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Marie Pierre Rey, Editorial

Editorial

 

 

 

Bulletin n° 9, printemps 2000

 

 

 

 

 

Marie-Pierre Rey

 

 

De l'impact des Ballets Russes sur la culture française à l'histoire de la rivalité économique et financière entre Airbus et Boeing en passant par l'étude de l'européanité de Stefan Zweig, les articles présentés dans ce nouveau Bulletin reflètent l'extrême diversité des centres d'intérêt des jeunes chercheurs de l'Institut Pierre Renouvin autant que leur originalité et leur souci de sortir des sentiers déjà largement balisés.

Deux articles s'attellent ainsi à des questions inter-étatiques tout en dépassant leur cadre officiel et cherchent à cerner les représentations et les images qui, sous-jacentes, ont pu peser sur ces relations. C'est le cas de l'article de Nicolas Bauquet qui, s'attachant à l'étude des relations franco-hongroises entre 1905 et 1909, met à juste titre en avant la vigueur des stéréotypes à l'œuvre dans ces relations et l'instabilité de l'image française de la Hongrie. Positive dans la période 1905-1906, lorsque, sous l'influence des réseaux magyarophiles, le gouvernement de Budapest est vu comme un allié potentiel car susceptible de remettre en cause les orientations pro-germanistes de la Double Monarchie, l'image de la Hongrie se brouille progressivement, pour laisser place au désenchantement puis à l'amertume devant la prudence des décideurs hongrois et leur refus de se démarquer des choix diplomatiques effectués par le gouvernement de Vienne.

 

 De même, dans son article consacré aux relations nouées entre la ville de Paris et le gouvernement américain de 1914 à 1939, Gilles Perroy s'attache de manière très originale à repérer les mécanismes et le fonctionnement d'une diplomatie «municipale», autant que les images et les représentations qu'elle a contribuées à diffuser. De là un examen très minutieux des initiatives lancées entre 1914 et 1919 par les édiles parisiens pour promouvoir leurs sentiments américanophiles, - discours lors de réceptions officielles, prises de position publiques du Conseil municipal, mobilisation des journaux d'opinion en faveur du grand allié, pavoisements des rues et des édifices - , et une étude très intéressante du rôle de Paris promu, tout au long de l'entre-deux-guerres, au rang de vecteur privilégié de l'amitié franco-américaine.

 

 L'étude d'Emmanuelle Cospen vient rappeler de manière opportune combien les relations internationales contemporaines, loin de se limiter à la sphère politique, se nourrissent de conflits et de rivalités économiques. Le secteur de l'industrie aérospatiale, riche d'enjeux politiques autant qu'économiques, porteur d'images fortes puisqu'il incarne tout particulièrement la modernité et la puissance technologiques, a suscité, au fil des années 1980, une rivalité acharnée entre l'Américain Boeing et l'Européen Airbus, débouchant sur une véritable guerre commerciale bien décrite par Emmanuelle Cospen et dont l'issue, toujours incertaine, illustre nettement le processus de mondialisation des économies modernes.

 

 Avec la contribution de Nicolas Glady, l'on quitte la sphère des relations diplomatiques et économiques pour se rapprocher de la société civile et en scruter les comportements. Traitant des partis monarchistes russes émigrés en France dans l'entre-deux-guerres, Nicolas Glady explique combien la constitution de ces partis fut difficile: ils furent profondément désunis et de plus en plus marginalisés au fur et à mesure que le pouvoir bolchevik s'affermissait; mais, de manière plus originale, l'article souligne aussi combien fut laborieuse leur intégration dans la vie politique d'un pays partagé entre sa bienveillance à l'égard des témoins et acteurs de l'ancienne alliance franco-russe et son agacement devant une propagande monarchiste perçue comme anachronique et néfaste.

 

 L'article de Christine Harel se situe, lui, à l'intersection du culturel et de l'imaginaire. Consacré aux Ballets Russes de Diaghilev, il cherche à cerner l'impact qu'eurent les Ballets sur l'imaginaire français, des premières représentations en 1909 à la disparition des Ballets en 1929. Christine Harel montre comment les Ballets Russes, innovant sur le plan chorégraphique et formel et associant à des danseurs incomparables - Nijinsky et Pavlova-, les plus grands artistes contemporains, - Rimski-Korsakov, Stravinski, Ravel, Debussy pour la musique, Picasso, Derain, Matisse et Braque pour les décors-, ont constitué un phénomène culturel unique dans l'histoire européenne du début du XXe siècle, suscitèrent un véritable choc esthétique et forgèrent l'image d'une Russie moderne et avant-gardiste bien étrangère aux représentations passéistes héritées du XIXe siècle.

 

 C'est aussi à l'intersection du culturel, du politique et de l'imaginaire que se situe le parcours de Stefan Zweig étudié par Raïssa Mézières. L'article retrace avec minutie et talent l'engagement européen de l'intellectuel autrichien, son rôle de médiateur et de «passeur», patent dans sa correspondance et les réseaux de sociabilité auxquels il est associé, ses sentiments pacifistes nés dès la fin de l'année 1914 et, au lendemain du conflit, le combat que Zweig mènera en faveur de la réconciliation franco-allemande. Spirituelle et intellectuelle, la foi européenne de Stefan Zweig illustre bien les idéaux généreux de l'entre-deux-guerres mais elle en incarne aussi les limites: elle ne conduit à aucun projet politique précis - le concept de «fédération européenne» reste très flou - et ne résistera pas au choc du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale qui amènera Zweig à un désespoir brutal.

 

 Les deux derniers articles proposés dans ce Bulletin ne relèvent pas du champ des relations internationales mais contribuent à affiner notre connaissance des sociétés de l'Est européen. Nolwen Cardinal présente une réflexion très stimulante sur «l'émancipation féminine» dans la Russie communiste entre 1917 et 1936; évoquant tout d'abord les discours de progrès et d'égalité diffusés par le régime, elle révèle avec précision le jeu de dupes dont les femmes soviétiques furent victimes, confrontée dans les années 20, et plus encore à l'apogée du système stalinien, à des mentalités traditionnellement misogynes et des pratiques de plus en plus conservatrices, bien éloignées des promesses apportées par la révolution d'Octobre. Enfin, l'article de Mohammed Cheriet s'attaque à un sujet neuf et mal connu des historiens: le printemps croate de 1971. L'auteur s'attache d'abord à repérer les fondements intellectuels et politiques de l'expérience en mettant en avant la richesse de la vie intellectuelle et culturelle croate à partir de 1966; il insiste ensuite sur les objectifs nationalistes et démocratiques d'un mouvement attaché à promouvoir l'identité croate dans la Fédération yougoslave et en vient au dénouement tragique de l'expérience dont la répression, en décembre 1971, s'est jouée dans l'indifférence des opinions occidentales, voire avec leur soutien. Ce dernier point est intéressant: dans l'hostilité occidentale à l'égard du nationalisme croate, l'historien ne peut s'empêcher de repérer les réminiscences du passé, l'héritage des images négatives héritées du Second conflit mondial et de penser, une fois encore, que l'histoire des relations internationales se nourrit de la mémoire des peuples, de leurs craintes et de leurs rêves collectifs autant que des pratiques diplomatiques et des réalités géopolitiques dans lesquels ils s'engagent.