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Adrien Lherm, L'apparition d'Halloween en Colombie britannique au tournant du siècle.

L'apparition d'Halloween en Colombie britannique au tournant du siècle.

 

 

Bulletin n° 10, automne 2000

 

 

 

 

Adrien Lherm

 

Bien inscrite dans les travaux et les jours des communautés paysannes du Royaume-Uni de l'époque moderne, la fête d'Halloween surgit tardivement dans les sources outre-atlantiques:au mitan du xixe siècle. C'est-à-dire précisément au moment où elle disparaît du calendrier festif anglais, victime de la «grande transformation» du pays, selon l'expression du sociologue Karl Polanyi.

Ce chassé-croisé pose problème. Pourquoi une très vieille fête peu à peu tombée en désuétude de ce côté-ci de l'Atlantique surgit-elle dans les colonnes des périodiques des rives du Pacifique; dans une Colombie britannique qui constitue un prolongement de la métropole sur le Nouveau Continent, et dans un environnement social, économique et culturel qui connaît un semblable processus de «modernisation»? Pour répondre à cette question, il convient en premier lieu de se demander si les usages sont les mêmes d'un monde et d'une époque à l'autre? Comment l'ancienne célébration disparue d'Europe est-elle observée dans l'extrême ouest canadien? Est-elle copiée à l'identique? Ou adaptée à un nouveau contexte? L'analyse des étapes et des modalités de son implantation révèle les motivations spécifiques, sociales, identitaires et culturelles qui ont présidé à sa renaissance américaine. Partant, quel horizon de référence la fête d'Halloween des Canadiens occidentaux regarde-t-elle dans les années 1890-1900? L'immensité ouverte du Pacific Rim ou le patchwork des vertes campagnes anglaises tissé par les siècles? Désigne-t-elle l'avenir d'une province et d'un «hémisphère occidental» en plein développement qui est centré sur l'idée de progrès, ou bien les anciens parapets d'Europe, britanniques, voire calédoniens, autour d'un passé mythifié qu'on pourrait appeler un passé recomposé?

 

Présence-absence pacifique d'une fête britannique ancienne?

  

Un modèle de fête:Halloween dans le Royaume-Uni moderne

 

À l'époque moderne, au Royaume-Uni, Halloween indique la fin de la période des grands travaux agricoles. Ouvrant sur l'hiver, la fête conserve l'aspect de charnière saisonnière qu'elle a hérité des Celtes. Selon les documents consultés (almanachs, pamphlets religieux, récits de voyage, collections d'antiquités), elle marque un repère du calendrier des communautés agricoles qui est célébré par l'ensemble de leurs membres, et ce de manière presque officielle. Son théâtre est le foyer, mais aussi l'espace public, les chemins et les rues, les commons et les places, les champs et les prairies, les monts et les vaux. Munis de brandons, les chefs de famille, ou les autorités villageoises, effectuent d'abord le tour des exploitations ou des finages afin de les protéger des esprits mauvais qui sont censés rôder dans les airs au cours de cette nuit. Ils laissent ensuite le devant de la scène aux pauvres qui se déguisent pour faire la visite des riches foyers et sommer leurs hôtes de leur donner de quoi alimenter leurs banquets nocturnes. De leur côté, les femmes et les jeunes assurent une sorte de justice populaire puisque la fonction d'affichage public des inimitiés leur est déléguée pour un soir. Enfin, les vivants font une large place au surnaturel, en particulier aux morts qu'ils invitent à prendre part aux activités et aux divertissements de la soirée.

 L'inversion temporaire de la hiérarchie, de la composition du groupe et des normes de comportement quotidien de ses membres n'a cependant rien de subversif. En fait, elle contribue à renforcer la cohésion de la communauté et même à étayer ses prescriptions. Gare en effet aux déviants. Ils seront ou bien les victimes prioritaires des charivaris mis en œuvre par les jeunes, ou bien les sujets privilégiés des prédictions funestes énoncées par les femmes! La bienveillance des élites, qui se prêtent de bonne grâce aux jeux et perquisitions nocturnes, réactive par ailleurs le pacte social d'obéissance car elle consolide l'assise du patronage que celles-ci exercent sur l'ensemble des membres du groupe. Tous, du reste, participent à la soirée -dominants/dominés, hommes/femmes, adultes/jeunes, vivants/morts- ce qui assoit la cohérence de la collectivité. De surcroît, une fois les visites terminées, l'inversion prend fin. Chacun se retrouve alors réinstallé dans son «rang» pour festoyer avec ses semblables. La licence, éphémère, bien encadrée et ritualisée, aboutit donc à consolider la structure sociale prépondérante.

