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Cécile Hayat, Les relations culturelles franco-tchécoslovaques

Les relations culturelles franco-tchécoslovaques

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

 

Cécile Hayat

 

 

Les années 1948-1969 représentent une période particulièrement intéressante de l'histoire tchécoslovaque, qui débute trente années après la création de la république et s'achève par le souffle du Printemps de Prague, étouffé par l'invasion soviétique et la normalisation. A la suite du Coup de Prague de février 1948 qui fait basculer cette jeune démocratie dans le camp des régimes communistes, on assiste à une transformation totale de la société et de l'organisation des pouvoirs. La soviétisation de la vie politique et culturelle allait être toutefois remise en cause vingt après l'instauration du nouveau régime.

En outre l'arrivée des communistes à la tête de cet État modifie profondément les rapports qu'il entretient avec les autres pays européens: soumises aux directives du Kremlin, les orientations des nouveaux dirigeants s'alignent désormais sur la politique soviétique. Or la position géopolitique de ce petit État incite les démocraties occidentales, et en particulier la France, à tenter de maintenir des rapports diplomatiques avec la République tchécoslovaque. Cette dernière faisait, en effet, figure d'exception en Europe centrale et orientale, et ce pour plusieurs raisons. La jeune république avait fait valoir très tôt ses attaches occidentales. En outre, elle était parmi les rares démocraties populaires à avoir connu un régime démocratique avant la Seconde Guerre mondiale. Elle fut ensuite l'un des derniers État à tomber sous le joug soviétique; enfin, le Parti communiste tchécoslovaque représentait une force politique réelle, en particulier parmi les intellectuels, et ses membres entretenaient de très nombreuses relations avec leurs camarades du PCF. Les relations bilatérales franco-tchécoslovaques se détériorèrent cependant progressivement dès 1945 face à la multiplication des divergences politiques et les tensions diplomatiques. De plus, au lendemain du second conflit mondial, le gouvernement français disposait de peu de moyens financiers pour intensifier les échanges économiques et se maintenir parmi les principaux partenaires commerciaux de cette république fortement industrialisée et donc, largement convoitée. Aussi devint-il rapidement évident que la France devait se limiter aux échanges culturels.

Or, ces derniers sont de nature très diverse puisqu'ils incluent les échanges scientifiques, techniques, linguistiques et culturels proprement dits et leur forme est double, dans la mesure où ils englobent les actions officielles et celles qui émanent d'associations ou de particuliers. Il importe donc de distinguer deux composantes de ces échanges: d'un côté, les échanges officiels qui se calquent sur les politiques élaborées dans les hautes sphères de l'administration centrale et qui sont régis par des accords passés entre les autorités compétentes; d'un autre côté, les échanges intellectuels qui reposent sur une coopération spontanée qui n'a pour origine que la volonté de partager des valeurs et des intérêts communs. Or il n'y a pas nécessairement adéquation entre ces deux formes d'échanges, si bien qu'il faut chercher à mesurer l'éventuel décalage qui peut exister entre eux, ainsi qu'à établir les différents degrés d'interactions qui résultent de la cohabitation de ces deux types d'échanges. De plus, il s'avère indispensable de dégager les intentions qui sous-tendent les politiques culturelles de chacun des États: incontestablement, et à l'inverse des propos qui sont tenus officiellement, les relations culturelles ne peuvent être neutres, encore moins dans le contexte d'alors. Pour nombre de hauts fonctionnaires des ministères des Affaires étrangères, la culture est avant tout un outil permettant d'exercer une influence sur un territoire donné, quand elle n'est pas envisagée comme une arme pour percer les défenses ennemies. Si cette conception s'avère unanimement partagée, elle connaît néanmoins un écho singulier en France, qui aspire, en souvenir de son passé universaliste, à retrouver un prestige international, en particulier en Tchécoslovaquie. Pour comprendre l'enjeu des relations culturelles franco-tchécoslovaques entre 1948 et 1969, il faut tenir compte de l'incroyable richesse de celles-ci durant l'entre-deux-guerres. En outre, il faut rappeler brièvement que la reprise des échanges s'était avérée lente et laborieuse entre 1945 et 1948, la blessure de Munich étant toujours vivement ressentie en Tchécoslovaquie. Certes, dès le mois de décembre 1945, un protocole additionnel à l'accord culturel de 1923 avait été signé, mais les autorités praguoises se montrèrent peu disposées à rendre les locaux de l'appareil culturel français que les Allemands avaient miraculeusement préservé. Mais dès le tournant de l'année 1947, les chances d'une coopération sincère et fructueuse entre les deux pays semblèrent des plus menacées, et les nouvelles orientations de la République tchécoslovaque, annoncées dès le mois de février 1948, ne firent-elles que confirmer une tendance déjà amorcée.

