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Laurent Coumel, Réalité russe

La Réalité russe

 

 

Bulletin n°8, automne 1999

 

 

 

 

Laurent Coumel

 

 

Comment un observateur occidental pouvait-il accéder à des informations fiables sur la société soviétique dans les années cinquante ? Bon nombre de contemporains se sont posés cette question, tous n'ont pas su y répondre. La connaissance de ce qui se passait en URSS revêtait alors une telle valeur symbolique qu'elle donna souvent lieu à des débats marqués par une tension significative de ces années de guerre froide.

En ce temps-là, l'image de la «patrie du socialisme» en France diffère radicalement d'un camp à l'autre de l'opinion, du moins chez ceux qui ont une position arrêtée sur le communisme et ses promoteurs, États, partis et organisations: pour les uns, anticommunistes convaincus, la société soviétique est la victime d'un régime monstrueux, pour les autres, militants ou sympathisants, elle a les meilleurs dirigeants du monde. Tout se joue en effet dans une «relation à trois termes entre le PCF, l'URSS et l'opinion »[1]. Les convictions politiques de chacun déterminent ainsi sa vision de cette puissance mondiale à part entière qu'est devenu, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le premier pays qui prétend incarner une pensée radicale de la transformation politique et sociale, le marxisme. La forte implantation du Parti communiste français explique aussi la virulence du débat sur la connaissance de l'Union soviétique à cette époque: aux discours de propagande retransmis par les organisations communistes répondent les attaques de groupements comme le mouvement Paix et Liberté fondé en septembre 1950 et soutenu par les gouvernements successifs de la IVème République[2]. Dans ce contexte relativement tendu, où la moindre discussion sur la politique des autorités soviétiques en matière extérieure ou intérieure tourne très vite au dialogue de sourds, émerge une tentative isolée, mais remarquable, pour faire connaître à l'opinion française certains aspects des réalités sociales en URSS. Elle est l'œuvre d'un militant anarchiste de longue date, Nicolas Lazarévitch (1895-1975): ce dernier, au début des années cinquante, décide de se lancer dans la rédaction d'une revue, La Réalité russe, exclusivement composée de traductions d'articles récents de la presse soviétique. On comprend l'originalité de la démarche: utiliser des textes qui sont parus en URSS même pour démonter certaines mystifications de la propagande du régime hors de ses frontières, voilà un procédé relativement neuf, dans un domaine où règne l'affrontement idéologique le plus crispé. C'est ce qui fait des soixante numéros de La Réalité russe, parus de 1950 à 1958, une source certes engagée - nous reviendrons sur ce point - mais en tout cas précieuse pour l'éclairage particulier qu'elle apporte sur un regard étranger sur la situation intérieure (économie, société, culture) de l'URSS. Mais on conçoit aussi le risque inhérent à un tel document pour le chercheur: risque double, à vrai dire, dans la mesure où les faits relatés par une telle publication sont le produit de la presse d'un régime totalitaire, mais aussi de sa lecture sélective et orientée par un opposant acharné au dit régime.

  

Nous avons voulu, justement, tirer parti de ces limites propres à notre source, dans son exploitation; pour ce faire nous avons axé notre recherche à la fois sur le rôle de la presse face à la société soviétique des années cinquante, et sur la vision singulière qui est celle du lecteur militant Lazarévitch à travers sa revue. Ainsi aborderons-nous ici non seulement les conditions de la rédaction et les implications de l'engagement de La Réalité russe, mais aussi le statut des articles qu'elle transcrit, qui ont en commun de représenter, pour la plupart d'entre eux, un aspect à notre sens très important du journalisme soviétique: sa dimension «critique», selon le terme consacré (par la terminologie officielle comme par les observateurs étrangers de l'époque), même si la notion appelle nécessairement une mise en contexte, et soulève quelques interrogations.

 

 

Une publication modeste et isolée

 

 

L'histoire de La Réalité russe s'inscrit donc dans le contexte de la guerre froide, et elle se confond avec le destin singulier de Nicolas Lazarévitch, anarchiste d'origine russe installé en France depuis la fin des années vingt, qui consacre beaucoup d'énergie, depuis longtemps déjà, à faire connaître autour de lui le vrai visage de la Russie soviétique.

