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Hommage à René Girault

Hommage à René Girault

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

 

Le premier choc est venu en janvier 1998, lorsque nous avons appris la maladie de René Girault. Une maladie qui, si j'ose dire, l'a frappé en pleine santé. Sa vitalité, sa solidité, sa pugnacité, son courage lui ont fait livrer une bataille longue et inégale. Jusqu'au bout, René Girault s'est battu bec et ongles contre la mort, qu'il regardait en face. Lucide, oui, il l'était complètement: il savait tout de son mal et des progrès de son mal.

Sa meilleure arme a été de croire en son combat, ou de faire comme s'il était absolument nécessaire, vital d'y croire et de s'y identifier. Tant qu'il y a de la lutte, il y a de la vie. René était un lutteur, il était du côté de la vie. Puisqu'il avait l'inflexible volonté de ne pas lâcher la lutte, il n'y avait aucune raison valable qu'il soit lâché par la vie...

 Le deuxième choc est venu malgré tout, avec la nouvelle de sa disparition, le 8 juillet 1999. On a beau savoir la puissance de l'inéluctable, on ne réussit pas à s'y préparer vraiment. Peut-être parce que René lui-même nous avait insufflé le vent de son espoir. Sa fin a été exemplaire, elle n'en est pas moins cruelle. René, on l'admirait, et son dernier combat a forcé notre admiration; mais, René, on l'aimait aussi.

 Je n'apprendrai rien à personne en disant que René Girault était un grand historien, un chercheur fécond, un grand enseignant et un intellectuel attentif aux débats et aux combats de son temps. Mais sa vie était bien plus que cela. Travailleur acharné, il n'en avait pas moins le goût des loisirs, de la vie de famille et le sens de la fête. Aussi est-il difficile de séparer ce qui fut sa vie professionnelle de ce que fut sa vie tout court. En vérité, face à l'histoire, comme face à la vie, il manifestait la même gourmandise, la même passion, la passion de l'humain, un attachement tant aux hommes du passé dans ce qu'ils ont de plus humain qu'aux êtres du présent. «Rien de ce qui est humain ne m'est étranger», la formule du poète latin Térence aurait pu être complètement sienne. Le récit de sa vie d'historien, c'est aussi le récit de ses rencontres et de son talent à réunir, à retenir, à maintenir des cercles d'amis dans le sentiment d'une belle fidélité.

 Né en 1929, il fait ses études au lycée Jean-Baptiste Say, lieu sur lequel il a su retourner et nouer de nouveaux liens lorsqu'il fut invité à raconter aux élèves ce qu'était un lycée parisien sous l'Occupation. Ses études à la Sorbonne le conduisent à l'agrégation d'histoire en 1955. Récemment, dans le premier chapitre de son dernier livre, Être historien des relations internationales[1] - c'était le texte d'exposé de son dernier séminaire avant sa retraite en 1994-, il a su rendre avec bonheur l'atmosphère du Quartier latin pendant les années cinquante: la Sorbonne, la bibliothèque Lavisse, les cours de ses maîtres, ceux de Pierre Renouvin en particulier qui l'ont tant marqué, au point de fixer sa destinée scientifique. Après l'agrégation, c'est le service militaire, dont une partie se passe en Algérie où il est supposé, selon l'expression significative de l'époque, être en charge du «maintien de l'ordre». Cette «guerre» qui n'était pas nommée, René n'a d'ailleurs pas eu à la faire réellement. Mais il fait partie de cette génération d'hommes de gauche profondément choqués par la politique de Guy Mollet: très souvent, il a évoqué cette détestation personnelle et générationnelle pour l'homme, un socialiste, qui avait développé une telle politique en Algérie et à Suez.

  Il est ensuite nommé professeur de lycée, au Mans, puis à Paris à Janson de Sailly, où il a la joie de se trouver collègue de son père, professeur de mathématiques. René enseigna près de dix ans en lycée, jusqu'en 1965. Deux lustres, pour prouver et éprouver ses dons de pédagogue. Pendant qu'il est professeur dans l'enseignement secondaire, il entreprend sa thèse de doctorat d'État sous la direction de Roger Portal sur les relations financières et économiques entre la France et la Russie entre les années 1880 et 1914. Un travail intensif dans les archives françaises et russes, de nombreux voyages dans l'URSS de l'époque et à travers les continents. Assurément, ces années ont fait de lui à la fois un historien de la Russie, un historien des relations internationales, un voyageur avide de connaître les pays, de connaître le monde. Sa thèse est soutenue en 1971, publiée en 1973 (et republiée en 1999 par le Comité pour l'histoire économique et financière de la France).