Ainsi, le point de départ de notre réflexion sera le suivant: le basculement de la Tchécoslovaquie dans le camp communiste a-t-il été rédhibitoire aux relations culturelles franco-tchécoslovaques? En d'autres termes, quelle est la part du conjoncturel - lié à la guerre froide - dans l'affaissement progressif du rayonnement de la culture française en Tchécoslovaquie? Cette question revient à s'interroger sur la capacité d'adaptation des deux pays face au nouveau contexte international et aux nouvelles données géopolitiques. En outre, pour appréhender la nature de ces relations entre 1948 et 1969 une double approche s'impose: d'une part il s'agit de mettre en évidence la spécificité de ces relations en tenant compte des particularités des deux pays et de leur amitié passée, d'autre part il importe de dégager les caractéristiques propres aux échanges culturels entre une démocratie et un État communiste et autoritaire dans le contexte de la guerre froide, en se demandant dans quelle mesure les deux États ont été désireux de sauver les échanges culturels et quelle a été leur liberté d'action. Pour répondre à ces nombreuses interrogations, cette étude s'articule autour d'une réflexion générale portant sur l'autonomie possible du culturel vis-à-vis du politique.

Les documents consultés dans le cadre de ces travaux sont tous en langue française, ce qui explique que cette recherche soit axée sur la stratégie de la France et que les incertitudes demeurent quant aux intentions tchécoslovaques. Les archives du Quai d'Orsay, en particulier les fonds "Europe" 1944-1960 et 1961-1965, ainsi que le fonds "relations culturelles" 1945-1959 ont apporté les informations essentielles qui, complétées par une analyse des articles du Monde entre 1965 et 1969, ont permis de tracer les grands traits de l'évolution des relations culturelles franco-tchécoslovaques. Il a ainsi été possible de découper les années 1948-1969 en trois grandes périodes, qui représentent trois grandes tendances de cette évolution.

La première partie de cette étude s'articule autour de la fermeture de l'Institut Ernest Denis et de ses annexes, exigée en 1951 par le pouvoir communiste, et qui eut pour conséquence immédiate l'interruption totale du dialogue pendant les deux années qui suivirent. La seconde partie se penche sur les années 1953-1962, durant lesquelles une fois de plus les désillusions succédèrent rapidement aux timides espoirs nés du regain des échanges culturels. La troisième partie enfin se consacre aux affinités entre certains intellectuels des deux pays qui prirent toute leur importance au moment du réveil de l'intelligentsia tchécoslovaque. En outre il faut s'interroger sur l'opportunité que représenta le Printemps de Prague pour la France qui s'engagea à promouvoir avec la Tchécoslovaquie, dans le cadre d'un accord, des échanges culturels fructueux.

