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Robert Frank, Éditorial

Éditorial

 

 

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

 Robert Frank

 

 

 

Les jeunes chercheurs de l'Institut Pierre Renouvin ont décidément été à l'honneur en 1999, pour des travaux effectués en 1998.

Élise Julien a obtenu le Prix scientifique L'Harmattan pour son mémoire de maîtrise sur Les rapports franco-allemands à Berlin, 1945-1961. Ce qui lui a valu la publication de son travail par cette maison d'édition sous la forme d'un livre, dans la collection «Allemagne d'hier et d'aujourd'hui» dirigée par Thierry Feral. Le grand intérêt de cette étude, qui se place dans le prolongement des recherches de Cyril Buffet[1], est de montrer l'évolution des relations franco-allemandes à Berlin-Ouest, y compris dans la vie quotidienne du secteur français de la ville. À la faveur des solidarités créées par les deux grandes crises qui frappent leur cité en 1948-1949 et 1958-1961, l'attitude des Berlinois à l'égard des Français a évolué plus vite dans le sens du rapprochement que dans le reste de l'Allemagne occidentale.

 Magali Marguin a reçu le Prix Duroselle[2] pour son mémoire de maîtrise sur La vision de la France à l'étranger à travers la baguette de pain. Cette recherche, très originale, souligne l'importance des stéréotypes dans les relations internationales et l'usage qu'il peut en être fait dans une «politique de l'image» à l'étranger. Mattea-Paola Battaglia et Benedicte Gimenez ont obtenu le Prix de l'Amiral Daveluy[3] pour leurs mémoires de maîtrise portant respectivement sur Les relations navales franco-italiennes en Méditerranée à l'ombre des Américains, 1947-1954 et sur La Marine et la crise de Suez. Pour son travail, Mattea-Paola Battaglia a reçu un autre prix des mains du ministre de la Défense, Alain Richard, le Prix du Comité d'études de l'histoire de la défense (CEHD)[4].

 À partir de leurs travaux primés, la revue Relations internationales publie dans son numéro 101 (printemps 2000) des articles de Magali Maguin et de Mattea-Paola Battaglia, ainsi qu'un article rédigé par Ghislain Sayer dont l'excellent mémoire de maîtrise sur Le Quai d'Orsay et la construction de la Petite Europe: l'avènement de la Communauté économique européenne, 1955-1957 a été bien classé par le jury du Prix Duroselle. À tous trois, nous avons demandé un court résumé de leurs études pour le présent numéro du Bulletin de l'IPR, et un court résumé seulement, puisqu'il est possible de les lire plus longuement dans la revue Relations internationales. Par ailleurs, nous avons commandé à d'autres jeunes auteurs des articles plus longs, effectués à partir de leurs travaux de maîtrise, qui, s'ils n'ont pas été primés (sauf Benedicte Gimenez qui l'a été) ou s'ils n'ont pas donné lieu à un papier dans la revue Relations internationales, ont retenu l'attention par leur grande qualité. S'y ajoute un article d'un doctorant, François Durpaire, sur les missions protestantes américaines en Afrique noire francophone.

 Les articles ou résumés d'études ici rassemblés sont significatifs de bien des tendances actuelles de la recherche au sein de l'Institut Pierre Renouvin. Ce numéro montre d'abord la variété des aires géopolitiques ou géoculturelles étudiées : l'influence de l'Amérique en Afrique, les relations franco-américaines, la Méditerranée, le monde russe, l'Asie du sud-est, l'Europe centrale, la Communauté européenne[5] .

