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Augustine Chang, Vancouver, pied-à-terre ou nouvelle patrie des Hongkongais en Amérique du Nord ?

Vancouver, pied-à-terre ou nouvelle patrie des Hongkongais en Amérique du Nord ?

 

 

Bulletin n° 10, automne 2000

 

 

 

 

Augustine Chang

 

 On s'accorde à dire que le centre de gravité du monde se déplace, désormais, de l'Atlantique vers le Pacifique. En effet, l'émergence de nouveaux marchés au potentiel immense, la présence accrue de secteurs porteurs et le développement rapide des échanges et des réseaux dans cette zone y font battre aujourd'hui le pouls du monde.

Dans ce contexte, les liens qui unissent Vancouver à Hong Kong sont une illustration frappante de l'union possible entre l'Amérique et l'Asie. L'existence d'une forte communauté chinoise à Vancouver change radicalement la «donne» économique de cette ville et en modifie le paysage socio-culturel. Plus tout à fait canadien (c'est-à-dire descendant des Européens), ni tout à fait asiatique, entre l'image du bûcheron aux yeux clairs et celle du frêle Chinois des contrées lointaines et exotiques, Vancouver cherche son identité, telle la métisse de deux peuples aussi différents que le ciel et la terre.

 De nombreuses tensions et viennent ternir cette quête d'unité et d'harmonie entre les deux continents. Pour compliquer un peu plus les choses, le caractère asiatique de Vancouver est double: la communauté des Sino-canadiens, descendants des pionniers de 1858, se distingue nettement de celle, beaucoup plus exubérante, des Hongkongais arrivés depuis 1967 par vagues successives, surtout à l'approche de la date fatidique du 1er juillet 1997.

 Où se trouve, désormais, la place de la communauté hongkongaise à Vancouver, entre les Sino-Canadiens et les Canadiens d'origine européenne? Entre le multi-culturalisme et le racisme latent de leur pays d'accueil, quels comportements adoptent-ils face à un environnement qui leur est nouveau et étranger? Quels sont leurs motivations et, finalement, comment Vancouver en est-elle arrivée à un tel métissage?

 Je me propose, dans un premier temps, de rappeler la déjà longue histoire entre Vancouver et les Sino-canadiens, ce qui me permettra de différencier les deux communautés chinoises et de mettre en lumière le caractère particulier de l'immigration hongkongaise. Ensuite, je tenterai d'expliquer les réactions et l'accueil qui lui est réservés par les Canadiens d'origine européenne, et de recadrer ensuite la problématique au sein du contexte de la zone Pacifique. En d'autres termes, Vancouver est-elle une nouvelle patrie pour les insulaires de Hong Kong ou n'est-ce qu'un pied-à-terre de luxe, une seconde résidence pour cette business class de l'Asie? 

 

La situation des Sino-Canadiens

 

L'étude d'une communauté aussi restreinte que celle en provenance d'une île au large des côtes chinoises dans le cadre d'une ville portuaire du Pacifique n'est pas une curiosité d'historiens. Bien au contraire, il apparaît que le devenir de cette communauté contient en elle les germes d'un phénomène de grande ampleur que l'on tente aujourd'hui d'observer: une globalisation des échanges, au niveau non plus seulement économique mais aussi social et culturel. Ces deux derniers niveaux impliquent l'existence de racines profondes ancrées dans l'histoire, qu'il faut rappeler avant de tenter de connaître la nature même de ces échanges.

 Les causes de l'arrivée des pionniers sur la côte ouest du Canada sont nombreuses et entremêlées. Elles peuvent ainsi se résumer: les Guerres de l'opium, l'instabilité politique, l'insécurité, la parcellisation des terres et la levée des taxes ont plongé le Guangdong dans des heures bien sombres, forçant nombre de Chinois à partir chercher leur salut en Amérique.

 Travaillant à l'origine sur les sites de prospection d'or en Californie à partir de 1858, ils remontent ensuite peu à peu vers les côtes canadiennes jusqu'à Vancouver où ils trouvent leur vocation dans la conserverie, la blanchisserie et la restauration. Les conditions de vie des Chinois se rapprochant de celles des ouvriers anglais dans les slums décrits par Charles Dickens, les préjugés vont bon train: les Chinois sont jugés comme une «race sale», apportant toutes sortes de maladies exotiques, «race inférieure» puisque s'adonnant à l'opium, au jeu et à la superstition...