 

Vers la rupture, 1948-1951

 

Entre 1948 et 1951, une entente entre les deux gouvernements semblait encore possible, malgré les nouvelles orientations des communistes désormais seuls maîtres à bord. En effet, les nouveaux hommes forts n'envisagèrent pas immédiatement la rupture des relations qu'ils entretenaient avec la France, pas plus qu'ils ne placèrent la liquidation des instituts culturels étrangers au centre de leurs préoccupations. Certes, dès avant 1948, le gouvernement tchécoslovaque - à majorité communiste - avait voué une admiration sans borne au régime soviétique, tandis qu'il manifestait une hostilité croissante envers les démocraties occidentales. Mais ce n'est qu'après le Coup de Prague que ces tendances, jusqu'alors esquissées, devinrent la ligne officielle du nouveau régime qui connut la soviétisation la plus rapide - parce que tardive - de toutes les démocraties populaires. Ces positions nouvelles, qui condamnaient tout contact avec les nations non communistes, provoquèrent chez certains communistes, connus pour leur francophilie, des revirements spectaculaires et ceux qui restèrent fidèles à leurs attaches se virent souvent écartés de leurs postes. Désormais, à l'heure de la confrontation des blocs, il fallut choisir entre deux civilisations, et donc deux culturesqui ne se distinguaient pas seulement par les valeurs qu'elles prônaient mais aussi par la fonction qui leur était assignée. Pour les nouveaux dirigeants, il n'était, en effet, de culture que de combat: elle devait s'intégrer dans un système plus vaste qui tendait à transformer la société et n'était perçue que comme un outil au service du prosélytisme communiste. Hors des frontières, elle se devait d'exporter un modèle; sur place, elle avait pour mission de louer les mérites du régime. C'est pour cela que la culture fut très rapidement prise en main, par la réforme des instances compétentes et par le biais des syndicats comme celui des Écrivains, et assujettie aux nouvelles normes idéologiques. L'enseignement, en particulier, s'avéra un enjeu majeur pour le pouvoir communiste qui s'en assura le monopole, par les lois scolaires de 1948 et de 1953, afin de le protéger de toute influence, qu'elle fût religieuse ou étrangère. Face à ces bouleversements, la direction politique d'Europe du Quai d'Orsay et la direction générale des Affaires culturelles adoptèrent une attitude extrêmement prudente et empirique, en se fiant scrupuleusement aux avis de Maurice Dejean , ambassadeur en poste à Prague, et en se bornant à donner des avis favorables ou défavorables lorsqu'elles étaient interrogées quant à l'opportunité d'un voyage ou d'une conférence de telle ou telle personnalité. Par ailleurs, il semblait important aux diplomates français de maintenir les institutions culturelles françaises, à savoir l'Institut Ernest Denis de Prague et les maisons de France de Brno et de Bratislava, qui permettaient de diffuser, au travers de cours, de rencontres et de conférences, la culture française.

Or, malgré la circonspection dont les Français firent preuve et la stricte neutralité qu'ils affichèrent, le fait même de diffuser une image de la France devenait, pour les autorités tchécoslovaques, subversif. D'autant que la majorité des francophiles qui fréquentaient ces institutions étaient des éléments généralement hostiles, issus de l'élite d'avant-guerre. Si, toutefois, le dialogue entre les deux parties se maintint un temps, et si la France, contrairement aux autres démocraties occidentales, bénéficia d'un sursis, les menaces à l'encontre de l'appareil culturel français se multiplièrent jusqu'à la fermeture des sections de l'Alliance française et la note officielle du gouvernement tchécoslovaque du 12 avril 1951 qui enjoignit l'ambassade française de fermer toutes ses institutions culturelles dans les plus brefs délais. En réponse, il fut décidé que l'institution tchécoslovaque équivalente en France, la Maison Masaryk de Paris, devait également cesser ses activités. Ceci eut pour effet immédiat d'interrompre le dialogue entre les dirigeants tchécoslovaques et les diplomates français, au profit d'un nouvel interlocuteur: le PCF. Les liens entre celui-ci et le PCT étaient, pour des raisons historiques, extrêmement forts, comme le met en évidence l'ouvrage de Karel Bartosek, Les aveux des archives, Prague-Paris-Prague, 1948-1968. En outre, cet auteur montre que le PCF poussa en grande partie à la rupture du dialogue officiel afin de détenir le monopole des échanges culturels.

