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Colin Coates, Problème de gouvernance en Colombie-Britannique

Problème de gouvernance en Colombie-Britannique

 

 

Bulletin n° 10, automne 2000

 

 

 

Colin Coates

 

 

Les pratiques de l'industrie forestière de la Colombie britannique provoquent des débats politiques qui peuvent être considérés comme les plus intenses de la province. Depuis les années 1980, les gouvernements ont éprouvé beaucoup de difficultés à trouver des compromis durables entre les représentants des différentes opinions: ceux qui prônent la protection des forêts anciennes, ceux qui en dépendent pour leurs profits et leurs emplois, et ceux qui demandent la reconnaissance des droits autochtones sur ces mêmes territoires.

Dans un contexte international où les forêts anciennes tempérées ont disparu presque partout dans le monde, et qui, pour la moitié, subsistent en Colombie britannique, doit-on couper les arbres anciens qui se trouvent sur la côte, ou doit-on les protéger? Cette impasse a donné lieu à une sorte de crise de légitimité dans la gestion des forêts de la province.

 

L'historique de l'industrie forestière

 

L'océan Pacifique a déterminé une bonne partie de l'histoire de la province. L'influence climatique tempérée de l'océan crée des conditions qui permettent aux arbres géants de survivre: sur la côte, l'abondance de pluie, dans des conditions sylvicoles d'ailleurs relativement difficiles (le sol y est mince), explique la rareté des feux de forêts. Ces forêts connaissent peu de crises naturelles. Par contre, à l'intérieur de la province, les feux de forêt rythment les cycles de croissance. Deux fois par siècle, environ, les feux y détruisent les forêts, déterminant ainsi les espèces et la taille des arbres qui y poussent.

 Ce n'est pas uniquement le climat qui crée en Colombie Britannique des conditions différentes du reste du Canada, le facteur historique est aussi à prendre en compte. Or, cette partie de l'océan Pacifique est une des régions du monde explorées le plus tardivement par les Européens. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que ces derniers commencent à explorer le versant Pacifique, soit trois siècles après leur arrivée sur la côte est du continent. L'océan a protégé cette partie du continent nord-américain de l'emprise territoriale européenne jusqu'au XIXe siècle; ainsi que les chaînes de montagnes, en rendant difficiles les voyages venant de l'est. Ce n'est qu'en 1793 que le premier Européen parvient à atteindre la côte Pacifique en passant par les montagnes Rocheuses et la Chaîne côtière. Même quelques décennies après les premiers contacts des Russes, Britanniques, Espagnols et Américains avec la population autochtone, la colonisation tarde à se développer. On ne peut pas sous-estimer la distance entre cette extrémité du continent et les pouvoirs métropolitains européens. À long terme, la distance accroît en effet le prix d'exploitation des ressources naturelles. Dès lors, les coûts de transport et les salaires relativement élevés des ouvriers posent des problèmes aux entrepreneurs. Au début du XIXe siècle, il est désormais devenu rentable d'exporter le bois de la côte est du Canada vers les marchés britanniques, mais il reste impossible de faire de gros profits en Colombie britannique en développant une industrie forestière. Il faudra attendre l'arrivée du chemin de fer transcanadien en 1886, puis la construction du canal de Panama en 1914.

 Pendant la période de croissance économique en Amérique du Nord, à la fin du xixe siècle, l'industrie forestière de la Colombie britannique prend son premier essor. La colonisation très rapide des prairies canadiennes crée un marché important pour les produits des forêts.

 Les forêts sont avant tout coupées là où il est facile de transporter les arbres, c'est-à-dire près de l'océan et des rivières. L'effet sur le paysage est donc très visible et les plaintes contre la surexploitation des forêts ne tardent pas à se multiplier, notamment au cours des années 1910 et 1920. En 1910, le ministre des Terres de la province annonce devant l'Assemblée provinciale: «An epoch, sir, is drawing to a close - the epoch of reckless devastation of the natural resources with which we, the people of this fair young Province, have been endowed by Providence»[1]. De telles paroles ressemblent aux discours de la fin du XXe siècle.

