l'arrivée de colons non-désirables dans l'île.

 Dans les mois qui suivent la signature de la charte, la Compagnie de la Baie d'Hudson investit dans une publication destinée à attirer les colons[47]. Les recommandations du gouvernement concernant les principes de colonisation sont clairement précisées dans les premières pages. La Compagnie paraît souhaiter se conformer à la charte, en dépit des critiques de ses détracteurs sur son antipathie pour la colonisation, perçue comme source de conflits et de compétition. En vérité, il semble que la Compagnie suive les principes édictés par le gouvernement et ceux recommandés par ailleurs par Wakefield, car cet empire dans l'empire y trouve, dans la pratique, des avantages insoupçonnés.

 Wakefield, lorsqu'il envisageait la construction de sa première colonie expérimentale en Nouvelle-Zélande, prévoyait que la New Zealand Company recevrait dans sa charte le droit de gérer un certain territoire, vendant les terres au prix juste, et construisant progressivement une colonie de propriétaires terriens, partant du centre de la colonie vers la périphérie, recréant ainsi une sorte d'Angleterre pastorale. L'argent provenant de la vente des terres serait réinvesti dans les frais d'émigration des futurs ouvriers agricoles sous contrat, une population essentiellement composée de jeunes couples. Progressivement émergerait une société à l'image de la mère-patrie, recevant les mêmes garanties politiques qu'en Grande-Bretagne, c'est-à-dire un gouvernement représentatif (self-government[48]) donnant une certaine autonomie de gestion aux colons à cette nouvelle élite coloniale issue des classes moyennes, sans pour autant créer une démocratie bourgeoise.

 

 

Si l'on compare les pratiques de la Compagnie de la Baie d'Hudson, - telles qu'elles sont dénoncées par son premier gouverneur Blanshard au moment du premier bilan de 1851 - et l'utopie coloniale envisagée par le théoricien, on constate une similitude flagrante entre les propositions de Wakefield et la politique coloniale suivie par la Compagnie dans l'île de Vancouver. Pourtant, comme l'avaient prédit les nombreux détracteurs de la Compagnie, en dépit des recommandations de la charte de colonisation, les pratiques hégémoniques de l'empire commercial président à la construction coloniale de l'île. Son premier gouverneur, Blanshard, nommé par le Colonial Office pour son indépendance vis-à-vis de la Compagnie, est obligé de constater, impuissant, que la colonie est en fait dirigée par l'officier en chef de Fort Victoria, James Douglas, qui prend ses instructions du «gouverneur» ou du comité directorial à Londres. Il s'agit d'une arrivée massive de colons «indépendants», dont la présence et les tentatives de spéculations pourraient perturber le monopole commercial de la Compagnie, qui s'est reconvertie dans l'agriculture par l'intermédiaire de laPuget Sound Company et qui espère développer une industrie minière. Douglas applique donc la théorie du prix «juste», en surévaluant le prix de vente des terres autour de Fort Victoria, et en ajoutant une clause à la vente. Les futurs colons doivent investir en Angleterre, avant leur départ, sans avoir vu les terres, pour un minimum de cent acres, assorti de l'obligation de recruter et de payer le transport d'ouvriers agricoles. Le colon est ainsi recruté en amont et contrôlé par la colonie qui agit comme un agent colonial, comme le souhaitait Wakefield. Blanshard dénonce ce fait au Colonial Office, en rajoutant que les officiers de la Compagnie ont réservé les meilleures terres autour du centre de la colonie pour eux, le prix fixé par celle-ci étant inférieure au prix public, et les rares colons indépendants sont relégués à la périphérie.

 «The policies pursued by the HBC tend to exclude free Settlers and reserve the island either as an enlarged Post of their own, or a desert»[49].

