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Jean-Michel Guieu, L'Europe et l'OTAN

L'Europe et l'OTAN

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

Jean-Michel Guieu

 

 

 

Fondé en 1991, l'Europæum constitue aujourd'hui un réseau de six grandes institutions universitaires européennes (universités de Leiden, Bonn, Oxford, Bologne, Paris-1 et Institut universitaire des hautes études internationales de Genève), dont l'une des activités les plus heureuses consiste en l'organisation chaque année d'une «Université d'été», internationale et interdisciplinaire, qui permet de rassembler, pendant quelques jours, étudiants de 3ème cycle, universitaires et décideurs politiques autour d'un thème d'étude soigneusement défini par les organisateurs. Cette manifestation constitue donc un cadre idéal d'échange scientifique entre jeunes chercheurs et spécialistes qui y trouvent l'occasion de dialoguer librement dans une ambiance très peu formelle.

C'est l'Université de Paris 1 qui était en charge, du 1er au 4 septembre derniers, de l'organisation, confiée à Robert Frank, de cette rencontre: le thème choisi était cette année celui de la question des rapports entre l'Europe et l'OTAN, sujet qui a dominé l'actualité de ces derniers mois en raison du cinquantenaire de l'Alliance atlantique et de l'adhésion à l'OTAN de trois pays d'Europe centrale, et surtout du fait de la guerre au Kosovo.

 Une trentaine d'étudiants de haut niveau issus des six établissements membres de l'Europæum ont ainsi pu suivre les conférences et discussions animées par une pléiade d'universitaires et de décideurs impliqués dans les problèmes de défense européenne par leurs travaux de recherches ou par leurs fonctions actuelles. L'Université d'été a eu la chance de pouvoir compter sur la participation de Bruce Cleghorn (délégué britannique à l'OTAN), Joris J.C. Voorhoeve (ancien ministre de la Défense des Pays-Bas), ou Henry Zipper de Fabiani (de la direction des Affaires stratégiques du ministère français de la Défense), qui ont pu faire bénéficier l'assistance de leur point de vue très autorisé.

 Cette réflexion sur le rôle de l'OTAN dans la sécurité des Européens depuis cinquante ans s'est organisée selon un découpage en quatre grandes sessions, les deux premières s'attachant particulièrement aux perspectives historiques, en distinguant le temps de la guerre froide (mercredi 1er septembre) et celui des nouvelles guerres balkaniques (jeudi 2), avant de s'intéresser les deux jours suivants aux enjeux plus actuels: l'élargissement à l'Est (vendredi 3) et la question de l'identité européenne de défense (samedi 4).

 

Une alliance à part

 

L'Alliance atlantique est née de la volonté des Européens de maintenir la présence américaine sur leur sol. Les participants ont bien rappelé que cette alliance militaire ne devait rien à une quelconque volonté d'hégémonie des États-Unis, mais qu'elle faisait suite, bien au contraire, à une demande pressante du vieux continent, en particulier de la France et de la Grande-Bretagne, qui craignait par-dessus tout la menace soviétique.

Après le «Coup de Prague» qui a fait naître une réelle psychose de guerre, et accéléré la conclusion entre Français, Anglais, Belges, Luxembourgeois et Néerlandais, du Pacte de Bruxelles (17 mars 1948), le Français Bidault et l'Anglais Bevin font de la recherche du soutien américain une priorité absolue, car elle leur apparaît comme le seul moyen de donner à cette Union occidentale une certaine crédibilité, alors que ses forces semblent bien dérisoires comparées à la puissance militaire soviétique.

Les Américains ne tardent pas à répondre à l'appel de l'Europe, et grâce à la célèbre «résolution Vandenberg», adoptée par le Sénat américain le 11 juin 1948, soit quelques jours seulement avant le début du Blocus de Berlin (22 juin 1948), le gouvernement des États-Unis a désormais le droit de conclure des alliances militaires en dehors du continent américain en temps de paix. Et dès le 4 avril 1949, le traité de l'Atlantique nord est signé à Washington et comprend les cinq pays de 1948 auxquels s'ajoutent les États-Unis, le Canada, la Norvège, le Danemark, l'Islande, le Portugal, et l'Italie.

