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Raïssa Mézières, Stefan Zweig, un intellectuel juif devant l'idée d'Europe

Stefan Zweig, un intellectuel juif devant l'idée d'Europe

 

 

Bulletin n° 9, printemps 2000

 

 

 

 

Raïssa Mézières

 

 

«Ah! nous aimions tous notre temps, qui nous portait sur ses ailes, nous aimions l'Europe!»[1]

 

 Qualifier Stefan Zweig de «grand Européen»[2] relève presque de l'évidence tant l'écrivain autrichien s'est investi dans son rôle de médiateur entre les cultures.

Très tôt, Stefan Zweig a développé à travers l'Europe entière un réseau d'amitiés, et s'est efforcé d'informer, d'éduquer, d'inspirer, et de susciter l'approbation et l'enthousiasme en franchissant les frontières qui séparent les personnes, les littératures, les cultures et les nations.

 

 «Comprendre même ce qui lui était le plus étranger, pour juger toujours les peuples et les époques uniquement sous leur aspect positif et créatif et, à travers ce vouloir comprendre et se faire comprendre, servir humblement mais fidèlement notre idéal indestructible: la compréhension humaine entre les hommes, les états d'esprit, les cultures et les nations»[3].

 

 C'est ainsi que Stefan Zweig conçoit son rôle d'intellectuel et d'homme de culture.Né le 28 novembre 1881 à Vienne, Stefan Zweig s'est donné la mort à Petropolis, au Brésil, le 22 février 1942. Entre ces deux dates tient le destin d'un intellectuel européen: né au cœur de l'Europe, dans une famille cosmopolite, il est élevé dans la culture européenne.

 

 «Car le génie de Vienne - génie proprement musical - a toujours été d'harmoniser en soi tous les contrastes ethniques et linguistiques, sa culture est une synthèse de toutes les cultures occidentales; celui qui vivait et travaillait là se sentait libre de toute étroitesse et de tout préjugé. Nulle part il n'était plus facile d'être un Européen, et je sais que je dois principalement à cette ville, qui déjà au temps de MarcAurèle avait défendu l'esprit romain d'universalisme, d'avoir de bonne heure appris à aimer l'idée de la communauté comme la plus noble que mon cœur eût en lui»[4].

 

 Parallèlement à des études d'allemand et de langues romanes qu'il termine avec le titre de docteur en philosophie, Stefan Zweig publie ses premiers essais. Il n'a que dix-neuf ans quand paraît son premier recueil, Cordes d'argent (Silberne Saiten), et il publie son premier drame, Thersite, en 1907. Stefan Zweig relate ainsi ces années dans Le Monde d'hier (Die Welt von Gestern), autobiographie rédigée en 1941:

 

«J'écrivais, je publiais, on connaissait déjà un peu mon nom en Allemagne et même au-dehors, j'avais des partisans et déjà - ce qui, à vrai dire témoigne mieux d'une certaine originalité - des adversaires. Tous les grands journaux de l'Empire étaient à ma disposition, je n'avais plus besoin d'envoyer mes textes, j'étais sollicité »[5].

 

 Ses nouvelles, surtout, le font connaître d'un vaste public, parmi lesquelles La Confusion des sentiments (Verwirrung der Gefühle, 1927) ou La Pitié dangereuse (Ungeduld des Herzens, 1938). En 1934, Stefan Zweig quitte Salzburg - où il s'était établi après la guerre - pour Londres, afin de rassembler le matériel nécessaire à sa biographie de Marie Stuart. Il ne reverra plus l'Autriche, le fait d'être juif l'exposant aux persécutions nazies. Dans Le Monde d'hier, Stefan Zweig peint, peu avant de mourir, le tableau presque intégral de la génération à laquelle il appartenait.

 

 Une étude sur Stefan Zweig est naturellement à la jonction de plusieurs histoires - l'histoire des intellectuels et celle de l'Europe entre les deux guerres. Un grand intellectuel européen, Stefan Zweig le fut sans doute. L'écrivain entretient une vaste correspondance, contribue à des revues, fréquente les «lieux de l'esprit»[6]. Comment Stefan Zweig se positionne-t-il par rapport aux différents lieux et réseaux de sociabilité des intellectuels juifs de culture germanique, en Allemagne et en Autriche? Est-il au cœur de ce réseau, à l'intersection de beaucoup de fils de cette toile, ou conserve-t-il ses distances par rapport à un milieu qu'il répugne à considérer comme sien? Il semble que Stefan Zweig reflète bien «la situation de ‘libre flottement', de ‘déracinement', ce statut d'être ‘sans attaches' qui caractérise l'intellectuel en général»[7] et qui «vaut d'autant plus pour l'intellectuel juif au XXe siècle, souvent nomade, exilé»[8].

 

 Que signifie dès lors «se sentir Européen» pour Stefan Zweig? L'Europe serait-elle uniquement une idée qu'il manierait avec l'élégance du styliste? Car, notons-le d'emblée, le mot seul d'«Europe» revient de manière très fréquente sous sa plume, en particulier dans Le Monde d'hier. Ou incarne-t-il l'idée d'Europe au point que l'on puisse évoquer un «vécu européen»? Dans Le Monde d'hier, il s'agit bien pour l'écrivain de relater les Souvenirs d'un Européen, sous-titre qu'il donne à son autobiographie. En quoi l'Europe est-elle voulue, appelée, vécue aussi, par l'écrivain avant la guerre puis dans les années de l'immédiat après-guerre? Dans cette optique, l'engagement européen de Stefan Zweig doit aussi être précisé. L'homme a-t-il une «culture de l'engagement»[9] ? Il semble que, chez Zweig, la question soit marquée au coin d'une plus grande complexité et que l'engagement ne soit pas toujours là où nous pourrions l'attendre. Dans la recherche des fondements de l'engagement européen de Stefan Zweig, le clivage chronologique s'impose d'emblée et les années 1933-1934 apparaissent comme une rupture. Les deux périodes sont comme des versants opposés, l'un lumineux et l'autre ombrageux. Avec l'arrivée de Hitler au pouvoir en janvier 1933 et l'établissement de l'État nazi, l'exil commence pour Zweig qui quitte définitivement Salzbourg en 1935. Quelle est l'attitude de l'écrivain devant la montée des périls? En 1942, les illusions sont brisées et l'Europe rêvée d'hier cesse d'exister.

 

 

Stefan Zweig, un intellectuel européen

 

 

Le rôle de médiateur entre les cultures qu'a joué Stefan Zweig peut se décliner sur plusieurs modes. Nous en retiendrons trois, qui s'étendent tels des cercles concentriques autour de la figure centrale de Stefan Zweig: l'œuvre, la correspondance, et enfin les sociabilités qui se nouent entre intellectuels, notamment lors des déplacements de l'écrivain.