 Il convient de présenter brièvement ce personnage central pour notre étude[3] : fils de deux exilés qui ont dû fuir le régime du tsar pour leurs activités révolutionnaires, Nicolas Lazarévitch, après avoir passé sa jeunesse en Belgique, rencontre son pays d'origine durant les années de guerre civile: il s'y forge des convictions anarcho-syndicalistes qui l'incitent d'emblée à faire une lecture critique du jeune gouvernement bolchevique. Autodidacte, il travaille en usine et finit par être emprisonné en 1924, à Moscou, pour ses activités syndicales illicites; mais grâce aux relations durables qu'il a nouées en Russie même avec certaines personnalités de la gauche antistalinienne, à commencer par Boris Souvarine[4], une campagne d'opinion en France le fait libérer en 1926. Dès lors, à côté de ses autres activités politiques (essentiellement au Syndicat des correcteurs, après 1945) il se lance dans un travail constant d'information sur l'Union soviétique: il fait de la connaissance de l'URSS un véritable combat qu'il mène contre les communistes, espérant convaincre son public, de préférence ouvrier et syndicaliste, de la fausseté des messages véhiculés par la propagande de Moscou à propos de la situation réelle dans la prétendue «patrie des travailleurs». Jusqu'à sa mort, Lazarévitch va s'efforcer de faire entendre son point de vue, en participant à différents périodiques, en organisant des conférences, le tout au sein de cercles restreints composés de son entourage proche (des amis, des camarades de travail, des étudiants qu'il rencontre lorsqu'il reprend ses études, après 1960 surtout), de sa famille politique et d'autres groupements d'émigrés russes actifs dans la dénonciation du régime soviétique[5].

 A la fin de l'année 1950, Lazarévitch ressent une certaine frustration liée à la dissolution des Groupes de liaison internationale: associé à ce mouvement lancé dans les premiers mois de 1949 par le syndicaliste Roger Lapeyre (CGT-Force Ouvrière), en compagnie de grands noms du monde intellectuel comme Albert Camus, Lazarévitch y avait trouvé un projet hostile aux idéologies alors toutes puissantes, et ouvert aux contributions de tous ceux qui souhaitaient dénoncer et combattre les abus du totalitarisme soviétique[6]. Il avait notamment rédigé certains articles consacrés à l'URSS dans le bulletin de l'organisation, à partir de recherches effectuées dans les publications récentes de la presse soviétique. Or il y a là un créneau qui semble parfaitement convenir à cet homme qui se fait fort de défendre le point de vue des travailleurs: c'est sur le plan des réalisations concrètes du «socialisme» à l'intérieur du pays qu'existe la lacune la plus grave, à ses yeux, dans l'information qui filtre depuis Moscou. L'emprise de l'idéologie communiste se mesure sur ce point au silence presque obligé de ses détracteurs même les plus virulents: peu nombreux sont ceux qui luttent, faute de moyens tangibles, sur le terrain des réalisations sociales et économiques. Même les milieux opposés aux idées marxistes et à la «subversion communiste» n'osent répliquer à la propagande stalinienne dans ce domaine hautement stratégique pour les couches sociales les plus sensibles au message du PCF (qui est resté, depuis 1946, le premier parti de France).

 C'est alors que lui vient l'idée de lancer lui-même une revue spécialisée dans l'information sur son pays d'origine, avec l'aide de certains acteurs de l'extrême-gauche antistalinienne[7], de sa femme Ida qui, elle aussi, participe à des publications engagées dans l'anticommunisme[8], et d'autres personnalités du monde intellectuel parisien. Le résultat de cette initiative est La Réalité russe, modeste publication faite d'une vingtaine de pages dactylographiées et ronéotypées, qui paraît à un rythme incertain (bimensuelle en 1950, elle n'est plus que quadri-annuelle en 1956) de décembre 1950 à avril 1958. Diffusée de façon confidentielle, dans l'entourage militant des époux Lazarévitch ainsi qu'à certains centres de recherche (principalement au Musée de la Guerre, devenu l'actuelle Bibliothèque de documentation internationale contemporaine), la revue n'a certainement pas tenu les promesses financières que son fondateur avait peut-être vues en elle; en tout cas, sa longévité témoigne de l'attachement de cet homme à mener à bien son entreprise, sur laquelle il nous faut maintenant nous pencher de façon plus précise.