 D'autre part, les travaux présentés ici témoignent de l'approche large et globale des relations internationales à l'Institut Pierre Renouvin, des relations qui ne concernent pas seulement les rapports inter-étatiques, et qui vont se «nicher» là où on ne les attend pas nécessairement. Une «baguette de pain», parce qu'elle est porteuse de symboles, peut être vectrice de relations internationales et ambassadrice d'un pays comme la France ; et une profession, comme la boulangerie française, est capable d'avoir une politique étrangère cohérente (Magali Marguin). La science peut constituer aussi une autre «niche» de relations internationales et Augustine Chang a très bien su décrire le conflit scientifique franco-américain à travers les relations complexes entre les professeurs Gallo et Montagnier à propos de la découverte du virus du sida. Le fait religieux et les hommes de religion ont aussi une position importante dans les processus internationaux. On connaissait l'action des missions dans le mouvement de la colonisation ; François Durpaire analyse le rôle, quelques décennies plus tard, des missions protestantes dans le mouvement inverse, celui de la décolonisation de l'Afrique noire francophone, ce qui a impliqué évidemment des rapports conflictuels avec les autorités françaises et belges de l'époque. La langue, on le sait depuis longtemps, est à la fois acteur et facteur de relations internationales, mais, pour toutes sortes de raisons, les historiens ont peur de s'attaquer à un domaine ardu et difficile. Les travaux de Michel Espagne ouvrent heureusement la voie et, sur ses traces, Benjamin Guichard souligne ici l'importance des débuts de l'enseignement du russe en France à partir de 1892 (les premières classes de russe apparaissent à cette date dans cinq lycées parisiens : Charlemagne, Louis-le-Grand, Janson-de-Sailly, Condorcet et Michelet), ainsi que l'enjeu qu'il constitue dans l'alliance naissante entre la France républicaine et la Russie des tsars.

 Les articles qui viennent d'être cités, de par les sujets traités, prennent nécessairement en compte le poids des représentations dans les relations internationales. Derrière la «baguette de pain», c'est toute une image traditionnelle, voire désuète, du Français qui est véhiculée, une image qui est elle-même instrumentalisée par de nombreux acteurs, et cette fois dans le sens de la modernité. D'autres articles reprennent ici ce thème de «l'image de Soi à l'étranger» et de «l'image de l'Autre». Mattea-Paola Battaglia montre par exemple que les représentations négatives que les marines italienne et française avaient l'une de l'autre, du fait du passé récent conflictuel de la Seconde Guerre mondiale, avaient été un obstacle à leur bonne entente pendant les années cinquante. Cette même mémoire des années noires, nous suggère l'article de Bénédicte Gimenez, oblige la Marine française, encombrée par les souvenirs de son implication dans le régime de Vichy, de rester prudente à l'égard de la République; déçue, comme les autres armées, par la décision gouvernementale d'interrompre l'expédition de Suez, elle refoule ses sentiments et ne suit pas les militaires dans leur rébellion antirépublicaine de 1958. Les systèmes de représentations sont également sujets à des modifications sous l'influence de la circulation internationale des idées. Sacha Sher retrace le parcours intellectuel des Khmers rouges, soulignant que, pendant la période coloniale, beaucoup ont fait un passage dans les universités françaises. Leur lecture du marxisme a pu être influencée par leur interprétation des «philosophes» du Siècle des Lumières ou des utopistes français. Est-ce à dire qu'il faut leur appliquer ce que nous pourrions appeler le «principe de Gavroche»: «c'est la faute à Voltaire, ..... c'est la faute à Rousseau» ? Non, bien sûr, la Sorbonne, pas plus que ces grands écrivains ne sont responsables des massacres et des crimes contre l'humanité perpétrés par Pol Pot et ses sinistres amis. Mais se pose la question des mécanismes du «transfert» idéologique à travers les frontières d'une culture politique à une autre culture politique, d'une culture démocratique à une culture totalitaire. Ce transfert n'a rien de simple, de même que la circulation des informations entre systèmes politiques différents est bien difficile. Laurent Coumel montre bien comment Nicolas Lazarévitch, un antistalinien d'extrême gauche, et sa revue La Réalité russe, avait réussi à glaner entre 1950 et 1958 des renseignements précieux sur la société soviétique, en traduisant tout simplement en français des articles publiés en URSS. Cette revue repérait ainsi au cœur de la chape de plomb politique quelques espaces ou interstices de débat critique. On a là une confirmation de ce que les historiens allemands dans les années quatre-vingt ont noté pour l'Allemagne nazie: il y a place dans tout totalitarisme pour une autonomie relative de la société face à l'État; ce «quant à soi» social peut déboucher sur des formes de Resistenz, c'est-à-dire des formes de résistance ou plutôt de rejet de type physiologique, plus automatique que volontaire, de telle ou telle figure imposée par l'idéocratie. Cette Resistenz héritage de la culture antérieure au changement de régime, peut même se trouver chez les tenants et admirateurs de l'idéologie au pouvoir, et elle ne doit donc pas être confondue avec la Widerstand, la Résistance politique, consciente et active. Une bonne information, telle qu'elle est donnée par la revue La Réalité russe, passant d'un système de représentations à un autre, d'une culture à une autre - de l'univers réel soviétique à l'univers mental anarcho-syndicaliste de Lazarévitch - , peut précisément conduire à une interprétation moins bonne, et quelque peu romantique. Les deux formes de «résistance» - le français n'a qu'un mot là où l'allemand en a deux -- sont confondues et cette confusion induit une certaine dose de wishful thinking consistant à voir dans ces critiques internes à l'URSS des années cinquante les signes d'une prochaine révolte générale contre le système communiste.