 

 

Premiers écrits, premiers succès

 

 

La production littéraire de Stefan Zweig peut s'ordonner autour de deux axes: ses propres écrits d'une part, et la traduction d'auteurs étrangers de l'autre. Dès 1901, Zweig publie Les Cordes d'argent et Dans la neige, tandis qu'en 1902 commence sa collaboration à la Neue Freie Presse. Les publications s'enchaînent à partir de 1904, avec la parution de son premier recueil de nouvelles, Erika Ewald. Thersite paraît en 1907, Emile Verhaeren et Le Comédien métamorphosé sont publiés en 1910. Sans doute, dans le rôle de médiateur que Zweig s'est attribué, la traduction n'est-elle pas l'objectif ultime. Elle se prolonge en effet, chez Zweig, dans une activité de préfacier, de critique, d'éditeur, de divulgateur, qui lui permet d'étendre et de consolider le réseau de ses relations personnelles[10]. Ainsi, Stefan Zweig, dans Le Monde d'hier, écrit:

 

 

«Suivant le conseil de Dehmel, à qui j'en suis encore reconnaissant aujourd'hui, j'employai mon temps à des traductions de langues étrangères, ce que je tiens encore pour le meilleur moyen dont peut disposer un jeune poète pour saisir le génie de sa propre langue de façon plus profonde et plus créatrice. Je traduisis les poèmes de Baudelaire, quelques-uns de Verlaine, de Keats, de William Morris, un petit drame de Charles van Lerberghe, un roman de Camille Lemonnier, “pour me faire la main »[11].

 

 La liste des auteurs dont Stefan Zweig a traduit, préfacé ou commenté les ouvrages dans des éditions ou des essais critiques est longue. Parmi ces auteurs, il faut citer, en particulier, Baudelaire, Rimbaud, Balzac, Dickens, Rousseau, Sainte-Beuve, Gorki, Joyce, Dante, Blake, Keats, Proust, Verhaeren et Verlaine.

 

 Enfin, pour assurer outre-Rhin la diffusion des œuvres pour lesquelles il s'enthousiasme, Zweig use de l'influence croissante qu'il exerce dans les milieux de l'édition allemande et autrichienne. C'est ainsi qu'auprès des éditions Insel à Leipzig - où, comme Rilke, Zweig a publié la plupart de ses œuvres jusqu'à l'avènement du national-socialisme - il joue le rôle de conseiller littéraire (il est un ami du directeur, Anton Kippenberg[12]) dans le domaine de la littérature française, et même européenne, dont il devient en peu de temps l'un des meilleurs experts. En outre, il crée et dirige chez Insel la Bibliotheca Mundi, collection de chefs-d'œuvre de la littérature mondiale publiés dans leur langue d'origine. À côté des multiples traductions, la correspondance de Stefan Zweig peut, elle aussi, être interrogée.

 

 

Une vaste correspondance

 

 

L'activité littéraire de Stefan Zweig reflète les liens extrêmement étroits qu'il tisse entre les milieux littéraires parisiens, berlinois et viennois. On le remercie vivement pour son engagement qui surmonte les clivages idéologiques. Ainsi, en 1912, René Arcos, qui appartenait au cercle pacifiste de Romain Rolland, s'adresse à Zweig en ces termes:

 

 «Combien je vous remercie pour le sympathique article que vous avez fait dans la Neue Freie Presse sur mon livre. Je souhaiterais votre compréhension de la vraie poésie et des idées vivantes à beaucoup de Français»[13].

 

 Entretenant une vaste correspondance avec des écrivains[14], critiques littéraires, éditeurs et journalistes de renom, Stefan Zweig a contribué à les faire connaître dans d'autres langues que leur langue maternelle. Il a organisé leur promotion par des traductions et des conférences. C'est, pour Stefan Zweig, l'aboutissement de son rôle d'intellectuel et d'homme de culture. Cependant, son rôle de médiateur se concrétise aussi et surtout par la fréquentation des milieux d'artistes, d'écrivains et d'intellectuels, au cours de ses nombreux voyages, à Paris notamment.

 

 

Des sociabilités intellectuelles

 

 

Jean-François Sirinelli, à qui revient la paternité du concept de sociabilité en histoire des intellectuels, rejette comme aléatoire toute tentative de typologie et préfère, à une définition univoque et systématique de la sociabilité, une approche «à géométrie variable». La sociabilité est d'abord définie comme un «groupement permanent ou temporaire, quel que soit son degré d'institutionnalisation, auquel on choisit de participer»[15].

 

 Une seconde définition insiste sur la petite taille du milieu intellectuel, pour mettre en avant les notions de «solidarité», ou même d'amitié et d'hostilité[16]. Plus métaphorique enfin, une définition des «structures élémentaires de la sociabilité» distingue des «réseaux» qui structurent le milieu intellectuel et des «microclimats» qui caractérisent un microcosme intellectuel particulier[17]. Une autre approche peut aussi être envisagée et adoptée, celle qui consiste dans la distinction habituelle de la sociologie entre deux acceptions de la sociabilité[18]. Dans son premier sens, celui de l'adjectif «sociable», c'est une sociabilité au quotidien, qui se caractérise par «la régularité relative d'un mode relationnel et l'intériorisation des normes de comportement pour un groupe donné»[19]. À ce premier sens s'oppose celui d'une sociabilité organisée, «d'une pratique relationnelle structurée par un choix, avec des objectifs précis»[20]. C'est précisément cette sociabilité active qu'il convient de ressaisir. De novembre 1904 à juin 1905, Stefan Zweig effectue un séjour à Paris, «la ville de l'éternelle jeunesse»[21]. Il est introduit par Verhaeren dans le cercle de ses amis parisiens. Dans Le Monde d'hier, Zweig écrit:

 

«C'est seulement dans l'amitié spirituelle avec les vivants que l'on pénètre les vraies relations entre le peuple et le pays; tout ce qu'on observe du dehors reste une image inexacte et prématurée. De telles amitiés me furent accordées, et la meilleure de toutes avec Léon Balzagette» .

 

 Balzagette est l'exemple d'un grand médiateur entre les cultures. Biographe et traducteur de Walt Whitman - «il avait consacré dix années de sa vie à [le] faire connaître aux Français par la traduction de tous ses poèmes et une biographie monumentale»[22] - Balzagette a «le don de l'amitié, un sens de la camaraderie qu'il voudrait étendre à l'humanité entière»[23]. Stefan Zweig, dans ses Souvenirs, évoque longuement l'amitié qui le lie à l'écrivain.