 

 

Une démarche audacieuse, un engagement affirmé

  

L'étonnement qui frappe à la lecture de La Réalité russe, même à plus de quarante ans de distance, tient à son principe méthodologique: la traduction d'articles tirés de la presse soviétique récente s'inscrit dans une certaine tradition de la lutte anticommuniste[9], et convient parfaitement à un militant bilingue qui dispose de l'énorme matériau documentaire que représente la production des journaux soviétiques. Or les articles sélectionnés par Lazarévitch ont ceci de commun qu'ils abordent tous un aspect négatif de la situation sociale ou économique de l'URSS: il convient ici de présenter cette dimension «critique» du journalisme soviétique, et de voir comment le milieu anticommuniste en tire parti en ces années de guerre froide.

 La presse d'URSS (exclusivement officielle, cela va sans dire) possède une originalité irréductible qui la distingue radicalement de ses homologues occidentales[10]. La totalité des titres ont été mis en place après l'arrivée au pouvoir des bolcheviks, qui ont totalement refondu le système d'information hérité de la période tsariste, dans un pays qui n'a pas de longue tradition de liberté d'expression. Il importe de prendre en compte le rôle particulier dévolu aux journaux soviétiques, tel que les théoriciens du régime l'ont défini: ils ne sont pas des vecteurs de l'opinion, ils ne visent pas à décrire avec précision la réalité, mais leur fonction première est de servir de relais aux autorités dans l'œuvre de transformation politique et sociale inspirée par la doctrine «marxiste-léniniste», selon l'expression consacrée depuis les débuts de l'ère stalinienne. La phrase de Lénine la plus éclairante, et aussi la plus citée, sur ce sujet, est la suivante:

  

«Un journal n'est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectif; c'est aussi un organisateur collectif.»

 Il s'agit donc pour le pouvoir d'instrumentaliser la presse, afin qu'elle serve de courroie de transmission entre les dirigeants et le peuple, pour l'application des décisions et la suppression des entraves à la bonne marche de la «construction socialiste», phénomène central et bien plus important que toutes les péripéties de la vie politique et sociale du pays. On comprend mieux alors la différence, dans le traitement même de l'information, entre un journalisme de ce type et celui qui, dans les pays occidentaux, s'attache avant tout aux événements et à leur signification. D'où peut-être la grande méfiance chez les médias des pays démocratiques, en France en tout cas, envers une presse qui, outre le fait qu'elle ne se préoccupe nullement de liberté d'expression et sert surtout à répandre une propagande des plus indigestes en cette fin de la période stalinienne, ne transmet d'informations que globales, ou au contraire d'ordre anecdotique, comme on va le voir. Cette presse soviétique se révèle ainsi très peu dispensatrice de «nouvelles» tangibles et utilisables à l'étranger, comme le souligne une brochure de l'Institut international de la presse à cette époque[11].

 Mais cela n'empêche pas certains observateurs d'estimer la valeur de cette production journalistique, en tout cas de comprendre ce qu'elle a d'incontournable pour qui veut en savoir plus sur la situation intérieure de l'Union soviétique, sans faire confiance au discours officiel. Il semble que le rôle des époux Lazarévitch s'étende vers toute une nébuleuse de publications d'ampleur variable: outre le BEIPI, déjà mentionné[12], le mensuel Information et Riposte de René Lefeuvre fait lui aussi appel à des traductions d'articles de la presse soviétique, et la revue prestigieuse Preuves fait référence à La Réalité russe comme à «la meilleure publication documentaire sur l'URSS »[13]. L'originalité de la revue de Lazarévitch, parmi toutes ces publications, tient à la rigueur qu'elle s'impose quant à la restitution des textes venus d'URSS: le militant anarchiste, pour convaincre son lectorat (de gauche, proche du monde ouvrier et syndical si on en croit ses intentions), compte ne pas intervenir entre lui et la perception de la réalité soviétique que permettent ces traductions. Aussi celles-ci sont-elles, autant que possible, livrées brutes, sans commentaire autre que des présentations rapides des thèmes traités. Par ailleurs, des éditoriaux viennent s'ajouter, mais pas toujours, à ce contenu.

