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Robert Frank, Les identités européennes au XXe siècle : diversités, convergences et solidarités. Colloque international, Paris, 30 septembre, 1er et 2 octobre 1999

Les identités européennes au XXe siècle : diversités, convergences et solidarités. Colloque international, Paris, 30 septembre, 1er et 2 octobre 1999

 

 

Bulletin n° 9, printemps 2000

 

 

 

 

Robert Frank

 

 

Pendant une dizaine d'années, un vaste groupe de recherche d'historiens européens a travaillé sur la question de l'identité européenne. Ce réseau de 180 chercheurs d'une douzaine de nationalités différentes, composé de dix groupes thématiques transnationaux[1], a d'abord été coordonné par le regretté René Girault (ParisI) jusqu'en 1994, puis, lors de la seconde étape, de 1995 à 1999 par Robert Frank et Gérard Bossuat.

Ce programme a donné lieu à un certain nombre de publications[2], dont un livre de synthèse provisoire rédigé à la fin de la première étape[3]. Il est arrivé à son terme en 1999 et s'est achevé par un colloque organisé à Paris les 30 septembre-1er et 2 octobre. La publication de deux livres est en préparation: l'un réunira le bilan de travail de chaque groupe; l'autre constituera la synthèse finale des travaux et des problématiques du groupe de recherches.

 

 

Acquis et débats

 

 La première étape a d'abord favorisé la constitution d'une véritable communauté européenne d'historiens qui ont pu travailler selon une approche authentiquement comparative et confronter des méthodes historiques différentes. Elle a permis aussi la conceptualisation historique de plusieurs notions clés, tout à la fois proches et différentes: "identité européenne", "conscience européenne", "sentiment européen".

 

 «L'identité européenne» ne doit d'abord pas être confondue avec «l'identique européen», car, comme Julien Benda l'a déjà écrit dans son Discours à la nation européenne en 1933, les traits communs entre Européens ne produisent pas nécessairement de l'identité européenne. L'identité européenne n'est pas le fait de partager des traits identiques, mais le fait d'en avoir conscience: elle est un sentiment d'appartenance et la conscience d'être Européen. Relevant dans un premier temps d'une dimension essentiellement socioculturelle, l'identité européenne est ancrée dans un passé long et multiséculaire; elle est le résultat d'un processus complexe, discontinu et contradictoire qui a subi des modifications très récentes. Non seulement, on n'est pas «Européen» dans les mêmes conditions à travers les siècles, mais au XXe siècle, on ne se sent pas "Européen" de la même manière en 1900, en 1950 ou en 1990, ni tout à fait de la même manière selon le lieu d'Europe où l'on se trouve. La méthode comparatiste a mis en lumière les convergences et diversités de ces processus d'identification européenne au XXe siècle. L'enquête a montré aussi l'impact de la construction de l'Europe depuis 1950 qui a modifié l'identité européenne, commençant à créer, d'une façon fragmentaire, un sentiment d'appartenance, non plus seulement à une aire culturelle, mais à une communauté en gestation: la CEE, puis l'UE. Cette «identité européenne» au sens très contemporain, cette «identité politique», est encore largement à construire: tel a été l'objectif explicitement affiché pour la première fois au sommet européen de Copenhague en 1973.

 

 La «conscience européenne», c'est autre chose. Relevant plutôt de la dimension morale et politique, elle est conscience de la nécessité de faire l'«Europe», de la nécessité de la construction européenne. On peut très bien être Européen, se sentir Européen, à l'ancien sens du terme, et ne pas éprouver la nécessité de construire l'«Europe». La conscience européenne ne se réduit pas à «l'idée d'Europe», plus ancienne, c'est-à-dire au simple projet d'unité européenne formulé part quelques prophètes, car elle implique un ancrage social plus profond, déclenché par un sentiment de nécessité («S'unir ou mourir», écrivait Gaston Riou en 1929). Le processus de conscientisation a sa propre chronologie - du "pacifisme" des années vingt à la hantise du déclin des anciennes puissances européennes après 1945 - et ses propres variations dans l'espace européen. Il a permis le passage de la vieille identité européenne (culturelle essentiellement) à la nouvelle identité, plus politique.

