X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 08, Chantiers, 1999 » Mattea Battaglia, Les relations navales franco-italiennes en Méditerranée

Mattea Battaglia, Les relations navales franco-italiennes en Méditerranée

Les relations navales franco-italiennes en Méditerranée

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

Mattea Battaglia

 

 

L'objectif de cette recherche était de nous intéresser au monde des marins en tant qu'élites politiques, l'idée étant, tout en tentant de souligner l'hétérogénéité de ce groupe, de définir la marge de manœuvre et l'influence des milieux maritimes français comme italiens sur les grandes orientations prises alors par les gouvernements des deux pays, et plus particulièrement sur leurs choix atlantiques.

Comment ceux pour qui la puissance est synonyme d'indépendance militaire vivent-ils cette période de transition - sanctionnée par l'institutionnalisation de la bipolarisation de l'espace et des acteurs, par l'officialisation de la dépendance des nations occidentales à l'égard des Anglo-américains-, ce moment de recueillement qui se traduit, au niveau militaire, par la réduction continuelle des crédits accordés aux budgets de la Défense français comme italien, et par l'intégration des forces armées des deux pays dans la nouvelle Alliance, effective dès le printemps 1949?

 Leurs préoccupations, centrées autour des questions de défense nationale et du problème de la progressive désagrégation de leurs positions coloniales, impliquent-elles l'absence de tout engagement pro-atlantique parmi les militaires français et italiens?

 Comment marins français et italiens acceptent-ils de ne plus servir une grande puissance?

 L'espace méditerranéen, où prennent alors leur essor les mouvements indépendantistes arabes, où se projette la confrontation bipolaire, paraît être un observatoire intéressant pour étudier le processus de prise de conscience par les militaires européens de la perte de leur statut d'acteurs internationaux. A l'heure où la garantie atlantique est progressivement étendue à la Méditerranée - non sans provoquer des querelles entre les nouveaux alliés quant à la définition de la stratégie, de la planification et de la répartition des commandements dans la région-, il apparaît intéressant de s'interroger sur les réactions que suscite, parmi les marins français et italiens, cette nouvelle organisation du système de défense, notamment dans le bassin occidental de cette mer, dont l'intérêt géostratégique est primordial pour la France -l'Union Française, ultime refuge de la souveraineté du pays durant le dernier conflit, constituant l'un de ses derniers instruments de puissance-, comme pour l'Italie - la défense de cette aire conditionnant directement celle du territoire de la péninsule -.

 Comment marins français et italiens réagissent-ils à leur évincement des responsabilités de défense et de commandement, un évincement manifeste dès l'automne 1949, lorsque sont mises en place en Méditerranée occidentale les diverses structures interalliées et intégrées?

 Doit-on conclure à l'abandon de tout rôle régional de la France et de l'Italie dans cette région, et à la tutelle complète des autorités anglo-américaines sur les deux marines - dont elles gèrent par ailleurs en quasi-totalité, et dont elles planifient par conséquent le réarmement?

 Si les politiques française et italienne d'autonomie, voire d'hégémonie navales dans cette mer perdurent, sont-elles seulement conciliables entre elles, et avec la stratégie atlantique?

 L'évolution des relations entre marins français et italiens de 1947 à 1954 apparaît directement conditionnée au sortir du conflit par une nouvelle logique, celle de la Guerre Froide, qui place Français et Italiens dans des situations très proches - nécessité de reconstruire au plus vite, en privilégiant le secteur civil par rapport au militaire; confrontation à la menace soviétique extérieure comme aux risques de subvertion interne des partis communistes - bien que les premiers se refusent à reconnaître ces similitudes. Cette logique conduit les deux pays à accepter l'institutionnalisation de leur dépendance à l'égard des Anglo-Américains, dépendance qui se traduit, au niveau militaire et en Méditerranée occidentale, par leur subordination à la chaîne des commandements anglo-saxons.

 Ennemies jusqu'aux derniers affrontements de 1945, les autorités françaises s'étant refusées à reconnaître la cobelligérance italienne, les deux marines sont conduites dès 1949 à coopérer étroitement dans les structures militaires de l'Alliance Atlantique, dans les états-majors intégrés de Méditerranée.

 Marins français et italiens peuvent-ils, à l'heure où la responsabilité de la défense en Méditerranée occidentale leur échappe, dépasser leurs oppositions?