 On peut alors considérer que le travail de Lazarévitch se situe dans une dialectique complexe entre témoignage et engagement: d'un côté il s'efforce de transmettre avec «objectivité» (notion qu'il revendique souvent) le sens d'articles réellement parus en Union soviétique, de l'autre il ne saurait nier l'aspect militant de son projet, qui s'exprime avant tout dans sa sélection d'articles traduits[14], ainsi que dans la ligne éditoriale. Celle-ci est nourrie par la collaboration de deux figures intellectuelles extérieures au strict travail de traduction: Jean Rounault, de son vrai nom Rainer Biemel, écrivain d'origine allemande que Lazarévitch a rencontré vers 1949 à la suite de la publication par celui-ci d'un roman autobiographique racontant sa déportation par les Soviétiques dans le Donbass en 1946-47[15], et Jean Bernier, personnage issu du monde politico-littéraire d'extrême-gauche de l'entre-deux-guerres[16]. En quoi consiste le point de vue de La Réalité russe? Il y a d'abord un désir profond d'exprimer une opposition d'en bas au régime, portée par un regard résolument ouvriériste, conformément à une sorte de rapprochement intellectuel entre le quasi-émigré qu'est Lazarévitch, et son peuple qu'il a laissé en URSS. Aussi les rédacteurs sont-ils particulièrement sensibles aux questions les plus concrètes de la réalité soviétique: les conditions de vie et de travail, les brimades subies quotidiennement par la population, les éventuels «problèmes de société», comme on les appellerait aujourd'hui, qui filtrent au travers des articles publiés là-bas. Il y a dans la revue une volonté de faire connaître le sort des humbles, ainsi que ce que les rédacteurs qualifient de «mépris» dans l'attitude des dirigeants à l'égard de la «masse productrice »[17].

 Surtout, les acteurs de La Réalité russe ont conscience de détenir un moyen privilégié pour connaître la situation des populations d'URSS: il est question, sous la plume de Jean Rounault, d'un «miracle de la vérité »[18], à savoir l'idée que, par des voies détournées, la presse d'un régime totalitaire, pourtant «instrument de la propagande par excellence», permet d'accéder à certains pans authentiques de la réalité. C'est le fonctionnement de la «critique» dans les journaux soviétiques qui est ici en jeu.

  

Quel journalisme «critique» en URSS ?

  

Il ne faudrait pas confondre la présence d'articles dénonçant certains faits de la réalité soviétique, et une véritable liberté de l'information qui n'est nullement à l'ordre du jour en URSS. Si la presse consent de temps en temps à divulguer l'existence de problèmes de nature sociale ou économique, c'est en vertu de sa fonction «organisatrice», selon le mot de Lénine que nous avons déjà cité: elle a notamment pour but de révéler et dénoncer les abus et dysfonctionnements de toutes sortes qui gênent la bonne marche de la «construction socialiste», et elle le fait au moyen de ce qu'il est convenu d'appeler «critique»: soit celle-ci est le fait d'un dirigeant qui déplore le mauvais fonctionnement de son institution (bureaux d'un ministère, administration locale, usine, kolkhoze...), soit, et c'est l'exemple le plus répandu dans les traductions de Lazarévitch, il s'agit d'une critique venue d'en bas, œuvre d'un correspondant ouvrier ou d'un journaliste à la suite d'une lettre de lecteur. Il faut souligner ici combien certains journaux sont privilégiés par la revue parisienne: il s'agit de périodiques à vocation généraliste comme la Pravda et la Literatournaïa Gazeta (organe de l'Union des écrivains de l'URSS), mais aussi de publications spécialisées, qui pour la plupart dépendent d'un ministère précis, parmi lesquelles la Komsomolskaïa Pravda (organe du comité central des Jeunesses communistes) ou encore le Meditsinsky Rabotnik (organe du ministère de l'Hygiène de l'URSS).