Les buts de l'Alliance sont d'emblée bien identifiés, et l'on a rappelé au cours de ces journées la formule célèbre de Lord Ismay, le premier secrétaire général de l'OTAN: «to keep the Americans in, the Soviets out and the Germans down »[1]. Pour autant, l'article 5 du Pacte, article principal, puisqu'il définit les obligations d'assistance des signataires, utilise des formules prudentes et exclut tout automatisme dans l'intervention militaire d'un pays si un partenaire est attaqué[2].

 Toutefois, ce n'est pas le traité de l'Atlantique nord, qui est uniquement un traité d'alliance traditionnel, qui a créé l'OTAN. C'est le déclenchement de la guerre de Corée qui allait inciter l'Alliance à se doter d'une structure politique et militaire permanente: l'OTAN, instituée par la convention d'Ottawa du 20 septembre 1951. La nouvelle organisation possède désormais un Conseil permanent ainsi qu'un secrétaire général, et elle se dote d'un appareil militaire comprenant un bureau franco-anglo-américain de planification stratégique, ou «standing group», et une pyramide de commandements intégrés des forces alliées, ayant à sa tête le Quartier général des forces alliées en Europe, le SHAPE (Supreme Headquarters of Allied Powers), commandé par un général américain. C'est le général Eisenhower qui est le premier désigné à cette fonction, garantie de l'engagement américain aux yeux des Européens.

 Incontestablement, le système de prise de décision favorise les Américains, qui peuvent aisément dominer l'Alliance, cette hégémonie ne reposant toutefois sur aucune base territoriale ni culturelle. D'où cette relation si particulière, quasi «freudienne» (V.-Y. Ghebali) entre le protecteur américain et les protégés européens, qui souhaitent la présence américaine mais redoutent son hégémonie. Et des Américains qui dominent l'Alliance, qui veulent la contrôler parce qu'ils supportent une grand part du coût financier et humain, tout en cherchant à partager le fardeau.

 D'où une succession de crises bien connues et qui ont été rapidement évoquées: l'échec de la CED (1954) et l'adhésion de l'Allemagne à l'OTAN (1955), la crise de Suez (1956), l'échec de la Communauté atlantique et de la force multilatérale proposées par Kennedy en 1962, le retrait de la France de l'organisation intégrée de l'OTAN (1966), la détérioration des relations atlantiques pendant la seconde guerre froide, etc.

 En fait, toute l'histoire de l'OTAN à l'époque de la guerre froide, montre bien que l'on n'a pas affaire ici à une alliance ordinaire. Il s'agit bien d'avantage d'un concert de puissances, d'une «communauté de sécurité» selon la formule de Karl Deutsch, où les positions nationales restent vives, les désaccords fréquents. Car l'OTAN n'est pas un empire, mais une «alliance démocratique de nations» (Marco Cesa). Les Européens n'agissent donc pas en bloc et sont soucieux de conserver des politiques étrangères fortes, et particulièrement dans leur relation avec l'ennemi, c'est-à-dire avec Moscou et le Pacte de Varsovie. Français, Anglais et Allemands vont ainsi mener chacun leur propre politique de détente...

 De même, il faut souligner les divergences d'approche vis-à-vis de l'organisation atlantique, les Français faisant preuve dans ce domaine d'une grande originalité, qui s'affirme dès la IVème république- avec la demande formulée par Pierre Mendès France en 1954 d'un plus grand partage des responsabilités politiques au sein de l'OTAN avec les alliés américain et britannique-, et qui culmine sous le général de Gaulle par la revendication d'une nouvelle répartition des responsabilités au sein de l'OTAN et la proposition de directoire à trois (1958), dont l'échec conduira la France à se retirer de l'organisation militaire intégrée en 1966, décision prise d'ailleurs au moment où la détente était à son apogée...

 Mais en même temps l'OTAN constitue un forum de discussion stratégique et de consultation politique irremplaçable: une «arène diplomatique» (Anne Deighton) très utile entre les États-Unis et les Européens de l'Ouest, permettant par exemple de limiter l'hostilité entre certains d'entre eux, comme ce fut le cas pour la Grèce et la Turquie.