 À côté de ces traits génériques fondamentaux, Halloween est sujette aux déclinaisons idiomatiques locales. Elle suit de fait les évolutions des communautés qu'elle organise et dont elle reflète en même temps l'agencement et les valeurs. Comme elles, à partir des années 1750, elle tend à décliner pour quasiment disparaître du paysage anglais à la fin du siècle suivant. En effet, la modernisation du royaume voit les grandes villes remplacer les petits villages, l'industrie supplanter l'agriculture, les principes du monde contemporain succéder aux fondements socio-culturels traditionnels soulignés par la célébration d'Halloween. L'individualisme, la mobilité sociale, la démocratisation juridique et politique se substituent à la rigidité des ordres, à l'inscription des personnes dans des corps intermédiaires pourvoyeurs d'identité, au culte de la hiérarchie, à la prescription des statuts et des comportements. Par ailleurs, la valorisation accrue du travail et de l'argent implique une péjoration des fêtes, qui sont désormais synonymes de perte de temps. En outre, la famille et l'intimité sont sanctifiées et priment dorénavant sur les manifestations publiques. Plus question d'intrusion de pauvres hères chez les riches, encore moins de quêtes collectives. Ces pratiques passent pour des extorsions abusives et des transgressions d'une propriété devenue inviolable.

 Au demeurant, le procès de «civilisation des mœurs» a conduit les élites locales à se désengager des rites populaires. Dès lors, la culture de la distinction qui se met en place dans une société qui aspire déjà largement à devenir middle class incite de plus en plus de Britanniques à en faire autant. Ceci marginalise des fêtes traditionnelles qui sont à présent désencadrées, plébéiennes, de fait licencieuses, donc perçues comme dangereuses, et en définitive rejetées par des contingents croissants de contempteurs. Enfin, le poids des attaches locales ne saurait plus être de mise dans une société qui tend à s'homogénéiser. L'élargissement de la communauté imaginaire qu'est la nation s'effectue au prix du rabotage des aspérités et des identifications étroitement locales, au nombre desquelles figure Halloween.

 

Halloween au bord du Pacifique:fête absente? fête silencieuse?

 

Ces grands principes organisateurs de la société contemporaine sont aussi à l'œuvre dans le Nouveau Monde britannique; et ce, dès les origines d'une colonisation fondée sur l'exploitation des ressources et sur une conception utilitariste de l'environnement, voire des relations sociales. L'individualisme est prégnant sur la frontière qui inclut au moins jusqu'à la fin du XIXe siècle la côte pacifique canadienne. Dans les établissements pionniers, les conditions sont fort semblables, les distinctions sociales moins flagrantes qu'en métropole et l'autorité partagée. Chacun peut prendre part aux assemblées qui dictent les règles de vie locales. L'organisation en ordres, la différenciation très claire des statuts, la culture de la hiérarchie sur lesquelles les fêtes d'ancien modèle s'appuyaient, et qu'elles exprimaient, se font d'autant moins patentes. Enfin, plus généralement, un continent entier, et notamment ses marges centrales et occidentales, restent à bâtir. De Halifax à Toronto, puis de Kamloops à Victoria, il n'est pas question de gaspiller le temps en joyeusetés superfétatoires! L'éthique contemporaine du travail rencontre ici plus qu'ailleurs les contraintes de la nature et la nécessité de sa maîtrise. On ne s'étonne pas que dans ce contexte matériel et socio-culturel les anciennes fêtes britanniques ne soient guère visibles, qu'elles ne fassent pas l'objet de descriptions détaillées dans les sources écrites, et qu'Halloween en particulier ne figure pas dans ces dernières avant la deuxième moitié du XIXe siècle.

 La mention de la célébration d'octobre surgit d'abord dans les almanachs, mais les références initiales sont très ponctuelles. Aux États-Unis et en Ontario, il faut attendre la fin des années 1870 pour que son nom soit reporté régulièrement. Et en Colombie britannique, ce n'est que vers 1890 qu'il fait une apparition durable. Il est vrai que le peuplement de la province est récent, en quelque sorte consécutif aux travaux du Canadian Pacific. De même, si la mention entre dans les périodiques ontariens et américains (quotidiens, magazines, revues spécialisées pour les femmes et pour les enfants) dès les années 1870 en tant que passage obligé de la fin d'octobre, elle ne devient récurrente que vers 1890. Elle s'y fait tout d'abord très sommaire.

 Cet aspect laconique, s'il s'explique par le contenu succinct des publications du moment, tel le Victoria Daily Colonist, laisse toutefois penser que la fête n'est pas inconnue des populations concernées. En effet, silence ou ellipse ne signifient pas forcément absence de l'objet, mais éventuellement prétérition de ce dernier. De fait, si la célébration figure d'abord en tant que simple référence, c'est qu'elle correspond dans les têtes à une évidence et que ses pratiques relèvent de l'immanence. L'observance allant de soi, point n'est besoin d'explication. Aussi préexiste-t-elle sans doute à sa «médiatisation» soudaine et ponctue-t-elle ici et là l'agenda de certaines petites communautés locales composées majoritairement d'émigrés britanniques. Ces derniers ont conservé sa mémoire et entretenu ses anciens usages. Bref, ils ont reproduit dans l'environnement villageois canadien le modèle de fête traditionnel. Au demeurant, d'autres allusions sporadiques contredisent l'idée d'un paysage complètement réfractaire aux vieilles scansions joyeuses des communautés rurales anglaises. Des traces de célébrations séculaires, et des prémices ou des équivalences d'Halloween, sont repérables dans les publications bien avant que celle-ci n'y soit d'abord furtivement évoquée, puis longuement détaillée et promue.