 La motivation de la critique pose problème: on l'a vu, l'idéologie officielle insiste sur la fonction de contrôle des journaux, qui sont appelés à dénoncer les problèmes liés à l'organisation de la production dans une usine, le fonctionnement d'une école, l'activité d'un hôpital, l'efficacité d'un tribunal... Mais à travers les cas de corruption, d'abus de pouvoir d'un fonctionnaire local, d'incompétence d'un directeur d'atelier, il est aussi tentant de considérer que la critique sert souvent de prétexte à diverses formes d'épuration, voire de règlements de comptes entre dirigeants. Faute de pouvoir vérifier à chaque fois le bien-fondé des accusations portées par le journaliste (ou responsable local, ou simple citoyen qui s'exprime dans ces colonnes), nous ne pouvons trancher cette question, mais la gravité des faits révélés nous incite à penser que de tels phénomènes ne sont pas sortis de la pure imagination des rédacteurs soviétiques. Par ailleurs, le fait de nommer systématiquement les localités concernées et les hommes mis en cause montre que les journaux tentent d'être le plus précis possible. Parfois même, des entrefilets (soigneusement retransmis par La Réalité russe) indiquent, quelques semaines après la parution d'un article, quels résultats a eus la dénonciation d'un dysfonctionnement majeur[19].

 Il faut aussi évoquer les différentes limites de la critique présente dans ces articles: la première tient à ce que les faits condamnés sont systématiquement présentés comme exceptionnels, isolés, et en rupture par rapport à l'ordre normal des choses. Le champ balayé par ces articles, tel que le travail de Lazarévitch nous le restitue, semble certes très étendu: l'organisation de la production industrielle et agricole (à travers les multiples gâchis, retards dans le plan, cadences infernales imposées aux travailleurs, abus des dirigeants), celle du bâtiment (très importante en ces années de reconstruction de logements et d'écoles), l'approvisionnement des populations en certains produits, et d'autres questions encore (l'alcoolisme, la justice, l'état d'esprit des jeunes...). Cependant, la critique s'applique toujours à une situation présentée comme unique et anormale. S'y ajoute l'idée que le phénomène négatif (l'incompétence d'un directeur d'usine, les privilèges dont jouissent certains responsables, le mauvais accueil réservé à des étudiants) est non seulement circonscrit dans l'espace, mais aussi contraire à l'organisation générale de l'URSS: ainsi l'idéologie n'est-elle jamais mise en cause, et les hautes sphères du pouvoir restent à l'abri de la critique. Les décisions prises au sommet de l'État sont considérées comme justes et conformes au bonheur des populations, le problème réside dans leur application, selon les journaux cités ici: il s'agit souvent d'une mauvaise volonté individuelle qui bloque la bonne marche du «socialisme». La présence de la «critique» au sein de la presse vise justement à faire croire que des mesures seront prises pour remédier aux problèmes quotidiens que rencontre la population.

 Durant les années cinquante, le ton général de ces articles obéit à une relative constance, à l'exception de certaines périodes où ils se font plus acerbes, en liaison avec des campagnes d'opinion plus ou moins importantes, en particulier la fameuse dénonciation du «complot des blouses blanches», en janvier 1953, qui donne lieu à de nombreuses dénonciations de la corruption chez les médecins[20]. On constate cependant une évolution, après la mort de Staline: il semble que certains articles s'affranchissent parfois des contraintes antérieures, par une liberté de ton plus grande. L'article «Les casernes ouvrières», publié en plusieurs parties dans la Literatournaïa Gazeta d'octobre 1955 évoque l'atmosphère qui règne au sein d'une cité ouvrière où habitent des jeunes qui expriment à leur manière un mal de vivre certain, et prend le contre-pied du discours habituel à ce type d'article, lorsqu'il avoue à son lecteur:


«Il serait banal et simple d'expliquer toutes les lacunes morales, [...] les graves délits des jeunes des dortoirs par l'activité défectueuse des moniteurs [les adultes chargés de leur surveillance]. [...] Le jeune travailleur ne veut pas être le simple exécuteur de la volonté d'autrui, des projets d'autrui, même si ceux-ci sont magnifiques.»

 Cette dernière phrase, que ne réprouverait sans doute pas l'anarcho-syndicaliste Lazarévitch, tranche beaucoup avec le ton de la critique telle qu'elle s'exprimait à la fin de l'ère stalinienne, dans la mesure où elle va plus loin que la dénonciation d'un responsable individuel et isolé. Cependant de tels exemples sont rarissimes, dans tout le corpus fourni par La Réalité russe.