  Il y a, pendant ces années soixante-dix, toute une belle gerbe de grandes thèses en histoire des relations internationales qui, accompagnant celle de René, portent sur la Belle Epoque, de Pierre Guillen à Raymond Poidevin, de Jean-Claude Allain et Jacques Thobie à Pierre Milza. Sur les traces de leur maître Pierre Renouvin, ils contribuent tous à faire sortir l'histoire des relations internationales de l'ornière de l'histoire diplomatique traditionnelle. L'ambition de René a été précisément d'écrire une histoire large qui dépassât celle des simples relations entre les diplomates, entre les États. Voulant reconstituer une histoire globale de tous les types de rapports entre les hommes «séparés par les frontières», il est devenu un authentique «historien des relations entre les peuples».

 À l'époque de sa thèse et dans les années suivantes, il a d'abord mis l'accent sur les relations entre les économies. Sa rencontre avec Jean Bouvier, historien économiste, de neuf ans son aîné, est déterminante à cet égard. Il fait sa connaissance en 1965, lorsqu'il entre dans l'enseignement supérieur, comme maître-assistant à Lille. René a pour Jean une admiration profonde et une amitié sans faille qui a beaucoup compté dans sa vie. Disons le clairement, c'est l'époque où de nombreux intellectuels français sont impressionnés par la cohérence du système explicatif marxiste. Aussi, dans le cadre des débats sur «l'impérialisme», René Girault s'est-il alors beaucoup interrogé sur le poids des «forces économiques» dans les relations internationales, dans les rapports de force ou de domination à travers le monde. De cette réflexion, il a tiré deux leçons en apparence contraires: qu'il n'est pas raisonnable d'étudier la vie internationale sans prendre en compte la dimension économique des rapports entre les États et entre les nations; qu'il n'est pas juste, à l'inverse, de dire que «l'impérialisme» est le «stade suprême du capitalisme» ou que le grand méchant loup capitaliste est le grand responsable de la guerre de 1914-1918. Voilà une génération d'historiens dont les certitudes de départ ont été dissoutes par la recherche historique. Dans les archives, ils ont rencontré des hommes, pas des systèmes. L'apport personnel de René Girault est d'avoir montré la diversité des stratégies au sein des milieux industriels et bancaires au début du siècle, ainsi que le clivage entre les partisans nationalistes du «partage des terres» et les adeptes internationalistes du «partage des affaires», ceux-ci prenant d'ailleurs de plus en plus d'importance dans les années qui précédaient 1914. Ce clivage prouvait à tout le moins que l'éclatement de la Grande Guerre n'était ni automatique ni déterminé par l'attitude des cercles économiques, même si leur rôle dans la vie internationale fut considérable. Très tôt, René Girault considérait que l'histoire des relations économiques était à bien des égards inséparable de l'histoire des mentalités. Son étude des hommes d'affaires est passée par l'analyse de la formation, des perceptions et de la culture de ces personnages influents, toutes sortes d'éléments qui expliquent les différentes visions du monde au sein d'un même milieu.

  Précisément, cette approche perceptionniste et culturelle n'a cessé ensuite de se développer dans les travaux de René Girault. Précurseur, il a joué, pour les générations d'historiens qui suivaient la sienne, le rôle de «passeur» tant il a contribué au passage d'un stade historiographique à l'autre, de l'histoire économique à l'histoire culturelle. Cependant, il faut le dire avec force, s'il a précédé les modes, il a refusé d'y sacrifier, rejetant les explications monistes et les schémas réducteurs: même s'il s'intéressait à l'économie, il a écarté, il y a vingt-cinq ans, l'explication par le «tout économique», de même que plus récemment son intérêt pour la dimension culturelle ne l'a pas enfermé dans le «tout culturel». Sa vision de l'histoire, comme sa vision de la vie ou sa vision de l'homme était globale, faisant de lui fondamentalement un humaniste. On peut étudier l'homme en le disséquant, mais pour le comprendre, du moins si on veut le comprendre, il faut, à un moment ou à un autre, en recomposer les éléments, tous les éléments.