 Enfin, ce n'est pas une alliance comme les autres, car c'est une alliance «qui a réussi sans tirer un seul coup de canon» (Victor-Yves Ghebali). Mais avec l'implosion de l'URSS, on pouvait se demander si l'OTAN pourrait survivre à la disparition de sa menace originelle.

 Il lui a donc fallu se construire une légitimité post-guerre froide. Pour y parvenir, elle a dû étendre ses missions au maintien de la paix et à la gestion des crises.

  

L'OTAN et les nouvelles guerres balkaniques

 

 A cet égard, les conflits dans l'ex-Yougoslavie ont bien été le premier test de la capacité de l'Alliance à survivre à la disparition de sa raison initiale. L'OTAN y a assumé des missions totalement nouvelles et hors de sa zone traditionnelle d'intervention. On a eu affaire ici à un «effort de réinterprétation» de la charte (F.A.M.Alting von Geusau), dépassant les objectifs initiaux de «self-defence».

 C'est à partir de 1994 que l'OTAN a participé, à la demande de l'ONU, à la zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Bosnie, agissant en l'espèce en «sous-traitant» des Nations Unies. Les plus importants raids aériens durant cette période ont eu lieu en août 1995, en riposte au bombardement par les Serbes d'un marché de Sarajevo, qui avait fait de très nombreuses victimes.

 Mais l'OTAN a surtout servi à garantir les accords de paix pour la Bosnie (signés à Paris le 14 décembre 1995), arrachés comme on le sait par la diplomatie américaine à Dayton (Ohio). Concrètement, l'OTAN a pris officiellement le relais de la Force de protection de l'ONU (FORPRONU) en vue d'appliquer les dispositions militaires de l'accord de paix et s'est vue autorisée par le Conseil de sécurité le recours à la force si nécessaire, pour faire appliquer les dispositions militaires de l'accord de paix sur la Bosnie. L'IFOR («Force de mise en œuvre»), cette force multinationale dirigée par l'OTAN, a donc entamé sa mission le 20 décembre 1995. L'opération, baptisée Joint Endeavour («Effort concerté»), a été la première intervention terrestre de l'OTAN, la première sortie hors de sa zone traditionnelle d'intervention, et la première opération menée avec des États non membres de l'Alliance atlantique[3].

  En imposant la paix en Bosnie, l'OTAN est donc apparue comme le véritable pivot de la paix en Europe, mais c'est bien la crise du Kosovo qui allait représenter un véritable «tournant de l'après-guerre froide naissante» (Victor-Yves Ghebali) en montrant la pertinence de l'OTAN dans le nouveau contexte stratégique né de la disparition du bloc communiste.

 Avec 78 jours de bombardements aériens entre les 24 mars et 10 juin 1999, l'opération «Force alliée» a constitué la première véritable guerre menée par l'OTAN depuis sa création, avec pour seule ambition affichée le respect de la morale et du droit, le secrétaire général de l'OTAN, Javier Solana, parlant au soir des premiers bombardements d'un «devoir moral»[4] pour l'Alliance. Mais cette coalition de treize des pays membres de l'OTAN (selon toutefois des degrés de contribution très variables) s'est toutefois confrontée à plusieurs questions épineuses.

  En premier lieu la question de la légitimité, puisque l'OTAN s'est substituée en l'espèce au Conseil de sécurité des Nations Unies pour décider du recours à la force; le cas du Kosovo pouvant désormais faire penser que l'action de l'OTAN était une «action par défaut de l'ONU» (Robert Frank), cette dernière ne venant donner une légitimité, une légalité, qu'a posteriori.

 En outre, la doctrine militaire retenue, qui fut celle des bombardements aériens et du refus d'engagement de troupes au sol, n'a pas manqué de faire naître des attitudes fort diverses entre les alliés, la France, l'Allemagne et l'Italie ne manquant de manifester leurs différences d'appréciation, et la Grande-Bretagne affichant seule sa détermination à aller jusqu'au bout, c'est-à-dire une opération terrestre.

 Enfin, on peut s'interroger sur les conséquences de l'intervention de l'OTAN. Car si l'opération «Force alliée» a pu stopper le processus de déportation des Kosovars, le président Milosevic est demeuré au pouvoir et la coexistence ethnique reste encore bien précaire.