 Il n'empêche que la presse soviétique offre ainsi à la revue parisienne une foule d'anecdotes piquantes, d'aveux plus ou moins graves des dysfonctionnements qui peuvent exister en Union soviétique. Parfois même, elle porte sur elle-même son regard critique, et à ce sujet il semble que les journalistes peignent d'une façon pessimiste leur travail. Ainsi, dans la Pravda du 4 août 1951, un texte étonnant relate les impressions d'un ouvrier du bâtiment qui, après qu'un journal local a dénoncé l'incompétence des chefs de son chantier, s'aperçoit que plusieurs mois plus tard, malgré quelques décrets officiels, rien n'a changé dans la pratique[21]. Est-ce à dire que la critique par voie de presse ne débouche que rarement sur des mesures concrètes? Le jugement résigné d'un vieil ouvrier cité par cet article: «Tout cela ne donnera rien. Ils se fichent de vos critiques», jugement confirmé par la suite des événements, sonne comme un formidable aveu de la part du journal. Devons-nous adopter le point de vue des rédacteurs de La Réalité russe, qui à plusieurs reprises estiment que la critique est «inutile»? Il nous faut à tout le moins nous interroger sur cette contradiction propre à l'appareil d'information de l'URSS.

  

Un problème d'interprétation: à quoi sert la «critique» dans la presse soviétique ?

  

Nous nous trouvons face à l'ambiguïté du journalisme soviétique: c'est à la fois un journalisme de déférence, et un journalisme d'impertinence, quand bien même cette impertinence est commandée; mais en dernière analyse, c'est le plus souvent un journalisme de déploration, qui dénonce mais avoue aussi ne pas atteindre à l'efficacité nécessaire. Si la critique ne remplit pas sa mission, à quoi bon la faire perdurer dans les journaux? Une chose est sûre: elle est un auxiliaire involontaire, mais précieux, du combat de ceux qui, comme Lazarévitch, veulent propager une vision plus lucide de la situation intérieure de l'URSS. Mais cette fonction révélatrice agit peut-être aussi au sein même du pays, correspondant à une relation complexe entre les lecteurs, la presse, et le régime qui la contrôle.

  Au sein de l'équipe de La Réalité russe, un débat se fait jour autour de la question de l'initiative de la critique. Jean Rounault avance qu'elle témoigne de la vitalité et de la force du régime, qui met en place ainsi une véritable «stratégie intérieure »[22] envers la population: le pouvoir détient donc l'initiative, peut devancer les mécontentements et déjouer à l'avance les éventuelles révoltes en faisant croire qu'il a pleine connaissance des problèmes, et travaille à les résoudre. Pour Nicolas Lazarévitch en revanche[23], la critique traduit une pression forte de l'opinion sur le régime, et le contraint à une position défensive. Il ressort de ces deux analyses, en tout cas, que la critique est bien un moyen pour les autorités de contenir, via la presse, les aspirations et les doutes des lecteurs, donc des citoyens.

 Mais la position de La Réalité russe, quoi qu'il en soit, recèle peut-être ici une erreur d'appréciation qui l'empêche d'avoir un regard serein sur la situation réelle. A force de vouloir à tout prix opposer le régime et le peuple soviétiques, elle en vient à interpréter tout aveu de faiblesse comme le signe d'un soulèvement prochain. C'est là surtout le point de vue de Lazarévitch, qui se place en quelque sorte dans une position d'attente vis-à-vis du peuple russe, espérant voir bientôt le renversement du pouvoir dans son pays d'origine. Il nous a paru pertinent de dépasser cette vision un peu manichéenne, pour voir en quoi le procédé de la critique est aussi un élément d'équilibre au sein du système soviétique, entre le pouvoir et les masses qui constituent alors une ébauche d'opinion publique.

