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Sophie Enos, La politique extérieure de l'Autriche

La politique extérieure de l'Autriche

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

 

Sophie Enos

 

À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle elle avait été annexée au Reich hitlérien, l'Autriche est soumise, tout comme l'Allemagne vaincue, à une occupation quadripartite de son territoire et de sa capitale par les Alliés. Pratiquement gelées au début de la guerre froide, les négociations entamées dès 1943, pour rétablir une Autriche entièrement indépendante, n'aboutissent qu'à la faveur de la détente du milieu des années cinquante: la signature du traité d'État rétablissant un État autrichien indépendant et souverain, le 15 mai 1955, est suivie de peu par une loi constitutionnelle instituant la neutralité permanente de la république d'Autriche.

En 1955, la diplomatie de ce pays neutre est entièrement conditionnée par sa position stratégique entre les deux blocs adverses: véritable corridor, l'Autriche, entourée d'une Suisse neutre à l'Ouest et d'une Yougoslavie non engagée au Sud, a des frontières communes avec, d'un côté, des membres de l'OTAN, où les États-Unis prennent une part active, et, de l'autre, avec des démocraties populaires, placées sous la tutelle de l'URSS et appartenant au Pacte de Varsovie.

 Cette étude, réalisée à partir des archives diplomatiques du ministère français des Affaires étrangères, porte sur la gestion, par l'Autriche, de sa neutralité: le concept de «neutralité active», selon lequel un État, au lieu de se borner à une stricte neutralité, peut jouer un rôle dans les relations internationales, est-il applicable à la diplomatie autrichienne des années 1955-1960? Par ailleurs, la population autrichienne ayant été confrontée aux deux grandes épreuves qu'ont représenté pour elle, la fin du règne dynastique des Habsbourg et l'annexion de son pays par l'Allemagne en 1938, on peut légitimement se demander si, en 1955, elle est en voie de retrouver une conscience nationale perdue: dans quelle mesure le statut de neutralité a-t-il contribué à remédier à ce manque de cohésion nationale?

 Pour répondre à ces questions, il convient de présenter dans un premier temps les fondements de la diplomatie autrichienne, avant d'en observer la conduite, pour en tirer des conclusions quant à la définition de la neutralité du pays.

  

1955, l'entrée de l'Autriche sur la scène internationale

  

En 1955, l'Autriche est en passe de retrouver son indépendance: ayant activement travaillé, depuis 1945, à la reconstruction de l'économie nationale, son gouvernement de coalition est à même de s'atteler à la tâche plus délicate de liquidation du passé et de libération du territoire; cela est d'autant plus à l'ordre du jour que la situation internationale a changé depuis 1945, avec la disparition de Staline et l'entrée dans l'ère dite de l'«équilibre de la terreur».

 Des négociations aboutissent, en avril 1955, au Mémorandum de Moscou, ensemble d'engagements réciproques entre l'Autriche et l'URSS. Celle-ci, soucieuse de faire du petit État danubien une sorte de zone-tampon entre l'Est et l'Ouest, conditionne son acceptation d'un traité rétablissant une Autriche souveraine, à la ratification, par cette dernière, d'une déclaration de neutralité.

 Après la signature, le 15 mai 1955, du traité d'État instituant sa liberté et son indépendance, l'Autriche procède, le 26 octobre 1955, à la proclamation de sa neutralité, qu'elle présente sous la forme d'une déclaration volontaire, ne découlant nullement d'une pression extérieure. Cette neutralité, en réalité quasi imposée par l'URSS, est purement militaire: l'Autriche peut donc choisir son régime politique et économique, participer à toute organisation ayant un caractère universel ou pacifique, ou encore prendre position en faveur d'une idéologie. Ce statut est important d'un point de vue diplomatique et il conditionne l'acceptation du statut par la population: bien que négociée par Moscou, la neutralité a été bien accueillie par les Autrichiens, qui y ont vu un facteur de cohésion interne, «un prolongement de la mission historique de médiation et de réconciliation»[1] incombant à l'Autriche au cœur de l'Europe. Par ailleurs, la neutralité a également contribué à l'apparition d'une conscience nationale consolidée, en singularisant l'Autriche vis-à-vis de la nation allemande.

