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Tomasz Schramm, La transition du pouvoir en Pologne et la France

La transition du pouvoir en Pologne et la France

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

 

Tomasz Schramm

 

 

L'offensive allemande contre la Pologne lancée le 1er septembre 1939 a vite mis en péril la capitale, Varsovie et la position des autorités de la République. En conséquence, le président de la République et le gouvernement évacuèrent Varsovie et prirent la direction du sud-est. Le 17 septembre, alors qu'ils se trouvaient non loin de la frontière roumaine, ils apprirent que l'Armée rouge avait pénétré sur le territoire polonais. Ce revers précipita la décision de passer la frontière dans l'espoir que le président et le gouvernement se rendent ensuite en Roumanie et de là en France.

 

Une situation territoriale confuse

  

Ce même jour, le gouvernement français est sollicité par le ministre polonais des Affaires étrangères, Beck, sur un éventuel octroi au gouvernement polonais du droit de résidence, sur le modèle de la procédure adoptée en 1914 pour la Belgique. La réponse française fut immédiate et positive[[2]->2]. Simultanément, l'ambassadeur de Pologne en Roumanie, le comte Roger Raczynski, après une entrevue avec Beck à Kuty (localité polonaise proche de la frontière roumaine où il s'était rendu à l'appel de Beck), entreprit des démarches auprès des autorités roumaines en vue d'obtenir le droit de passage pour les personnalités politiques polonaises, conformément à la Convention de La Haye de 1907[[3]->3]. D'après Raczynski, le ministre des Affaires étrangères roumain, Gafencu, demeura évasif et ne parla que d' «hospitalité» à accorder aux autorités polonaises. Le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères roumain prétendit[[4]->4] plus tard que le 17 septembre, dans un entretien téléphonique avec l'ambassadeur roumain en Pologne, Grigorcea, Gafencu parlait encore de «transit» des autorités polonaises, mais à titre officieux. Or, il est permis de supposer que, quelques jours auparavant, les autorités roumaines avaient envisagé, sous la pression allemande, l'internement pur et simple des hommes d'État polonais[[5]->5].

  Le retour à Bucarest le 18 septembre, Raczynski apprend de l'ambassadeur français Adrien Thierry que, la veille, le ministre allemand en Roumanie, Fabrizius, a demandé l'internement, en agitant la menace d'une guerre. Raczynski, qui avait été prévenu de cette déclaration, savait que le plus important était alors d'assurer la continuité des institutions polonaises. Sur ce point, l'accord fut complet entre lui et ses collègues français et britanniques.

 Ce même jour, le gouvernement français est sollicité par le ministre polonais des Affaires étrangères, Beck, sur un éventuel octroi au gouvernement polonais du droit de résidence, sur le modèle de la procédure adoptée en 1914 pour la Belgique. La réponse française fut immédiate et positive[1]. Simultanément, l'ambassadeur de Pologne en Roumanie, le comte Roger Raczynski, après une entrevue avec Beck à Kuty (localité polonaise proche de la frontière roumaine où il s'était rendu à l'appel de Beck), entreprit des démarches auprès des autorités roumaines en vue d'obtenir le droit de passage pour les personnalités politiques polonaises, conformément à la Convention de La Haye de 1907[2]. D'après Raczynski, le ministre des Affaires étrangères roumain, Gafencu, demeura évasif et ne parla que d' «hospitalité» à accorder aux autorités polonaises. Le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères roumain prétendit[3] plus tard que le 17 septembre, dans un entretien téléphonique avec l'ambassadeur roumain en Pologne, Grigorcea, Gafencu parlait encore de «transit» des autorités polonaises, mais à titre officieux. Or, il est permis de supposer que, quelques jours auparavant, les autorités roumaines avaient envisagé, sous la pression allemande, l'internement pur et simple des hommes d'État polonais[4].

 De retour à Bucarest le 18 septembre, Raczynski apprend de l'ambassadeur français Adrien Thierry que, la veille, le ministre allemand en Roumanie, Fabrizius, a demandé l'internement, en agitant la menace d'une guerre. Raczynski, qui avait été prévenu de cette déclaration, savait que le plus important était alors d'assurer la continuité des institutions polonaises. Sur ce point, l'accord fut complet entre lui et ses collègues français et britanniques.