 En 1973, René Girault est élu professeur à l'Université de Paris X-Nanterre. Il a hautement contribué, avec René Rémond, Maurice Lévy-Leboyer et le regretté Philippe Vigier, à faire les riches heures de la section d'histoire contemporaine de cette université. Ces années correspondent pour lui à une ronde vertigineuse de cours, de colloques organisés, de chantiers de recherche ouverts. L'enseignement était une part importante de sa vie, autant que la recherche. Dans ses cours, il aimait problèmatiser et ne concevait l'histoire que sous forme de questions qui donnent sens; mais il n'envisageait pas non plus l'histoire sans récit. L'histoire, c'est aussi la vie et il savait fasciner ses étudiantsavec ses talents de conteur et d'imitateur: il fallait l'entendre raconter Yalta, faire vivre cette conférence de Crimée, jouant le rôle des trois protagonistes, prenant tour à tour les accents russe, anglais, américain, pour faire magistralement comprendre les grands enjeux géopolitiques du moment, comme si vous y étiez. Beaucoup de ses étudiants se souviennent aussi de ses imitations du général de Gaulle: la conférence de presse du 14 janvier 1963, avec le double «non» à la candidature de la Grande-Bretagne et au grand dessein de Kennedy, il savait la faire vivre en direct.

 Ce souci de la pédagogie, il l'a prouvé en répondant à l'appel du ministre Alain Savary en 1982 qui lui demandait une enquête sur l'enseignement de l'histoire et de la géographie. Infatigable, il a arpenté toutes les régions de France pour scruter les écoles, les collèges et les lycées; et son rapport de 1983[2] a été une base essentielle pour les réformes qui ont suivi dans l'enseignement de ces disciplines.

 En 1983, il est élu à la succession de Jean-Baptiste Duroselle, à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Une nouvelle étape commençait, avec la création, au sein de cette université, de l'Institut Pierre Renouvin, où il a su organiser l'amalgame des générations de chercheurs. Par sa direction vigilante, il a conduit plusieurs dizaines de thèses jusqu'à leur terme. Lors des soutenances, - il y a peu de temps encore, alors qu'il était malade-, il avait une façon si particulière de présenter le thésard qu'il avait dirigé, de le mettre en valeur, de souligner l'originalité de son parcours, montrant qu'une thèse est aussi une aventure humaine, pas seulement une œuvre d'érudition. Soucieux de l'avenir des étudiants en histoire et en sciences humaines, étudiants qui ne se destinent qu'en minorité à l'enseignement et à la recherche, il a créé à Paris I le Magistère de Relations internationales et action à l'étranger. Il a dû se battre pour imposer cette formation à la fois sélective et pré-professionnalisante, qui paraissait alors à certains contraire aux traditions de l'Université. Or, il était particulièrement fier de cette création, et il avait raison de l'être, puisque ce magistère répond précisément à une des hautes missions de l'Université en procurant des emplois et des débouchés variés aux étudiants. Continuant ce qu'il avait commencé dès la période de Nanterre, il a créé un vaste réseau européen d'historiens, d'abord autour de son projet d'étude de «la perception de la puissance» dans quatre pays, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et l'Italie, puis autour du projet sur «les identités européennes au XXème siècle ». De fait, il devenait ainsi le fondateur d'une authentique communauté européenne d'historiens, qui compte aujourd'hui près de 180 chercheurs répartis dans une quinzaine de pays différents.

 Rassembleur de générations, d'universitaires d'un grand nombre de nations, générateur de symbioses et de synergies, René Girault avait l'autorité naturelle et le goût essentiel pour réunir des chercheurs de sensibilités différentes. Là était sa fierté, car s'il avait ses engagements - pour la gauche, pour l'Europe-, s'il les exprimait pour que personne ne soit trompé, il ne cherchait surtout pas à les imposer, d'autant que sa lucidité pouvait le rendre très critique tant à l'égard de la gauche - le « syndrome Guy Mollet » - qu'à l'égard de la construction européenne.

 Toute son œuvre[3] se plaçait dans la lignée des enseignements de Pierre Renouvin, dont il donna le nom à notre Institut. Il convient évidemment d'associer le nom de Jean-Baptiste Duroselle. Ces trois historiens, Renouvin, Duroselle, et Girault avaient bien des points en commun: chacun à sa manière avait une conception humaniste de l'histoire, une vision large et ouverte de la notion de relations internationales, un grand talent et une forte inclination pour la réflexion méthodologique sur leur propre discipline, une volonté de lier l'enseignement et la recherche, le souci de former des jeunes chercheurs pour que la relève soit assurée. Voilà pour toutes les équipes de notre Institut à la fois un riche héritage, un ample défi et un clair message: continuons de chercher, de questionner, de transmettre et d'innover sans cesse dans le domaine de l'histoire des mondes étrangers et des relations internationales.