 Forte de sa souveraineté retrouvée et de sa neutralité militaire, l'Autriche peut alors faire son entrée sur la scène internationale: son admission à l'ONU, le 14 décembre 1955, en est la concrétisation.

 Fin 1955, l'Autriche est officiellement à même de mener la politique étrangère qu'elle entend. Néanmoins, elle se trouve dans une position délicate, qui limite sa marge de manœuvre: tandis qu'elle appartient culturellement, politiquement et économiquement à l'Occident, elle a retrouvé son indépendance grâce au bon vouloir des Soviétiques. Elle est donc prise géographiquement et politiquement entre l'Est et l'Ouest.

  

L'ancrage de l'Autriche à l'Ouest: octobre 1955-janvier 1958

  

La politique extérieure de l'Autriche est conditionnée par deux éléments: l'indépendance retrouvée en échange d'une neutralité exigée par l'URSS et une orientation pro-occidentale.

 Le gouvernement considère la neutralité comme un moyen d'apporter une contribution positive aux affaires internationales: le pays, résultat d'influences diverses, a vocation à rapprocher des forces opposées, à faciliter la mise en place d'une politique de compromis en Europe.

  

Des relations bilatérales soutenues et variées

  

Des rapports intenses mais déséquilibrés avec l'Occident

 

Affichant une orientation idéologique nettement pro-occidentale, l'Autriche entretient des relations assez étroites avec les pays d'Europe de l'Ouest.

Circonscrits, sur le plan politique, par l'article 3 du traité d'État, qui stipule l'interdiction de tout nouveau rapprochement de l'Autriche avec l'Allemagne voisine, et par l'article 4, qui interdit «toute union politique ou économique entre l'Allemagne et l'Autriche»[2], les rapports austro-allemands sont très soutenus. S'ils collaborent économiquement avec l'Autriche, les Allemands, offensifs, cherchent à investir le marché autrichien: inquiets, les Occidentaux craignent de voir le petit État danubien passer sous la tutelle économique de l'Allemagne[3]. Cette peur est d'autant plus justifiée que les Allemands décident dans le même temps, d'installer un institut culturel dans chacune des provinces autrichiennes, ce qui pourrait sinon mener à un véritable Anschluss, du moins être à l'origine d'un nouveau pangermanisme.

Aussi les Français entendent-ils affaiblir la présence allemande en Autriche, où ils n'occupent eux-mêmes qu'une petite place; par ailleurs, en s'implantant dans un pays susceptible de jouer un rôle non négligeable dans l'évolution de la place de l'Europe orientale en Occident, ils espèrent éviter de se retrouver un jour à la périphérie d'une Europe agrandie, et favoriser dans le même temps la stabilité de l'échiquier européen en travaillant à l'affirmation d'une identité autrichienne intrinsèque.

Les relations austro-italiennes sont perturbées par la question de la souveraineté prévalant dans le Tyrol-Sud: nourrissant l'espoir de récupérer ce territoire cédé à l'Italie en 1919, l'Autriche conclut, le 5 septembre 1946, l'accord Gruber-de Gasperi, afin d'assurer la protection de la population germanophone de la région, et de lui garantir certains droits. Mais, en 1956, le traité de 1946 est remis en cause et les négociations sont relancées.

Jugée trop proche des Allemands, très distante des Français, en conflit avec Rome, l'Autriche entretient néanmoins de bonnes relations avec les États d'Europe occidentale.

 

Des relations cordiales mais réservées avec les pays de l'Est

 

Ayant ouvertement proclamé son appartenance au monde occidental, l'Autriche a d'emblée, avec l'Est, des relations moins étroites et moins intenses.

Si, dès mai 1955, la Yougoslavie s'est déclarée favorable à une coordination de sa politique extérieure avec celle de l'Autriche, celle-ci lui a, au contraire, manifesté de suite une certaine méfiance, notamment par hostilité envers la politique de troisième force, de «neutralisme actif», prônée par Tito, et du fait du rapprochement soviéto-yougoslave alors en cours.