Cette victoire conforta les Tchèques dans leurs tentatives de faire disparaître tout ce qui dans la culture française ne s'accordait pas aux dogmes marxistes-léninistes. Ainsi, comme l'a démontré Georges Pistorius dans son ouvrage Destin de la culture française dans une démocratie populaire, la présence française en Tchécoslovaquie (1948-1956), publié en 1957, une multitude d'obstacles fut dressée en Tchécoslovaquie pour paralyser l'expansion culturelle, ternir l'image de la France et faire totalement disparaître l'enseignement du français. Les nouvelles générations ne devaient ainsi connaître de la France que ce que les instances directionnelles jugeaient bon qu'elles sachent. Or, qui des membres de la future élite dirigeante serait prêt un jour à prendre le parti de la culture française s'il ignorait tout de la langue et de la réalité françaises? Aussi n'était-ce pas tant l'interruption des échanges culturels qui inquiétait les acteurs français que l'absence d'une représentation culturelle dans un pays où la place du français était de plus en plus restreinte. Il fallait œuvrer vite si l'on voulait sauver les positions françaises. C'est pour cette raison que les diplomates tentèrent de profiter de l'embellie qui apparut dès 1953.

 

Une détente toute relative, 1953-1956

 

L'année 1953 marqua un tournant, plus symbolique que réel, dans les relations Est-Ouest: la mort de Staline, suivie par celle du président Gottwald, ainsi que l'apaisement de nombreuses tensions internationales firent espérer aux Occidentaux une amorce de changements. En outre, il demeurait en Tchécoslovaquie un capital de francophiles que le nouveau régime, faute de temps, n'avait pu totalement éliminer, et que le nouvel ambassadeur français, Claude Bréart de Boisanger, entendait reconquérir. Ce diplomate déterminé, qui disposait d'une certaine marge de manœuvre prit plusieurs initiatives en faveur de la reprise des échanges culturels. Il relança le cinéma français, favorisa la venue de la pianiste française la plus célèbre en Tchécoslovaquie, Monique Haas. Cette dernière obtint un immense succès et ouvrit la voie à de nombreux autres artistes qui se rendirent à Prague au cours des années qui suivirent. Les échanges scientifiques connurent également un regain sous l'impulsion de l'ambassadeur. Mais ce fut incontestablement la tournée du TNP en 1954 et le triomphe que le public tchèque lui réserva qui permirent de relancer le dialogue. Les autorités tchécoslovaques se montrèrent favorables à cette reprise car elle correspondait aux attentes de la population et, s'inscrivant dans le cadre de la "coexistence pacifique", elle participait du projet du Kremlin qui souhaitait obtenir par la séduction, ce qui n'avait pas été possible par la force. Ainsi, au cours de l'année 1955, plusieurs rencontres, qui par leur forme rappelaient les commissions mixtes instituées par le protocole additionnel de 1945, eurent lieu. Si elles permirent quelques avancées, les limites se firent pourtant bientôt sentir et les échanges qui avaient timidement repris se tarirent de nouveau dès 1956.