 

«Ce qui était extraordinaire chez Léon Balzagette, cet ami entre mes amis, dont le nom est fort injustement oublié dans la plupart des tableaux de la littérature française contemporaine, c'est qu'au milieu de cette génération de poètes il mettait toute sa force créatrice au service d'œuvres étrangères, réservant ainsi toute la merveilleuse intensité de sa nature à ceux qu'il aimait. En lui, le «camarade» né, j'ai appris à connaître le type incarné et absolu de l'homme prêt à tous les sacrifices, véritablement dévoué, qui considère comme la tâche unique de sa vie d'aider les valeurs essentielles de son époque à exercer leur action et ne cède pas même à l'orgueil légitime d'être loué pour les avoir découvertes et fait connaître. Son enthousiasme actif n'était qu'une fonction naturelle de sa conscience morale. D'apparence un peu militaire, encore qu'ardent antimilitariste, il mettait dans son commerce la cordialité d'un vrai camarade. [...] Le temps ne comptait pas pour lui, l'argent ne comptait pas pour lui quand il s'agissait d'un ami, et il avait des amis dans le monde entier, troupe restreinte mais choisie»[24].

 

 De fait, pour Balzagette, «l'adversaire le plus passionné du nationalisme»[25], il s'agit d'«inciter sa nation à porter un regard au-delà des frontières»[26] et d'inculquer à ses concitoyens «l'esprit de camaraderie, en proposant cet exemple d'un homme libre, épris du monde entier»[27]. Une communauté d'esprit se forme:

 

 «Nous nous liâmes bientôt d'une amitié intime et fraternelle parce que nous ne pensions ni l'un ni l'autre en termes de patries, parce que nous aimions tous les deux servir des œuvres étrangères avec dévouement et sans aucun profit matériel, parce que nous estimions l'indépendance de la pensée comme le bien suprême dans la vie»[28].

 

 Et Zweig, dans le même esprit que Balzagette, voue depuis toujours un véritable culte à l'amitié, et son élan, son ouverture parviennent d'ordinaire à lui acquérir la sympathie[29]. Aussi, les personnalités qu'il côtoie sont-elles nombreuses et une véritable «sociabilité active»[30] s'instaure-t-elle rapidement.

 

 À travers la figure de Stefan Zweig, c'est un groupe d'intellectuels qui est ainsi appréhendé et décrit, avec ses formes de sociabilité et son réseau d'amitié. Comment l'idée d'Europe est-elle dès lors perçue par l'écrivain autrichien? Sa conception est-elle représentative d'un milieu d'intellectuels? S'agit-il d'une Europe théorisée, ou serait-elle davantage vécue? Tant par le rôle de médiateur qu'il exerce assidûment que par les personnalités artistiques et littéraires qu'il côtoie transparaît un sentiment de fierté européenne[31]. L'originalité de la démarche, son évolution aussi, demandent à être ressaisies dans leur ensemble. Deux périodes sont alors distinguées, les années 1933-1934 marquant une rupture certaine; avec l'arrivée de Hitler au pouvoir, Zweig est en effet contraint à l'exil.

 

 

«Au cœur de l'Europe»[32] ou «la lutte pour la fraternité spirituelle»[33], 1914-1933

 

 

Le choix du pacifisme

 

 

L'image que Stefan Zweig a voulu laisser de lui dans Le Monde d'hier est celle d'un pacifiste inébranlable. Plusieurs passages de ses Souvenirs en témoignent. L'auteur écrit en effet, vingt-cinq ans après le début de la Grande Guerre:

 

«Si je ne succombai pas moi-même à cette subite ivresse patriotique, je ne le dus nullement à une lucidité ou à une clairvoyance spéciales, mais au genre de vie que j'avais mené jusque-là. Deux jours auparavant, j'étais encore en «pays ennemi», et j'avais ainsi pu me persuader que les grandes masses, en Belgique, étaient tout aussi pacifiques que les gens de chez nous, qu'elles non plus ne se doutaient de rien. De plus, j'avais trop longtemps mené une existence cosmopolite pour pouvoir du jour au lendemain haïr un monde qui était mien au même titre que ma patrie. Depuis des années je me défiais de la politique, et je venais ces derniers temps, au cours d'innombrables conversations avec mes amis français, mes amis italiens, de discuter de l'absurdité que représentait une possible guerre»[34].

 

 Pourtant, contrairement à ce qu'il rapporte dans ses Souvenirs, Zweig ne fut pas un pacifiste de la première heure. Ses Journaux le montrent: l'écrivain autrichien a cédé à la vague d'enthousiasme patriotique qui submergeait l'Europe. De multiples passages du Journal de l'année de guerre 1914. À partir du jour de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie (30 juillet 1914 - 30 avril 1915) sont particulièrement révélateurs d'un état d'esprit. Ainsi, le vendredi 21 août 1914, Stefan Zweig écrit:

 

 

«Les Allemands à Bruxelles - un succès, mais pas un coup d'éclat. Et cela seul est nécessaire. Ce sentiment que les nuages s'amassent et que l'on n'est, même celui qui combat, qu'une molécule, un ver de terre sous l'orage - c'est à vous rendre enragé. [...] Je descends dans la rue: les éditions spéciales annoncent une grande victoire allemande à Metz. 10 000 prisonniers, tout est précis, sans forfanterie. Le courage vous revient d'un coup: on est fier de la langue allemande, de la parler, de l'écrire. Enfin une vraie victoire!»[35]

 

 Nombreux sont les passages des Journaux de Stefan Zweig qui vont en ce sens et qui montrent que Stefan Zweig ne fut en rien épargné par la vague nationaliste et patriotique qui secoue et submerge l'Europe au cours des premiers jours de la guerre. Cependant un radical renversement intervient au cours des deux derniers mois de 1914, et surtout durant l'année 1915. Dans ce retournement, l'influence exercée par Romain Rolland est essentielle. Aussi l'élan nationaliste des premiers mois de la guerre s'affaiblit-il, pour être bientôt complètement dépassé. Ainsi, en mai 1916, Zweig publie «La Tour de Babel» dans le Vossische Zeitung à Berlin[36]. Le texte prend l'allure d'un conte biblique. L'auteur y explique la guerre, le saccage de l'esprit européen qui était en cours d'édification, par la colère divine. Un an et demi s'est écoulé depuis «Aux amis de l'étranger» et d'autres articles résolument pro-allemands, par exemple «Pourquoi la Belgique et non la Pologne? Question aux pays neutres» du 14 avril 1915. L'évolution de Zweig vers le pacifisme est nette.

 

 Dès lors, Zweig exalte l'avenir de l'Europe après la guerre et encourage les intellectuels européens à reprendre là où ils l'ont laissée l'œuvre d'unification spirituelle de l'Europe entreprise depuis plusieurs décennies. Il existe en effet des hommes

 

«qui pensent que jamais un peuple seul, une nation seule ne pourrait réussir à atteindre ce que les forces européennes unies sont à peine arrivées à réaliser après des siècles de communauté héroïque. Des hommes qui croient fermement que ce monument doit être achevé dans notre Europe, là où il a été entrepris et non sur des territoires étrangers, en Amérique, en Asie. L'heure d'une action commune n'est pas encore venue. [...] Nous devons cependant revenir sur le chantier, chacun à l'endroit où il l'a abandonné, au moment où s'abattait la confusion. [...] Si nous nous y mettons maintenant, chacun à sa place, en déployant la même ardeur qu'autrefois, la tour grandira à nouveau et les nations se retrouverons sur les sommets»[37].