En revanche, la bonne entente affichée par l'Autriche avec la Tchécoslovaquie, ou encore la Hongrie, peut donner lieu à plusieurs interprétations: certains y voient une stratégie autrichienne consistant à pouvoir un jour profiter d'un éventuel revirement d'un État satellite désireux, à un moment donné, de se rapprocher de l'Occident; au contraire, cela peut relever d'un plan soviétique, visant à tirer l'Autriche vers le Danube, puis vers l'espace dominé par l'URSS. Quoi qu'il en soit, les diplomates croient en une propagation du modèle occidental à l'Est, à partir de l'Autriche, de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie.

 

Les relations austro-soviétiques conditionnées par des questions économiques

 

Soucieuse d'offrir au reste du monde l'image positive d'un pays favorable à la détente et travaillant à la «coexistence pacifique», l'URSS développe avec l'Autriche une politique de bonne entente, mais désire dans le même temps défendre ses intérêts économiques.

De fait, les relations austro-soviétiques sont conditionnées par la question des biens allemands situés dans l'ancienne zone d'occupation soviétique, et que l'URSS a rétrocédés à l'Autriche en contrepartie d'un dédommagement conséquent: celui-ci est jugé trop coûteux par les Autrichiens, qui réussissent à obtenir quelques concessions de la partie soviétique. Mais ceci place Vienne dans une position d'infériorité puisque le thème des réparations dues à l'URSS peut être à tout moment utilisé par cette dernière, pour exiger un infléchissement des choix diplomatiques autrichiens dans un sens pro-oriental.

Par ailleurs, vu la complémentarité des économies autrichienne et soviétique, Moscou a développé ses relations commerciales avec l'Autriche, faisant de celle-ci un véritable laboratoire d'expérimentation des échanges entre États issus de deux blocs opposés, et, plus largement, un terrain d'expériences pour le concept de «coexistence pacifique», présenté en février 1956 lors du XXème congrès du PCUS.

Bien que la bonne ambiance qui préside aux relations austro-soviétiques soit essentiellement le résultat d'une stratégie soviétique de communication et le fait d'intérêts économiques réciproques, ce caractère cordial peut être considéré comme encourageant, puisqu'il préfigure la possibilité d'une politique de «coexistence pacifique».

Les relations avec l'Est, relativement bonnes, n'en sont pas moins empreintes d'une certaine méfiance et, de ce fait, ne peuvent être comparées avec celles, plus étroites, liant l'Autriche à l'Occident. Quoi qu'il en soit, tout laisse penser qu'en faisant en sorte d'être en bons termes avec chacun des deux camps, l'Autriche cherche à préserver l'équilibre international découlant en partie de sa neutralité, et ce, afin de compenser sa petite taille et sa situation géopolitique entre deux blocs adverses, caractéristiques susceptibles de nuire à sa sécurité.

Mais, si en termes de relations bilatérales, l'Autriche semble relativement neutre, sa position dans la guerre froide s'avère beaucoup plus tranchée.

 

La neutralité de l'Autriche au cœur de la guerre froide : l'Est se sent désavoué

 

La neutralité de l'Autriche étant exclusivement militaire, les dirigeants viennois osent exprimer ouvertement l'orientation idéologique qu'ils entendent conférer au pays: entretenant des relations courtoises avec les États du bloc oriental, l'Autriche n'en est pas moins une république de type occidental, qui protège et défend les valeurs communes aux démocraties pluralistes. Cela se manifeste de manière indubitable entre 1955 et 1958.

 

Les signes concrets d'une orientation pro-occidentale

 

À partir de 1956, l'orientation pro-occidentale du pays ne fait aucun doute. Ainsi, en février 1956, l'Autriche dissout la Fédération syndicale mondiale, d'inspiration soviétique; en juillet 1956, il est décidé de procéder au changement des noms de places et de rues de Vienne évoquant l'occupation soviétique de la capitale.

 Mécontente, l'URSS voit dans ces gestes anti-soviétiques la main des Américains qui, de la sorte, chercheraient à discréditer le bien-fondé du statut de neutralité et à dissuader l'Allemagne de vouloir l'acquérir.