 Cette communauté se développe entre 1911 et 1947. En effet, après la chute des Qing, arrivent les femmes et les enfants. Les chinatowns s'organisent et des services d'accueil aux nouveaux venus sont mis en place pour la recherche d'un logement, les écoles, l'organisation des funérailles (les corps devaient nécessairement être rapatriés en Chine). Puis survient la période d'exclusion en 1923: après la Première Guerre mondiale, l'économie se resserre et les Chinois apparaissent soudain trop nombreux malgré leur participation au développement du pays. Toute immigration chinoise est arrêtée pendant 24 ans. En 1947, alors que les Chinois ont activement participé à l'effort de guerre et que la Chine, comme le Canada, fait partie des Alliés, cette interdiction est levée.

 Les jeunes Sino-canadiens éloignés alors depuis trop longtemps de la terre de leurs ancêtres se «canadianisent» plus que leurs prédécesseurs et se détachent désormais de leurs origines, devenues trop encombrante depuis l'avènement du communisme en Chine. Cette nouvelle génération évolue dans une époque prospère et tolérante, et elle absorbe désormais avidement la culture nord-américaine via la télévision, l'école et l'université. C'est cette différence de mentalité qui va opposer cette communauté à celle des Hongkongais ou Hongcouvers comme on les nomme parfois.

 

Le raz-de-marée venu de Hong Kong

 

 C'est dans ce contexte de début d'harmonisation entre les Sino-Canadiens et les Canadiens d'ascendance européenne que vont déferler de nouvelles vagues d'immigrés chinois. Contrairement aux précédentes, celles des années 1960 représentent une rupture par rapport aux générations pionnières.

 Tout prédispose les Hongkongais à se différencier des Sino-Canadiens: les raisons du départ, les conditions de vie, et leur identité même. Ils viennent de Hong Kong et non plus de la Chine continentale, ils ont un haut degré d'éducation et appartiennent à une classe moyenne voire aisée. Les Hongkongais forment de fait une communauté à part et leur influence est telle qu'elle bouleverse la situation initiale des Chinois à Vancouver. 

 

La convergence des destins

 

Trois événements sont à l'origine de ce départ massifde Hongkongais: l'entrée des Gardes Rouges à Macao en 1966, la signature du traité sino-britannique en 1984 et le Printemps de Pékin en 1989.

 Entre-temps, le Canada se retrouve, comme tous les autres pays développés, avec un taux de natalité excessivement bas. La main-d'œuvre, notamment qualifiée, manque. En 1967, on instaure alors un système de points, basé sur des critères aussi différents que le niveau d'études, l'âge, l'expérience, la destination choisie, les occupations envisagées, ainsi que le niveau de langue anglaise ou française. Chaque candidat se voit attribuer un certain nombre de points sur un total de 100. Le minimum requis passera de 50 en 1967 à 70 en 1985. Ce système, mis en place pour sélectionner les candidats à l'immigration, vise clairement une population active de haut niveau intellectuel et professionnel, ce qui correspond très précisément aux caractéristiques des Hongkongais.

 Ces derniers se trouvent en outre favorisés par le lancement, en 1985, du Business Immigration Program, qui demande de la part des candidats à l'immigration une participation active au travers d'investissements. Le but est de recueillir des fonds étrangers à investir au Canada et de bénéficier par là-même du savoir-faire des entrepreneurs pour la création d'emplois.

 On comprend alors pourquoi les Hongkongais arrivent en masse à Vancouver à partir de 1967. Le schéma typique est celui d'une famille, un couple jeune ou entre deux âges, avec leurs enfants et souvent aussi avec leurs parents. On dénombre une légère majorité de femmes, ce qui permet de mettre en lumière une des plus grandes caractéristiques de cette immigration: l'apparition d'une classe d'«astronautes». Le terme vient du chinois tai kong ren, qui est un jeu de mot désignant à la fois le terme «astronaute» et le terme «femme délaissée». En effet, beaucoup d'immigrés conservent leur emploi ou leur bureau à Hong Kong, et reviennent régulièrement auprès de leur famille laissée à l'étranger. Le temps passé dans les transports au-dessus du Pacifique leur a donné leur nom, ainsi que leur épouse chargée seule d'élever les enfants au Canada.