 

 À compter de ce texte, Zweig abandonne définitivement ses articles pro-allemands et se tourne résolument vers le pacifisme, avec sa pièce Jérémie (1917), mais aussi différents articles, en particulier ses apologies du défaitisme en août 1918[38].

 

 Le pacifisme de Zweig apparaît ainsi comme l'aboutissement d'une longue réflexion. L'écrivain ne devait plus jamais abandonner cette position. Mais d'emblée un second axe doit être envisagé, qui n'est pas sans interférer avec le premier. L'Europe et la paix, les deux concepts sont indissociables, même si les liens sont davantage pensés de manière implicite. Toujours est-il qu'un second choix s'impose à Zweig en ces années de guerre et d'immédiat après-guerre, celui de l'Europe.

 

 

Le choix de l'Europe

 

 

Européen, Stefan Zweig l'est avant même la Première Guerre mondiale. En 1910, dans son Verhaeren, il montre que la force du poète belge vient de sa position au confluent de la France et de l'Allemagne, intermédiaire entre les deux cultures. Etre un pionnier de la démocratie européenne et un citoyen du monde donne, selon Zweig, toute sa grandeur à Verhaeren[39].

 

 

Par ailleurs, Stefan Zweig appartient à cette génération d'écrivains européens, tels Romain Rolland, Verhaeren, René Arcos, qui, avant la Première Guerre mondiale, ont cru en l'existence d'une Europe intellectuelle et spirituelle. Dans Le Monde d'hier, Zweig confesse que jamais, pendant les dix premières années du siècle, il n'a «espéré davantage l'unification de l'Europe»[40]. Il explique encore à propos des intellectuels européens:

 

 «Nous croyions assez faire en pensant en Européens et en nous liant en une fraternité internationale, en avouant pour idéal - dans notre sphère d'activité qui n'exerçait pourtant qu'une influence indirecte sur les réalités de notre temps - la compréhension réciproque et la fraternité spirituelle par-dessus les frontières des langues et des États. Et c'était justement la nouvelle génération qui se montrait le plus attachée à cette idée européenne»[41].

 

 Si Stefan Zweig est acquis à l'idée d'Europe, s'est-il engagé pour défendre cette idée, a-t-il œuvré en faveur d'une Europe unie?

 

 Tout d'abord, Zweig a spontanément mis son influence au service de l'union spirituelle de l'Europe. Ainsi, en janvier 1921, alors qu'il était invité à Paris à l'occasion du tricentenaire de Molière, il refuse de participer à une cérémonie qui excluait les écrivains allemands.

 

 «Il croyait alors à la nécessité pour l'Europe d'une réconciliation franco-allemande, mais la jugeait mise à mal par la politique des dirigeants français et les manœuvres des nationalistes allemands»[42].

 

 Par ailleurs et surtout, Stefan Zweig fait partie du groupe des intellectuels ralliés au mouvement Paneurope, créé à Vienne par le comte Richard de Coudenhove-Kalergi en 1924. Cet aristocrate, «modèle de l'Européen engagé»[43], se construit une vie d'action autour de l'idée de Paneurope dont il espère imprégner en profondeur les sociétés européennes[44]. S'il participe au premier Congrès paneuropéen de 1926 à Vienne, «congrès qui fut incontestablement l'un des temps forts de l'européisme»[45], il semble cependant que Zweig soit relativement resté «en retrait d'un projet jugé trop axé sur l'Europe centrale, imparfait et artificiel, dans la mesure où il négligeait le fait que les peuples et les individus devaient désirer consciemment l'unité européenne pour qu'elle se réalise»[46]. L'engagement européen de Stefan Zweig est peut-être à chercher à un autre niveau, en particulier dans la participation de l'écrivain au groupe Clarté, mais d'abord à la revue Europe, fondée en 1923 sous l'égide de Romain Rolland. La nature comme les attributs de l'Europe voulue par Zweig sont dès lors à préciser.

 

 

Quel projet pour l'Europe ?

 

 

L'Europe spirituelle que Zweig appelait de ses vœux ne semble pas avoir eu d'incarnation politique extrêmement précise. «L'union spirituelle», l'expression revient fréquemment sous sa plume dans son autobiographie:

 

 «Je pouvais lutter avec plus de vigueur, et en rencontrant une plus large audience, pour l'idée qui, depuis des années, était véritablement celle de toute ma vie: l'union spirituelle de l'Europe»[47].

 

 Et de même, l'idée que les Européens doivent pouvoir voyager sans entrave et sans passeport revient comme un leitmotiv, à travers ses essais et ses journaux. Ainsi, dans Le Monde d'hier, Stefan Zweig écrit:

 

 «Rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu'a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu'il lui plaisait. Il n'y avait point de permissions, point d'autorisations, et je m'amuse toujours de l'étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu'avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un»[48].

 

 Plus précisément, Zweig évoque dans son autobiographie «la fédération pacifique de l'Europe»:

 

 «Car ma tâche la plus intime, à laquelle j'avais consacré pendant quarante ans toute la force de ma conviction, la fédération pacifique de l'Europe, était anéantie»[49].

 

 Que faut-il entendre par «fédération pacifique»? Toute interprétation est alors risquée et sans doute vaut-il mieux opter pour le relatif flou des notions au cours de l'entre-deux-guerres[50]. Suivons plutôt en cela l'analyse de Donald Prater, qui estime que politiquement, Zweig «était quiétiste, voyant dans l'internationalisme non pas un programme politique, mais une somme de liens personnels forgés par l'amitié»[51]. Tout donne donc à penser que l'écrivain n'avait guère élaboré sa conception politique et institutionnelle de l'Europe.

 

 «Travail, espérance et même sécurité»[52], ces trois termes caractérisent la période de l'après-guerre et lui confèrent toute son unité. Pour Stefan Zweig,

 

 «ces dix petites années qui s'étendent de 1924 à 1933, de la fin de l'inflation allemande jusqu'à la prise de pouvoir par Hitler, représentent, malgré tout, une pause dans la succession de catastrophes dont notre génération a été le témoin et la victime depuis 1914. Non pas que cette époque eût manqué de tensions, d'agitations et de crises - la crise économique de 1929 surtout-, mais durant cette décennie la paix semblait assurée en Europe, et c'était déjà beaucoup. On avait accueilli l'Allemagne avec tous les honneurs dans la Société des Nations, on avait favorisé, en souscrivant des emprunts, son redressement économique - en réalité son réarmement secret-, L'Angleterre avait désarmé, en Italie Mussolini avait assumé la protection de l'Autriche. Le monde semblait vouloir se reconstruire. [...] On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l'esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années - un instant à l'échelle de l'histoire universelle - il sembla qu'une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée»[53].