  Ces critiques soviétiques n'empêchent nullement l'Autriche de rester fidèle à son camp, ce que confirme son attitude originale face à la crise de Hongrie.

  

La crise de Hongrie : une brèche dans les relations austro-orientales

  

Le traité d'État a été à l'origine d'une normalisation des rapports austro-hongrois: sa signature a été suivie du démantèlement des obstacles frontaliers, puis de l'établissement d'un climat relativement serein. Mais, la réaction autrichienne à la crise de Hongrie marque un réel refroidissement des relations austro-orientales.

  Au début de la crise hongroise, les dirigeants autrichiens, gagnés à la cause des insurgés, optent pour un mouvement de solidarité et de fraternité avec les Hongrois: le 28 octobre 1956, ils lancent un appel à Moscou, en faveur de la Hongrie, priant le gouvernement soviétique de «contribuer à l'arrêt des opérations militaires et de l'effusion de sang», et plaidant pour le «rétablissement d'une situation normale en Hongrie, afin que [...] la paix soit consolidée et assurée en Europe»[4]. Selon l'Autriche, sa neutralité aiderait les insurgés hongrois, dans la mesure où ces derniers réclament un statut identique au sien; le 20 janvier 1957[5], le chancelier Raab, considérant que l'existence de deux États neutres de part et d'autre du rideau de fer permettrait d'apaiser la tension régnant en Europe centrale, va jusqu'à attribuer à l'URSS une politique coloniale en contradiction avec la charte des Nations Unies. Au-delà de l'attitude officielle du gouvernement, c'est la majorité de la population autrichienne qui, rejetant la réaction soviétique, participe activement à l'accueil des réfugiés hongrois.

 Quand, au début de l'année 1957, la crise est officiellement achevée, Vienne n'en continue pas moins de manifester sa désapprobation, tant vis-à-vis des exactions commises sur ordre de Khrouchtchev, qu'à l'encontre du nouveau gouvernement hongrois, lequel accuse l'Autriche de ne pas respecter les clauses du statut de neutralité. Le vote, par le délégué autrichien à l'ONU, en septembre 1957, d'une résolution condamnant l'intervention soviétique en Hongrie et le régime de Kádár, achève de durcir la position hongroise officielle, mais révèle dans le même temps le souci de l'Autriche de faire passer la défense des Droits de l'Homme avant l'établissement de bonnes relations avec l'extérieur.

 Malgré le rétablissement progressif de relations correctes entre l'Autriche et la Hongrie, la crise de Budapest marque la fin de la détente et un retour à la fermeté et au durcissement idéologique, dont la reconstitution, par l'armée hongroise, d'obstacles barbelés à la frontière avec l'Autriche est la manifestation concrète.

 En soudant le peuple autrichien contre le bloc soviétique, la crise de Hongrie a également contribué à l'affirmation de la conscience nationale. Elle a en outre été l'occasion pour l'Autriche de renouer avec sa tradition de médiateur au centre du bassin danubien et lui a aussi permis de ne pas se cantonner, sur le plan politique, dans une neutralité incolore.

 Cette attitude a été vivement condamnée par l'URSS, qui a soupçonné les États-Unis d'avoir utilisé l'Autriche pour mener des actions subversives contre la Hongrie, voire contre tout le bloc communiste. Le comportement autrichien est par ailleurs considéré par les Soviétiques comme incompatible avec la neutralité du pays. Néanmoins, soucieux de faire oublier la répression qu'il a organisée à Budapest en novembre 1956, Khrouchtchev s'engage à nouveau sur la voie du dialogue cordial, renouant de cette manière avec l'esprit de l'été 1955.

 Fin 1957, l'Autriche rétablit des relations correctes avec la Hongrie et ses rapports avec l'URSS restent cordiaux, bien qu'envenimés par les choix du gouvernement Raab en matière de politique européenne.

  

L'Autriche et l'Europe occidentale : accession au Conseil de l'Europe et accords avec la CECA

 

 Dans les années qui suivent l'intégration, en 1948, de l'Autriche à l'OECE, le pays observe d'un œil envieux la mise en œuvre du Conseil de l'Europe et de la CECA. Au moment de son indépendance, la question se pose de ses rapports avec ces deux institutions européennes.