 

 

La chronologie de la colonisation est également importante du point de vue des autochtones qui, jusqu'aux années 1880, représentent encore une grande partie de la population de la province. Toutefois, les Européens qui s'y établissent pensent que ces derniers sont voués à disparaître. Nul besoin, donc, de conclure avec eux des traités. Contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique britannique du Nord, les autorités coloniales -et plus tard le gouvernement provincial de la Colombie britannique- ne font aucun effort dans ce sens. En dehors de l'île de Vancouver, aucun gouvernement n'a reconnu les droits ancestraux des premières nations[2]. Ce n'est qu'en 1992 que le gouvernement provincial changera de politique dans ce domaine.

 

 

La tenure des terres acquises par les Européens accorde par ailleurs un pouvoir décisionnel capital au gouvernement local puisque 95% des terres totales demeurent sous l'autorité de la Couronne. Elles sont donc directement contrôlées par le gouvernement provincial qui reste, ipso facto, maître des décisions environnementales dans le domaine public.

 

 

L'importance de l'industrie

 

Même si l'industrie forestière connaît un certain déclin aujourd'hui, elle reste un secteur incontournable de l'économie provinciale. Environ 1/9e de tous les emplois dépend de façon directe ou indirecte de l'industrie (107000 emplois directs; 91000 emplois indirects en 1995[3]). Certes, d'autres secteurs créent aujourd'hui plus d'emplois[4], mais l'industrie forestière reste le secteur d'exportation par excellence. En 1998, les revenus d'exportation pour le bois et les pâtes et papiers étaient de l'ordre de 13,5 milliards de dollars canadiens, dont 63% pour les États-Unis, 13% pour le Japon et 10% pour l'Union européenne[5]. Malgré leur importance dans l'économie locale, ces industries doivent faire face à une concurrence internationale acharnée[6].

 Le gouvernement provincial a depuis longtemps reconnu l'importance de cette industrie. Plus ou moins ouvertement, il favorise les compagnies forestières en leur octroyant des conditions très bénéfiques:

- l'attribution de baux à long terme et de droits de coupe très bas encourage sinon l'investissement au moins une gestion saine des ressources;

- en échange des emplois créés dans ce secteur, le gouvernement octroie des baisses de taxes.

 Depuis la seconde guerre mondiale, la politique gouvernementale favorise la consolidation des petites compagnies, bien qu'aujourd'hui, la vaste majorité des forêts est contrôlée par une petite dizaine de compagnies, œuvrant à l'échelle internationale et détenant des intérêts dans d'autres pays où elles peuvent facilement transférer leurs capitaux. En 1999 par exemple, la MacMillan-Bloedel -la compagnie la plus importante de Colombie britannique- vendait ses intérêts provinciaux pour se concentrer sur ses champs d'actions dans d'autres pays.

 Les liens entre le gouvernement provincial -souvent de droite- et l'industrie forestière sont la cible de nombreuses plaintes. Le gouvernement ne sait pas, selon les critiques, contrôler l'action de ces compagnies dont il subit la forte influence. Les premières protestations contre les pratiques de coupe ont débuté au cours des années 1970, le débat prenant une réelle importance ces dernières décennies. C'est ainsi qu'une série de «batailles» concernant les forêts s'est développée d'une vallée dite «vierge» à une autre. De l'île South Moresby dans les Reine Charlotte, à la vallée Stein, à la vallée Carmanah et jusqu'à la baie Clayoquot, le débat entre écologistes et industriels -compagnies et syndicats- est de plus en plus vif. Les années 1990, on vu s'accroître l'intérêt international. 

La pratique de la coupe à blanc -clear-cutting- des forêts anciennes -old growth- se situe au cœur du débat. Jusque dans les années soixante, les versants raides sur la côte ouest rendaient difficile la coupe des bois. Or, des améliorations technologiques la permettent aujourd'hui. La coupe à blanc en particulier, très rapide, enlève les arbres de façon systématique et sur des étendues assez vastes. Qu'est-ce qu'une «coupe à blanc»; qu'est-ce qu'une «forêt ancienne»? Schématiquement, la «coupe à blanc» implique qu'un territoire plus ou moins étendu de forêts soit rasé, tandis que le terme d'«ancienne forêt» désigne des zones relativement à l'abri des activités humaines (même en tenant compte de l'usage coutumier des autochtones). C'est le cas sur la côte ouest, où les arbres, énormes, ont jusqu'à mille ans d'âge. De nombreux opposants s'organisent pour les défendre. À la baie Clayoquot, sur la côte ouest de l'île de Vancouver, des milliers d'hommes et de femmes de tout âge ont ainsi lancé un défi à la politique forestière telle qu'elle est actuellement menée. Ils font le blocus des terrains à couper, en particulier ceux qui ignorent les ordonnances judiciaires interdisant l'activité de coupe. Au cours de l'été 1993, les manifestations ont dominé les manchettes des journaux de la province et attiré l'attention de l'opinion internationale[7]