 

 Le rêve d'une Europe pacifiée s'écroule avec l'arrivée de Hitler au pouvoir, synonyme d'exil pour Stefan Zweig. Dès lors, les enjeux changent. Car l'heure n'est plus aux choix. Aussi les réactions face à «l'incontrôlable événement» sont-elles à regarder de près[54].

 

 

Au cœur de la tourmente ou la perception aiguë du déclin de l'Europe, 1934-1942

 

 Le jeudi 21 octobre 1931, Stefan Zweig reprend son Journal. Il en donne les raisons:

 

 «La prémonition que nous allons vers une époque critique, une sorte de belligérance qui exigera d'être consignée au même titre qu'autrefois les longs voyages ou la Grande Guerre. Je ne pense pas par là, ni ne m'attends à un conflit armé, mais à des bouleversements internes, sociaux, chez nous peut-être un soulèvement fasciste de la part de la Heimwehr. Quoiqu'il en soit, il est bon de s'exercer une fois de plus à la vigilance»[55].

 

 À travers ces quelques lignes surgit d'emblée une nouvelle interrogation: une idée positive peut-elle émaner d'une réalité déclinante, ou - en d'autres termes - Zweig peut-il formuler une idée d'Europe, quand l'Europe est en décadence, ou tout au moins perçue comme telle?

 

 

La condamnation du national-socialisme

 

 

Il semble que Stefan Zweig ait tardé à s'apercevoir du danger que constituait le nazisme. Après les élections du 14 septembre 1930 au Reichstag, l'écrivain justifie la montée en puissance du national-socialisme par la lenteur et l'indécision des hommes politiques, dans son article «Révolte contre la lenteur» paru dans Die Zeitlupe[56]. Par ailleurs, Zweig a longtemps considéré le nazisme comme un phénomène transitoire susceptible de rendre à l'Allemagne son goût de la liberté[57]. L'incendie du Reichstag le 27 février 1933, suivi d'une vague d'arrestation d'opposants, marque une rupture très nette. Dans Le Monde d'hier, Zweig écrit:

 

 «Puis vint l'incendie du Reichstag, le Parlement disparut, Goering lâcha ses bandes déchaînées, d'un seul coup, tout droit étant supprimé en Allemagne. On apprenait en frissonnant qu'il y avait en pleine paix des camps de concentration et que, dans les casernes, avaient été aménagés des locaux secrets où l'on exécutait des innocents sans jugement et sans formalités. [...] Au XXe siècle, cela ne peut pas durer. Mais cela n'était que le commencement»[58].

 

 La condamnation du régime devient, après ces quelques tergiversations, particulièrement évidente. Elle a ceci de particulier qu'elle s'accompagne, sans distinction aucune, d'une condamnation de l'ensemble du peuple allemand.

 

 

Réagir, condamner, et partir: la question de l'exil se pose avec une force accrue.

 

 «Sans cesse revient dans les conversations: où aller? Tous les pays sont également impossibles, l'Europe ne sera de nouveau habitable que lorsqu'elle sera unie, offrira espace et liberté de mouvement»[59].

 

 Perte de soi ou «détours sur le chemin qui me ramène à moi»[60], fuite ou engagement, l'exil de Zweig va-t-il pouvoir se conjuguer avec la quête de la paix universelle? C'est ce qu'il convient de montrer. Et d'emblée la question du sens de l'exil est posée.

 

 

L'exil ou la quête de la paix universelle

 

 

Deux périodes sont à distinguer, les années de «demi-exil»[61] qui s'étendent de 1934 à 1938 que Zweig passe en grande partie en Angleterre, et «l'exil véritable»[62], de 1939 à 1942.

 

 En 1934, après la perquisition au Kapuzinenberg, Stefan Zweig quitte l'Autriche et s'installe à Londres. «Quant à moi, la liberté personnelle m'était le bien le plus précieux au monde. Sans informer quiconque de mon intention parmi mes amis et mes connaissances, je repartis deux jours après pour Londres, mon premier soin après mon arrivée fut d'aviser les autorités de Salzbourg que j'avais définitivement quitté mon domicile. C'était le premier pas qui me détachait de ma patrie. Mais je savais depuis ces journées de Vienne que l'Autriche était perdue - il est vrai que je ne soupçonnais pas encore tout ce que je perdais par là»[63]. De cette première expérience de l'exil, Stefan Zweig tend à donner une image positive.

 

 

«J'ai éprouvé comme un honneur plutôt que comme une infamie d'être admis à partager le destin de contemporains aussi éminents que Thomas Mann, Heinrich Mann, Werfel, Freud, Einstein et bien d'autres, dont l'existence littéraire était totalement anéantie en Allemagne et dont l'œuvre m'apparaît incomparablement plus importante que la mienne - et toute attitude de martyr me répugne au point que je ne mentionne qu'à mon corps défendant cette participation au sort commun»[64].

 

 La chute de l'Autriche - «l'inhumanité qui se déchaîna ce 13 mars 1938, jour où l'Autriche, et avec elle toute l'Europe, fut livrée en proie à la violence nue!»[65] - apparaît dès lors comme une rupture. «Le monde de la sécurité»[66] s'écroule.

 

 «La chute de l'Autriche produisit dans ma vie privée un changement que je crus d'abord tout à fait sans conséquence et que je considérai comme purement formel: je perdis par là mon passeport autrichien et je dus solliciter du gouvernement anglais, pour le remplacer, une feuille de papier blanc - un passeport d'apatride»[67]

 

 Et Zweig le souligne avec amertume:

 

 «Il ne m'a servi à rien d'avoir exercé près d'un demi-siècle mon cœur à battre comme celui d'un «citoyen du monde». Non, le jour où mon passeport m'a été retiré, j'ai découvert, à cinquante-huit ans, qu'en perdant sa patrie on perd plus qu'un coin de terre délimité par des frontières.»[68]

 

 Dès lors, la perception de l'exil change, elle aussi.

 

 «Une fois de plus je dus reconnaître combien notre imagination humaine est insuffisante et que l'on ne comprend vraiment les sentiments les plus importants, justement, que quand on les a éprouvés en soi-même.»[69]

 

 Progressivement l'image de l'exil de positive devient négative. Il ne s'agit pas de retracer les différentes étapes de l'exil mais de montrer que celui-ci, de manière sans doute paradoxale, peut-être vécu à la fois comme fuite et comme engagement. Deux mouvements inverses se conjuguent alors, celui de la perte de l'identité et celui de la formation d'une nouvelle communauté, celle des sans droits et des sans patrie.