  

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Nous avons été nombreux à travailler sous la direction de René Girault. Beaucoup d'entre nous, ici, pourraient dire ce qu'il a représenté, pour eux, comme directeur de recherches. La dernière génération de thésards, à laquelle nous appartenons, a eu le privilège de le connaître aussi à l'heure de la retraite, et d'une plus grande disponibilité. Nous souhaitons donc aujourd'hui témoigner, en particulier, à sa famille, de ce que nous a apporté ce cheminement qui, pour beaucoup d'entre nous, a débuté dès la licence, il y a une douzaine d'années.

 René Girault a d'abord été pour nous un professeur. Servi par un indéniable talent d'imitateur, il savait rendre ses cours magistraux attrayants et vivants. Pour nous, ce fut un conteur au sens propre du terme, un raconteur d'histoires. Il n'était pas rare, en l'écoutant, d'abandonner son stylo pour se laisser emporter quelques minutes par son récit. Les vastes fresques qu'il brossait nous séduisaient par leur ampleur, et le sens de la synthèse qu'elles révélaient.

 Plus tard, dans le cadre des séminaires de recherche, il nous a ouvert de nouveaux champs d'exploration, de nouvelles terres d'aventures intellectuelles. Proposant une approche globale de l'histoire, appliquée aux relations internationales, une histoire totale, il nous a invité à la suivre dans sa réflexion. De l'entre-deux-guerres à la guerre froide, il nous a lancé sur des thématiques variées: les organisations internationales, les milieux, les bureaucraties et les réseaux, tant nationaux que transnationaux. La réflexion méthodologique, dont il était féru, ne lui faisait pas oublier l'importance des hommes. Hauts fonctionnaires - civils et militaires - hommes politiques et hommes d'affaires, banquiers, industriels, mais aussi syndicalistes ou intellectuels... il n'est guère d'acteur des relations internationales qui ait échappé à sa curiosité. Celle-ci s'exerçait selon des approches originales, faisant une part belle et nouvelle aux questions de perception et de représentation.

 Historien des relations internationales, le monde était son horizon. Mais c'est l'Europe, qui a constitué son champ d'interrogation privilégié. Des années de recherche collective ont généré un vaste réseau d'historiens, de l'Atlantique à l'Oural, auquel il a, d'emblée, associé les jeunes chercheurs.

 Le mélange des générations fut une marque distinctive des années Girault. Au-delà de son caractère naturellement conciliant, notre patron avait suffisamment côtoyé de diplomates, de papier ou de chair, pour savoir réunir et proposer des synthèses. C'était un entrepreneur et un rassembleur.

 Il l'a manifesté en fondant l'Institut Pierre Renouvin. En en faisant une maison ouverte, il a créé une véritable famille. Invitant ses étudiants à travailler ensemble, à échanger, à nouer des relations d'amitié entre eux, bien au-delà des frontières géographiques et intellectuelles de leurs recherches initiales, il nous a obligé à voir large dès le départ. Nous faisant confiance, sans attendre l'achèvement de nos thèses, il nous a donné l'occasion de faire nos premiers pas: premières communications, premières publications, premières reconnaissances.

 René Girault était ainsi devenu, pour nombre d'entre nous, un ami. Les rendez-vous de travail qu'il nous accordait ces dernières années, à son domicile, et pour lesquels il avait, comme il le dit lui-même, «enfin du temps disponible», constituaient des moments de rencontre privilégiés. Ces entretiens dépassaient toujours le cadre professionnel. S'il nous rappelait fermement aux exigences de notre recherche, il n'oublait jamais de souligner l'importance de la réalisation individuelle et familiale. L'épanouissement personnel ne pouvait, à ses yeux, être distingué de la réussite professionnelle.

 L'esprit qu'il a insufflé demeure aujourd'hui. Il demeure, par la solidarité et la proximité qui nous lient. Il demeure, par tous ceux qui, à l'IPR et ailleurs, inventent à leur tour, et à leur manière, comment «être historien des relations internationales». Aujourd'hui, pour nous, ce n'est pas un maître qui s'en va, c'est un ami qui demeure.

 



[1]     René Girault, Être historien des relations internationales, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 435 p.

[2]     René Girault, L'histoire et la géographie en question. Rapport au ministre de l'Éducation nationale, MEN, 1983, 201 p.

[3]     Voir la liste des publications de René Girault à la fin de l'ouvrage Être historien des relations internationales, op. cit.