 

La controverse

 

Cette controverse politique recouvre plusieurs enjeux et en premier lieu la question écologique. La coupe systématique entraîne, en effet, la destruction de très anciennes forêts tempérées qui disparaissent à jamais. L'écosystème très complexe de la côte ouest, fait de sols assez minces et de terrains très raides, s'en trouve sérieusement perturbé, ce qui affecte aussi bien la faune que la flore. Aux États-Unis, c'est d'ailleurs sur le terrain animalier que les groupes écologistes font porter leurs efforts. Ils ont ainsi réussi à arrêter la dévastation de certaines forêts au seul motif de la protection d'une espèce de hibou bien particulière.

 En général, les écologistes s'opposent aussi à ce que l'industrie transforme les forêts en simples plantations forestières comme cela se pratique en Scandinavie ou en Nouvelle-Zélande. Pour eux, il y a là un grave danger pour la diversité génétique. Leur argument étant que les anciennes forêts de Colombie britannique possèdent une gamme d'espèces beaucoup plus grande que celle des forêts «régénérées».

 Pour les professionnels de l'industrie, la «coupe à blanc» représente en revanche la meilleure façon de se fournir en arbres[8]. Selon eux, la pratique de la coupe à blanc imite, jusqu'à un certain point, le feu de forêt. Il y a donc un aspect «naturel». La coupe à blanc a aussi certains avantages sur la coupe restreinte:

- puisqu'elle s'effectue sur de vastes zones, il n'est pas nécessaire de multiplier les chemins d'accès à travers les forêts. Or, ces chemins causent de nombreux problèmes d'érosion;

- pour les ouvriers, la coupe à blanc est moins dangereuse que la coupe sélective.

 Un autre argument est mis en avant par les milieux industriels: celui de l'âge des forêts qui rendrait nécessaire la coupe des arbres. Puisque ceux-ci doivent mourir et qu'un arbre mort n'a que peu de valeur économique -même s'il détient une valeur écologique certaine-, pourquoi ne pas le couper dès à présent? D'autre part, la coupe des forêts anciennes se situe à l'intérieur du cycle historique de l'industrie forestière. Les zones coupées à la fin du xixe et au début du xxe siècle ne sont pas encore régénérées. Si l'on ne coupe pas les forêts anciennes, où pourra-t-on se fournir en bois? C'est alors toute l'industrie forestière de Colombie britannique qui serait mise en péril.

 Un dernier argument divise encore écologistes et industriels sur la pratique de la coupe à blanc: le point de vue esthétique. Il y a, en effet, peu de paysages aussi laids qu'une forêt qui vient d'être coupée. Les représentations d'arbres gigantesques abattus et celles des ruines d'une grande forêt attestent de la dévastation du paysage. À l'inverse, les photos de forêts en train de se régénérer fournissent aux industriels une réplique appropriée.

Tous ces débats attirent l'attention internationale. Des groupes comme Greenpeace, le Western Canada Wilderness Committee et le Sierra Club utilisent à merveille l'arme médiatique lors de manifestations toujours originales. Bien que disposant de moyens financiers beaucoup plus importants, les compagnies forestières ne connaissent pas toujours le même succès. Ainsi, la comparaison de la situation en Colombie britannique avec celle du Brésil a beaucoup attiré l'attention de l'opinion publique canadienne mais aussi de l'étranger. Les campagnes de boycott du bois de la côte ouest ont ainsi été relayées par le magazine Der Spiegel en Allemagne ou encore le grand magasin de quincaillerie BQ au Royaume-Uni.