 Dès les années 1860, de la fin octobre à la mi-novembre, des faits divers témoignent soit de certains anciens usages du 31 (farces, bûchers, superstitions), soit d'observances contiguës. Les mineurs gallois et écossais de Nanaimo, les sociétés orangistes de Victoria ou de Vancouver, commémorent le 5 novembre, Gunpowder Plot ou Guy Fawkes' Day. Bonfire Night, la veille joyeuse et informelle de cet anniversaire politique suivi depuis 1606 en métropole, s'est développée par proximité avec la date du 31 octobre, puis par captation et même par véritable phagocytage de ses pratiques. De plus, les périodiques consultés indiquent les fêtes des récoltes, les actions de grâces et la Toussaint. Or, ces célébrations de l'abondance et de la mort ont partie liée avec l'ancienne Halloween en Angleterre. Par ailleurs, l'intervalle qui va de la fin d'octobre au début de novembre constitue un moment privilégié pour les réunions mondaines dans les premiers établissements de la province. Des clubs écossais, tels les associations de St André et les cercles calédoniens, puis des groupements britanniques comme les Enfants d'Angleterre, les Fils de l'Empire ou les Filles de St George, voire des assemblées irlandaises à l'instar de certaines sociétés de St Patrick, choisissent cette période pour ouvrir l'année sociale, un peu comme Halloween pouvait inaugurer le temps de l'hiver. En définitive, la soirée d'octobre -ou à défaut sa mémoire- s'inscrit en filigrane derrière ces références. Ceci autorise à penser qu'elle est alors connue voire suivie dans son modèle ancien par une partie des populations locales. Les circonstances de son épiphanie ultérieure cautionnent cette hypothèse.

 

L'apparition d'Halloween, élaboration d'une nouvelle fête?

 

Effets de réel d'un discours inédit: l'établissement d'une nouvelle fête

 

Vers les années 1880 quelques mentions relatives à Halloween apparaissent explicitement dans les périodiques de Colombie britannique. Au début de la décennie, les journaux renvoient rapidement aux manifestations et aux débordements auxquels cette fête donne parfois lieu ailleurs, aux États-Unis, ou dans le reste du Dominion:parades en faveur du Républicain Blaine le 31 octobre lors de la campagne présidentielle de 1884 à New York, chahuts étudiants à Toronto à partir de la même année. Ici et là ensuite, des bandes de jeunes gens font subir charivaris et tours pendables aux parias locaux ou prennent temporairement possession de la rue sur le mode ancien de l'inversion colorée et sonore, éventuellement informelle, spontanée et licencieuse, parfois un peu beaucoup plébéienne. Ces pratiques rapportées par les sources ne surgissent sans doute pas dans les communautés sous leurs formes traditionnelles ex nihilo. Leur apparition corrobore l'hypothèse selon laquelle la vieille fête précède sa publicité. En tout état de cause, dix ans plus tard, à en juger par les nombreux et copieux articles qui dorénavant traitent d'elle, la célébration est bien installée dans la province. Mais l'observance dont il est question alors dans les journaux n'a plus grand chose à voir avec la franche réjouissance des années et des siècles précédents; et ce, malgré la mise en avant répétée des héritages et des filiations. Au reste, l'accent porté dans les comptes rendus sur l'aspect traditionnel de la fête s'avère à présent fort suspect. En tout cas, il fait naître des interrogations sur ses motivations.

 En effet, à partir des années 1890, Halloween ne cesse plus d'être annoncée, relatée et commentée dans les périodiques. La fête fait l'objet d'une médiatisation qui l'inscrit bientôt comme une date majeure dans l'horizon d'automne local et provincial, mais aussi comme une tradition soi-disant ininterrompue et immémoriale. La mention d'une «bonne vieille» observance, «à l'ancienne (mode)», est accompagnée d'adjectifs qui renchérissent sur son caractère populaire suranné mais «jamais démenti», «toujours d'actualité», «traditionnel», «coutumier» etc. Catégoriques, ces qualificatifs, attachés à la référence au point de devenir en quelques années de véritables topoï, rompent court à toute autre sollicitation d'information. La notion de tradition, bien martelée, crée un effet de réel qui impose l'idée de continuité de la célébration et rend cette dernière incontestable. Elle écarte soigneusement la question de ses attendus comme de ses sous-entendus. Nulle part il n'est signalé que la fête, dont le canevas a manifestement beaucoup changé, a pu faire l'objet d'une nouvelle élaboration, ni expliqué pourquoi elle a dû être reformulée.

 Peut-être les journalistes utilisent-ils, année après année, les mêmes patrons pour la confection de leurs articles, mais les schémas initiaux de présentation et la répétition systématique dont ils font l'objet évoquent autant une volonté prescriptive et normative que l'inertie rédactionnelle. Derrière les facilités d'écriture existent des enjeux idéologiques non moins déterminants, dont la fête est le vecteur. La fête? Il s'agit plutôt d'une nouvelle fête, qui reprend certains éléments de l'ancienne mais en détourne le sens. La série d'articles définit un nouveau modèle de réjouissances pour imposer des usages remaniés, et enterrer le vieux paradigme «halloweenien» dont les formes apparaissent trop licencieuses, potentiellement incontrôlables, voire subversives. Mais avant de comprendre les significations et les tenants de la version festive ainsi reconstruite, il importe de la décrire.