 Le Canada est ainsi devenu le premier pays d'émigration des Hongkongais, juste devant l'Australie et les États-Unis, l'environnement proposé par le Canada répondant exactement aux critères des émigrants: une qualité de vie exceptionnelle[1], une stabilité politique et économique appréciable, un système d'assurance-maladie efficace, différents services consacrés aux activités culturelles et aux loisirs, un système scolaire nettement moins cher qu'à Hong Kong, et un milieu social et linguistique compatible avec la culture sino-britannique de Hong Kong.

 Des facteurs certes plus subjectifs entrent également en ligne de compte: Vancouver, de caractère assez provincial dans la période de l'immédiat après-guerre, s'est transformée en une grande ville qui ressemble à bien des égards à Hong Kong: non seulement Vancouver est un important port situé sur la ceinture du Pacifique, entouré de montagnes comme l'est Hong Kong, mais cette ville portuaire possède désormais un centre d'affaires doté d'hôtels luxueux et de gratte-ciel familiers aux Hongkongais, qui peut donner parfois l'illusion d'être de l'autre côté du Pacifique. La présence de plus en plus massive de Hongkongais nourrit cette illusion, d'autant plus que leur pouvoir d'achat fait d'eux des consommateurs privilégiés. Les Hongkongais, désireux de retrouver leurs marques, ont de surcroît maintenu leur style de vie.

 

 Les Hongkongais comme marché de consommateurs

 

 L'importance grandissante de la communauté hongkongaise et son désir de conserver un certain confort personnel par la reproduction d'un environnement qui lui est familier entraîne nécessairement un marché nettement plus sensible à ses goûts spécifiques.

 C'est dans les années 1980 que s'est effectué le changement à Vancouver, à mesure que les vagues de Hongkongais venaient influencer les habitudes de consommation. On remarque ce changement essentiellement en ce qui concerne les biens de consommation durables, l'habillement, la nourriture et la gastronomie.

 La présence des Hongkongais vient indéniablement apporter un vent de frivolité que ne connaissait pas l'ancienne communauté chinoise. Le goût prononcé des Hongkongais pour les dernières tendances de la mode, le luxe, les petits objets et gadgets à l'effigie de personnages comme Hello Kitty (chatte blanche au nœud papillon rouge), Piyo Piyo (canard obèse au bec plus qu'aplati) ou Yorimichi Dog (chien bien en chair, en chemise verte) font que les boutiques qui les commercialisent sont venues submerger les anciens magasins de soierie et de porcelaine.

 Des «centres commerciaux asiatiques» ouverts par des entrepreneurs de Hong Kong fleurissent également: Aberdeen Center ou Parker Place dans Richmond sont des exemples de shopping malls chinois qui se sont considérablement développés. On y retrouve des restaurants et self-service à la mode hongkongaise, des herboristes, des boutiques vendant des habits, des CD, des cassettes vidéo de Hong Kong, des librairies proposant exclusivement des magazines et des journaux en chinois. Le but des centres commerciaux est de cultiver l'atmosphère électrique de Hong Kong: ils restent donc ouverts jusque très tard dans la nuit, même le samedi.

 L'influence hongkongaise se fait de même clairement sentir au niveau de la nourriture et de la gastronomie. On dit souvent que les meilleurs chefs cuisiniers chinois se trouvent à Vancouver, car ils auraient tous émigré à Hong Kong... C'est que les habitudes alimentaires des Hongkongais sont désormais la référence en matière de goût chinois. Par son raffinement et sa qualité, la cuisine cantonaise de Hong Kong s'est imposée à Vancouver, reléguant aux oubliettes les vieux «chop suey» bien connus des Occidentaux. Cela suppose aussi que les denrées alimentaires proposées sur les étalages et les rayons des magasins chinois (principalement des supermarchés comme le TNT de Metrotown, ainsi que les nombreuses épiceries chinoises de Chinatown) proviennent principalement de Hong Kong ou du Japon. L'arrivée des Hongkongais a eu ainsi pour effet de remodeler entièrement le paysage culinaire de Vancouver, déjà assez cosmopolite en soi.