Il est donc important, pour comprendre cet échec, de distinguer les causes structurelles - qui relèvent plutôt de la stratégie - des facteurs conjoncturels, liés au contexte international. La stratégie française fut élaborée à partir d'une conception particulière de l'action culturelle qui mêlait messianisme séculaire et desseins politiques. Il serait en effet incorrect de ne considérer que l'un des deux aspects dans la mesure où la France était la seule démocratie occidentale à pouvoir masquer ses arrière-pensées politiques derrière la volonté sincère de renouer les liens d'amitié traditionnels. Ce désir de rétablir l'ancienne influence culturelle se nourrissait de la perte générale de prestige de la culture française qui, devenue dans les colonies celle de l'oppresseur, subissait de nombreuses attaques. Toutefois l'objectif clairement affiché par le Quai d'Orsay était, à court terme, de revitaliser les relations diplomatiques grâce à la reprise des échanges culturels; et à plus long terme, de faire sortir le satellite tchécoslovaque de l'orbite soviétique. Les diplomates français appréhendaient leurs rapports avec la Tchécoslovaquie sous un angle double: en tant que démocratie populaire et en tant que nation. Dans le premier cas il s'agissait d'aborder les problèmes dans ce qu'ils avaient de commun avec les autres pays d'Europe centrale et orientale et de tirer des conclusions valables pour tout le bloc communiste; dans le second cas, le particularisme tchécoslovaque lié au passé et à la culture du pays orienta les choix des responsables français. A cet égard, il faut remarquer que l'approche «généraliste» était celle des cadres de l'administration centrale tandis que la seconde était celle des membres de l'ambassade à qui les premiers laissaient le soin de moduler les directives en fonction de la spécificité nationale. En outre, après s'être assuré une position privilégiée par rapport à celle des autres démocraties occidentales, le Quai d'Orsay chercha à obtenir le soutien de ces dernières afin de mener une action coordonnée, et donc plus efficace. Or, le mémorandum du mois de janvier 1956, dans lequel la sous-direction d'Europe orientale exposait ses vues, reçut un accueil mitigé. En outre, il est important de souligner que les Britanniques se montrèrent moins favorables à une coopération qu'à un partage des tâches, chaque gouvernement devant faire porter ses efforts sur une zone géographique de prédilection. Telle qu'elle était définie, la relance des activités culturelles françaises devait se faire en trois étapes: la réouverture des instituts sous forme de bibliothèques, puis l'envoi d'un responsable de mission culturelle, chargé d'étudier les conditions d'une reprise des échanges et d'un renouveau de l'enseignement, la mise en place effective de ces derniers correspondant à un troisième temps.

Or, malgré la bonne volonté apparente des deux parties, les négociations achoppèrent sur trois questions. Le problème de la réciprocité des échanges, d'abord, prit toute son importance à un moment où la limite entre action culturelle et propagande était des plus floues. La réouverture de l'Institut français, ensuite, demeurait toujours impensable dans le contexte d'alors. Enfin, la signature d'un nouvel accord culturel, tel que le proposa la partie tchèque, révéla vite les enjeux non avoués des relations culturelles. Le gouvernement tchécoslovaque espérait en effet tirer de cet accord des retombées positives: obtenir le regain du soutien populaire grâce à la reprise souhaitée des relations avec l'Occident, d'une part, et profiter des échanges de vue pour régler à leur avantage les différends franco-tchécoslovaques. Comme, de surcroît, il n'était pas question de rouvrir l'Institut, c'est la partie française qui freina le plus le processus. En outre, la conjoncture internationale n'évolua pas en faveur d'un rapprochement: ce ne furent pas tant les crises de 1956 qui envenimèrent les relations franco-tchécoslovaques, que l'enlisement du conflit algérien au cours duquel Prague soutint activement le FLN, et le renouveau du rapprochement franco-allemand à partir de 1958. Toutefois, la renaissance de la vie culturelle tchécoslovaque et le combat que menèrent les intellectuels pour libéraliser le pays permirent de relancer des échanges qui avaient été progressivement vidés de leur substance, du fait des contraintes doctrinales.