 En avril 1956, l'Autriche entre au Conseil de l'Europe. Cet acte, signe d'appartenance à l'Occident, satisfait la classe politique autrichienne (les communistes exceptés), chacun considérant alors que, si l'Autriche doit demeurer militairement neutre, elle ne doit pas rester isolée. Loin d'être jugée incompatible avec la neutralité, l'entrée de l'Autriche au sein du Conseil de l'Europe est perçue par les Occidentaux comme un moyen pour le pays de participer activement au rapprochement entre les États du continent.

  Le Kremlin critique violemment la décision de Vienne. L'attirance de l'Autriche envers les organismes européens à vocation économique contrarie l'URSS. En avril 1956, le renforcement du COMECON provoquant un rétrécissement de ses débouchés commerciaux, l'Autriche signe avec la CECA des accords permettant des échanges d'acier, et prévoyant la constitution d'une commission mixte permanente réunissant représentants de la Communauté et délégués autrichiens. Le gouvernement autrichien assure de la sorte une rentabilité minimale à ses sidérurgies nationales, et évite aussi de rester en dehors d'une Europe intégrée englobant l'Allemagne. D'ailleurs, quand, en 1957, est créé le Marché commun, le ministre autrichien des Affaires étrangères, Figl, conscient que la nation a perdu son rôle de plaque-tournante du commerce Est-Ouest et fait intégralement partie de l'Ouest, proclame son ambition de conclure des accords avec cette nouvelle entité: cela permettrait au pays d'être lié à cette dernière, sans subir la limitation de souveraineté qu'entraînerait une adhésion totale, et qui serait difficile à faire accepter tant en Autriche que sur la scène internationale.

 Par ailleurs, l'Autriche se tourne vers le Royaume-Uni, qui travaille alors à la création d'une Association européenne de libre-échange (AELE) aux dispositions moins contraignantes que le Marché commun.

 Ainsi, l'Autriche, audacieuse, n'a pas hésité à concrétiser ses prises de position théoriques en faveur de l'Occident, où elle a cherché à occuper une place à part entière au sein de structures organisées.

 Entre 1955 et la fin de l'année 1957, elle a su mêler courage et prudence. Bien que ses relations bilatérales en Europe se soient toujours révélées courtoises, le gouvernement autrichien a osé critiquer les actions de certains États, quand il n'en approuvait pas le fondement. Tissant des liens assez étroits avec l'Ouest, déployant une stratégie de bonne entente avec l'Est, il n'a cessé de proclamer ses orientations pro-occidentales, ne ménageant pas la susceptibilité de la sphère soviétique: en prenant position contre cette dernière dans la crise de Hongrie, en adhérant au Conseil de l'Europe et en s'engageant dans le processus de construction européenne, il a parfois provoqué un mécontentement côté oriental, sans que cela ne dépasse néanmoins le niveau de simples déclarations. Comme le résume R. Schuman, ministre français de la Justice, l'Autriche a su concilier sa neutralité et une politique pro-occidentale[6], sans se laisser «déconcentrer par les tensions entre l'Est et l'Ouest», refusant de «redevenir un pion dans la rivalité des grandes puissances».

  

Entre 1958 et 1960, une diplomatie autrichienne renouvelée : l'Autriche entre l'Est et l'Ouest ?

  

1958 représente une année de changement en matière de politique extérieure autrichienne: à la préférence affichée par le pays envers l'Ouest succède une volonté manifeste d'établir des relations positives avec une majorité de pays communistes; l'idée est de concilier sécurité nationale et détente, tant pour les relations avec l'Est que pour celles entre les deux blocs. Cette quête d'un équilibre diplomatique correspond plus à une politique de neutralisme qu'à la position d'un pays exclusivement neutre militairement.

  

Des relations bilatérales plus tendues qu'auparavant

  

Après six ans passés comme secrétaire d'État aux Affaires étrangères, le socialiste B. Kreisky, devenu ministre des Affaires étrangères en juillet 1959, veut contribuer à la détente: convaincu de la capacité de son pays à rééquilibrer les intérêts entre l'Est et l'Ouest et à décrisper les rapports entre les deux camps adverses de la guerre froide, il l'engage dans une politique de normalisation de ses rapports avec la sphère soviétique, de manière à «faire tomber la méfiance des Soviétiques», tout en «[renforçant] au maximum la confiance du camp occidental »[7].