 

Nouveaux acteurs, nouvel espace, nouvelles pratiques:reconfiguration de la fête et invention de l'Halloween contemporaine

 

L'observance vantée et célébrée en Colombie britannique au tournant du siècle ne rappelle que par son nom, sa date, et quelques rites, celle suivie un siècle plus tôt dans les campagnes de la métropole ou celle ponctuellement observée dans le silence de la vie rurale des communautés du Nouveau Monde. Ce qui change, ce sont d'abord les acteurs. Enfants et adolescents prennent la place des adultes comme principaux protagonistes ou comme figures centrales de la soirée. Celle-ci est en effet revue et corrigée en priorité en fonction de la jeune génération. Elle devient donc prétexte à des jeux, saynètes, et autres réunions festives organisés entre camarades. En tout cas, à partir du tournant du siècle, en Colombie britannique comme ailleurs dans l'espace nord-américain, la journée mobilise au premier chef les petits. Mais, au lieu de signifier comme dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle la dévalorisation et le déclin d'une fête d'adultes -traduisons, sérieuse dans ses enjeux-, l'«infantilisation» des pratiques conduit à un regain d'intérêt pour Halloween. On remarque en effet que les conseils et les articles à l'intention des mères, puis des animateurs, qui supervisent le déroulement de la fête se multiplient.

 Particularité canadienne, reproduite sur les rives du Pacifique, adultes et jeunes gens se joignent aux bambins pour célébrer le nouvel Halloween. En d'autres lieux (dancings, clubs) et selon des modes différents bien sûr (réceptions, mondanités, bals)! Mais là encore, la soirée revisitée magnifie le premier âge. Elle institue un climat «bon-enfant», simple et sans-façon, presque informel, par-delà l'artificialité des références («histoire», grandes périodes du passé, légendes), la construction d'une atmosphère extraordinaire (occulte, surnaturel, horreur) et la sophistication des décors dont les thèmes reprennent ceux qui agrémentent le théâtre des jeux des gamins (jack'o lanterns, chrysanthèmes, chats noirs ou hiboux stylisés et sorcières à chapeau pointu). La fête réinventée offre en somme une occasion de retour en enfance, car elle exalte l'imagination, la fantaisie et l'originalité, et cherche à faire revivre des émotions prêtées aux premières années de la vie (peur, surprise, émerveillement). Le 31 octobre, au sein des foyers ou des lieux privés, imitant les nouvelles normes de l'observance enfantine de la soirée, les parents, dans les villages, et les jeunes gens, dans les villes, «font la fête», dans tous les sens du terme,. Au fond, ils redeviennent enfants, jouant l'enfant bien volontiers, en toute conscience, et avec joie.

 Le décor, entendons l'espace, se modifie donc aussi dans les représentations canoniques de la célébration. À présent, la scène privilégiée d'Halloween, ce n'est plus l'exploitation ou le finage dont les chefs de famille faisaient le tour rituel, le common où ils se réunissaient ensuite et les rues qui menaient aux maisons à visiter. C'est le foyer, et en particulier, la cuisine -symbole de la sphère privée féminine survalorisée dans l'imaginaire victorien-, qui est transformée en paradis des jeux enfantins. Ajoutons le salon et la salle à manger, les espaces de réception devenus sièges des compétitions d'intérieur et des dîners ou des snacks; et encore le corridor (des horreurs), le grenier ou la cave (à frayeurs et à surprises), et le jardinet (au feu de joie autour duquel sont échangés les récits fantastiques). La fête quitte donc le domaine public pour explorer toutes les dimensions d'un espace domestique qui est avant tout confiné. Et si dès le tournant du siècle ce cadre privatif s'élargit à d'autres théâtres de déploiement, ceux-ci s'avèrent tout aussi clos et cantonnés, surveillés et sélectifs:centres communautaires des Églises, clubs pour enfants et adolescents, Kiwanis et autres YPTAs, écoles etc.

 Conséquence, qui ne surprendra guère, les rites sont transformés eux aussi. Ils sont adaptés au nouveau contexte, moins transposés que recomposés. Extraites des recueils d'antiquaires, inspirées des poèmes de R.Burns (Halloween, Tam Lin), les divinations, légendes et autres coutumes de l'Halloween anglaise moderne deviennent des jeux d'intérieur pour enfants qui participent de l'atmosphère ostentatoirement désuète de la fête. Certains rites anciens collectionnés par les folkloristes sont ravivés par exotisme, pour l'agrément d'une soirée fondée sur la nostalgie et la culture d'un passé doré. Mais les pratiques retenues pour le 31 octobre ne correspondent qu'à une petite partie de celles recensées dans la Grande-Bretagne moderne. Oublié, par exemple, le côté macabre des divinations! Les prédictions se concentrent dorénavant sur l'avenir matrimonial, préoccupation majeure des foyers victoriens. Les usages anciens sont donc sélectionnés pour souligner les valeurs dominantes du moment et accentuer la dimension exceptionnelle et joyeuse de la soirée. La mort qui participait de la signification symbolique de la vieille fête ne franchit l'Atlantique et le continent que sous une forme déguisée, «folklorisée», composante de la culture gothique que l'observance réécrite orchestre comme décor et ambiance, et qui se constitue comme par besoin de réenchanter le monde. Mais ce besoin traduit également un questionnement et des craintes sur l'évolution de la société. La nostalgie qu'alimente et fait entendre le recours à un passé recomposé et mythifié se fonde en fait sur des interrogations relatives au présent.