Par cette politique anti-coloniale, la Compagnie crée pourtant le contexte d'une colonie wakefieldienne. A la veille du bilan officiel de colonisation, le nombre de colons indépendants s'élève à une personne, le Colonel Grant, qui abandonne d'ailleurs la colonie par la suite. Cependant, en 1850, la Compagnie finance la venue d'un premier bateau d'émigrants recrutés à Londres. Cette première vague de colons est composée d'hommes et de femmes, essentiellement des ouvriers agricoles sous contrat avec la Compagnie (74 exactement), et de couples issus de la gentry que Douglas installe, sous son contrôle, comme intendants de ses fermes à la périphérie[50]. La rhétorique de la sélection du colon, comme l'a exposé à nouveau Wakefield en 1849 dans The Art of Colonization, se retrouve dans la correspondance officielle de la Compagnie, qui semble l'adopter implicitement:

 «The Committee of the Hudson's Bay Company believes that some of the worst evils that afflict the Colonies have arisen from the admission of persons of all descriptions, with no regard on the character, means, or views of the immigrants. They have therefore established such conditions for the disposal of lands that they trust will have the effect of introducing a just proportion of labour and capital, and also of preventing the ingress of squatters, paupers and land speculators. The principle of selection without the individiousness of its direct application, is thus indirectly adopted»[51].

 l apparaît donc clairement que les principes et les conclusions du plan de Wakefield, qui annoncent la construction de colonies autonomes, certes, mais sous contrôle strict d'un agent colonial autoritaire présidant aux choix politiques et financiers au début de la phase de colonisation, conviennent à la Compagnie de la Baie d'Hudson puisque cette dernière peut maintenir ses pratiques autoritaires et oligarchiques sur les premiers colons de l'île de Vancouver. Malheureusement, l'aspect social de la construction coloniale, qui représente la clef de voûte de la colonisation systématique selon Wakefield, échappe souvent aux autorités coloniales. La Compagnie de la Baie d'Hudson reconnaît du moins la nécessité de recruter le colon, même si ses objectifs sont plus motivés par un désir de contrôler les futurs colons et de préserver ses acquis.

 Cependant, en suivant, pour la première fois dans la construction d'une nouvelle colonie, les principes de Wakefield dans son ensemble, c'est-à-dire le recrutement de quelques familles de la classe moyenne comme base de la gentry coloniale et une grande majorité de colons sous contrat comme classe inférieure, la Compagnie de la Baie d'Hudson va expérimenter les résultats de cette politique, à ses dépens. Dès son premier plan de colonisation systématique en 1829, Wakefield attribue aux classes moyennes un rôle essentiel dans la construction coloniale comme leaders d'une élite politique, morale et sociale. Il les envisage comme les agents d'un impérialisme populaire, en raison de la conception conservatrice de la construction des nouvelles colonies. Ils représentent ce que la Grande-Bretagne compte de meilleur et doivent, à ce titre, préserver les valeurs qu'ils représentent, dont un sens aigu du patriotisme. Dans le cadre du microcosme colonial de l'île de Vancouver, cette petite élite coloniale créée de toute pièce par la Compagnie de la Baie d'Hudson va en moins de cinq ans mettre en péril le pouvoir de la grande Compagnie, en rentrant en compétition pour le contrôle du pouvoir colonial[52].

 Ainsi la colonisation de l'île de Vancouver est-elle expérimentale, mais par inadvertance. Les plans de Wakefield, ou plus simplement les plans dits de colonisation systématique, sont choisis pour cette tentative exceptionnelle à bien des égards, non par nécessité absolue de tester la validité d'une théorie coloniale mais en raisons de divers facteurs. En vérité, ce sont plusieurs volontés conjuguées, dont les raisons diffèrent radicalement, celle du public, celle du secrétaire aux Colonies, celle de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui sont à l'origine de ce choix particulier. C'est visiblement ce manque d'adhésion unanime au plan de colonisation clairement reconnu comme wakefieldien, qui a amené les historiens de l'Empire à ne pas mentionner l'île de Vancouver comme un exemple de mise en pratique de la colonisation systématique.