 

 

Un nouveau président pour gérer l'état de guerre

  

En vertu de la Constitution de 1935, le président de la République pouvait, en cas de guerre, nommer lui-même son successeur. Cette disposition n'avait pas d'équivalent dans d'autres constitutions européennes et entrait dans le cadre des prérogatives très vastes accordées au président. Le caractère antidémocratique de la Constitution avait été critiqué, mais, dans la situation exceptionnelle de septembre 1939, cette clause se révéla très opportune et témoigna de la clairvoyance des auteurs de la loi fondamentale. Le président Moscicki l'utilisa le 1er septembre en désignant le maréchal Smigly-Rydz, commandant en chef de l'Armée polonaise[5]. Mais ce dernier devait se retrouver plus tard en Roumanie où il fut arrêté.

 Il fallait donc trouver un autre candidat et le président Moscicki proposa le général Kazimierz Sosnkowski, que les rapports des ambassadeurs français évoquent également[6]. Charles-Roux disait de lui qu'il «prendrait la tête de ce qu'on appelerait le gouvernement polonais» et ajoutait que le «Général serait, d'après le Vatican, un bon catholique. Je ne puis oublier, à cet égard, certaines appréciations favorables portées par le Saint-Siège, avant l'Anschluss, sur M.Seyss-Inquart». Par sa causticité, le diplomate français voulait sans doute exprimer sa réserve vis-à-vis des jugements du Vatican, et non pas faire un parallèle entre Sosnkowski et Seyss-Inquart.

 La candidature de Sosnkowski était, en effet, assez naturelle. Fidèle de Pilsudski dès avant 1914, interné avec lui à Magdebourg en 1917 à la suite de la brouille entre le «Commandant» et les Allemands, il avait été marginalisé après 1926 en raison de la position équivoque qu'il avait adoptée lors du coup d'État de Pilsudski[7]. Si cet épisode pouvait lui porter préjudice aux yeux des pilsudskistes purs et durs, il jouait en revanche en sa faveur dans la situation présente. Mais Sosnkowski, qui combattait alors aux environs de Lwow, était introuvable.

  Le choix du président Moscicki se porta ensuite sur le général Boleslaw Wieniawa Dlugoszowski, alors ambassadeur à Rome. Cette désignation surprit. Le style gaillard et bohème du général avait fait de lui un personnage des plus populaires à Varsovie, mais son caractère pittoresque le rendait peu crédible, en dépit de ses incontestables qualités intellectuelles. La décision de Moscicki n'était cependant pas sans fondement. Comme il l'expliqua à l'ambassadeur Raczynski,


«il avait décidé cette désignation sous des réserves bien définies qui la conditionnaient. Il était convenu que le général Wieniawa désignerait à son tour un candidat définitif indiqué par le président Moscicki et lui transmettrait ses pouvoirs».

 Cette procédure permettait de lui désigner ensuite comme successeur le candidat voulu, vraisemblablement Sosnkowski. La loyauté de Wieniawa garantissait par ailleurs qu'il ne tenterait pas de transformer le provisoire en définitif.

 Cependant, la manœuvre que Moscicki avait conçue sans consulter personne évinçait d'autres candidatures dont on avait commencé à parler. Le président, prenant en considération les bons côtés de son candidat, en avait visiblement sous-estimé les mauvais, et en particulier son image.

  Le 20 septembre au soir le président remit à l'ambassadeur Raczynski une enveloppe cachetée. Elle devait être transmise d'urgence à Paris, ce que fit Raczynski en la confiant à l'ambassadeur Léon Noël qui partait pour la France. C'est à Paris, le 25 septembre, que l'enveloppe fut remise à Wieniawa, appelé de Rome. L'ambassadeur de Pologne en France, Julian Lukasiewicz, porta la désignation à la connaissance du sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Champetier de Ribes, qui reçut la nouvelle sans faire de commentaires[8].

 La réaction française fut connue le lendemain. Elle était brutale et s'exprima sous la forme d'un télégramme de Daladier à Thierry ainsi rédigé:


«Je vous prie de faire savoir d'extrême urgence au président Moscicki que le gouvernement français, ne pouvant faire confiance à la personnalité ainsi désignée, s'est trouvé à son vif regret dans l'obligation de notifier à l'ambassadeur de Pologne qu'il ne pouvait, en ce qui le concerne, reconnaître cette désignation et qu'il se verrait dans l'impossibilité, si elle était maintenue, de reconnaître aucun gouvernement nommé par le général Boleslaw Wieniawa Dlugoszowski. Vous ajouterez oralement que le gouvernement français ne se trouverait plus, dans ces conditions, en situation de réserver à un tel gouvernement l'accueil sur son territoire»
[9].