 La solution est peut-être là, dans ce constat commun que le contrôle de cette aire passe aux mains des Américains, ce qui rend nécessaire l'instauration d'une ligne d'action commune aux deux pays, afin de contrer les ambitions navales anglo-américaines... Mais un tel rapprochement est-il seulement réalisable?

 En effet, avant de pouvoir s'entendre, le contentieux naval entre la France et l'Italie doit d'abord être épuré, un contentieux hérité de trois années d'opposition récente entre les deux marines, que vient renforcer la mémoire tant française qu'italienne de décennies de rivalité technique (qui s'était traduite par une forme de mimétisme des programmes navals français et italiens, à la suite des grandes conférence de désarmement qui avaient suivi la Première Guerre mondiale) et politique (en Méditerranée notamment) entre les deux flottes.

 Or, si à la suite du premier conflit, si à la veille du second, les deux marines pouvaient être placées, qualitativement comme quantitativement, sur le même plan, la situation est très différente en 1947: désormais, la flotte italienne, ne serait-ce que du point de vue de son tonnage, surclasse son homologue française...

 Conditionnées tant par la nouvelle logique de Guerre Froide que par l'héritage de décennies d'opposition et de concurrence, les relations entre marins français et italiens s'insèrent ainsi dans un cadre particulier qui, au risque de surprendre, ne correspond pas à l'évolution traditionnellement retenue des rapports entre les deux pays.

 A l'heure où leur rapprochement politico-diplomatique et économique est à l'œuvre, les contacts entre militaires se détendent effectivement - le nouveau contexte les plaçant désormais en situation non plus d'adversaires, mais de partenaires. Il s'agit cependant d'un partenariat nécessairement inégalitaire. L'imposition à l'Italie le 10 février 1947 d'un traité de paix sévère sanctionne en effet, sinon la suprématie navale française - une France qui sort du conflit couronnée des lauriers du vainqueur - du moins l'infériorité obligée de l'outil militaire italien, à affaiblir étant donné sa participation à la guerre aux côtés de la Kriegsmarine. Il s'agit donc dès lors pour les élites militaires des deux pays d'œuvrer au rapprochement de leurs forces navales, avec, comme postulat de départ, la reconnaissance obligée de la supériorité maritime française.

 Cette base de leurs relations ne limite-t-elle pas dès le départ l'avenir de la collaboration entre marins français et italiens? Suffit-elle d'ailleurs seulement à mettre un terme au ressentiment qu'ils éprouvent, mutuellement? Répondre à ces questions implique de définir aussi clairement que possible la nature des sentiments ressentis par les marins français à l'égard de leurs homologues italiens, et réciproquement, des sentiments qui sont eux-mêmes le fruit de la perception que chacun a de l'Autre, en s'interrogeant sur l'incidence de ce regard sur l'évolution des relations militaires et navales franco-italiennes.

 Tout en démontrant la lenteur de l'évolution des mentalités, et le poids de ces mentalités sur la politique menée à l'égard du voisin transalpin - puisqu'encore au milieu des années 50, l'Italien est perçu comme un partenaire nécessairement inférieur, néanmoins concurrent potentiel en Méditerranée, et dont il faut par conséquent se méfier-, cette recherche met en avant la préoccupation majeure des dirigeants militaires français et italiens de l'époque: restaurer le rang, ce qui ne semble être finalement possible qu'aux dépends de l'Autre.

 Si, ponctuellement, le projet d'un rapprochement franco-italien («euroméditerranéen» avant l'heure) est envisagé dans les deux pays, comme un moyen de recouvrir une certaine autonomie en Méditerranée en se plaçant en interlocuteur de poids face aux Anglo-Américains, l'abandon systématique de cet objectif, et la recherche par les autorités militaires françaises comme italiennes d'une collaboration nécessairement plus avantageuse avec les dirigeants anglo-saxons, sans y parvenir parfaitement, démontre bien l'ambiguïté et l'incompatibilité des orientations et des cultures stratégiques, comme des politiques méditerranéennes française et italienne.

 Ce phénomène souligne enfin l'interconnexion entre deux logiques durant les années 1947-1954: celle de la Guerre Froide pousse à s'entendre avec l'allié américain, bien que l'on critique ses méthodes hégémoniques, et que l'on commence à douter de ses ambitions et de la valeur de sa stratégie de défense dans la région, tandis que celle héritée d'un passé de rivalité et de concurrence entre les deux flottes continue de freiner leur coopération.