 

Le printemps des intellectuels

 

Pour comprendre l'éveil tardif de la contestation, il faut rappeler que la Tchécoslovaquie fut l'une des dernières démocraties populaires à s'engager sur la voie de la déstalinisation, et sortit progressivement de son coma culturel à partir de 1956. Si cette année ne fut pas marquée du sceau de la révolution, elle n'en resta pas moins, pour de nombreux artistes, celle du dégel. L'intelligentsia tchécoslovaque se distinguait de celle des autres démocraties populaires par le soutien qu'elle avait apporté aux communistes après la guerre. À partir de 1956, de nouveau consciente de ses prérogatives, elle se désolidarisa du pouvoir, mais ce n'est qu'en 1963, quand la censure fut atténuée, qu'elle put entrer en opposition avec les dirigeants. Et dans leur lutte en faveur de la liberté d'expression, les Tchécoslovaques reçurent le soutien précieux de certains intellectuels français de gauche qui virent dans ce mouvement une expérience originale qui semblait pouvoir aboutir à une libéralisation du régime sans renoncer à certains idéaux. Le soutien que ces Français apportèrent à leurs homologues tchécoslovaques conféra à ces derniers la légitimité et l'invulnérabilité qui leur manquaient face à la censure. En France, comme en Tchécoslovaquie, la théorie marxiste avait rencontré, dès avant la guerre, un écho favorable parmi l'intelligentsia. Les liens entre les élites culturelles des deux pays étaient donc d'autant plus étroits que celles-ci étaient unies par des aspirations et des idéaux communs. Si les années cinquante furent marquées par les nombreuses visites des communistes français, elles ne virent naître aucun échange fécond dans la mesure où tous les intellectuels qui se rencontraient, au lieu de partager leurs réflexions, approuvaient unanimement les thèses soviétiques qui régissaient les activités culturelles. Cependant une évolution se fit sentir après 1956: de part et d'autre du rideau de fer, l'heure était aux doutes et à la remise en cause. Or, les intellectuels tchécoslovaques s'aperçurent rapidement que leurs homologues occidentaux, en particulier les Français, jouissaient d'une plus grande liberté d'expression dans la presse que l'intelligentsia nationale. De cette découverte naquit l'idée de solliciter les auteurs français qui acceptaient de prêter main forte aux Tchécoslovaques dans leur volonté de changement. Ce furent donc les intellectuels qui proposèrent de recevoir Aragon comme Doctor Honoris Causa de l'Université Charles de Prague. Le discours qu'il prononça en septembre 1962, devant toute l'assemblée de hauts dignitaires communistes, s'attaqua au dogmatisme de la théorie littéraire qui précédait la création au lieu d'en faire son sujet d'étude, au réalisme tel qu'il était exigé par les théoriciens communistes et au carcan idéologique qui était imposé aux écrivains. Puis ce fut Garaudy qui fut reçu en République tchèque à l'occasion d'un colloque consacré à un écrivain longtemps dénigré, Franz Kafka. Dans l'article des Lettres Françaises que le philosophe français consacra à l'événement, le terme "Printemps de Prague" fut employé pour la première fois afin de désigner le nouvel état d'esprit. Si les communistes français participèrent au réveil de la vie culturelle tchécoslovaque, ils ne parvinrent pas à créer, au sein des autres intellectuels français, une dynamique qui aurait transcendé leur appartenance politique. Il semble que, jusqu'en 1967, l'intérêt des élites françaises fut très faible pour ce petit pays qui, pourtant, vivait une expérience des plus originales. Même les artistes de gauche, qui auraient pu se mettre à l'heure tchèque et caresser le rêve de voir apparaître une culture socialiste mais indépendante de la propagande soviétique, ne s'intéressèrent pas aux changements qui survenaient à un millier de kilomètres de Paris. La culture ne représentait plus, en France, un enjeu politique aussi considérable qu'en Tchécoslovaquie si bien que nombre d'intellectuels français ne prirent que tardivement conscience des bouleversements que le réveil de l'intelligentsia tchèque pouvait engendrer. La venue de certains d'entre eux combla donc un vide éminemment regrettable, lié à la prudence excessive du Quai d'Orsay, et pallia les insuffisances des responsables français qui préférèrent ne pas s'engager dans un conflit qu'ils considéraient comme étant d'ordre intérieur. Ces échanges permirent ainsi à la culture française de ne pas s'effacer totalement sur le terrain et lancèrent la reprise officielle du dialogue, que les nouvelles positions de la France en matière de politique extérieure favorisèrent.