 Après l'interruption de l'opération «Force alliée» au lendemain de la signature, le 9juin 1999, d'un accord militaire technique entre les autorités yougoslaves et l'OTAN, c'est la KFOR (Force de maintien de la paix au Kosovo), qui a été chargée de sécuriser la province et d'assurer le retour au pays des déportés et des réfugiés.

 Si avec les nouvelles guerres balkaniques, l'OTAN a donc montré son utilité, elle a su aussi se trouver une nouvelle raison d'être au-delà de la menace soviétique révolue, en tendant la main à ses anciens adversaires et en cogérant avec eux la sortie de la confrontation bipolaire, bref, en complétant sa fonction de défense par un rôle de sécurité coopérative et collective.

  

La question de l'élargissement

 

 La troisième journée de l'Université d'été a bien montré comment les Américains étaient finalement parvenus à faire de l'OTAN, dans cette période d'après-guerre froide, la pièce centrale de la nouvelle architecture européenne en matière de sécurité (F.A.M.Alting von Geusau), après une période de compétition avec d'autres organisations compétentes dans le domaine de la sécurité européenne, telles l'UEO et la CSCE.

 Dans la politique d'ouverture de l'Alliance vers les anciens pays du bloc communiste, l'administration Clinton a joué un grand rôle avec la formule du «partenariat pour la paix», annoncé officiellement lors du Sommet de Bruxelles des 10 et 11 janvier 1994 et qui regroupe aujourd'hui vingt-huit États. Ces derniers sont liés à l'Alliance atlantique sans pour autant bénéficier de la «garantie de sécurité» contenue dans l'article 5 du traité de Washington. Ils sont néanmoins associés à des exercices militaires de l'OTAN, voire à des opérations de maintien de la paix. En outre, le nouveau Conseil de partenariat euro-atlantique, inauguré en 1997 et qui remplace l'ancien Conseil de coopération nord-atlantique créé en 1991, constitue le cadre général pour les consultations sur des questions politiques et de sécurité avec l'ancien bloc de l'Est et pour le renforcement de la coopération au titre du Partenariat pour la paix.

 Cette politique de coopération vient de déboucher pour trois pays d'Europe centrale (la République tchèque, la Hongrie et la Pologne) à une adhésion à part entière à l'OTAN, au terme d'un long processus, inauguré, en décembre 1994, par une étude des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN sur l'élargissement de l'Alliance, et publiée en septembre 1995. Des décisions sur l'élargissement de l'Alliance furent ensuite prises par les chefs d'État et de gouvernement des pays membres de l'OTAN lors du sommet de Madrid en juillet 1997: la Hongrie, la Pologne et la République tchèque furent alors officiellement invitées à entamer des négociations en vue de leur prochaine adhésion, qui a finalement eu lieu le 12 mars dernier.

 Cette adhésion a répondu de la part des pays concernés à une triple attente, comme l'a souligné A. Balogh (Budapest):

·                d'une part, un désir d'arrimage à l'ouest, une adhésion à l'OTAN étant vécue par ces anciens États du bloc de l'Est comme un signe fort d'appartenance au monde occidental;

·                d'autre part, une volonté de stabilité et de renforcement des institutions démocratiques, l'OTAN comme l'Union européenne incarnant particulièrement les valeurs démocratiques, aspect auquel les Américains se montrent particulièrement attachés;

·                enfin et surtout, un besoin de sécurité et un désir d'affranchissement du contrôle soviétique, que seule l'OTAN était en mesure de leur garantir.

 D'autres pays ambitionnent une prochaine adhésion pleine et entière à l'OTAN, mais le professeur Alting von Geusau estime que seules la Roumanie et la Bulgarie ont de bonnes chances, ce qui ne semble pas être le cas des républiques baltes. Jean Klein a d'ailleurs rappelé que le sommet de Washington tenu en avril dernier avait en quelque sorte décidé une pause dans l'élargissement[5], l'OTAN exigeant auparavant des candidats une adaptation de leur outil militaire à une Alliance dont les missions s'étendent.