 Dans les années 1990, le mouvement de remise en cause des pratiques forestières en Colombie britannique s'est accru. C'est une opposition souvent urbaine, tandis que les milieux industriels trouvent des appuis au sein de la population rurale, en particulier là où la main-d'œuvre locale est largement dépendante du commerce du bois. Dans ces régions, malgré un discours écologique s'appuyant sur de vagues sentiments de spiritualité autochtone, les «premières nations» sont rarement opposées à l'industrie, surtout si elles en tirent un bénéfice en terme d'emplois. Lorsqu'elles contestent les pratiques des industriels, c'est avant tout afin d'obtenir des traités.

 

La réponse du gouvernement provincial

 

Dans cette affaire, la recherche de solutions politiques durables s'avère extrêmement difficile en Colombie britannique. La victoire du parti néo-démocrate provincial en 1991 n'a pas facilité les choses. Ce parti de centre-gauche dépend conjointement de l'appui du mouvement syndical et de celui du mouvement écologique. Ne pouvant ignorer l'importance du secteur forestier dans l'économie de la province, le gouvernement peine à trouver une solution aux problèmes écologiques. Les décisions politiques sont jusqu'à présent ambiguës: protection de certaines parties spécifiques de la forêt ancienne et, dans le même temps, perpétuation de la coupe d'arbres dans d'autres. De telles solutions ont l'inconvénient de ne satisfaire ni les milieux industriels, ni les groupes écologiques, et dans un tel schéma, les communautés locales, qui sont pourtant les premières concernées par les décisions politiques prises, n'ont que peu de poids.

 Depuis son élection, le parti néo-démocrate a tout de même fait adopter des lois plus rigoureuses. Ainsi, un nouveau régime visant à empêcher les pires excès de l'industrie a été mis en œuvre:

- il est désormais obligatoire de replanter les terres déboisées;

- avant de pouvoir entreprendre une coupe, il faut se soumettre à une série de précautions, plus ou moins complexes;

- une partie beaucoup plus grande du territoire est désormais interdite à la coupe[9].

 Enfin, les autorités ont expérimenté de nouveaux systèmes de consultation publique. Il s'agit de «tables rondes» destinées à trouver des compromis entre les parties opposées. Déjà en 1985, le gouvernement provincial -le Social Credit, un parti politique de centre-droite- avait mis en place un processus de consultation, le British Columbia Wilderness Committee, afin de trancher les débats les plus difficiles entre les vingt-quatre régions spécifiques de la province. En 1990, la British Columbia Round Table on the Environment and the Economy a été organisée à l'échelle de la province. Les trente et un membres de cette commission doivent donner leur avis sur les questions de viabilité économique et écologique de la forêt et émettre un avis auprès du cabinet provincial sur les politiques à suivre dans ce domaine. Enfin, la Commission tente de sensibiliser l'opinion publique à ces questions. Mais cette Commission, trop éloignée du «local», n'a pas permis de rapprocher les positions. En 1994, cette Table ronde a été supprimée[10].

 

En 1992, le gouvernement néo-démocrate a nommé un commissaire aux ressources et à l'environnement, tout en développant un nouveau processus de consultation publique. En effet, la Commission on Resources and the Environment (CORE) a pour tâche de consulter les populations et de parvenir à des compromis dans trois des régions où les débats sont les plus difficiles: l'île de Vancouver, les régions Cariboo, et les Kootenays[11].

 En cherchant des solutions légitimes sur le long terme, la Commission tente d'intégrer toutes les parties en présence afin de préciser les règles d'utilisation du territoire. De leur côté, les adversaires doivent s'efforcer de trouver des compromis. C'est en tout cas ce que préconise le Harvard Negotiation Project[12] : la recherche de solutions consensuelles.

 L'ampleur de la consultation est notable, ses modalités intéressantes. Les discussions ne devant nuire à aucune partie, les intervenants doivent veiller à respecter les points de vue de chacun, tous les sujets pouvant être abordés. Les discussions sont longues,complexes, techniques et très concrètes: où doivent se trouver les 12% du territoire protégé? quelle pratique forestière sur le reste du territoire? Etc.