 

 Une fête-prétexte? Halloween comme enjeu social et identitaire

 

 La «victorianisation» de la fête:domestication, police, civilisation et édification

 

 En fait, ce qui change, c'est surtout la perception par la société établie de ce qu'il reste de la fête spontanée et ancienne qui apparaît en contrepoint du nouveau modèle avancé dans les périodiques. Les allusions aux pratiques informelles et publiques, véritables hantises, se font plus nombreuses, ce qui avalise leur antécédence. Leur licence fait en effet craindre aux journalistes et, derrière eux, à leurs lecteurs issus des classes moyennes et supérieures, la subversion de l'ordre dominant dont ils bénéficient, qui reflète leurs valeurs, et qui en définitive est le leur. Dans un contexte urbain capitaliste et individualiste, toute manifestation de rue semble susceptible de rompre le cours des affaires, de menacer le bon déroulement des échanges, de mettre en danger la propriété, d'ébranler en somme les bases du nouveau système économique et social. À partir de la fin des années 1890, particuliers et journalistes se plaignent donc ouvertement des usages qui rappellent l'ancienne Halloween:sérénades publiques, cortèges de jeunes, mise à bas des remises, déplacement du mobilier d'extérieur et des buggies. Il est vrai que les farces peuvent dégénérer:portes et barrières arrachées, vitres de maison et de magasin brisées, pour ne rien dire des barricades et bûchers spontanés, ou des pétards lâchés sur les passants et les automobilistes! Les craintes et les récriminations aboutissent même aux premières (et encore ponctuelles) mesures de renforcement de la police, voire à l'instauration de couvre-feux pour les jeunes fêtards comme à Victoria en 1907. Mais avant de surveiller et de punir, il convient de contrôler et de prévenir. Par l'exemple notamment.

 Pour la société installée, qui forme alors l'opinion publique locale, Halloween apparaît dès la fin des années 1880 comme l'un des éléments d'une question sociale que la reconstruction et la diffusion d'une célébration policée, civilisée, distinguée, en tous points conforme à la représentation qu'elle entend donner d'elle-même et offrir en modèle à l'ensemble de la population, en particulier aux catégories défavorisées, lui semblent pouvoir contribuer à résoudre. Les classes dominantes réinvestissent par conséquent l'usage ancien pour le refaçonner à leur image, comme support de leur mode de vie et de leurs valeurs. La nouvelle version de la fête s'élabore en réaction contre les anciens usages. Les élites locales, «de souche», établissent une contre-célébration qui réinstitutionnalise la date. À Victoria, comme à Vancouver, ce sont effectivement des clubs mondains comme les associations calédoniennes qui confèrent à la nouvelle fête, dite traditionnelle, sa visibilité dans les années 1890, puis sa popularité au cours des décennies suivantes. Dans la capitale provinciale, le premier concert d'Halloween est donné en 1890, sous les auspices d'une société écossaise locale. Ce n'est sans doute pas une coïncidence si la mention de l'évènement s'accompagne dans le journal de l'annonce selon laquelle la célébration en général -on entend ici spontanée et publique- s'est déroulée sans dégâts majeurs. Le lien de cause à effet est implicite. Et la référence prend valeur d'exemple. Dès lors, ces réunions «halloweeniennes» d'un nouveau type font l'objet de notifications et de commentaires flatteurs dans les périodiques provinciaux. Signe de l'objectif de normalisation sous-jacent, ce qui prime dorénavant dans la hiérarchie des articles au sujet de la fête, ce sont précisément ces bals et ces mondanités tout à fait respectables. Très vite, dès les années 1900, les loges et les chapitres locaux d'associations mainstream nationales, puis l'ensemble des organisations de la bonne société rivalisent de kermesses, de réceptions et de collectes de fonds à l'occasion du 31 octobre.

 Autre vecteur puissant de la fête revisitée:les Églises. C'est une originalité canadienne, notamment occidentale. Les austères Presbytériens sont les premiers à organiser au sein de leurs centres associatifs une commémoration ludique de l'Halloween païenne! Ils sont rejoints par les Épiscopaliens, les Catholiques, les Unitariens, et même les Baptistes. Toutes ces célébrations participent du procès de «civilisation de la soirée». Halloween fait donc désormais figure de must du calendrier dans la bonne société. Elle célèbre une commune appartenance sociale et culturelle ainsi qu'un mode de vie que l'on espère inculquer aux masses. Mais au bout du compte, la fête réinventée se heurte au fossé socio-culturel qui sépare les classes. Elle ne parvient guère à se propager et à diffuser les valeurs bourgeoises au-delà d'un cercle limité de privilégiés et d'aspirants aux honneurs de la distinction.