 L'intransigeance française surprit Londres. L'ambassadeur Corbin écrivait ainsi:


«L'ambassadeur de Pologne m'a dit que Lord Halifax, informé au cours même de sa visite des objections françaises, avait laissé percer un certain étonnement. Sir Alexandre Cadogan, que le comte Raczynski a été voir un peu plus tard, lui a déclaré que le gouvernement britannique ne pouvait adopter une attitude différente de celle de la France, bien qu'il ne pût fournir d'explications sur les motifs dont celle-ci s'était inspirée»
[10].

 Edward Raczynski qui avait effectué un voyage rapide à Paris le 25 septembre avait approuvé, selon son collègue parisien[11], la désignation de Wieniawa.

 Dans son entretien avec l'ambassadeur français, il a tenu un langage quelque peu différent, sans céder cependant sur l'essentiel:

«Le comte Raczynski, qui n'a pas caché que, comme Polonais, il n'était pas enthousiasmé par le choix du général Wieniawa, n'en déplore pas moins les objections élevées par la France parce que, dit-il, elles risquent de ruiner l'application des règles constitutionnelles qui assurent la survie légale de la Pologne. [...] A titre purement personnel, le comte Raczynski a fait allusion à la possibilité pour le général Wieniawa de se démettre spontanément, au bout de quelques jours, en faveur d'une personnalité sur laquelle l'accord serait réalisé. Il n'a pas caché cependant que de grandes précautions seraient à prendre, la question étant strictement d'ordre intérieur et sa solution ne devait pas apparaître comme dictée par une puissance étrangère».[12]

 Dans le langage diplomatique, «à titre purement personnel» est une expression formelle qui n'exprime pas uniquement des vues privées. La coïncidence avec les délibérations de Bicaz (lieu de séjour du président Moscicki en Roumanie) saute aux yeux, de même que la suggestion, adressée au Quai d'Orsay, de ne pas s'immiscer trop dans cette délicate affaire.

 Mais la France souhaitait précisément l'inverse. Le 29 septembre, Daladier justifiait ses réserves auprès de Corbin et par richochet auprès des Britanniques[13]. Il donnait une image très défavorable de Wieniawa, parlant d'«une fantaisie d'allure qui, sous une apparence de culture variée, ne recouvre pas moins de déréglements d'esprit que de mœurs», mais c'est à la fin de son télégramme que les vraies raisons du refus français apparaissent:


«En dépit d'une cordialité qui a pu faire illusion à certains Français, le général Wieniawa n'a jamais cessé de nous être hostile. Ses sentiments à notre égard se sont révélés dès la guerre de 1920 et n'avaient pas échappé au général Weygand. Il appartient à celui des clans pilsudskistes dont nous avons eu le plus constamment à nous plaindre. Par ailleurs, les personnalités polonaises qui se trouvent en France, M.Zaleski et le général Sikorski en première ligne, ont marqué de la façon la plus catégorique qu'il leur serait impossible de travailler avec lui.»

 Il y avait donc deux raisons principales à l'intransigeance française. L'une était l'hostilité envers un pilsudskiste qui, il est vrai, avait parfois eu des relations difficiles avec les militaires français dans les années 1920[14], et qui était un des proches de Beck, la «bête noire» du Quai d'Orsay. Il est fort probable que les très bonnes relations qu'il avait à Rome ne plaisaient pas non plus à la diplomatie française, mais cet argument-là ne fut pas invoqué.

 La seconde raison résidait dans l'attitude des «personnalités polonaises» ainsi que dans leur action où le rôle central revenait au général Wladyslaw Sikorski. Dans la première moitié des années 1920, il avait occupé des positions politiques et militaires importantes. Mais, considéré par Pilsudski comme un de ses adversaires majeurs, il avait été mis en disponibilité à partir de 1928. Après le déclenchement de la guerre, il essaya en vain d'obtenir une affectation. Il multipliait en parallèle les rencontres avec ses amis politiques, pour discuter avec eux des éventuelles mesures à prendre.