La politique d'ouverture vers l'Est qu'engagea le général de Gaulle à partir de 1960 fut l'occasion de renouer des liens avec certaines démocraties populaires et fit ressentir encore plus vivement l'inexistence des relations entre Paris et Prague. Or, la dynamique engendrée par cette reprise des échanges incita les autorités tchécoslovaques à atténuer leur méfiance et à faire les premiers pas en faveur d'un rapprochement. Les diplomates français réagirent au plus vite afin de rattraper le terrain perdu au profit des alliés, mais aussi rivaux, occidentaux. Le renouveau du personnel politique et diplomatique, aussi bien du côté tchécoslovaque que français, se révéla également un facteur déterminant. La nomination d'Henri Ehret, en particulier, comme conseiller culturel auprès de l'ambassade marqua un véritable tournant. A lui seul cet homme incarne le printemps des relations franco-tchécoslovaques de 1965 à 1969. Unanimement apprécié et admiré par ceux, Français ou Tchèques, qui le fréquentèrent à cette époque, il servit incontestablement la cause française du mieux qu'il put: respecté des services responsables, il sut gagner la sympathie de nombreux intellectuels et il amorça le dialogue officiel entre hauts fonctionnaires des deux pays. Les rencontres entre ministres aboutirent à la mise en place de protocoles d'accord puis à la signature d'un accord de coopération scientifique et technique en 1965 et à celle d'un nouvel accord culturel en 1967. En outre, dès 1966, un accord d'une grande portée symbolique fut signé qui prévoyait la réouverture de l'Institut français sous forme d'une salle de lecture dirigée en co-tutelle. S'il ne faut pas surestimer l'ampleur des échanges et la portée de l'accord culturel, extrêmement général, il importe toutefois de rappeler qu'ainsi, la France était de nouveau présente au moment du Printemps de Prague. Cette période d'effervescence intellectuelle et populaire fut l'occasion pour la culture française de continuer sur sa lancée et de bénéficier d'une audience croissante. Mais l'enseignement du français qui avait été particulièrement attaqué ne parvenait pas à se relever. Ceci explique que la culture française ne touchait, en réalité, qu'une infime partie de la population, essentiellement intellectuelle. Ainsi, l'édifice culturel qui avait pu être recréé mais qui demeurait fragile se trouva privé de tout son pouvoir quand la Tchécoslovaquie entra dans la phase dite de «normalisation». En outre, le climat qui régna alors dans le pays rendit stérile toute tentative visant à sauver les relations culturelles franco-tchécoslovaques qui avaient été rétablies. La politique anti-culturelle à laquelle aboutit la «consolidation» provoqua des ravages nettement plus graves et plus durables que la fermeture de l'Institut français dix-huit ans plus tôt.