 



[1] James Douglas, rapport du 12 juillet 1842; extraits des correspondances de Sir George Simpson au gouverneur et comité directeur de la Compagnie, au sujet de l'île de Vancouver, en date du 21 juin 1844; rapports des Lieutenants Warre et Vavasseur, 26 octobre 1845; rapport du lieutenant Vavasseur au Colonel Holloway du bataillon des Officiers du Génie (Royal Engineers), 1er mars 1846; rapport officiel du Commandant Wilkes de la marine américaine entre 1838 et 1842; rapport du capitaine Gordon, du HMS «Cormorant» (sur les mines de charbon), 7 octobre 1846, Copy of correspondence between the chairman of the Hudson's Bay Company and the Secretary of State for the colonies, relative to the colonization of Vancouver's Island, Parliamentary Papers, 10 août 1848 (Les autres correspondances citées dans cet article proviennent de ce dossier).

[2] Discours de Lord Lincoln à la Chambre des Communes, le 19 juin 1849, Hansard Parliamentary Debates, 1849

[3] En réalité, les rapports (dont celui du capitaine Gordon) sont très exagérés et, pendant près de 3 trois ans, les membres de la Compagnie de la Baie d'Hudson ne trouveront aucune mine de charbon, et surtout pas à l'endroit indiqué par les comptes-rendus. Il faut attendre 1851 pour découvrir du charbon au nord de Fort Victoria, à Nanaimo.

[4] James Edward Fitzgerald, Vancouver's Island, The New Colony, from the Colonial Magazine, août 1848, p. 4.

[5] Ce terme est l'invention d'Edward Gibbon Wakefield, il fait référence à l'organisation d'une colonie de manière réfléchie et raisonnable suivant un plan rationnel. (voir plus loin).

[6] Entre autres, The London Times, articles du 21 août 1848, 30 janvier 1849, 4 mai 1849; The Morning Chronicle, articles du 21 septembre 1848, 30 octobre 1848, 15 février 1849; The Sun, 15 février 1848, The Daily News, 21 août 1848; The Edinburgh Weekly Register, 5 septembre 1849...

[7] Fitzgerald, The New Colony, op.cit., p. 4.

[8] ibid, p. 4.

[9] La crise politique et les rébellions dans le Bas et le Haut-Canada en 1837-38, les massacres de colons en Nouvelle-Zélande en 1843, les rébellions en Inde...

[10] Edward Gibbon Wakefield, Letter from Sydney, together with the Outline of a System of Colonization, London, Joseph Cross, 1829.

[11] Cette politique est souvent décrite comme «shovelling out the paupers».

[12] Edward Gibbon Wakefield, A View of The Art of Colonization, London, John W. Parker, 1849, introduction

[13] Wakefield, ibid, introduction

[14] sufficient price.

[15] Wakefield, Letter from Sidney, op.cit.]

[16] Member of Parliament

[17] Le massacre de Waitau en 1843, mentionné dans les British Parliamentary Papers, Report from the Select Committee on New Zealand together with the minutes of evidence (vol.2 session 1844).

[18] Wakefield, Evidence before the Committee on Colonial Lands, British Parliamentary Papers, 1836, xi., p. 614

[19] H.W. Petre, The Settlements of the New Zealand Company, 4è édition, Londres, 1842.

[20] La cible de ses attaques étant souvent James Stephen, le sous-secrétaire permanent aux Affaires coloniales, qu'il accusait de manipuler les ministres aux Colonies successifs.

[21] Fitzgerald, The New Colony, op.cit., p. 9.

[22] Ibid., p. 3

[23] Idem. Fitzgerald publie son plan de colonisation à plusieurs reprises et rend public les débats et les rumeurs sur les plans de colonisation prévus par le secrétariat aux Colonies, Vancouver's Island, Simmond's Colonial Magazine, mars 1848 (un article consacré aux débats parlementaires sur l'île de Vancouver), puis Vancouver's Island, The New Colony, en août 1848, et enfin, à la suite du choix de la Compagnie de la Baie d'Hudson comme agent colonisateur, Fitzgerald s'ingurge contre cette décision, «in Vancouver's Island, the Hudson's bay Company and the Government», Colonial Magazine, septembre 1848, et An Examination of the Charter and Proceedings of the Hudson's Bay Company, with reference to the grant of Vancouver's Island, mars 1849, Londres.