 

 «Je devais désormais solliciter spécialement chaque visa étranger à apposer sur cette feuille blanche, car dans tous les pays on se montrait méfiant à l'égard de cette‘sorte' de gens à laquelle soudain j'appartenais, de ces gens sans droits, sans patrie, qu'on ne pouvait pas, au besoin, éloigner et renvoyer chez eux comme les autres, s'ils devenaient importuns et restaient trop longtemps»[70], écrit Zweig dans Le Monde d'hier.

 

 Au cours de ces années, le souci de l'Europe demeure constant. L'exil plutôt que de l'atténuer, semble l'accentuer fortement.

 

 «Voyager, et même voyager loin, jusque sous d'autres constellations et dans d'autres mondes n'était pas échapper à l'Europe et aux soucis que l'on se faisait pour [l'Europe. [...] J'avais beau m'éloigner de l'Europe, son destin m'accompagnait.»[71]

 

 Dès lors, l'exil devient synonyme de fuite et symbolise les illusions perdues.

 

 

L'exil ou les illusions perdues

 

 

La perte des illusions se décline en trois temps, selon un processus rigoureusement inverse à celui des années vingt, où l'heure était aux choix positifs. C'est d'abord l'illusion perdue du pacifisme avec «l'agonie de la paix»[72]. Par la suite, avec la montée triomphante des nationalismes et la victoire du nazisme en Allemagne, se brise une certaine «mystique européenne»[73] et s'écroule le rêve d'une Europe unie. Stefan Zweig écrit ainsi:

 

 «Je savais que de nouveau tout le passé était bien passé, que tout ce qui avait été fait était réduit à néant - l'Europe, notre patrie, pour laquelle nous avions vécu, était détruite pour un temps qui s'étendrait bien au-delà de notre vie»[74].

 

 Et le dimanche 16 juin 1940, Zweig note dans son Journal:

 

 «C'est la fin. L'Europe est liquidée, notre monde est anéanti. C'est maintenant que nous sommes devenus des sans-patrie»[75].

 

 Paix impossible, Europe introuvable, avec la perte de la foi en une fraternité spirituelle, une dernière illusion se brise.

 

 «Et en cette heure qui réclamait plus qu'aucune autre une inviolable solidarité, celui qui avait travaillé passionnément toute une vie à l'union des hommes et des esprits se sentait plus inutile et seul que jamais du fait de ce soudain ostracisme dont on le frappait»[76], écrit Zweig dans son autobiographie.

 

 En mai 1939, l'écrivain s'installe non loin de Londres, à Bath, station thermale du Sud de l'Angleterre. C'est à cette époque qu'il reprend la rédaction de son Journal.

 

 «Les journées les plus effroyables de notre existence nous attendent. Voilà que l'histoire universelle recommence à se couler dans le drame. A partir de maintenant, je prendrai des notes chaque jour»[77], note Stefan Zweig le 22 mai 1940.

 

Fuir ou mourir, telle est désormais l'alternative. Et la confiance en l'avenir, la foi en la fraternité spirituelle s'étiole puis s'effondre. Le départ pour New York en juin 1940, puis pour le Brésil, ne représente alors plus qu'un sursis de courte durée. Ecrire, prendre la parole, voyager ou s'exiler, les réactions sont diverses, mais les refuges habituels ne fonctionnent plus. Si la guerre en Europe n'explique qu'en partie le suicide de Zweig, inversement le suicide de Zweig symbolise bien la fin d'une époque et la fin d'un monde.

 

 Un «grand Européen»[78], Stefan Zweig le fut sans aucun doute. Le parcours pourtant n'est pas linéire. Après une brève poussée de fièvre nationaliste, en 1914 et dans les premiers mois de l'année 1915, Zweig s'est converti à un idéal européen et pacifiste auquel il demeure fidèle jusqu'à la fin de sa vie. Aussi, le pacifisme, l'Europe, sont-ils des choix longuement et mûrement réfléchis. Du nationalisme enthousiaste au pacifisme revendiqué, le retournement est radical. L'écrivain autrichien doute, hésite quant aux engagements à prendre, et les ambiguïtés d'un parcours, parfois surprenantes, non seulement sont révélatrices d'une pensée mouvante, jamais définitivement établie, mais elles apparaissent aussi comme le signe d'une certaine authenticité dans la démarche.

 

 Un vécu, des idées et des perceptions, l'influence de Stefan Zweig sur son temps demeure à ressaisir, à travers la multiplicité des réseaux de sociabilité sans doute, mais aussi au moyen des cercles concentriques qui s'étendent autour de la figure centrale de Stefan Zweig. Dans son autobiographie, Zweig souligne que la «sphère d'activité [des écrivains], n'exerçait [...] qu'une influence indirecte sur les réalités de notre temps»[79]. Comment dès lors décliner ces différentes figures circulaires? Il y a d'abord l'influence directe, au premier degré, puis l'influence médiate par ondes successives, exprimée par les disciples. Donald Prater considère ainsi qu'à côté de son œuvre écrite, Zweig a laissé une «œuvre invisible»[80], en ce qu'il a introduit en Allemagne de nombreux auteurs étrangers et a encouragé de jeunes talents, tels que Erich Maria Remarque ou Klaus Mann[81]. Il y a aussi et enfin une influence au troisième degré, celle de la postérité.

 

 

Par son œuvre et par son rôle de médiateur entre les hommes, les états d'esprits, les cultures, par ses engagements et par ses silences, par sa vie comme par sa mort, Stefan Zweig semble avoir marqué plus d'une génération. Sans doute le suicide de Zweig apparaît-il comme le constat d'échec des idéaux d'une époque. Il est peut-être aussi et surtout le seul moyen dont disposait Zweig de ressaisir sa liberté[82] et de proclamer,

 

 «en un temps qui semblait la nier de toute part, la valeur permanente que recelait son œuvre quand elle plaidait pour une communauté universelle d'individus libres, œuvrant dans l'infini à l'accomplissement éthique de l'humanité en se fondant sur l'héritage durable des siècles et en respectant toujours et partout les droits et les intérêts les plus profonds de tous.»[83]

 

 

 



[1] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Paris, Belfond, 1993, p. 249. Livre paru en 1944, deux ans après sa mort.

[2] ROMAINS (Jules), Stefan Zweig, grand Européen, New York, 1941.

[3] ZWEIG (Stefan), Begegnungen mit Menschen, Büchern, Städten (Rencontres avec des hommes, des livres, des villes), recueil d'essais publié en 1937, Herbert Reichner Verlag, Wien, p. 6. Cité par ZOHN (Harry), «Le médiateur», Europe, revue littéraire mensuelle, juin-juillet 1995, p. 22.

[4] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Paris, Belfond, 1993, p. 43

[5] Ibid., p. 225.

[6] Cité par TREBITSCH (Michel), «Avant-propos: la chapelle, le clan et le microcosme», in RACINE (Nicole) et TREBITSCH (Michel), sous la direction de, «Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux», Cahiers de l'IHTP, n°20, mars 1992, p. 11.