 Wieniawa passa à l'action le 18 septembre, après s'être rendu en Roumanie, où il commença à prendre des contacts avec des représentants de la France en Pologne: l'ambassadeur Noël, l'attaché militaire, le général Musse, le chef de la mission militaire en Pologne, le général Faury. Il renouait ainsi avec la tradition car il avait entretenu, tout au long de l'entre-deux-guerres, des relations très proches avec les politiciens et militaires français et comptait parmi les partisans les plus sûrs de la France en Pologne. L'entretien du 18 septembre avec Raczynski fut décisif[15]. De passage à Bucarest, il y déploya une intense activité en vue d'organiser en France le centre politique du camp anti-«sanacja». Il était aidé dans sa tâche par des employés de l'ambassade, dont l'attaché militaire, le colonel Tadeusz Zakrzewski[16]. Léon Noël se trouvait toujours à proximité et, le 22 septembre, ils prirent tous deux le train pour Paris.

  

L'attitude de la France

 

 Logiquement, les contacts établis en Roumanie se poursuivirent à Paris et il fut en outre plus facile d'agir après la révélation du choix de Moscicki. Un cercle se constitua, dont les relations avec l'ambassade étaient cependant limitées. Il est difficile de se rendre compte du niveau des contacts que ce groupe réussit à avoir avec des personnalités françaises, mais le biographe de Wieniawa attire l'attention sur un fait intéressant[17]. Dans le télégramme de Daladier déjà mentionné, si critique envers le général Dlugoszowski, on lit aussi:


«Il y a cinq jours encore, montant à Milan dans le Sud-express pour se rendre à Paris, il était en état d'ivresse».

 Le même argument a été invoqué pendant la réunion du Conseil des ministres, le 26 septembre. Cela n'était pas impossible - on attribuait généralement à Wieniawa le culte de la dive bouteille. Mais depuis sa nomination à Rome, il n'en avait plus été question. L'origine de cette médisance venait sans doute d'une source polonaise qui reprenait l'ancienne réputation du candidat à la présidence. Et quand on rappelle que Sikorski a tenu, le même jour, à peu de choses près des propos identiques à Lukasiewicz[18], on peut admettre que l'intelligence entre les ennemis polonais et français de la «sanacja» allait plus loin que ne le suggérait le télégramme de Daladier.

 Le veto français a été immédiatement transmis à Bicaz. Trois ambassadeurs polonais, réunis à Paris, accompagnés du chef de la chancellerie du président, Lepkowski (venu de Roumanie via Milan avec Wieniawa), cherchaient une solution de consensus, conscients qu'ils devaient s'entendre avec le groupe de Sikorski. Roger Raczynski assurait la liaison avec le président Moscicki. Le 29 septembre, il lui transmit le télégramme du quatuor polonais recommandant Wladyslaw Raczkiewicz, ancien président du Sénat et voïvode de Poméranie. En même temps, l'ambassadeur Thierry faisait savoir que Daladier admettait cette candidature[19].

 Le 30 septembre, le président Moscicki démissionna de ses fonctions, après avoir désigné officiellement Wladyslaw Raczkiewicz comme son successeur. Mais l'homme fort de la nouvelle constellation était Sikorski - Premier ministre et commandant en chef des armées. Ainsi s'achevait le processus de la transition du pouvoir au sommet des institutions de l'État polonais. La continuité légale de ce dernier a été assurée. Mais toute l'affaire a duré plus longtemps et a connu des complications qui ont laissé des traces dans les esprits.

 Le point de départ en avait été l'internement par les Roumains des autorités civiles polonaises. Wladyslaw Pobog-Malinowski en voit la raison dans une quadruple pression: allemande, soviétique, française et sikorskiste[20]. Mais seule la première de ces composantes semble avoir joué un rôle déterminant.

 Face à une situation à laquelle il n'avait pas été préparé, le président Moscicki a commis une double erreur d'appréciation. Il n'a pas admis que la défaite impliquait l'alternance politique, c'est-à-dire la désignation d'un personnage choisi en dehors du camp politique de la «sanacja»[21]. De plus, il a porté son choix sur un candidat controversé. Ajoutons que celui-ci, placé dans une situation fort délicate et embarrassante, a néanmoins fait la preuve de sa loyauté et de son civisme.

  

Le bilan de la transition

  

L'opposition polonaise, réduite à l'impuissance avant septembre 1939, a pris le pouvoir. Voulait-elle tirer profit des circonstances et prendre sa revanche, ou bien était-elle consciente du changement nécessaire, même opéré dans des conditions et par des procédés discutables? C'est un débat qui reste toujours ouvert dans l'historiographie polonaise et a connu une nouvelle vigueur depuis les changements de 1989. Mais, sans préjuger sur le modus procedendi, il faut admettre qu'en effet, la transmission du pouvoir était une solution naturelle et conforme à la raison d'État.