Le bilan des années 1948-1969 est donc bien terne: la culture française ne fut pas en mesure de rétablir sa position d'avant-guerre et son prestige, que les accords de Munich avaient déjà largement entamé, se trouvait réduit en cendres par les mesures prises à son encontre. Si la personnalité et les aspirations des acteurs politiques et des diplomates des deux États influèrent sur les relations culturelles, celles-ci restèrent principalement le reflet des relations internationales et connurent donc une alternance entre périodes de tension et de rapprochement. Et cela parce que le culturel fut chargé d'une mission politique: son pouvoir commençait là où celui du politique s'arrêtait. Or, la notion de culture est par essence ambiguë: dans la théorie, la culture se doit d'être un champ idéologiquement neutre qui ne véhicule, au travers de particularités nationales, que des valeurs universelles; dans la pratique, la culture se place au centre de l'affrontement idéologique. C'est pour cette raison que les régimes autoritaires ne peuvent tolérer l'existence d'une culture nationale libre, pas plus que l'influence d'une culture étrangère. En effet, l'idéologie est à la culture ce que la propagande est à l'action culturelle. Aussi comprend-on la méfiance dont firent preuve les diplomates français et tchécoslovaques dans le cadre des échanges culturels. Malgré cette défiance commune, les deux pays ne renoncèrent jamais à rétablir de véritables échanges culturels, même si la France se montra toujours plus désireuse que la Tchécoslovaquie de renouer les liens passés. Comment expliquer l'acceptation des diplomates des deux pays de passer outre leurs craintes respectives? La réponse est évidente: ils étaient persuadés d'obtenir plus par le dialogue qu'il n'en serait donné par un mutisme institutionnalisé. En effet, les arrière-pensées qui motivèrent la reprise des négociations, en 1955 puis en 1964, se révélèrent identiques, des deux côtés: le Département espérait faire sortir la Tchécoslovaquie du giron soviétique tandis que les communistes tchécoslovaques tentaient d'influer sur la politique extérieure de la France. Ainsi les motivations furent avant tout d'ordre stratégique, même si la volonté d'affirmer la grandeur de la France et la supériorité de sa culture n'était pas absente des calculs français. La question des relations intellectuelles se pose différemment dans la mesure où celles-ci font intervenir des affinités personnelles. Il importe donc de se pencher de plus près sur la nature des liens qui unissaient les intellectuels des deux pays: aucun nouveau grand courant mobilisateur, comme le cubisme et le surréalisme durant la première moitié du siècle, ne pouvait plus donner naissance à des échanges fructueux entre les artistes des deux pays. Les contacts s'établirent donc autour de l'appartenance, non à un mouvement artistique, mais à celle d'un mouvement politique: le parti communiste. L'importance accrue du PCF dans les relations culturelles servit et desservit la cause française: bien que l'image de la France offerte par les personnalités communistes lors de leurs voyages à Prague fût souvent déformée, les liens qui se nouèrent à ces occasions permirent aux échanges intellectuels de combler les lacunes des échanges officiels. Il est incontestable que le soutien apporté par des hommes comme Aragon ou Garaudy à la renaissance intellectuelle tchécoslovaque, ouvrit la voie à la reprise du dialogue. L'existence d'un parti communiste français puissant fut donc malgré tout un atout, sur lequel la Grande-Bretagne, par exemple ne pouvait pas compter. Or, si le Coup de Prague mit un terme aux rivalités existant entre les puissances occidentales, la Tchécoslovaquie redevint, dès le début des années soixante, le siège d'une compétition culturelle, en particulier entre la France et la Grande-Bretagne. Cependant, il faut remarquer que cette démocratie populaire ne faisait plus partie des priorités françaises en Europe centrale et orientale: la Pologne et la Roumanie qui donnaient des signes sinon d'indépendance du moins de non-conformisme, eurent la préférence des gouvernants français. Certes, il existait en Tchécoslovaquie des éléments centrifuges, les intellectuels, mais, avant l'arrivée de Dubcek à la tête du PCT en janvier 1968, leur action se plaçait dans une semi-illégalité. Or, durant toute la période étudiée, l'attitude du Département s'avéra prudente pour ne pas dire timorée: tout soutien apporté à des membres de l'opposition, intellectuels ou non, était perçu comme une marque d'ingérence dans les affaires intérieures du pays. Si les positions françaises purent en partie être sauvées au moment du Printemps de Prague, notamment grâce à l'aide des intellectuels communistes, les vingt années qui suivirent furent nettement plus néfastes à la culture française. La prudence que le Département exigea de son poste de Prague empêcha d'établir tout contact avec la dissidence tchécoslovaque avant la venue de François Mitterrand en 1988. Une ère nouvelle semblait poindre, mais tous savaient pertinemment qu'il faudrait beaucoup de temps pour rénover le prestige de la culture française que quarante années de dictature avaient ruiné.