 Dès lors, à défaut de toucher l'ensemble des couches populaires, il importe de sensibiliser leurs membres jugés les plus réceptifs, à savoir les jeunes. Il est vrai que l'époque voit la naissance de l'«enfant» et celle de l'«adolescent». La construction de ces catégories d'âge et leur étude «scientifique» ne sont pas dénuées d'idéologie et d'attentes normatives socialement orientées. À bien des égards, les modèles qui naissent des travaux des psychologues et des travailleurs sociaux définissent une image idéale de la jeunesse, i.e. une image bourgeoise, tournée autour des valeurs de respect de l'ordre et de l'autorité, de responsabilité, d'effort et de discipline, des qualités de sérieux et d'application, d'innocence et d'honnêteté; en fait, des vertus chrétiennes, et plus exactement protestantes, qui correspondent toutes aux principes de conduite prisées par les classes moyennes ainsi qu'aux facettes surlignées de leur autoportrait. L'attention que la fête repensée porte sur le premier âge répond d'abord à la volonté de rompre le lien qui unit adolescents et jeunes adultes défavorisés à Halloween. Il s'agit de les détacher des anciens rites festifs honnis, pour plus ou moins associer les usages révisés d'Halloween aux seuls gamins. En déclarant ce soir temps unique de la licence enfantine -encadrée, chapeautée par les parents-, les classes établies entendent déposséder de leurs traditionnelles prérogatives de chahut les groupes de célibataires masculins, beaucoup moins malléables et contrôlables que leurs benjamins. Si ritualisation festive de l'inversion il peut et il doit encore y avoir dans la société urbaine, elle ne saurait plus désormais être l'apanage des premiers. La délégation collective d'un droit au désordre ponctuel est maintenant mise au crédit des tout-petits, c'est-à-dire surtout des plus grands, car les enfants se déguisent et renversent la hiérarchie dominante le soir d'Halloween sous le contrôle vigilant...de leurs parents! La bienveillance manifestée autrefois pendant la fête par les élites à l'égard des plus démunis, pauvres ou jeunes célibataires, est ainsi transférée au cœur du foyer familial, et transposée dans la relation adultes-enfants. Le vieux rapport de patronage demeure, sans que l'inversion puisse toutefois conduire à la contestation, même symbolique, même ritualisée et temporaire, d'un ordre social encore tout neuf, donc fragile; en tout cas considéré comme tel par ses tenants et principaux bénéficiaires. En cela, le caractère traditionnel de la fête est conservé, mais redéfini. Il est à présent sagement circonscrit à l'univers bourgeois de la famille, bien assuré, lui.

 Le recentrage du nouvel Halloween sur la jeunesse satisfait également un double objectif d'édification socio-culturelle et de contrôle. La fête se fait plus que jamais pédagogie, en particulier au travers de l'inversion, qui est donc, une fois de plus, reprise tout en étant réinterprétée. On a vu que les adultes qui célèbrent la soirée redeviennent des enfants. Plus exactement, ils endossent le costume normatif de la représentation qu'ils ont de l'enfant idéal afin de dramatiser à l'intention du public, constitué non plus désormais par l'ensemble des membres des classes populaires mais par les petits, un modèle qu'ils espèrent voir appliqué et reproduit dans la réalité. C'est que les codes de bonne conduite bourgeois, pour être stables, doivent être enracinés et donc en premier lieu inculqués; a fortiori dès le plus jeune âge à ces bambins qui sont les garants de leur avenir et de leur pérennité. D'où l'intervention des agents de socialisation auprès des nouvelles générations: les parents et les familles, certes, mais aussi très vite pour toucher l'«autre population» défavorisée, les clubs sociaux, les centres communautaires, les écoles etc. D'où encore le caractère bon-enfant des amusements de la soirée. S'il s'agit de divertir, i.e. de détourner les jeunes de leur penchant aux tours pendables, il convient en même temps de les convaincre dans et par la bonne humeur, et de faire valoir des valeurs ainsi que des préceptes et des rôles bourgeois. Par exemple, dans les jeux d'intérieur, la compétition, l'esprit d'équipe sont sollicités, comme pour mieux former futurs self-made men et bons employés. Dans les piécettes, les filles ne manquent pas de faire la morale aux garçons turbulents, conformément au schéma générique victorien de la femme, mère au foyer et protectrice des valeurs religieuses. Enfants et jeunes gens se rendent aux soirées en couples, ou bien cavaliers et cavalières sont désignés à l'aide des fortunes, sorts, ou autres divinations; ce qui promeut la vie conjugale comme horizon essentiel de la vie.