 Pourtant, les relations avec l'Ouest s'avèrent vite plus tendues qu'auparavant: l'Allemagne n'apprécie pas vraiment que Vienne s'engage en faveur de sa réunification; la France sent une certaine distanciation de la part des Autrichiens, dont une majorité est acquise à la cause algérienne; de 1958 à 1960, la question tyrolienne est encore en suspens.

 Les relations avec l'Est oscillent, quant à elles, entre frictions contrôlées et tentatives d'intensification. Ainsi, désireuse de montrer son attachement à l'Ouest, l'Autriche, en cela fidèle à la doctrine de Hallstein, se refuse à reconnaître la RDA. Si la normalisation des relations austro-yougoslaves, qui ne se fait qu'au prix d'un règlement du problème des Slovènes de Carinthie, favorise l'émergence de la détente, en revanche, Vienne doit vaincre les réticences tchécoslovaques et hongroises à procéder à une intensification des relations.

 Quoi qu'il en soit, l'Autriche cherche à se rapprocher de la sphère soviétique, ce qui conduit à un léger relâchement de ses relations avec l'Ouest.

  

L'Autriche sous pression soviétique : entre neutralisme politique et glissement vers l'Est

  

Autriche-URSS: un rapprochement facilité par l'existence d'intérêts réciproques

  

Depuis l'accession de Khrouchtchev au pouvoir, l'URSS s'est lancée dans une vaste politique de communication pour promouvoir le concept de « coexistence pacifique » et offrir au monde entier le reflet d'un pays soucieux de collaborer activement à un effort soutenu de paix. L'Autriche ayant retrouvé son indépendance sous les auspices de Moscou et cherchant à alléger les charges qu'elle doit à l'URSS, est considérée par celle-ci comme un instrument efficace, capable de diffuser en Occident une bonne image de l'Est et d'appuyer certaines idées soviétiques. Les deux pays ont donc chacun intérêt à ce qu'une entente mutuelle préside à leurs relations.

Ainsi, si l'Union soviétique se montre réceptive aux demandes autrichiennes en faveur d'une diminution des réparations, et multiplie par ailleurs les opérations de séduction, c'est dans le but d'obtenir de l'Autriche neutre sa participation à son projet de sécurité collective en Europe qui vise à réunir les dirigeants des États membres de l'OTAN: Vienne obtient des concession notables concernant ses dettes, mais accepte de ratifier la convention de Belgrade[8] réunissant tous les États danubiens, essentiellement placés sous tutelle soviétique. Cela peut être considéré comme le signe d'une nouvelle conception de la neutralité autrichienne. Les Occidentaux y voient surtout un net glissement vers l'Est.

Ils en trouvent confirmation dans le voyage de Khrouchtchev à Vienne, (première visite d'un homme d'État soviétique au-delà du rideau de fer, depuis la conférence de Paris), durant lequel l'URSS se pose en protecteur de la neutralité autrichienne, plaçant ainsi le pays dans une position de dépendance politique. Les gouvernements occidentaux sont d'autant plus mécontents que le communiqué final de la rencontre affirme le soutien des deux États à un processus de désarmement.

Obéissant à un impératif économique, à un souci sécuritaire, et à un profond désir de contribuer à la détente, l'Autriche, sous l'impulsion de Kreisky, a fait en sorte d'améliorer ses relations avec l'URSS. Tout en affirmant son attachement aux valeurs occidentales, elle a réussi à se rapprocher du camp oriental par une stratégie de séduction-concession. Cette attitude peut être assimilée à du neutralisme: sans être totalement pro-oriental, le pays se sent proche de l'Est, mais continue dans le même temps, et malgré la dégradation de ses rapports avec l'Ouest, à fonctionner sur un mode foncièrement occidental.

Son rapprochement avec Moscou n'empêche cependant pas Vienne de participer à la construction des communautés européennes.