 Dans le cas de la table ronde de l'île de Vancouver, quatorze parties étaient représentées: les ouvriers de l'industrie forestière, les compagnies d'exploitation, les partisans des activités de plein-air, le tourisme, la conservation, la jeunesse, etc[13]. Le processus de négociation implique qu'une structure hiérarchique et représentative existe à l'intérieur de chaque secteur représenté. Cela n'est pas toujours le cas et cela a causé quelques problèmes. De plus, des contraintes de temps ont quelque fois empêché la communication de certaines propositions à l'ensemble des participants. Reste qu'un tel processus dépend beaucoup de la participation de volontaires. Même si ces personnes reçoivent certaines compensations pour le temps passé, les représentants des petites entreprises éprouvent des difficultés à s'éloigner trop longtemps de leurs exploitations.

 Dans la région de Cariboo, les consultations ont duré de 1992 à 1994. Les coûts en sont élevés mais ce n'est théoriquement pas un problème puisque les décisions prises sont prévues pour le long terme, ce qui en diminue le coût pour la collectivité. D'ailleurs, c'est le constat que l'on peut tirer du féroce débat de la baie Clayoquot, le coût aussi bien monétaire que politique de l'approche traditionnelle -le gouvernement prend une décision, appliquée par l'industrie, remise en cause par des manifestations et finalement abandonnée- peut être tout aussi important.

 Pour que les résultats soient bons, toutes les parties doivent être représentées. Or, certains groupes écologiques ont choisit de ne pas participer aux discussions, tels le Western Canada Wilderness Committee, considérant la décision de protéger seulement 12% du territoire comme arbitraire. À l'inverse, le Sierra Club a décidé de participer aux négociations. C'est une décision importante car il fallait qu'au moins un des grands groupes écologiques soit représenté. Compagnies et syndicats forestiers sont là, eux-aussi, mais sans grand enthousiasme. Quant aux autochtones, ils sont presque toujours absents. Dans certains cas, ils siègent à titre d'observateurs mais ils misent plutôt sur la reconnaissance de leurs droits ancestraux et sur la négociation d'éventuels traités.

 

Malheureusement, les participants aux tables rondes réussissent difficilement à surmonter leurs divergences pour parvenir au consensus. Sur l'île de Vancouver, la négociation s'est finalement scindée en deux: industriels d'un côté, écologistes de l'autre, les deux groupes soumettant aux autorités des rapports finaux incompatibles. Quant aux médias, ils critiquent la méthode, jugée beaucoup trop lente et peu spectaculaire (un compromis fait plus difficilement la une des manchettes qu'un conflit ou une grande manifestation). Enfin, l'échelle choisit demeure trop vaste. L'île de Vancouver, faut-il le rappeler, est plus grande que la Belgique! Le rapport final a d'ailleurs soulevé beaucoup de critiques. Lors de son dépôt, quelque quinze mille ouvriers et leurs partisans ont manifesté devant l'Assemblée.

 En 1996, le nouveau Premier ministre provincial néo-démocrate a mis fin au processus CORE. Peu de personnes ont regretté sa disparition. Néanmoins, dans une période difficile, la CORE a eu un effet de catharsis positif sur les populations locales. Elle a permis aux différents acteurs de se faire entendre. Elle a donné quelques résultats intéressants. Selon George Hoberg, «The most significant change in governance was the fact that environmental values were institutionalized in a new, effective way in the policy-making process»[14].

 Parallèlement au processus CORE, le gouvernement provincial a entamé des négociations à des échelles plus réduites. C'est le cas des Land and Resource Management Plans (LRMP). À Vanderhoof, où un accord local a été trouvé en 1996, par exemple, la population est de l'ordre de 11000 habitants et la région n'a que 1,4millions d'hectares de surface. Les acteurs locaux peuvent ainsi facilement faire valoir leur position dans les négociations, ce qui favorise la réalisation de compromis.