 L'enseignement prend des allures de surveillance inquiète, car les jeunes passent pour indociles. Il faut donc également les discipliner et les contrôler. Les tenants et les aboutissants des modifications apportées à l'ancienne célébration s'expliquent dès lors. Police va de pair avec domestication dans le procès de normalisation d'Halloween. Une fête raffinée implique un espace civilisé, c'est-à-dire une fête distinguée et sélecte, et un espace ségrégé et sélectif. Dans les deux cas, l'espace repoussoir, c'est l'espace public, ouvert, hors du contrôle des adultes responsables, qualifiés aussi d'«habitants respectables», de «frange supérieure de la population». Transférée de la rue à la maison, l'observance est «domestiquée», i.e. policée, disciplinée, encadrée, supervisée. En un mot «victorianisée», c'est-à-dire modelée sur les représentations que les élites locales bourgeoises se font de la bonne société. Or celles-ci renvoient aux cercles brillants de la métropole, incarnés par la personne et la famille du gouverneur, ou par celles des officiers basés sur place. Bref, l'Halloween revisitée offre un prétexte pour cultiver une atmosphère de distinction toute victorienne, ce qui est bien la moindre des choses à Victoria! Et pour regarder vers le modèle de la bonne société anglaise. Vers la Grande-Bretagne tout court! Car si la métropole donne le la en matière de manières, elle constitue aussi une référence identitaire qui fait l'objet de soins tout particuliers.

 

 Semis, culture et moisson de racines:l'identité atlantique de la fête pacifique

 

 Très actifs dans la vie locale, les Écossais se sont saisis parmi les premiers d'Halloween pour en faire une occasion supplémentaire de raviver les souvenirs et les affiliations identitaires; et dans la foulée, un prétexte à des réjouissances organisées. Les groupes upper class d'Irlando-Écossais, de Britanniques, voire de Gallois ou d'Irlandais, les imitent à leur tour de part et d'autre du Strait. Et si, comme on l'a vu, les communautés religieuses font irruption dans les descriptions de la célébration, c'est en raison de leur composition ethnique. La fête n'a pas soudain acquis une importance théologique ou liturgique, mais elle permet de réassurer le lien aux petites patries qui unit les membres des différentes confessions. Ainsi, les Presbytériens se rassemblent-ils pour célébrer leur identité écossaise lors de concerts solennels, puis de kermesses communautaires, et bientôt de manifestations destinées aux enfants.

 Du fait de la «Grande Traversée», les coutumes deviennent des symboles d'une appartenance choisie, revendiquée, reconstruite, à l'image de la fête qui sert à l'épauler. Par sa transplantation, les pionniers britanniques évitent un peu plus de vivre sur le plan de l'identité la profonde rupture que constitue le passage d'un continent et d'un océan à l'autre. L'observance contribue à les inscrire dans l'apparence sécurisante d'un continuum anglo-saxon. Mais, à mesure que le pays et la province se construisent, que la périphérie s'autonomise, que les lieux de pouvoir se «canadianisent», les liens avec la métropole se distendent, et le rapport au centre, vécu autrefois sur le mode de l'immédiateté, devient moins évident. Aussi, la référence à l'origine, pour rester forte et présente dans les têtes et dans les cœurs, nécessite-t-elle d'être ressassée, en particulier par le truchement d'un discours de maintien et de légitimation de l'appartenance qui est plus précisément un discours d'occultation de la rupture. L'équation de la translation de la fête, répercussion particulière du problème plus général de l'expérience de la colonisation, trouve une solution dans l'accent placé sur le caractère ancestral de l'observance. «Halloween, la bonne vieille célébration enfantine» devient le leitmotiv axiomatique qui permet d'en supprimer les inconnues encombrantes. La seule évocation de l'ascendance britannique épuise le contenu et la signification de l'usage, plus que jamais fête-prétexte. Dans les articles, en effet, il n'est pas question d'autres paramètres:apports immigrants, influences autochtones, adaptations au Nouveau Monde, a fortiori réinvention. La célébration est envisagée comme un «donné», une «essence» qui, bien que célébrée sur la côte pacifique, se fond dans la chaîne des temps et des filiations métropolitaines. Cet enjeu identitaire explique pourquoi les journalistes, qui sont toujours à l'affût de certificats de continuité susceptibles d'introniser mieux encore Halloween comme fête de la vieille Écosse, tissent à l'envi le motif de la tradition immémoriale et recourent aux données des folkloristes anglais. En fait, la célébration d'Halloween confirme la province dans le caractère très «Ancienne Angleterre», pour ne pas dire «Nouvelle Calédonie», que l'«opinion publique» locale a implanté et entreprend de solidifier.