 

Le choix européen du libre-échange: assurer sa présence à l'Ouest sans froisser Moscou

 

Malgré les avantages (essentiellement économiques) que lui aurait procurés le Marché commun, l'Autriche opte dès 1959 pour l'AELE, au nom de la sauvegarde de sa souveraineté, du respect de sa neutralité, et de la présence de l'Allemagne au sein de la CEE. Elle évite ainsi de mécontenter les Soviétiques, fermement opposés à son adhésion à l'Europe des Six, jugée trop proche de l'OTAN.

 Le 20 novembre 1959, l'Autriche signe l'accord de Stockholm instituant l'AELE. Dans le même temps, elle développe une propagande en faveur de l'établissement de liens privilégiés entre la CEE et l'AELE: par son statut d'État neutre et sa situation géographique, le pays peut constituer un pont entre l'Europe des Six et celle des Sept, en vue de la promotion d'une Europe élargie. Néanmoins, fin 1960, ce projet est encore à l'état de déclarations d'intentions.

 Le choix autrichien en faveur de l'AELE déçoit les Français, qui y voient la volonté de l'Autriche de suivre l'URSS. En réalité, celle-ci conteste l'appartenance de l'Autriche à tout groupement d'États occidentaux, considérée comme incompatible avec la neutralité; toutefois, afin de ne pas distendre ses relations avec Vienne, elle a nuancé ses critiques.

 L'adhésion de l'Autriche à l'AELE, signe d'une orientation pro-occidentale, rend superflu le débat sur un neutralisme supposé. Cependant, comme elle s'ajoute à la politique de normalisation avec l'Est menée par Kreisky, il en résulte pour le pays une situation ambiguë d'État activement neutre: entre 1958 et 1960, Vienne a entretenu des relations cordiales avec les deux blocs; en même temps, son entrée dans l'AELE et son rapprochement indéniable avec l'Est ont traduit sa volonté d'être active, d'apparaître comme un État à la diplomatie dynamique, soucieux d'intervenir dans les relations internationales. Mais, autonome vis-à-vis de l'Ouest, cette diplomatie reste très influencée par l'Union soviétique.

 Ainsi, après avoir été limitée au strict domaine militaire, la neutralité autrichienne a pris un caractère politique très prononcé à partir de 1958, pour des raisons stratégiques (au nom d'intérêts sécuritaires et économiques, l'Autriche se devait de ne pas trop froisser l'URSS, vis-à-vis de laquelle elle était déjà dans une position délicate, du fait de son profond attachement aux valeurs occidentales) et sociales (renforcer la conscience nationale de la population). Il s'est également agi de faire jouer au pays un rôle capital sur la scène international: sans y parvenir, le gouvernement, pragmatique, a su assurer la stabilité et la sécurité d'un État pourtant pris entre deux blocs adverses.

 La politique extérieure de l'Autriche, qui a consisté en une sorte de «diplomatie active dans la neutralité», a donc essentiellement servi des objectifs nationaux.


 



[1]     Citation de Siegler dans KREISSLER (F.), La prise de conscience de la Nation autrichienne: 1938-1945-1978, Rouen, PUF, 1988, tome 2, p. 547.

[2]     Traité d'État.

[3]     Archives du ministère des Affaires étrangères (ci-après AMAE), série Europe 1944-1960, sous-série Autriche, carton n°403, p. 63: dépêche de Seydoux au Quai d'Orsay, 7 septembre 1956.

[4]     AMAE, série Europe 1944-1960, sous-série Autriche, carton n°404, p. 105: dépêche de Seydoux à Paris, 29octobre 1956.

[5]     AMAE, série Europe, sous-série Autriche, carton n°404, p. 132: allocution radiodiffusée retranscrite par l'ambassade de France en Autriche, 21 janvier 1957.

[6]     AMAE, série Europe, sous-série Autriche, carton n°398, p. 145: interview de R.Schuman dans Österreichische Monatshefte, 26 octobre 1956.

[7]     KREISKY (B.), L'Autriche entre l'Est et l'Ouest, p. 103 et 129, Paris, Stock, 1979.

[8]     Adhésion de l'Autriche officialisée le 7 janvier 1960.