[24] La «East India Company», dont le monopole commercial est suspendu dès 1798

[25] La charte du 13 mai 1838 complète la charte du 6 décembre 1821 puisqu'elle donne à la Compagnie, le monopole exclusif du commerce avec les Indiens dans la région à l'ouest des Rocheuses pour 21 ans

[26] Lettre de Pelly à Grey, 7 septembre 1846.

[27] Lettre de Hawes à Grey, 14 décembre 1846.

[28] Fitzgerald, Vancouver's Island, the Hudson's Bay Company and the Government, op.cit., p. 28.

[29] Fitzgerald, Ibid., p.10.

[30] Fitzgerald, Ibid., p. 9.

[31] Le sous-secrétaire d'?tat aux Colonies de Earl Grey.

[32] Le secrétaire d'?tat aux colonies de l'époque.

[33] Fitzgerald, ibid., p.10.]

[34] Fitzgerald, Vancouver's Island, the Hudson's Bay Company and the Government, op.cit., p. 24

[35] Pelly à Grey, 7 septembre 1846, British Parliamentary Papers, Colonial Papers relating to Vancouver's Island

[36] «Colonization of Vancouver's Island, Substance of the Speech of Lord Monteagle in the House of Lords», Hansard's Parliamentary Debates, 24 aout 1848 (sans doute publié par Fitzgerald lui-même).

[37] R. Montgomery Martin, The Hudson's Bay Company's Territories and Vancouver's Island, with an exposition of the chartered rights, conduct and policy of the Honorable Hudson's Bay Corporation, Londres, 1848

[38] James E. Fitzgerald, An Examination of the Charter and Proceedings of the Hudson's Bay Company, with reference to the grant of Vancouver's Island, Londres, 1849.

[39] On constate par exemple que le premier élan enthousiaste du secrétaire aux Colonies (lettres du 3 octobre 1846, 14 décembre 1846, 2 février 1847) est tempéré par des contraintes extérieures et des plaintes du public à partir de cette date. Dans son dernier courrier en février 1847, Grey regrette les promesses trop rapides faites à Pelly, et il ne le recontacte que le 25 février 1848

[40] Fitzgerald fait référence à l'autre branche commerciale de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans cette région du Pacifique nord-ouest, la compagnie de Puget Sound, essentiellement liée à la production agricole pour la Compagnie mère.

[41] Fitzgerald, The New Colony, op.cit., p. 16.

[42] Le Council se réunit sous la présidence de Lord Bathurst, le 31 octobre 1848, pour réviser et finaliser la charte de colonisation. Leur compte-rendu tient compte des remarques de Earl Grey sur la nécessité d'introduire des garanties et des principes dans la charte. Les amendements proposés sont en fait inspirés des principes de Wakefield.

[43] Hawes à Pelly, 4 septembre 1848

[44] J.S. Marais, The Colonisation of New Zealand, Oxford University Press, 1927, chapitre 1

[45] Hawes à Pelly, 4 septembre 1848.

[46] Charter of Grant of Vancouver's Island to the Hudson's Bay Company, 13 janvier 1849.

[47] The Colonisation of Vancouver's Island, An Examination of the Proceedings, n.s., Londres, 1849, p. 62.

[48] Il est déja garanti par le Colonial Office aux colons britanniques dans la Charte de l'île de Vancouver du 13 janvier 1849.

[49] Témoignage de Richard Blanshard, Report of the Select Committee on the Hudson's Bay Company, p. 290

[50] En 1850, la colonie compte 187 hommes, 35 femmes, et 33 enfants (Colvile à Pakington, 24 novembre 1852, Record Office Transcript, HBC, vol.726).

[51] Archibald Barkley à James Douglas, 17 décembre 1849, correspondance inward, HBC, Public Archives of British Columbia.

[52] Françoise Le Jeune, Discours colonial sur la colonisation féminine au XIXè siècle. L'exemple de la Colombie Britannique (1849-1871): étude de correspondances privées et publiques, thèse de doctorat nouveau régime, janvier 1997.