 En effet, la présence, dans les journaux, d'articles qui tranchent avec le ton habituel de la propagande élogieuse et optimiste peut contribuer à rééquilibrer la relation entre le citoyen et le pouvoir, vers davantage de confiance. Il y aurait donc une fonction proprement régulatrice de la critique par voie de presse: en signalant à la population que les grands organes d'information prennent connaissance des abus graves qui y sont révélés, les journaux contribuent à faire croire que l'amélioration est en cours, que les coupables de forfaits ne resteront pas impunis, si hauts placés soient-ils dans l'administration. Le ton même de ces articles, qui frôle parfois l'ironie, et tend à instaurer une complicité avec le lecteur, joue sans doute un rôle d'exutoire par rapport à la masse des déclarations solennelles rédigées dans la langue de bois la plus indigeste. Ainsi lorsqu'un journaliste évoque le décalage entre une vitrine du régime comme le Pavillon des Expositions de Moscou, et la réalité des produits disponibles dans les magasins:


«Tous ces meubles merveilleux ont le même défaut: ils n'existent que sous deux formes: ici, à l'exposition, comme exemplaires uniques; ensuite, à l'état de projet dans de nombreux procès-verbaux, ordonnances et décrets... Poussons un soupir et quittons-les...»
[24].

 On perçoit par ailleurs ici un des traits les plus fréquents du style de ces articles: l'expression d'une certaine résignation de la part de leurs auteurs. Tout concourt à faire accepter au lecteur, bon gré mal gré, la dure réalité du quotidien. Si cette interprétation nous emmène au-delà de la simple analyse des faits, elle peut nous permettre de comprendre comment agit cette dimension critique de la presse.

 Un autre aspect de cette fonction de pacification sociale réside dans le fait qu'à travers les journaux s'expriment, de façon plus ou moins directe, différentes strates de la société. Que chaque grand ministère, chaque administration, possède son propre titre, étaye l'idée que de véritables corporations trouvent là un moyen de faire entendre leur voix: lorsque des médecins se plaignent de la mauvaise volonté des pharmaciens, lorsqu'une publication de l'armée s'en prend à un milicien (policier) tyrannique, lorsque des enseignants dénoncent le peu de moyens que leur fournit l'administration municipale, nous pouvons voir comment la société soviétique, comme toute autre, est fondamentalement divisée en groupements plus ou moins organisés, esquisses de groupes de pression, qui cherchent à faire valoir leurs intérêts. Tout se passe comme si le plus important n'était pas l'opposition entre le peuple d'un côté, le régime de l'autre, mais plutôt entre ces différents groupes sociaux parfois en contradiction les uns avec les autres.

 Ainsi s'exprime, à l'intérieur même du système, une forme d'opinion qui est toujours maintenue sous le contrôle des autorités, qui laissent jouer, d'une certaine façon, les ressentiments internes à la société soviétique, grâce à cet espace de critique que fournissent les journaux. Nous manquons d'éléments d'information, notamment en ce qui concerne le rapport entre le citoyen de base et la presse, pour pousser plus avant notre analyse. Mais il est sûr que le travail de La Réalité russe, une fois prises en compte ses erreurs de jugement liées au contexte historique et à l'engagement de ses protagonistes, nous a permis d'avancer sur le terrain de l'histoire sociale de l'Union soviétique des années cinquante.

 Il apparaît ainsi que, même dans un pays totalitaire, une information qui paraît conforme à la réalité peut surgir, à propos de faits qui sont plutôt en désaccord avec la propagande officielle, dans le cadre du système médiatique contrôlé par le régime. Ce paradoxe méritait qu'on s'y attarde. Il ouvre, à notre avis, des perspectives importantes sur le fonctionnement du pouvoir soviétique, et l'équilibre social qu'il s'efforce de maintenir en permanence.

 Quant à notre revue, elle semble avoir commis un contresens en interprétant le sentiment de blocage exprimé dans plus d'un article critique comme un signe de l'inexorable révolte à venir. On comprend alors que l'esprit initial de cette publication, qui prenait tout son sens dans le climat de guerre froide exacerbée et face au stalinisme finissant du début des années cinquante, se soit peu à peu essoufflé, tout comme son rythme de parution, avant de cesser définitivement en 1958. Pourtant, elle avait bel et bien réussi à constituer une source d'information inédite et efficace sur l'URSS; mais, du fait de la trop grande méfiance des médias occidentaux envers la presse d'un pays totalitaire, liée à un souci légitime de vérifier la provenance des nouvelles, et peut-être aussi à cause de la crispation des débats sur l'Union soviétique en ce temps-là, la méthode de La Réalité russe est restée une entreprise relativement isolée, qui ne sera pas poursuivie dans les années soixante. Elle aura montré, à tout le moins, combien la connaissance, même partielle, de la société soviétique, nécessitait, depuis l'extérieur, un effort d'information particulier.