 Insensiblement, l'étude des représentations conduit à celle des cultures, les deux domaines ne devant d'ailleurs pas être confondus. Parfois, d'une façon trop métaphorique, voire métonymique, on définit une «culture» par un «ensemble de visions du monde». La définition est bien trop courte, puisqu'elle réduit la culture à un système de représentations. Certes, toute culture englobe un ensemble plus ou moins cohérent de représentations, mais elle y ajoute autre chose de tout à fait fondamental: un ensemble de pratiques, de rites, de modes de vie, de manifestations, de productions de l'esprit et d'actions. Aussi les relations culturelles entre deux États passent-elles d'abord, même si elles ont pour objectif une meilleure perception réciproque et une meilleure compréhension mutuelle, par des visites concrètes d'écrivains et d'artistes, par l'organisation d'expositions et de manifestations dans l'un et l'autre pays. Cécile Hayat, sur les traces de la thèse d'Annie Guénard[6], a étudié les relations culturelles entre la France et la Tchécoslovaquie, de 1945 à 1969. Globalement, elles épousent l'évolution des relations politiques et se ressentent de l'éclatement de la guerre froide (l'Institut français à Prague est fermé en 1951) ; mais elles ont un certain degré d'autonomie, permettant plus tard, à l'heure de la «détente», d'ouvrir la voie à l'amélioration de relations diplomatiques entre les deux pays.

 

 Le poids des cultures, des imaginaires et de la mémoire pèse lourdement sur les processus de décision en matière de politiques étrangères. Celles-ci pourtant, nous rappelle l'école «réaliste» ou «néo-réaliste» des politologues, dépendent d'éléments rationnels, dérivés de l'analyse objective de la réalité, de l'évaluation des rapports de force dans le monde et de l'appréciation des intérêts nationaux. L'historien constate que ces analyses de la réalité objective et ces estimations des rapports de puissance sont malgré tout subjectives. La définition même de «l'intérêt national» ne procède aucunement d'une évidence naturelle; elle est une construction qui s'inscrit dans le temps, qui résulte de la confrontation de différentes «idées de la nation» et de débats internes où se mêlent éléments rationnels et irrationnels. S'il fallait se fier à la seule rationalité et à la juste mesure des choses, marins français et marins italiens auraient dû s'entendre après 1949 dans le cadre de l'Alliance atlantique pour faire ensemble contrepoids à l'hégémonie de leurs amis américains et britanniques en Méditerranée. Ils ont bien essayé, mais Mattea-Paola Battaglia montre, on l'a dit, comment leur tentative, pourtant conforme aux «intérêts nationaux», a été hypothéquée par le poids des préjugés et des représentations du passé. Oui, Alan Milward a tout à fait raison de souligner que la construction européenne a réussi à se lancer et à se relancer tout simplement parce qu'elle était dans «l'intérêt national» des États et qu'elle était la meilleure planche de salut pour le maintien de l'influence de ces États-nations en Europe[7]. Il n'en reste pas moins vrai qu'une telle perception de «l'intérêt national» n'a pas été évidente, pas même pour des diplomates professionnels. Ghislain Sayer a repéré toutes les premières réticences, inhérentes à la culture du Quai d'Orsay, à l'encontre du Marché commun au moment des négociations de 1955-1957. Dans cette IVème République pourtant finissante, c'est finalement l'autorité politique qui a réussi à imposer sa volonté européenne aux instances administratives[8]. À côté de la notion d'«intérêt national» existe aussi celle d'«identité nationale» qu'il convient aussi de prendre en compte dans la compréhension d'une politique extérieure. Les deux notions ne se confondent pas. C'est essentiellement pour des raisons d'identité nationale et non d'intérêt national que les Français sont timides face au mouvement de décolonisation à la fin des années quarante et au début des années cinquante, que les Britanniques sont méfiants à l'égard du processus d'intégration européenne à la même époque. Il faut souvent du temps pour que certaines prises de conscience - souvent à l'occasion d'échecs pleins d‘enseignements, Dien-Bien-Phu, Suez - modifient l'identité nationale, changent la relation de la nation au monde et à l'Europe, débroussaillent le chemin de l'intérêt national au point de le rendre plus visible à l'ensemble de la société. Les Français finissent par décoloniser et les Britanniques par entrer dans la CEE. Ces décalages ne sont pas obligatoires. Il arrive aussi qu'une politique extérieure tienne compte simultanément de l'identité et de l'intérêt collectifs. Tel est le cas de l'Autriche à partir du traité d'État de 1955. Sophie Enos montre comment ce pays a su négocier puis gérer sa « neutralité », en apparence imposée de l'extérieur, pour en faire une politique active à la fois conforme à son intérêt national et capable de construire une nouvelle identité autrichienne.