 Bien entendu, il y a également une volonté de la part des responsables de l'OTAN de ne pas trop indisposer la Russie, marginalisée par la nouvelle architecture de la sécurité européenne, et qui a manifesté, à plusieurs reprises, son hostilité à l'élargissement de l'OTAN.

 En effet, bien qu'elle ait signé, le 27 mai 1997, un «Acte fondateur sur les relations, la coopération et la sécurité mutuelles» avec l'OTAN, la Russie ne peut pas prétendre être un candidat sérieux à l'adhésion, sous peine de faire perdre toute signification à l'article 5 de la charte du traité de l'Atlantique nord (F.A.M.Alting von Geusau). Néanmoins, l'ancienne super-puissance déchue ne manque pas de poser problème, car non seulement son évolution interne ne montre guère de signes encourageants, notamment en matière de démocratie, mais aussi parce qu'elle paraît assez peu désireuse de se résoudre à son nouveau rang et conserve intacte sa capacité de blocage à l'ONU.

  

Vers une identité européenne de défense

  

La dernière question abordée fut celle de la place de l'Europe dans la nouvelle OTAN et de l'avenir du «pilier européen», selon la formule désormais consacrée, qui trouve d'ailleurs son origine dans la réflexion des États-Unis sur le partage des charges de la sécurité collective. Ce sont les Américains qui ont les premiers parlé de doter l'OTAN de deux piliers, l'un nord américain (États-Unis, Canada), l'autre européen.

 Désormais, l'idée est revendiquée par les Européens qui, aiguillonnés par le succès de l'Union économique et monétaire, affichent une volonté de jouer un plus grand rôle dans leur propre défense et s'efforcent, pour ce faire, de rapprocher leurs points de vue sur une question si sensible car touchant directement aux souverainetés nationales (A.van Staden).

 On sait que le traité de Maastricht sur l'Union européenne, entré en vigueur en 1993, a fixé comme objectif la mise en œuvre d'une Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), et que c'est l'Union de l'Europe occidentale, seule organisation exclusivement européenne[6] compétente en matière de défense, qui a été chargée d'élaborer et de mettre en œuvre les décisions et les actions de l'Union qui ont des implications dans le domaine de la défense.

 L'UEO peut faire appel, pour ses missions, à certaines unités multinationales créées dans les années 1990 et qui ne sont pas soumises au commandement intégré de l'OTAN, telles l'Eurocorps (auquel participent la France, l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne et le Luxembourg), l'Eurofor, force opérationnellerapide, et l'Euromar, force maritime européenne (toutes deux composées de l'Espagne, de la France, de l'Italie et du Portugal). Par ailleurs, en 1992, l'UEO a créé une cellule de planification et, en 1993, un centre satellitaire à Torrejon (Espagne) pour exploiter des images issues de satellites d'observation.

 Surtout, l'UEO a désormais la possibilité de faire appel aux moyens et aux capacités de l'Alliance atlantique. Il s'agit des fameux Groupes de forces interarmées multinationales (GFIM), dont la création avait été décidée lors du sommet de Bruxelles de 1994, un sommet qui avait officiellement reconnu la nécessité de renforcer la composante européenne de l'OTAN par le développement d'une Identité européenne de sécurité et de défense (IEDS). L'accord sur les GFIM n'a toutefois été définitivement conclu qu'en juin 1996 à Berlin, à l'occasion de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN.

 Les Américains ont donc adopté le principe d'opérations menées par les seuls Européens, « sous le contrôle politique et la direction stratégique de l'UEO», y compris en faisant appel à des ressources de l'OTAN. Toutefois, le Conseil de l'Atlantique nord doit donner en pareil cas son autorisation à l'unanimité, ce qui signifie que rien ne peut se faire sans l'aval des Américains.

 Dans le même temps, la France prenait acte que la majorité des Européens souhaitait que l'identité européenne de défense soit construite au sein de l'OTAN et assouplissait sa position vis-à-vis de l'organisation atlantique. On a même parlé d'aggiornamento de la politique française vis-à-vis de l'OTAN, concrétisé par un accord tripartite, signé le 21 mars 1993, en vertu duquel la France consentait à placer des unités de ses forces armées sous le commandement de l'OTAN, et par l'annonce le 5 décembre 1995, par le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Hervé de Charrette, de la participation de la France au Conseil des ministres de la Défense et au Comité militaire de l'OTAN. Cette politique a été pour le moment ajournée à la suite de la querelle franco-américaine sur l'attribution du commandement de la région Sud à un Européen.