[7] LÖWY (Michel), «Les intellectuels juifs», Trebitsch (Michel), Granjon (Marie-Christine), sous la direction de, Pour une histoire comparée des intellectuels, Bruxelles, Editions Complexe, 1998, p. 125-126.

[8] Ibid., p. 126

[9] Voir Frank (Robert), «Les contretemps de l'aventure européenne», Vingtième siècle. Revue d'histoire, n°60, octobre-décembre 1998, p. 82-101.

[10] Voir Niémetz (Serge), Stefan Zweig. Le voyageur et ses mondes, Paris, Editions Belfond, 1996, p.105-107. Comment la traduction est-elle conçue par Stefan Zweig? Il s'agit pour lui de la mener jusqu'à sa forme la plus achevée: l'adaptation, qu'il conçoit comme un «processus d'adéquation littéraire permettant une plus grande compatibilité entre les cultures», NATTER (Monika), «Un intellectuel européen», Magazine littéraire, n°351, février 1997, p. 43. Plus largement, «tant dans la tradition juive [...] que dans la tradition allemande [...], la traduction est bien plus qu'une activité pragmatique ou littéraire de second rang: elle est investie d'une valeur éthique qui la met en accord avec ce qui sera la plus constante préoccupation de Zweig, telle qu'il la formulera encore en 1937 dans son recueil d'essais Begegnungen mit Menschen, Büchern, Städten (Rencontres avec des hommes, des livres, des villes): la rencontre, justement, l'effort du médiateur «pour comprendre même ce qui lui était le plus étranger, pour juger toujours les peuples et les époques uniquement sous leur aspect positif et créatif et, ce faisant, servir humblement mais fidèlement notre idéal indestructible: la compréhension humaine entre les hommes, les états d'esprit, les cultures et les nations», Serge Niémetz, op. cit., p. 105.

[11] ”ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 154.]

[12] «Une amitié des plus cordiales m'unit bientôt au directeur d'Insel-Verlag, le professeur Kippenberg.[...] J'ai reçu de lui de précieux conseils et tout aussiprécieux avertissements de m'abstenir, et moi, de mon côté, grâce à ma vue d'ensemble sur les littératures étrangères, j'ai pu lui faire des suggestions intéressantes; c'est ainsi que l'Inselbücherei qui, avec ses millions d'exemplaires, a édifié une sorte de métropole autour de la «tour d'ivoire» et a fait de «L'île» la maison d'édition allemande la plus représentative, est née d'une de mes propositions», ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 212. L'Inselbücherei est la «Librairie de l'Île».

[13] René Arcos à Stefan Zweig, 8 août 1912. Cette lettre se trouve à la State University of New York College, Fredonia. Elle est citée par Monika Natter, «Un intellectuel européen», Magazine littéraire, n°351, février 1997, p. 43.]

[14] Dans la présente perspective, la correspondance entre Romain Rolland et Stefan Zweig doit faire l'objet d'une mention particulière. Cette correspondance s'est étendue sur trente années. 277 lettres de Rolland à Zweig, du 1er mai 1910 au 10 avril 1940, ont été conservées, et 520 lettres de Zweig à Rolland, du 19 février au 10 avril 1940. Les originaux des premières sont conservés à Jérusalem (Jewish National and University); les originaux des lettres de Stefan Zweig à Romain Rolland se trouvent à Paris, à la Bibliothèque nationale. Il s'agit d'une correspondance écrite en français, sauf pour les années de guerre 1914-1917 et, dans les années ultérieures, lorsque Zweig a besoin de s'exprimer très précisément. La seule édition de cette correspondance a été procurée en 1987 par Wolfgang Klein, à Berlin (chez Rütten und Loening). À ce jour, l'édition allemande est irremplaçable. Il faut toutefois signaler la toute récente publication d'un premier volume de Correspondance de Stefan Zweig chez l'éditeur allemand S. Fischer. Il couvre la période 1897-1914. Voir sur ce point Vergne-Cain (Brigitte) et Rudent (Gérard), «Lettres dans la mêlée», Europe, op. cit., p. 112-121.

[15] Voir Trebitsch (Michel), «Avant-propos: la chapelle, le clan et le microcosme», in RACINE (Nicole) et TREBITSCH (Michel), sous la direction de, Sociabilités intellectuelles, op. cit., p. 12.

[16] Idem.

[17] SIRINELLI (Jean-François), «Les intellectuels», in RÉMOND (René), sous la direction de, Pour une histoire politique, Paris, Seuil, p. 199-231, p. 221.

[18] TREBITSCH (Michel), Avant-propos: la chapelle, le clan..., op. cit., p. 13

[19] Idem.

[20] Idem

[21] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 163.

[22] Ibid., p. 175-176

[23] Niémetz (Serge), Stefan Zweig, op. cit., p. 116.

[24] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 175.

[25] Ibid., p. 176.

[26] Idem

[27] Idem

[28] Idem

[29] Voir NIÉMETZ (Serge), Stefan Zweig, op. cit., p. 121.

[30] TRÉBITSCH (Michel), Avant-propos: la chapelle, op. cit., p. 13.

[31] Une certaine fierté européenne transparaît dans Le Monde d'hier. Zweig écrit: «Grâce à la fierté qu'inspiraient à chaque heure les triomphes sans cesse renouvelés de notre technique, de notre science, pour la première fois, un sentiment de solidarité européenne, une conscience nationale européenne, était en devenir», ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 245.]

[32] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 315

[33] Ibid., p. 295

[34] Ibid., p. 282-283.

[35] ZWEIG (Stefan), «Journal de l'année de guerre 1914. À partir du jour de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, 30 juillet 1914-30 avril 1915», dans les Journaux, 1912-1940, S. Fischer Verlag GmbH 1984, Paris, Belfond 1986 pour la traduction française, p. 67.

[36]    «La Tour de Babel» fut d'abord publiée en traduction française dans la revue de Romain Rolland, Le Carmel de Genève, en avril et en mai 1916. Le texte allemand parut le 8 mai 1916 dans le Vossische Zeitung à Berlin sans avoir été censuré.

[37] Ibid., p. 1239

[38] Le pacifisme de Stefan Zweig est plus extrémiste que celui de Romain Rolland, qui n'exalte pas comme lui le défaitisme. Zweig, et ses écrits en témoignent (non seulement sa pièce Jérémie, mais aussi ses articles «À mes frères français», publié dans la revue Demain, fondée par Henri Guilbeaux, et «Aveu du défaitisme», de juillet-août 1918, paru dans Friedens-Warte-Blätter für Zwischenstaatlische Organisation), attend de la défaite la résurrection de l'esprit et de l'Europe.

[39] Voir Hausser (Isabelle), Préface à l'édition de la Librairie Générale Française, Paris, La Pochothèque, Le Livre de Poche, 1996, p. 17-21.