 

 Le «sentiment européen» est encore différent. Il dépasse la simple conscience rationnelle d'une nécessité et désigne toute l'affectivité investie dans l'idée européenne, c'est-à-dire l'ensemble des réflexes, des pulsions, y compris les forces irrationnelles, au service de la cause de l'Europe. Lorsqu'il y a sentiment européen, l'adhésion est non simplement de raison, mais d'inclination. Il implique l'acceptation non seulement des droits qui découlent de l'unité européenne ou de l'espoir d'unité, mais aussi des devoirs qu'implique cette construction. Si ce sentiment anime très tôt nombre de militants du mouvement européen, il est peu ancré dans les sociétés au xxe siècle, tant il rencontre la concurrence d'un sentiment collectif bien plus vif: le sentiment national. La patrie, le patriotisme tournent plutôt autour de la nation, et le patriotisme européen, qui n'est d'ailleurs pas en contradiction avec le patriotisme originel, ne concerne qu'une minorité.

 

 La seconde étape a commencé dans le contexte d'un débat entre chercheurs en histoire contemporaine: certains historiens[4] pensaient qu'il n'y avait de place en Europe au XIXe et au XXe siècle que pour les histoires nationales, tant les États-nations constituent les espaces principaux de délibération, de décision, de culture et d'investissement affectif. Même les actes de la construction européenne peuvent être présentés comme des décisions prises en dernier ressort par des gouvernements nationaux. Ces historiens ont mis en garde contre la notion même d' «histoire européenne», qui pourrait être le résultat de commandes idéologiques, tendant à prouver absolument le sens de l'Histoire vers une intégration européenne de plus en plus poussée. On pouvait ne pas être d'accord avec toutes ces considérations, mas celle-ci avaient le grand avantage de souligner les dangers à éviter.

 

 Effectivement, notre enquête a montré que ce serait un contresens de croire qu'il y a gradation progressive entre identité, conscience et sentiment. Elle a permis de se prémunir contre toute vision téléologique: chez les Européens, tous les chemins de leur identité et de leur conscience n'ont pas mené à Rome, c'est-à-dire aux traités du 25 mars 1957. Il n'y a aucun processus linéaire, fatal et irréversible, qui va de l'identité à la conscience, de la conscience à la construction européenne, et, dans un avenir proche ou lointain, des succès de l'intégration à la naissance d'un sentiment et d'un patriotisme européens. Au contraire, la discontinuité existe aussi: on peut même déceler des exemples de recul de l'identité européenne, voire de la conscience européenne, comme chez nombre d'intellectuels français qui, aujourd'hui, ont moins l'Europe comme espace de référence que leurs prédécesseurs des années vingt.

 

 Cela dit, grâce aux distinctions notionnelles nécessaires mises en œuvre, il n'est plus possible de nier, sous prétexte de la force des sentiments nationaux et de la prégnance de l'État-nation comme espace principal de référence, la validité d'une histoire de l'identité et de la conscience européennes.

 

 Lors de la seconde étape du programme de recherche, d'autres acquis ont été mis en valeur: les notions de «transferts» d'une société européenne à l'autre, transfertsidéologiques, transferts culturels, transferts économiques, qui ne passent pas nécessairement par le truchement de l'espace de l'État-nation, mais par des "réseaux et des lieux de sociabilité européenne" entre milieux intellectuels, religieux, entre milieux politiques (le microcosme genevois de la Société de Nations entre les deux guerres) ou entre milieux d'affaires. Les convergences macrosociales (évolution de la ville, des structures de la famille, forte identité ouvrière, importance de l'État-Providence) ont pu créer de la spécificité européenne (en comparaison de la société américaine par exemple). Mais elles ne sont pas suffisantes pour transformer la «spécificité» en «identité». Ce passage n'a été possible que lorsque la perception de l'identique européen a été développée au sein de ces réseaux et de ces micro lieux de communication. Or, ces lieux et milieux de sociabilité européenne ont eu du mal à se reconstituer après la Seconde Guerre mondiale. D'où l'importance d'autres lieux créés par la construction européenne elle-même: les institutions de Strasbourg, de Luxembourg ou de Bruxelles. Ces nouvelles institutions ont forgé de nouvelles logiques identitaires, à la fois européennes et nationales (le pari de «l'Europe»n'a-t-il pas aussi été perçu comme le meilleur moyen de renforcer l'État-nation?), et ces logiques sont fondées autant sur des choix rationnels d'intérêt collectif (nationaux ou européens) que sur des dynamiques institutionnelles ou fonctionnelles.

 

 

Les questionnements du colloque

 

 

L'objectif était de soumettre ces acquis, et bien d'autres, au regard des géographes, des juristes, des politistes, des linguistes, des littéraires et des philosophes, pour comprendre toutes ces interactions complexes, autour de deux questions en apparence simples: 1) Qu'est-ce qu'être Européen? 2) De quoi est fait le "lien européen"?

 

 La première question a occupé deux séances (le matin et l'après-midi de la première journée, le 30 septembre).