 

Influence des Hongcouvers sur la géographie urbaine de Vancouver

 

 Le regain de vitalité du vieux Chinatown et le nombre d'associations de bénévoles qu'il abrite, sont dus principalement à la présence et à l'influence des Hongkongais. En effet, seul le Chinatown de Vancouver a su survivre et s'épanouir jusqu'à nos jours tandis que, par exemple, ceux de Montréal ou de Winnipeg, où les Hongkongais sont fort peu présents, connaissent un net déclin. En fait, le dynamisme des Hongkongais vient certes balayer d'un revers de la main la vie des Chinois à Vancouver, mais sans oublier pour autant les liens qui les unissent à l'ancienne communauté chinoise et à son passé, signe de la «griffe» hongkongaise: un mélange subtil du passé et de l'avenir.

 Les Hongkongais ont ainsi rénové Chinatown qui est devenu un quartier plus commercial, où l'on retrouve différentes petites boutiques et restaurants; plus axé sur le tourisme, il offre un cachet particulier ayant pour but de conserver le décor de l'histoire des Chinois au Canada. Il abrite en outre les activités culturelles et associatives de la communauté: on peut y trouver notamment les sièges du Chinese Cultural Center et de l'association SUCCESS (United Chinese Community Enrichment Services Society), ainsi que le Sun Yat-sen Garden, joyau d'architecture végétale chinoise style Suzhou (ouvert en 1986).

 La communauté chinoise de Vancouver s'en trouve donc changée. Désormais orientée vers une audience plus large que les Chinois eux-mêmes, elle se consacre à donner d'elle-même une image plus positive, plus «pédagogique» Le Chinese Cultural Center à l'architecture traditionnelle chinoise propose des cours de chinois et offre entre autres des représentations de l'Opéra de Pékin. Des festivals sont organisés comme le Dragon Boat Festival, le Marché aux Fleurs ou la parade du Nouvel An chinois.

 Outre le fait que Chinatown est devenu un centre touristique et culturel plutôt que résidentiel, il se trouve que toute une frange d'une population, jusque-là cantonnée par une règle tacite aux limites de Hastings (quartier au nord de Vancouver), a eu récemment tendance à déborder de ces limites la nuit pour se retrouver en plein cœur de Chinatown... L'insécurité y est donc grandissante, sans parler de la présence des triades asiatiques. Ceci explique que les Hongkongais ont préféré rejoindre les banlieues résidentielles du sud et de l'est du Greater Vancouver, c'est-à-dire les quartiers de Richmond et de Burnaby. Richmond est sans doute l'exemple le plus flagrant de l'influence hongkongaise à Vancouver: encore assez rural de caractère il y a une vingtaine d'années, cette banlieue s'est considérablement développée durant les années 1980 avec l'arrivée d'une population en provenance de Hong Kong qui, aujourd'hui, représente plus du tiers des habitants de Richmond.

Toutefois les Hongkongais les plus aisés s'installent plutôt dans les villas luxueuses de Shaughnessy, Kerrisdale et Oakridge. Ainsi, tandis que l'ancienne communauté chinoise était spatialement bien définie par les limites de Chinatown et du proche quartier de Strathcona, et ce jusque dans les années 1960, la nouvelle communauté dominée par les Hongkongais est beaucoup plus dispersée au sein de la population canadienne.

 

Les Hongkongais et le Canada

 

Avec tous ces bouleversements, il serait étonnant que des troubles ne viennent pas assombrir le scénario d'une immigration tranquille et en quelque sorte confortable. Le dynamisme des Hongkongais et leur exubérance peuvent parfois agacer ou présenter dès lors une «menace» pour Vancouver dans la mesure où cette ville s'en trouve inéluctablement changée.

 

 

Un racisme qui affleure ? 

 

Réussite et ressentiment

 

Malgré une politique de multiculturalisme menée tambour battant depuis 1971, le Canada est loin de posséder un passé riche de tolérance et d'accueil chaleureux des immigrés d'origine asiatique. Ils ont longtemps été considérés comme étrangers alors même qu'ils faisaient eux aussi partie des premières vagues pionnières en Colombie-Britannique, les immigrés d'origine asiatique ont eu du mal jusqu'à nos jours à apparaître comme étant canadiens, du fait notamment de leur physique, assez éloigné de l'image du robuste gaillard qui vient à l'esprit à la simple évocation du mot «canadien». Cela tourne au racisme lorsque cette différence est associée à des préjugés et à une généralisation arbitraire de certains traits.