[40] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 241.

[41] Ibidem, p. 248

[42] Hausser (Isabelle), op.cit., p. 19

[43] FRANK (Robert), «Les contretemps de l'aventure européenne», op. cit., p.85.

[44] Ibid., p. 85. Voir aussi JILEK (Lubor), «Paneurope dans les années vingt: la réception du projet en Europe centrale et occidentale», Relations internationales, n°72, hiver 1992, p. 409-432. Lire également MUET (Yannick), Le débat européen dans l'entre-deux-guerres, Paris, Economica, 1997.

[45] MUET (Yannick), Le débat européen, op. cit., p. 38

[46] HAUSSER (Isabelle), op.cit., p. 19-20

[47] Ibid., p. 401-402. Dans Le Monde d'hier, l'auteur écrit encore: «Jamais il n'y eut en Europe autant de foi que durant ces premiers jours de la paix. Car il y avait enfin place sur la Terre pour le règne si longtemps promis de la justice et de la fraternité; c'était enfin, maintenant ou jamais, l'heure de cette Europe unie dont nous avions rêvé», ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op.cit., p. 345.

[48] Ibid., p. 500

[49] Ibid., p. 529-530

[50] C'est finalement dans Érasme, paru en 1934, que Zweig exprime le mieux ce qu'il entendait par l'unité intellectuelle et spirituelle de l'Europe qu'il opposait au nationalisme destructeur, fanatique et barbare incarné par Luther. «Seuls les idéaux qui ne sont point réalisés et qui, ainsi, sont restés purs, continuent de fournir à chaque génération un élément de progrès moral, ceux-là seuls sont éternels. C'est pourquoi le fait que l'idéal humaniste, érasmien, - cette première tentative d'entente européenne - n'ait jamais prévalu et n'ait presque pas eu d'influence sur la politique, ne signifie aucunement qu'il ait subi une dévalorisation spirituelle: il n'est pas dans la nature de ce qui plane au-dessus des partis de devenir un jour parti et encore moins majorité; à peine peut-on espérer que la modération, ce mode de vie supérieur et sacré cher à Goethe deviendra un jour la forme et le fond de l'âme des foules. Tout idéal reposant sur la largeur de vues de l'individu et sur la pureté de ses sentiments est destiné à demeurer l'idéal d'une aristocratie de l'esprit; jamais cependant la croyance en une future communauté de tous les humains ne sera abandonnée complètement, si troublée que soit l'époque. Ce qu'Érasme transmettait à la postérité, au milieu du désarroi de la guerre et des dissensions européennes, n'était que l'antique rêve, renouvelé des religions et des mythes, d'une future et inévitable humanisation de l'humanité. [...] Ce qui fera la gloire d'Érasme, vaincu dans le domaine des faits, ce sera d'avoir frayé littérairement à la voie et à l'idée humanitaire, à cette idée très simple et en même temps éternelle que le devoir suprême de l'humanité est de devenir toujours plus humaine, toujours plus spirituelle, toujours plus compréhensive», ZWEIG (Stefan), Érasme, Reichner, 1934, Grasset, 1935 et réédité dans «Les Cahiers Rouges». Le texte est publié par Librairie générale française, Paris, La Pochothèque, Le Livre de Poche, 1996, p. 1023-1139.

[51] PRATER (Donald), Stefan Zweig, La Table Ronde, 1988. Cité par HAUSSER (Isabelle), op. cit., p. 20.

[52] Ibid., p. 388

[53] Ibid., p. 388-389

[54] Si la période change, elle s'accompagne d'un nouveau passage, celui du «choisir» au «réagir»

[55] ZWEIG (Stefan), Journal 1931, 21 octobre - 6 décembre 1931, Paris, Belfond, 1986, p. 225

[56] Voir HAUSSER (Isabelle), op. cit., p. 26

[57] Ibid., p. 26. N'y a-t-il pas un lien, sans doute mal défini, entre d'une part l'acception, certes modérée du nazisme, et le rejet de tout matérialisme? Zweig déplorait en effet, surtout après son voyage en URSS, la montée du matérialisme stérile de la France qu'il appelait son «bourgeoisisme». Pour Isabelle Hausser, à ce matérialisme, il préférait encore «le délire stupide des hitlériens», propre à séduire les plus idéalistes. Voir HAUSSER (Isabelle), op. cit., p. 26-27.

[58] Ibid., p. 446

[60] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 203

[61] Le thème de l'exil apparaît en particulier dans la nouvelle de ses débuts, Dans la neige et dans Jérémie, pièce de théâtre pacifiste écrite durant la Première Guerre mondiale

[62] Ibid., p. 479

[63] Ibid., p. 475

[64] Ibid., p. 449

[65] Ibid., p. 495

[66] Ibid., p. 17.

[67] Ibid., p. 498-499.

[68] Ibid., p. 503

[69] Ibid., p. 499

[70] Ibid., p. 500.

[71] Ibid., pp. 488-489

[72] Ibid., p. 477

[73] FRANK (Robert), «Les contretemps de l'aventure européenne», op. cit., p.88

[74] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 531.

[75] ZWEIG (Stefan), «Carnet de notes de la guerre 1940. 22 mai - 19 juin 1940», in Journaux, op. cit., p. 300.

[76] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 530.

[77] ZWEIG (Stefan), «Carnet de notes de la guerre 1940. 22 mai - 19 juin 1940»,op. cit., p. 289

[78] ROMAINS (Jules), Stefan Zweig, grand Européen, New York, 1941

[79] ZWEIG (Stefan), Le Monde d'hier, op. cit., p. 248.

[80] Prater (Donald), Stefan Zweig, op. cit., cité par Hausser (Isabelle), op. cit., p. 13

[81] Voir HAUSER (Isabelle), op. cit., p. 13-14

[82] Dans son Journal, Stefan Zweig s'interroge:«Y eut-il jamais pareille époque, surtout pour quelqu'un sur qui pèse la malédiction - car ce n'est pas une faute - d'être juif? Qu'à près de soixante ans on puisse être chassé comme un criminel, voilà ce qu'on n'aurait, même en rêve, pu imaginer dans sa jeunesse et dans le climat d'exaltation que vivait notre siècle». Et le lundi 10 juin 1940, l'écrivain note: «Et puis je n'ai plus aucune volonté. Je sais que jamais cette existence ne se remettra en place, une vie avec une France détruite, dans une Angleterre hostile - à l'Allemand ou au Juif que je suis - n'a plus de sens, de même, sur le plan littéraire, tout ce que je pourrais entreprendre est paralysé pour des années par le manque de concentration», ZWEIG (Stefan), «Carnet de notes de la guerre 1940, 22 mai - 19 juin 1940», in Journaux, op. cit., p. 295 et p. 297

[83] NIÉMETZ (Serge), Stefan Zweig, op. cit., p. 562.