 

Quelques questions

 Dans toutes ces négociations, le public joue un rôle très important. Faut-il y voir un renforcement du principe démocratique? Toute décision finale reste bien sûr du ressort du ministère des Terres et des Forêts, mais là où les tables rondes parviennent à des compromis acceptables, le politiques doit suivre. Ceci pourrait entraîner une perte de pouvoir des élus. Toutefois, l'histoire politique de la province tout au long du xxe siècle montre qu'un tel développement ne serait pas nécessairement néfaste. Au contraire, les politiques se satisferaient d'une situation où les représentants locaux résoudraient les questions environnementales les plus difficiles à leur place[15]. Comme le laissait entendre le rapport de la CORE de 1995: «despite high levels of conflict and dissatisfaction with the failure to reach consensus on all issues in the initial processes, the public in BC shows no inclination to reduce its demand for the right to participate directly in major public policy decisions - in fact, just the contrary »[16]. Néanmoins, des fonctionnaires très influents, comme le forestier en chef Larry Pedersen, se disent sceptiques sur le succès à long terme de ce nouveau modèle décisionnel[17].

 

 

Comme on l'a vu, certains groupes ne participent pas aux négociations. La grande majorité des groupes écologiques locaux, par exemple, refuse d'y prendre part. Quant aux mouvements écologiques internationaux, ils n'occupent aucune place, puisqu'il s'agit de discussions locales. Aussi, certaines décisions complexes et délicates, prises localement, n'ont que peu d'impact hors de la province. Ces critiques continuent d'attirer l'attention.

 C'est un fait que les opposants les plus résolus à l'industrie forestière dans certaines régions ne participeront jamais au processus de négociation. Comme le faisait remarquer le Commissaire de la CORE: «Consensus is not developed first between the extremes of society, but rather among those of the moderate middle stand»[18]. Il faut cependant considérer -du point de vue théorique, au moins- que la perspective «extrême» est la réponse la plus appropriée à la question de la survie des forêts anciennes[19].

 L'absence des autochtones représente évidemment un problème majeur. Comme nous l'avons déjà indiqué, de leur point de vue, la question de la reconnaissance des droits ancestraux représente l'enjeu le plus important. Or, les autochtones réclament pour eux plus de 100% du territoire de la province, certaines demandes se chevauchant. Nulle solution durable n'est réellement envisageable avant que cette question des droits des autochtones ne soit vraiment réglée. Le gouvernement provincial tend d'ailleurs à considérer les décisions prises dans les tables rondes comme le point de départ pour les négociations avec les premières nations. Il sera alors très intéressant d'étudier ce que sera la réaction des populations non-autochtones lorsque les décisions «tables rondes» seront révisées à cette occasion.

 Le traité des Nisga'a, dans l'extrême nord-ouest de la province, offre un aperçu. Conclu après de longues négociations entre le peuple Nisga'a et les gouvernements provincial et fédéral, l'opposition s'est aussitôt déchaînée. Le Parti libéral, à l'Assemblée provinciale, et le Parti réformiste, à Ottawa, ont fait de leur mieux pour en bloquer l'application. Or, ce traité était considéré comme l'un des plus faciles à négocier, étant donné l'éloignement de cette région de tous les centres de population non-autochtone de la province, ce qui ne sera pas le cas dans les futures négociations. Il est fort probable que l'opposition libérale, à Victoria, formera le nouveau gouvernement provincial après les prochaines élections.

 L'établissement de nouvelles pratiques dans le secteur forestier de la Colombie britannique et dans sa gestion implique de coûts de transition élevés. C'est pourquoi le gouvernement provincial a créé, en 1994, le bureau du Forest Renewal. Grâce aux taxes prélevées sur l'industrie, le Forest Renewal espère faciliter la restructuration des exploitations forestières. Le bureau subventionne par exemple des programmes pour faciliter la reconversion de la main-d'œuvre. Beaucoup d'entre eux, puisqu'ils connaissent bien les questions environnementales, se retrouvent employés à la gestion des forêts, où dans les processus de décision.

 

Conclusion

 

 La controverse sur la coupe des forêts anciennes demeure une des plus importantes en Colombie britannique. Ce débat a ses racines dans le développement historique particulier de la province. En réagissant aux critiques intérieures et extérieures à la province, le gouvernement a mis sur pied de nouveaux règlements et a expérimenté un processus de consultation publique innovant. Dorénavant, les décisions environnementales ne dépendent plus uniquement des industriels, scientifiques et bureaucrates, mais prennent en compte les dimensions locales. Néanmoins, certains aspects, tels que la reconnaissance des droits des autochtones, sont loin d'être résolus. Dans le secteur de l'industrie forestière de la Colombie-Britannique, la question du «développement durable» n'implique pas uniquement des questions d'ordre économique et écologique, mais aussi d'ordre politique.