 Un exemple frappant du ressentiment des Canadiens d'ascendance européenne concerne la réussite scolaire chez les Chinois. Il se trouve en effet que les Chinois ont une tradition élitiste due à l'existence millénaire des concours impériaux en Chine. Ils accordent parfois une place démesurée aux études, ce qui encourage ou force, selon la pression exercée, les enfants à réussir. Ceux-ci ont en moyenne des notes beaucoup plus élevées que les enfants d'ascendance européenne, ce qui leur vaut par la même occasion des récriminations: ils placeraient plus haut la barre de passage aux examens, empêchant les Canadiens d'accéder aux classes supérieures aussi facilement qu'auparavant...

 

L'affaire des «Monster Houses»

 

Ce qui pourrait susciter ces sentiments de sinophobie profonde vient aussi parfois de leurs goûts qui peuvent paraître trop tape-à-l'œil. Par exemple, du fait de l'étroitesse des habitations à Hong Kong, les nouveaux immigrés avaient tendance jusque très récemment à faire construire dans Vancouver des maisons monumentales au style jugé froid et hautain qui détonaient visiblement avec l'aspect traditionnel des quartiers canadiens, ce qui suscitait des conflits de voisinage assez âpres.

 Ce problème des «Monster Houses» a atteint son apogée en 1992. Des Hongkongais avaient fait construire dans Shaughnessy d'immenses villas sans gazon, aux colonnades gigantesques, ce qui tranchait avec style des vieux cottages anglais entourés de jardins assez coquets qui faisaient le charme du quartier. Des associations de propriétaires proposèrent alors un contrôle strict des espaces et du paysage architectural de Shaughnessy, ce que les Hongkongais prirent comme une attaque directe non seulement contre la taille des villas, mais surtout contre eux-mêmes. Un accord fut finalement obtenu sur les règles de construction.

 

La problématique de l'immobilier

 

Autre sujet brûlant, l'immobilier en général, et non plus seulement les Monster Houses de Shaughnessy. Il apparaît en effet que les Hongkongais ont principalement investi leurs fonds dans l'immobilier si bien qu'il est désormais sous leur contrôle. Ils détiennent ainsi 33 % des villas les plus confortables de Shaughnessy et 58 % de Oakridge[2], 62 % des propriétés de Richmond, 44 % de Vancouver ouest, 61 % de Vancouver Est, 50 % de Burnaby et 37 % de Coquitlam.

 Les prix des loyers ont de plus augmenté, ce qui force certains habitants à déménager des quartiers les plus prisés des Hongkongais, et donc des quartiers favorisés. Le ressentiment des Canadiens d'origine européenne se dirige alors naturellement vers les nouveaux immigrés. Toutefois, on sait que la loi de l'offre et de la demande rend cette hausse des prix inéluctable. Vouloir que la demande stagne afin de garder des prix assez bas n'est pas souhaitable sur le plan économique. En fait, la municipalité de Vancouver devrait construire ou subventionner des logements par en plus grand nombre pour suivre l'évolution de l'immobilier et la croissance d'une population qui voit arriver la génération du Baby Boom. Qui plus est, la population de Vancouver s'accroît d'autant plus que les Canadiens d'autres provinces sont six fois plus nombreux que les Hongkongais à venir s'installer.

 Mais les préjugés ont la peau dure et l'achat d'immeubles ou d'hôtels entiers par les Hongkongais laisse parfois penser que ces derniers exercent au Canada une sorte d'impérialisme économique. Mais les investissements en provenance d'Europe ou des États-Unis continuent de dominer le marché (rappelons que l'apport d'investissements étrangers d'où qu'ils viennent est souhaitable, surtout pour un pays en récession comme le Canada). Et penser que tous les immigrés chinois sont aisés est un autre préjugé: ce serait oublier que bon nombre d'entre eux, ne sachant pas parler anglais, occupent de petits emplois dans le textile et la restauration et que, à leur arrivée au Canada, ils louent généralement des habitations assez modestes.

 Tous ces exemples montrent combien les Canadiens d'origine européenne peuvent réagir négativement à la vague nouvelle des Hongkongais. C'est plutôt dû à une inquiétude naturelle qu'à un racisme profond. Mais il importe de signaler que les Hongkongais, loin d'être une «menace», représentent une force pour le Canada par les liens qu'ils entretiennent avec la Zone Pacifique.