 Les travaux de ces jeunes chercheurs auraient fait plaisir à René Girault, car ils ne se contentent pas d'apporter une plus-value de connaissances; ils enrichissent aussi la réflexion historique, mettent en perspective des notions essentielles et nourrissent un questionnement fécond sur notre discipline.

 


[1]     Cyril Buffet, Mourir pour Berlin. La France et l'Allemagne 1945-1949, Paris, Armand Colin, 1991.

[2]     Il y a deux Prix Duroselle par an qui couronnent respectivement le meilleur mémoirede maîtrise et la meilleure thèse en France portant sur un sujet d'histoire des relations internationales. Depuis sa création en 1996, le prix Duroselle pour les mémoires de maîtrise a été décerné quatre fois sur quatre à des étudiants de l'Institut Pierre Renouvin : Pierre Journoud en 1996 (Le départ des Français du Vietnam: rupture et continuité, 21 juillet 1954 - 30 juillet 1957), Alexis Merville en 1997 (Les fous et les pions: les premiers pas des banquiers français vers une Europe financière, 1954-1971), Raïssa Mézières en 1998 (L'idée d'Europe dans la revue Documents, 1945-1963), et Magali Marguin en 1999. Le prix Duroselle pour la thèse a récompensé les travaux de Michel Catala en 1996 (Les relations franco-espagnoles pendant la Deuxième Guerre mondiale: rapprochement nécessaire, réconciliation impossible, 1939-1944, Université de Nantes, thèse publiée par L'Harmattan en 1997), de Laurence Badel en 1997 (Un milieu libéral et européen. Le grand commerce français 1925-1948, Université de Paris I, Institut Pierre Renouvin, thèse publiée en 1999 par le Comité pour l'histoire économique et financière de la France), de Hélène Liogier en 1998 (Le cinéma français en Espagne (1939-1975), Université de GrenobleII), de Chantal Metzger en 1999 (L'Empire colonial français dans la stratégie du Troisième Reich, 1936-1945, thèse de doctorat d'État, Université de Paris IV).

[3]     Le prix de l'Amiral Daveluy récompense les meilleurs travaux, entre autres historiques, sur la stratégie maritime ou la pensée navale. René Daveluy (1863- 1939), qui a beaucoup contribué à développer la pensée stratégique, a préconisé très tôt l'emploi des sous-marins, ainsi que la création, dès avant 1914, de l'aviation maritime

[4]     Le CEHD, dirigé par Maurice Vaïsse, décerne deux prix : à la meilleure thèse et au meilleur mémoire de maîtrise de l'année portant sur l'histoire de la défense.

[5]     L'Amérique latine, absente de ce numéro, a eu une position centrale dans le numéro 7 du Bulletin où elle a été l'objet de tous les articles de la rubrique «Chantiers»

[6]     GUÉNARD (Annie), Présence culturelle française en Europe centrale et orientale avant et après la Deuxième Guerre mondiale (1936-1940 et 1944-1949), Université de Paris I, 1994.

[7]     MILWARD (Alan), The European Rescue of the Nation State, University of California Press, 1995.

[8]     Voir aussi la thèse de RIONDEL (Bruno), Maurice Faure, un artisan de la construction européenne, Université de Paris I, 1998.