 La fête remaniée chante ainsi la louange de l'«anglo-conformité» en cultivant les références britanniques, c'est-à-dire écossaise, galloise, anglaise, et même irlandaise. À preuve, les ballades et pièces de musiques traditionnelles programmées au cours de la soirée. Remarquons toutefois que, très vite, les concerts des sociétés calédoniennes ne vantent pas uniquement le petit pays (Auld Lyne Sang), ou le royaume et l'empire (God Save the King / Queen), mais encore la nation canadienne émergente, à travers notamment l'«hymne» du Maple Leaf. Halloween orchestre donc le chant des loyautés plurielles, qui ont comme point d'orgue le double attachement à l'anglophonie et à l'identité anglo-saxonne. C'est aussi que les WASPs dominants entendent affermir une image de stabilité culturelle et de fidélité aux racines britanniques, alors même que le pays, l'Ouest notamment, connaît une vague d'immigration en provenance d'Europe orientale et centrale et d'Asie. La fête aux couleurs de l'Union Jack rassure les élites sur l'identité transmise aux jeunes générations. Elle sert aussi à développer l'esprit qui, à leurs yeux, doit s'en inspirer:celui d'une nation rivée à la métropole. Une pétition est ainsi rédigée à l'intention de Lord Salisbury à Vancouver en 1898. Réunis pour Halloween, les membres de la Société (écossaise) de St André insistent (en vain) pour mettre à la disposition du gouvernement de Londres un détachement local, estampillé canadien, destiné à participer à la Guerre des Boers. Pendant le Premier conflit mondial, la YMCA de Victoria présente dans les jeux et les tableaux que ses responsables mettent en scène les 31 octobre le combat fraternel des Canadiens et des Anglais contre l'ennemi allemand. L'affiliation, qui se dit profondément britannique tout en laissant place à une récente appartenance canadienne, censément de même matrice, comporte toutefois une note de nostalgie. C'est comme si le rapport médiat au temps et à l'identité qu'elle suppose, propre à une culture et à une société d'individus en principe libres et maîtres de leurs choix, suscitait le regret ambigu et paradoxal d'un temps et d'une civilisation où les attaches étaient stables et assurées, fixées par la tradition et ses prescriptions; et en cela pleinement immanentes.

 L'Halloween revisitée fait figure de fête contradictoire. En effet, elle puise aux sources d'une tradition présentée comme immémoriale non pas pour revenir au mode de fonctionnement des vieilles communautés, mais pour mieux instaurer les principes et les valeurs d'une société nouvelle. La fête dramatise les fondements de la modernité contemporaine bourgeoise et répudie dans leurs traductions concrètes les survivances organiques du régime ancien qui pourraient rompre le nouvel ordre établi. Mais, apparente ironie, elle le fait sous des habits passéistes marqués. En fait, la référence à la Vieille Angleterre ne sert pas seulement la culture identitaire de racines, elle dénote plus profondément une réticence à l'égard du présent. Car le passé auquel elle renvoie n'est autre qu'un passé, un passé en fait imaginé, mythique, recomposé, celui de la Joyeuse Vieille Angleterre des romantiques; une image en creux des contradictions d'aujourd'hui. Il évoque en effet un âge d'or, une organisation sociale faite d'unanimité et de cohésion, d'ordre et de stabilité, bien loin des conflits d'intérêts suscités par le présent. La nostalgie des communautés villageoises soudées qui transparaît du cadre gothique et des références folkloriques sélectionnées ne se comprend que par rapport à la structure économique, politique et sociale contemporaine, individualiste, capitaliste, libérale et démocratique, dont les élites profitent, qu'elles souhaitent proroger, mais qui, à plus d'un égard, les inquiète. La réinvention de la fête met en acte leur désir chimérique de greffer au sein du nouvel environnement un monde perdu illusoirement considéré comme dépourvu de divisions. La «société» s'édifie contre la «communauté», dans le regret de son unité. La nostalgie qui inspire jusqu'à l'Halloween de l'an 2000 provient sans doute de cette contradiction «originelle», de cette «incohérence» de fabrication, en un mot de l'aporie qui a présidé à sa médiation.

 À la fin du XIXe siècle, en Colombie britannique, le discours sur Halloween semble suivre la réalité de l'observance de la célébration, ponctuellement perpétuée selon un schéma ancien, et souvent dans le silence. Mais il contribue aussi à engendrer une nouvelle réalité, celle d'un usage composé de toutes pièces, précisément en réaction contre les vestiges de la vieille fête. Les motivations spécifiques, sociales, identitaires et culturelles qui ont présidé à cette conception traduisent un fort tropisme britannique. C'est l'Atlantique qui inspire la réinvention d'Halloween. L'identité vécue et valorisée tourne résolument le dos au Pacifique. Le rivage qui baigne la province n'inspire guère son identité. L'océan de référence des artisans de la nouvelle fête n'a cependant pas plus de réalité. Il s'agit en effet d'un Atlantique rêvé, inventé, pur produit d'aspirations plus ou moins contradictoires, entre une modernité acceptée dans ses valeurs mais refoulée dans certaines de ses modalités d'application, et un passé rejeté dans ses survivances concrètes mais loué dans certains des principes d'organisation sociale qui lui sont prêtés. Une vaste étendue imaginaire de paix et de stabilité pour des contemporains inquiets des orages d'un monde de changement. L'occultation du Pacifique dans la renaissance de la fête d'Halloween au tournant du siècle en Colombie britannique renvoie par conséquent au double refoulement de la rupture avec la métropole et de l'inscription dans la modernité. Ce déni de reconnaissance constitue en définitive une forme parmi d'autres de la relation que le Canada a entretenue avec sa frange occidentale, et avec l'océan qui la borde.