 



[1]     DUHAMEL (Olivier) et PARODI (Jean-Luc), «Images du communisme: 1- La dégradation de l'image de l'Union soviétique», Pouvoirs, n°21, 1982, p. 169-193

[2]     Voir à ce propos SOMMER (René) «Paix et Liberté: la Quatrième République contre le PC», L'Histoire, n°40, décembre 1981, p. 26-35

[3]     Pour une présentation plus complète du personnage, on pourra se reporter à notre mémoire de maîtrise; beaucoup d'informations nous ont été procurées par les notices de MAITRON (Jean) et PENNETIER (Claude), sous la direction de, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Editions ouvrières, 1988. Un colloque consacré à Nicolas Lazarévitch a eu lieu le 19 novembre 1999, avec le soutien du Centre de recherche sur l'histoire des slaves.

[4]     Voir les mentions faites de l'amitié entre les deux hommes dans PANNÉ (Jean-Louis), Boris Souvarine, le premier désenchanté du communisme, Paris, Robert Laffont, 1993.

[5]     Notamment les solidaristes du NTS, avec lesquels il collabore à la fin des années cinquante.

[6]     A propos des Groupes de liaison internationale, voir la notice que JACQUIER (Charles) consacre à Albert Camus dans MAITRON (Jean) et PENNETIER (Claude), op. cit., t. 44: «biographies nouvelles», Paris, 1997.

[7]     En particulier René Lefeuvre, fondateur des cahiers Spartacus.

[8]     À commencer par le Bulletin d'études et d'informations politiques internationales (BEIPI) fondé en 1949 par Georges Albertini, un proche de Boris Souvarine. Voir PICHOT (Mathieu), «Est et Ouest 1949-1956, huit ans d'action», mémoire de maîtrise sous la direction de Jean-Marie Mayeur, ParisIV, 1990

[9]     Boris Souvarine avait utilisé cette méthode dans La Russie nue, ouvrage publié en 1929.

[10]    Parmi les principales études sur la presse soviétique, signalons: INKELES (Alex), L'opinion publique en Russie soviétique, Paris, Les Iles d'Or, 1956 (traduction d'un ouvrage en anglais); BUZEK (Antony), How the communist press works, Londres, Pall Mall Press, 1964; MOND (Georges), Le régime de l'information dans les pays socialistes, Paris, Institut français de presse, 1970

[11]    L'information sur l'URSS, Zurich, 1952, p. 24-25.

[12]    Voir note 8

[13]    Preuves, n°3, 1951. Sur cette publication, voir GRÉMION (Pierre), Intelligence de l'anticommunisme, Paris, Fayard, 1995.

[14]    En revanche, nous avons pu constater que la traduction des textes ne donnait pas lieu à des déformations significatives, selon les quelques exemples que nous avons souhaité vérifier.

[15]    Mon Ami Vassia, Paris, Editions Sulliver, 1949.

[16]    Voir sa notice biographique dans MAITRON..., op. cit.

[17]    Par exemple dans l'éditorial (anonyme) du n°20, janvier 1952

[18]    Titre d'un long éditorial paru dans les numéros 11 et 12, juin et juillet 1951.

[19]    Le plus souvent, il s'agit de la révocation d'un responsable, ou d'un rapport officiel appelant le responsable à modifier ses pratiques: voir par exemple dans la Literatournaïa Gazeta du 12 mai 1951, citée dans le n°12 de La Réalité russe, juillet 1951.

[20]    Il est à noter que notre revue se laisse d'une certaine façon prendre au piège de cette machination fortement inspirée par l'antisémitisme de Staline, puisqu'elle accorde un grand crédit à ces dénonciations dans le n°32-33, février-mars 1953.

[21]    « Notes d'un optimiste», cité dans le n°29, novembre 1952.

[22]    C'est le titre de son éditorial du n°40, décembre 1953.

[23]    Il s'exprime dans le n°41, janvier 1954.

[24]    Literatournaïa Gazeta du 19 avril 1951, cité dans le n°10, mai 1951