 



[1] Cité dans BARMAN (Jean), The West Beyond the West: A History of British Columbia, Toronto, University of Toronto Press, 1991, p. 330.

[2] TENNANT (Paul), Aboriginal Peoples and Politics: The Indian Land Question in British Columbia, 1849-1989, Vancouver, University of British Columbia Press, 1989; FISHER (Robin), Contact and Conflict: Indian-European Relations in British Columbia, 1774-1890 , Vancouver, University of British Columbia Press, 1977, chapitres 7-8.

[3] L'état des forêts au Canada, 1995-1996, Ottawa, Ressources naturelles du Canada, 1996.

[4] HOWLETT (Michael) et BROWNSEY (Keith), «British Columbia: Public Sector Politics in a Rentier Resource Economy», dans BROWNSEY (Keith) et HOWLETT (Michael), dir., The Provincial State: Politics in Canada's Provinces and Territories, Mississauga, Copp Clark Pitman, 1992, pp. 273-74.]

[5] «B.C. origin exports to all countries - Selected Commodities», mai 1999, www.bcstats.gov.bc.ca

[6] COLLINS (Lyndhurst), «Canada's Forest Products Industry: Challenges and Prospects», dans REMIE (C.H.W.) et LACROIX (J.-M.), dir., Le Canada au seuil du XXIè siècle/Canada on the Threshold of the 21st Century, Amsterdam, John Benjamins Publishing Co., 1991, pp. 137-45.

[7] BERMAN (Tzeporah), Clayoquot Dissent, Vancouver: Ronsdale / Cacanadadada, 1994; MAC ISAAC (Ron) et CHAMPAGNE (Anne), dir., Clayoquot Trials: Defending the Rainforest, Gabriola Island, New Society Publications, 1994.

[8] KIMMINS (Hamish), Balancing Act: Environmental Issues in Forestry, Vancouver, University of British Columbia Press, 1992.

[9] En suivant les propositions du rapport Bruntland, le gouvernement promet de protéger environ 12% du territoire provincial.

[10] SEWELL (W.R. Derrick), «‘Getting to Yes' in the Wilderness: The British Columbia Experience in Environmental Policy Making», dans ROBINSON (Guy), dir., A Social Geography of Canada, Toronto, Dundurn Press, 1991, pp. 335-356; KOFINAS (Gary) et GRIGGS (Julian), «Collaboration and the B.C. Round Table: An Analysis of a ‘Better Way' of Deciding», dans Environments: A Journal of Interdisciplinary Studies, n°23, février 1996, pp. 17-40.

[11] Plus tard cette troisième région sera divisée en deux.

[12] FISHER (Roger) et URY (William), Comment réussir une négotiation, Paris, Seuil, 1982.

[13] WILSON (Anne), ROSELAND (Mark) et DAY (J.-C.), «Shared Decision-making and Public Land Planning: An Evaluation of the Vancouver Island, Regional CORE Process», dans Environments: A Journal of Interdisciplinary Studies, n°23, février 1996, pp. 69-86.

[14] HOBERG (George), «The Politics of Sustainability: Forest Policy in British Columbia», dans CARTY (R.-K.)., dir., Politics, Policy and Government in British Columbia, Vancouver, University of British Columbia Press, 1996, p. 279

[15] KOFINAS et GRIGGS, «Collaboration and the B.C. Round Table», p. 26.

[16] Commission on Resources and Environment, British Columbia's Strategy for Sustainability: Report to the Legislative Assembly, 1994-95, 1995, p. 57.

[17] PEDERSON (Larry), conférence publique à l'Université d'Édimbourg, 30 October 1996.

[18] Commission on Resources and Environment, British Columbia's Strategy for Sustainability: Report to the Legislative Assembly, 1994-95 (1995), iii

[19] CLOW (Michael), «Sustainable Development: Our Next Path of Development, or Wishful Thinking?», dans British Journal of Canadian Studies, n°11, janvier 1996, pp. 1-10; M'GONIGLE (Michael), «Developing Sustainability: A Native/Environmentalist Prescription for Third-Level Government», dans BC Studies, n°84, hiver 1989-1990