 

 La première séance a été consacrée à l'analyse de la multiplicité des identités collectives qui caractérisent l'Européen: comment s'emboîtent les identités régionales, les identités nationales, l'identité européenne? Y a-t-il conflits ou au contraire complémentarité entre ces identités (Hartmut Kaelble)? Comment ont évolué ces identités au cours du XXe siècle? et cette évolution se fait-elle de la même manière dans toutes les couches de la société et de l'opinion publique (Élisabeth du Réau)? Se pose également la question de l'articulation entre «intérêt national» et «identité européenne» qui ne s'opposent pas nécessairement (Wilfried Loth), dans la mesure où l'intérêt national a pu constituer un des principaux moteurs de la construction européenne. L'identité européenne doit aussi se situer par rapport à l'identité occidentale ou atlantique, et donc, par rapport à l'Amérique (Gérard Bossuat). Quels sont les liens complexes entre américanisation, antiaméricanisme, solidarité atlantique, affirmation de la différence et identité européenne? Pour répondre à toutes ces questions, les historiens ont été attentifs aux effets de la chronologie, car tout bouge, y compris les identités collectives et les rapports entre elles: l' «être européen» est en fait un incessant «devenir européen», et les multiples identités n'ont pas été exclusives les unes des autres.

 

La deuxième séance a eu pour objectif de confronter sur un plan pluridisciplinaire les lectures des espaces européens réels, construits ou imaginés dans lesquels s'inscrivent ces différentes identités collectives: en particulier les espaces nationaux, l'espace communautaire, mais aussi la question de l'identité de l'Europe occidentale (Marie-Thérèse Bitsch et Michel Dumoulin), celle de l'Europe centrale et/ou orientale (Michel Fülop). Comment sont perçus ces espaces européens, y compris culturels (Andrée Bachoud)? On en arrive à la question des limites de l'Europe (Marta Petricioli et Antonio Varsori): qui est Européen? suffit-il de se sentir Européen pour l'être? suffit-il de le vouloir ou faut-il être perçu comme tel?

 

L'autre grande question, celle du «lien européen», a occupé aussi deux séances (le matin et l'après-midi du 1er octobre). De la question de «l'être» ou du «devenir» européen, perçu, représenté, on est passé à celle du «vivre ensemble» et de «l'agir ensemble». Tous les liens créés à ces occasions, tout ce faisceau de solidarités ont-ils généré un surplus d'identité?

 

La question du «vivre ensemble» a été traitée lors de la troisième séance. La formation de ces liens de solidarités et de sociabilité a été analysée, à travers l'étude de milieux spécifiques: les milieux économiques (Laurence Badel), intellectuels (Michel Trebitsch) et religieux (Alfred Canavero): comment se sont constitués des «milieux européens», des microcosmes ou des réseaux transeuropéens? et comment s'y sont opérés les transferts intellectuels, littéraires (Paul Gilford), technologiques, économiques et politiques?

 

La quatrième séance a porté sur «l'agir ensemble», sur les politiques communes, avec la question du choix entre «intégration» ou simple «coopération»: ont été étudiés dans cette perspective les acteurs économiques et les décideurs politiques (Éric Bussière et Anne Deighton), ainsi que les acteurs de la culture (Maria Benzoni, Michel Dumoulin, Anne-Marie Autissier).

 

La cinquième et dernière session a consisté essentiellement à tirer un bilan, à ouvrir un débat pluridisciplinaire et à dessiner un nouveau programme de recherche.

 

 Ce réseau d'historiens, si original, doit en effet continuer de fonctionner et s'ouvrir à des politistes, des géographes, des linguistes et des sociologiques. Il est décidé que le thème de la recherche sera: «Les espaces et le temps européens». Le mot «espaces» doit être pris à son sens le plus large: il sera aussi bien question des frontières et des différents espaces européens qui se sont construits sur le continent et qui ont leur spécificité (Europe nordique, Europe méditerranéenne, Europe centrale, orientale, balkanique, etc.), que des articulations entre les différents espaces de décision (régions infranationales, États-nations, Communauté ou Union européenne, OTAN) ou les interférences entre espace public, espace démocratique et espaces symboliques. Quelques notions clés feront partie de la grille de lecture commune entre les chercheurs: les espaces de gouvernance et de citoyenneté. Ces espaces se construisent et se déconstruisent dans le temps. Ce «temps européen» est-il perçu? est-il pris en compte par les milieux, les acteurs et les décideurs? et, dans cette perspective, y a-t-il une conception européenne du temps? Ce nouveau programme, mis à l'étude pendant l'année 2000, aura son démarrage effectif en 2001.