  

Les liens avec l'Asie Pacifique

 

Les Hongkongais ont le pouvoir d'introduire le Canada dans le champ des dynamiques économiques et sociales qui s'apprêtent à donner le «la» au niveau mondial: la zone Pacifique. En effet, le déplacement de population de HongKong à Vancouver, aussitôt suivi par le mouvement invisible des capitaux et des investissements, a entraîné, on l'a vu, une transformation en profondeur du paysage de cette ville. Mais les liens que les immigrés ont conservés avec leurs connaissances et leur famille, et souvent même avec leurs activités professionnelles de l'autre côté du Pacifique, expliquent que la transformation de Vancouver se fasse au rythme de Hong Kong.

 L'augmentation du nombre des immigrés hongkongais à mesure qu'approchait la date fatidique du 1er juillet 1997. La fréquence des aller-retour entre les deux villes montre l'importance de la globalisation des échanges au niveau des personnes et a pour effet de développer l'offre du transport aérien et de faire diminuer considérablementles prix. La Cathay Pacific propose par exemple un vol quotidien entre les deux destinations. De même, ces échanges se reflètent dans le développement des télécommunications: les appels longue-distance ont ainsi vu leurs prix baisser de telle sorte qu'un appel Hong Kong-Vancouver s'avère moins cher qu'un appel local français. Les Canadiens d'origine asiatique représentent, en effet, plus d'un tiers des appels longue-distance de BC Tel, la compagnie qui auparavant détenait le monopole des télécommunications en Colombie-Britannique. D'autres moyens comme l'internet et son système de messages instantanés participent également à l'essor fulgurant des télécommunications.

 Des liens moins apparents comme les mouvements de capitaux sont à signaler: les Sino-Canadiens et les Canadiens de Hong Kong ont plus tendance que les Canadiens d'origine européenne à posséder un compte bancaire en devises étrangères, des fonds d'investissement, et des cartes de crédit au plafond élevé, ce qui provoque un flux de capitaux au sein dans les banques canadiennes et dans l'économie du pays. Les Hongkongais consomment en moyenne plus que les Canadiens: ils ont une propension à acquérir des objets luxueux ou à être équipés des ordinateurs les plus récents, la moitié d'entre eux sont propriétaires, les trois quarts achètent leur voiture en liquide en une seul fois, et 43 % ont voyagé en Asie durant les deux dernières années.

 On peut également remarquer le développement des médias et de la presse de langue chinoise à Vancouver, ce qui a le mérite de faire circuler entreles deux villes un état d'esprit, un mode de vie. La ville compte aujourd'hui une chaîne de télévision, deux stations de radio de langue cantonaise, et deux grands quotidiens: le Ming Pao et le Xing Tao (dont le tirage est passé de 6000 exemplaires en 1980 à 35000 en 1990).

 C'est grâce à l'existence de ce réseau de liens que la Colombie-Britannique, alimentée par Vancouver, a pu plus ou moins être à l'abri de la récession venue assombrir le Canada depuis 1989. En effet, étant moins liée que le Canada atlantique aux États-Unis, la Colombie-Britannique s'est réfugiée vers cette zone en pleine expansion. Cela est clairement dû à l'apport des investissements des immigrés venus dans le cadre du Business Immigration Program, et à la présence accrue des Hongkongais à Vancouver, véritable marché de consommateurs.

 Il se trouve ainsi que durant les années 1980 et 1990, le secteur de la production industrielle à Vancouver a connu une expansion tandis qu'il était en déclin à Toronto et à Montréal. De même, le textile et l'électronique ont pu se développer à Vancouver grâce à la présence d'entrepreneurs de Hong Kong. En conséquence, le taux de chômage en Colombie-Britannique est le plus bas de tout le pays: il est aujourd'hui de 9% contre 13% en moyenne dans les autres provinces.

 

La rencontre des cultures

 

 Au-delà de ces considération purement économiques ou matérielles, le Canada a aussi connu un mélange (ou un choc?) des cultures. Les Hongkongais ont apporté un savant mélange de valeurs traditionnelles chinoises et de valeurs occidentales du fait de la longue présence britannique. En revanche, les Sino-Canadiens se détachent de cette culture hybride. «Canadianisés» de longue date, ils conservent fort peu les valeurs traditionnelles chinoises: ils ont tendance à considérer les Hongkongais comme des personnes superficielles, détruisant par leur présence encombrante le fruit d'années de patience, de soumission, de batailles et finalement une intégration difficilement acquise. L'image négative des Hongkongais leur semble ainsi porter atteinte à leur propre identité.