 Cette étude a permis, à partir d'un corpus de documents diplomatiques et militaires consultés dans les deux pays, d'établir une chronologie suffisamment détaillée de l'évolution des relations navales franco-italiennes au cours de la période traitée.

 Entre le début de l'année 1947 et le printemps 1949, à l'heure où, à l'image des autorités gouvernementales, obéissant d'ailleurs à leurs directives, les marins des deux pays doivent accepter leur impuissance, percevant l'influence grandissante et inévitable des Anglo-Américains en Méditerranée occidentale, leurs relations se détendent, une détente fondée sur l'acceptation par les Italiens de la suprématie de la Marine Nationale - à laquelle ils cèdent un certain nombre de bâtiments enguise de réparations et en vertu du traité de paix. Certes, le rapprochement n'est encore que relatif, mais il se manifeste clairement à deux reprises: en janvier 1949, le conseiller naval Georges Rebuffel et le chef d'État-major de la Marine italienne, l'amiral Ferreri, projettent ensemble de se substituer en Méditerranée aux autorités anglo-saxonnes, afin de recouvrer la responsabilité de la défense - qui se doit d'être latine - dans cette région. Plus tard, à l'heure où le gouvernement De Gasperi hésite à faire entrer l'Italie au sein du nouveau système de défense transatlantique, les militaires français appuient et influencent le choix italien. Déjà, l'idée d'une collaboration navale entre les deux pays, afin d'équilibrer les rapports entre alliés et de contrer les prétentions américaines en Méditerranée occidentale, est en germe.

 Entre le printemps 1949 et le début de l'année 1951, ce principe mûrit. Dans un cadre atlantique visiblement défavorable aux marines européennes - les commandements et missions d'importance, les fonction de direction et de définition de la stratégie alliée revenant exclusivement aux représentants anglo-saxons-, ne possédant pas les moyens de remettre en cause la nouvelle organisation de défense, marins français et italiens tentent de tirer profit de leur intégration.

 Les Italiens, conscients du regard à la fois condescendant et méfiant portés sur eux, dans le but de le modifier mais surtout d'accroître le rôle tout à fait secondaire qui leur est octroyé dans les structures militaires interalliées, acceptent de se faire représenter par leurs homologues français dans les organismes restreints de l'OTAN Une ligne d'action militaire franco-italienne est progressivement définie, afin de s'opposer à ce qu'ils perçoivent être «les prétentions hégémoniques» de la relation spéciale américano-britannique, et d'orienter la stratégie atlantique dans un sens davantage conforme à la défense de leurs intérêts dits «communs» en Méditerranée.

 Durant les années 1951-1954, cette «alliance dans l'Alliance» révèle ses limites. Tandis que les motifs de dissension avec les alliés anglo-américains se multiplient - le relèvement de plus en plus manifeste de l'outil naval français comme italien ne justifiant plus l'évincement des représentants européens des fonctions d'importance, ni le cantonnement des deux marines dans des rôles perçus comme subalternes-, marins français et italiens démontrent leur incapacité à s'entendre lorsque des questions relatives au prestige en Méditerranée sont en jeu. Si, ensemble, ils multiplient les doléances à l'encontre de la répartition des commandements et du fonctionnement des états-majors du secteur Sud-Europe, ils s'y positionnent en situation de rivalité, un rapport de force entre marins des deux pays qui paraît désormais se cristalliser au profit des représentants italiens.

 Les relations entretenues entre marins français et italiens entre les années 1947 et 1954 dévoilent ainsi toute leur complexité: à l'heure où les autorités militaires formulent l'opportunité et l'intérêt d'un rapprochement au sein de l'OTAN, la logique héritée d'un passé de rivalité paraît néanmoins encore l'emporter.

 Français et Italiens, malgré l'amélioration pourtant évidente de leurs contacts, la concrétisation d'un rapprochement économique et la mise en œuvre de leur collaboration politique en matière européenne, malgré la bonne volonté manifeste de certains - ceux-là mêmes qui, postés sur le territoire de l'Autre, apprennent à le connaître et à le comprendre-, continuent de se percevoir comme adversaires.