 Cette crise très complexe se déroula avec la participation active d'un acteur extérieur, la France. La diplomatie française a saisi l'occasion d'intervenir en faveur d'une alternance qui correspondait à ses intérêts. Ceux que l'ambassadeur Noël avait l'élégance de nommer «la faune pilsudskiste et beckiste», allaient être remplacés par le très francophile Sikorski. Le rôle personnel de Noël dans cet épisode reste cependant obscur. Dans le livre qui retrace son expérience polonaise, il prétend que Moscicki «dut renoncer à ce choix [Wieniawa] sur mon intervention»[22], sans prendre en considération le fait qu'il se trouvait alors à Paris et n'avait pas la possibilité d'entrer en contact direct avec le président polonais. Mais son aversion envers la «sanacja», très sensible dans son livre, ainsi que sa tentative de 1936 d'arriver à la démission de Beck permettent de soupçonner qu'il a fait tout ce qu'il pouvait pour faire peser son influence dans cette crise intérieure polonaise qui ne touchait la France que de loin. Mais Noël, à lui seul, ne pouvait pas imposer ses vues. C'est la position adoptée par le gouvernement français, et surtout par Daladier, qui devait s'avérer décisive.

 D'autres éléments sont venus prolonger la période de transition au moment où il importait qu'elle s'opérât le plus rapidement possible. Il aurait été préférable, en effet, que la situation soit éclaircie avant la chute de Varsovie, que l'on redoutait à tout moment. Mais la présence d'un de ces facteurs - étranger, c'est-à-dire français - est venu ajouter une dimension supplémentaire. Deux diplomates polonais, dont les jugements a posteriori demeurent exempts de passion, constatent en guise de conclusion:


«Un incident avec la nomination de Wieniawa, désagréable et inutile, qui d'ailleurs ne porte aucun préjudice à la mémoire du nommé, nous a contraint à céder en face de l'ingérence française dans nos affaires intérieures, ce qui a jeté une ombre sur l'indépendance des autorités polonaises qui se reconstituaient à l'étranger.»
[23]

 

Tandis que Raczynski, acteur important de cet épisode ajoute:


«Toute cette affaire m'a beaucoup peiné. [...] Il ne s'agissait pas pour moi de considérations personnelles, mais du fait que la seule et la suprême chose que nous avions sauvée de notre debâcle étaient les impondérables: l'État, les alliances, la constitution. Et voilà que notre alliée traitait un de ces trésors comme un petit jeton dans le jeu. »
[24]

  Les aléas de la transition du pouvoir ont donné lieu à des polémiques dans l'historiographie polonaise. Dans le grand public, cet épisode demeure un moment peu connu de l'histoire politique et militaire de septembre 1939 et n'a pas eu de répercussions ultérieures. L'essentiel, la continuité légale et institutionnelle de l'État polonais, a été préservé. Mais on peut assurément y voir un présage du rôle désormais dévolu à la Pologne dans la politique extérieure de la France: alliée de l'entre-deux-guerres malgré tout, elle devient après-guerre un «jeton» dans le jeu des Grands.

 

 



[1]     Daladier à Corbin, Paris, 17 septembre 1939, Archives du ministère de Affaires étrangères, série Europe 1918-1940, sous-série Pologne (ci-après AMAE, Pologne), vol. 381, n°1. Ce dossier contient les photocopies des documents conservés dans les ambassades de Londres, Rome et du Saint-Siège, les originaux du Quai d'Orsay ayant été détruits en 1940. De ce fait, la documentation sur la question est assez sommaire

[2]     Le témoignage de Roger Raczynski a été publié dans Kultura, N°9-10, 1948, p.116-129 et dans GIEDROYC (J.), Autobiografia na cztery rece (Autobiographie à quatre mains), Varsovie, Czytelnik, 1994, p. 235-253.

[3]     Cretzianu (A.), «Rumunia a wrzesien 1939 roku» («La Roumanie et le mois de septembre 1939»), Kultura n°77, 1954, p. 109-115

[4] Pobog-Malinowski (W.), Najnowsza historia polityczna Polski (Histoire politique contemporaine de la Pologne), vol. 3, Londres, 1960, p. 69-70; Wapinski (R.), Wladyslaw Sikorski, Varsovie, Wiedza Powszechna, 1978, p.226-227; Cretzianu (A.), op. cit.]