 Les Canadiens d'origine européenne éprouvent, quant à eux, une certaine crainte. Ils ont notamment peur que ces mêmes liens que les Hongkongais conservent avec Hong Kong, et qui soutiennent Vancouver, les empêchent de s'adapter à la culture canadienne, voire que la culture de Hong Kong finisse par prendre le pas sur la leur. Mais il s'avère qu'en réalité les immigrés, dès la seconde génération, s'américanisent, ce qui n'est pas sans poser des problèmes culturels au sein même de la communauté.

 D'un autre côté, l'écart réel qui existe entre deux générations au sein d'une famille d'immigrés provoque souvent une rupture au profit de la culture canadienne. Plus attachés et plus sensibles à l'affirmation de leur indépendance, les enfants des Hongkongais immigrés à Vancouver luttent pour avoir le droit de prendre leurs propres décisions, ce qui bouleverse l'ordre établi de l'obéissance sans condition si chère à Confucius. Qui plus est, être avec ses amis devient souvent plus important qu'être avec sa famille. On peut donc voir par ces aspirations que l'intégration à la culture canadienne des enfants d'immigrés est somme toute réussie dans la mesure où l'influence confucéenne cesse de s'exercer sur eux.

  

Conclusion

 

Où en sont aujourd'hui les Hongkongais de Vancouver et qu'en est-il de leur devenir partagé entre deux lieux qu'ils ne se décident pas à séparer? En effet, l'attachement naturel qu'ils éprouvent pour Hong Kong en fièvre est désormais lié à un pays magnifique, le Canada, qui ne peut laisser indifférent quiconque y a séjourné.

 Ainsi, le Canada et Hong Kong semblent avoir réussi leur union dans la mesure où l'apport économique des Hongkongais trouve son équilibre avec l'enrichissement culturel puisé chez les Canadiens. Cette union de part et d'autre du Pacifique n'est possible que par les voyages incessants des Hongkongais entre les deux villes, et le réseau de communications qu'ils ont créé pour les relier.

 Aujourd'hui, passée la grande peur de 1997, il apparaît clairement que la période des vagues migratoires entre Hong Kong et Vancouver a pris fin, et qu'une autre histoire peut commencer: celle de la seconde génération des Canadiens de Hong Kong, métis culturels, fruit de cette étrange union d'une île britannique en mer de Chine et d'un port caché derrière les Rocheuses où viennent se reposer des oies sauvages et des saumons du Pacifique... Ils en sont non seulementles témoins et les garants, mais aussi les véhicules. Par la force des choses, c'est-à-dire la récession au sein des vieux pays industrialisés, l'intégration des économies asiatiques aux marchés mondiaux, l'ouverture de la Chine et l'évolution de la globalisation des échanges, beaucoup d'entre eux retournent travailler à Hong Kong tout en gardant en tête qu'ils rentreront chez eux, au Canada. De nouvelles habitudes de pensées, de nouvelles aspirations prennent naissance à Hong Kong.

 Le Canada n'est ni une nouvelle patrie, ni un simple pied-à-terre ou une seconde résidence pour les Hongkongais. Par le développement des communications et des liens qui diminuent toutes les distances, Vancouver n'est de toute façon plus du tout éloigné de Hong Kong. On se trouve un peu comme en face de deux villes jumelles, ou plutôt d'une même ville, que sépare le Pacifique. Appeler Hong Kong comme on appellerait son voisin de quartier, se déplacer entre les deux villes comme on prendrait le métro, retrouver le même air marin, les mêmes paysages, le même état d'esprit. Vancouver est juste le côté jardin et Hong Kong le côté cour.

 

 



[1] Le Canada est régulièrement classé premier pour sa qualité de vie dans les rapports de l'ONU.

[2] Chiffres de 1992 in «Vancouver Sun», «Real estate marketers aim at Asian community», 6 juillet 1996, cités dans Chinese in Canada, Peter S.Li, Toronto and Oxford, Oxford University Press, 1998.