 Malgré tout, le dossier de la défense européenne a été relancé à l'automne 1998 sur l'initiative du Premier ministre britannique, Tony Blair. Français et Anglais sont alors tombés d'accord sur une déclaration commune, adoptée en décembre 1998 à Saint-Malo qui affirmait la volonté des deux partenaires de doter l'Union européenne d'une«capacité autonome d'action appuyée sur des forces militaires crédibles»[7].

 Le nouveau «concept stratégique» adopté par l'Alliance lors du dernier sommet de Washington a réaffirmé son soutien à la poursuite du développement de l'IESD au sein de l'alliance. Le communiqué final déclare, en effet, que le Conseil atlantique approuvera «la garantie d'accès de l'Union européenne à des capacités de planification de l'OTAN pouvant contribuer à la planification militaire d'opérations dirigées par l'Union européenne»[8], formule qui présuppose l'intégration de l'UEO au sein de l'Union européenne et qui n'a pas manqué de susciter l'irritation de la Turquie, membre de l'UEO mais toujours exclue de l'Union européenne.

  Le Conseil européen de Cologne des 3 et 4 juin derniers a admis, à son tour, l'idée d'une identité européenne de défense, à la condition toutefois qu'elle ne gêne pas les intérêts de l'OTAN. Les Européens sont donc désormais d'accord sur la nécessité de renforcer la capacité militaire de l'Europe.

 Pour autant le chemin à parcourir reste encore long, car les Européens sont encore très largement dépendants de l'appui stratégique et financier des Américains. Et en matière de crédits militaires, la disparité des efforts des deux côtés de l'Atlantique semble même s'accroître[9], et les Américains ont donc beau jeu de réclamer un partage plus équitable du fardeau de la défense collective à des alliés européens qui manifestent des ambitions de renforcement de leurs capacités de défense.

 Tant que la prédominance technologique des États-Unis sera aussi nette et leur contribution financière aussi lourde, la marge de manœuvre des Européens restera bien étroite. C'est bien l'image du plafond de verre («glass ceiling») utilisée par Anne Deighton qui caractérise le plus exactement la situation des Européens par rapport aux alliés américains, qui veillent soigneusement à ce que le rééquilibrage de la relation transatlantique ne menace pas leurs propres intérêts. D'ailleurs, selon la formule du nouveau secrétaire général de l'OTAN, le Britannique George Robertson, «plus d'Europe ne signifie pas moins d'États-Unis »[10].

 On voit par là combien le constat d'optimisme prudent affiché par les participants est celui qui peut le mieux rendre compte des efforts actuels des Européens en vue de renforcer leurs capacités de défense et leurs chances de succès.

 

 



[1]     Impliquer les États-Unis, contenir les Soviétiques, soumettre les Allemands.

[2]     «Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord».

[3]     Russie, Norvège, Danemark, Suède, Finlande, Pologne, Lituanie, Estonie, Lettonie et Turquie.]

[4]     Déclaration de Javier Solana, 24 mars 1999 (traduction française).

[5]     Cf. article 7 du communiqué final.

[6]     L'UEO est constituée des États membres de l'Union européenne, sauf l'Autriche, le Danemark, la Finlande, l'Irlande et la Suède qui y ont un statut d'observateur

[7]     BRESSON (Henri de), «Le gouvernement britannique confirme sa volonté de rentrer dans le jeu européen», Le Monde, 6-7 décembre 1998, p. 3.

[8]     BEER (Patrice de), ROZENSWEIG (Luc), «Le nouveau ‘concept stratégique' de l'organisation atlantique», Le Monde, 27 avril 1999, p. 3.

[9]     Les Américains ont voté pour l'année 2000 des crédits militaires de 268 milliards de dollars, soit une hausse de 6,9% par rapport à 1999. Voir ISNARD (Jacques), «L'OPA américaine sur la défense américaine», Le Monde, 31 octobre 1999

[10]    Idem.