 

 



[1] Groupes et responsables de groupes: 1) Les cercles et milieux économiques des années vingt aux années soixante (Éric Bussière et Michel Dumoulin); 2) Elites politiques, opinions publiques et constructions européennes (Anne Deighton et Elisabeth du Réau); 3) Elites intellectuelles, politiques culturelles et perception de l'Europe (Andrée Bachoud, Josefina Cuesta, Manuel Espadas-Burgos, Nicole Racine et Michel Trebitsch); 4) L'Europe, ses marges et les Autres (Marta Petricioli et Antonio Varsori); 5) La société européenne après la Seconde Guerre mondiale (Hartmut Kaelble et Luisa Passerini); 6) La mémoire des guerres dans l'identité européenne (Antoine Fleury et Michel Fülop); 7) Rôle et place des petits pays en Europe (Gilbert Trausch); 8) Les institutions européennes: intérêt national et supranational (Marie-Thérèse Bitsch, Wilfried Loth et Raymond Poidevin); 9) Les phénomènes religieux et l'identification européenne (Alfredo Canavero et Jean-Dominique Durand); 10) Les historiens de l'Europe et l'Europe des historiens (Maria Benzoni et Brunello Vigezzi).

[2] 1e étape (1989-1994): DUMOULIN (Michel), BUSSIÉRE (Éric ) (dir.) Les cercles économiques et l'Europe au XXe siècle, Louvain-la Neuve, 1992; DUMOULIN (Michel), GIRAULT (René), TRAUSCH (Gilbert), avec la collaboration de GROSBOIS (Thierry), L'Europe du patronat, Berne, Peter Lang, Euroclio, 1993; GIRAULT (René) (dir), avec la collaboration de BOSSUAT (Gérard) Europe des Européens, Paris, Publications de la Sorbonne, 1993; GIRAULT (René) et BOSSUAT (Gérard) (dir.), Europe brisée, Europe retrouvée, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994; DEIGHTON (Anne) (ed.), Building Postwar Europe, National Decision Makers and European Institutions, Oxford, St. Martin's Press, 1995; FLEURY (Antoine), FRANK (Robert) (dir.), Le rôle des guerres dans la mémoire des Européens, Berne, Peter Lang, 1997; Livre de synthèse: GIRAULT (René) (dir.),Identité et conscience européennes au XXe siècle, Paris, Hachette, 1994, 264 p.

 

 2e étape (1995-2000): DUMOULIN (Michel), BUSSIÈRE (Éric) (dir.), Milieux économiques et intégration européenne en Europe occidentale au XXe siècle, Artois Presses Université, 1998; DUMOULIN (Michel), BUSSIÉRE (Éric) (dir.), L'Europe centrale en quête d'intégration économique (1900-1950), Peter Lang, 1998; BITSCH (Marie-Thérèse) (dir.), Jalons pour une histoire du Conseil de l'Europe, Berne, Peter Lang, 1997; BITSCH (Marie-Thérèse), LOTH (Wilfried), POIDEVIN (Raymond) (dir.), Institutions européennes et identités européennes, Bruxelles, Bruylant, 1998; DU RÉAU (Élisabeth) (dir.), Europe des élites? Europe des peuples? la construction de l'espace européen, 1945-1960, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 1998; BACHOUD (Andrée), CUESTA (Josefina), TREBITSCH (Michel), Les intellectuels et l'Europe de 1945 a nos jours, Paris, Publications universitaires, Denis Diderot, 2000; VARSORI (Antonio), PETRICIOLI (Marta), Europe, its Borders and the Others, Assisi, à paraître 2001; CANAVERO (Alfredo), DURAND (Jean-Dominique) (dir.), Les phénomènes religieux et l'identification européenne, à paraître, 2001; VIGEZZI (Brunello) (dir.), Histoire et historiens de l'Europe au XXe siècle, à paraître, 2001; TRAUSCH (Gilbert) (dir.), Les Petits États entre l'intérêt national et l'intérêt européen, à paraître, 2001

[3] Identité et conscience européennes au XXe siècle, op. cit., sous la direction de GIRAULT (René).

[4] ROUSSELLIER (Nicolas), «Pour une écriture européenne de l'histoire de l'Europe», XXe siècle. Revue d'histoire, n°38, avril-juin 1993, pp. 74-89; RIOUX (Jean-Pierre), «Pour une histoire de l'Europe sans adjectif», XXe siècle. Revue d'histoire, n°50, avril-juin 1996, pp. 101-110. Voir aussi la réponse de MARTIN (Jean-Clément), «Quelle histoire pour l'Europe?», XXe siècle. Revue d'histoire, n°53, janvier-mars 1997