[5] Le fait que le commandant en chef soit passé en Roumanie souleva de très vives critiques. Il croyait naïvement pouvoir éviter l'internement et continuer le combat en France, mais sa capture par les Allemands aurait signifié la capitulation polonaise, ce qui aurait été extrêmement grave. Les autres éventualités se résumaient à trouver la mort au combat ou bien encore tomber aux mains des Soviétiques. Interné en Roumanie, Smigly-Rydz projetait de s'enfuir pour revenir clandestinement en Pologne, ce qu'il finit par faire en 1940, mais il ne put jouer aucun rôle.]

[6] François-Poncet à la Diplomatie, Rome, 23 septembre 1939, AMAE, Pologne, vol. 381 n°4, Charles-Roux à Daladier, Rome le 25 septembre 1939, ibidem, n°6. Il est vraisemblable que les mêmes informations étaient transmises par Thierry à Bucarest

[7]     Commandant du Corps d'armée à Poznan, déchiré entre les deux loyautés - envers les autorités légales et envers Pilsudski - il tenta de se suicider.

[8]     Lukasiewicz (J.), Diplomat in Paris 1936-1939, New York-Londres 1970, p.342. D'après DUROSELLE (Jean-Baptiste), L'Abîme 1939-1944, Paris 1982, Imprimerie nationale, p.57, «le sous-secrétaire d'État manifestait plus de bonne volonté que d'expérience».]

[9] Télégramme transmis à l'ambassadeur à Londres, Paris le 26 septembre 1939, AMAE, Pologne, vol. 381, n°8

[10]    Corbin à Daladier, Londres le 27 septembre 1939, ibidem n°13. L'ambassadeur de Pologne à Londres, le comte Edward Raczynski, était le frère de l'ambassadeur en poste à Bucarest.

[11]    Lukasiewicz (J.), op. cit., p. 347.

[12]    Corbin à Daladier, Londres, 26 septembre 1939, AMAE, Pologne, vol. 381, n°10-12.

[13]    Daladier à Corbin, Paris, 29 septembre 1939, ibidem, n°14.

[14]    Surtout avec le général Niessel, chef de la Mission militaire française en Pologne 1920-1921. Voir Schramm (T.), Francuskie misje wojskowe w panstwach Europy srodkowej 1919-1938 (Les missions militaires françaises en Europe centrale 1919-1938), Poznan 1987, Wydawnictwo Naukowe UAM, p. 83, 86-87.

[15]    Quelques années plus tard, il mentionnait les conseils que lui avait donnés alors Noël - le procès-verbal du Conseil des ministres du 19 mai 1942, cité par Pobog-Malinowski (W.) [auteur de tendance pilsudskiste, donc anti-sikorskiste], op. cit., p. 72.

[16]    Le rôle de l'ambassadeur Roger Raczynski semble quelque peu ambigu. C'était l'impression de son frère: Raczynski (E.), W sojuszniczym Londynie (Dans le Londres allié), 2ème édition, Londres 1974, p. 51-52 et de Lukasiewicz, op. cit., p. 347. Le propos de Thierry: «l'ambassadeur de Pologne à Bucarest, en qui nous pouvons avoir toute confiance» (AMAE, Pologne, vol. 381, n°15) en dit long.

[17]    Dworzynski (W.), Wieniawa. Poeta-zolnierz-dyplomata (Wieniawa, poète, soldat, diplomate), Varsovie, Wydawnictwa Szkolne i Pedagogiczne, 1993, p.309, 318, 320

[18]    Lukasiewicz (J.), op. cit., p. 353.

[19]    R. Raczynski, le récit est dans: Giedroyc (J.), op. cit., p. 250-251.]

[20]    Pobog-Malinowski (W.), op. cit., p. 68-69

[21]    Cette attitude est psychologiquement compréhensible - la défaite polonaise pouvait être attribuée, aux yeux de la «sanacja», à la supériorité allemande contre laquelle on ne pouvait rien faire, et non pas à leurs propres erreurs ou négligences. Le régime de «sanacja»fut rendu coupable par ses adversaires au temps de la guerre, ensuite par la propagande de la Pologne populaire. Le sujet demeure controversé et il est impossible d'entrer ici dans ce débat.]

[22]    Noël (Léon), Polonia restituta. La Pologne entre deux mondes, Paris, Publications de la Sorbonne, 1984, p.156.

[23] Morawski (K.), Wspolna droga (Le chemin commun), Paris, Ksiegarnia Polska, s. d., p. 94.

[24] Raczynski (E.), op. cit., p. 53-54.