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Augustine Chang, La bataille honteuse

La bataille honteuse

 

 

Bulletin n° 8, automne 1999

 

 

 

 

Augustine Chang

 

 

C'est pendant les décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, quelque part sans doute en Afrique, que la maladie couvait, celle que l'on surnomme aujourd'hui «la maladie du siècle»: le sida. Repéré seulement vers la fin de l'année 1980 et isolé en 1983, le sida est à ses débuts un sigle étrange et barbare, signifiant syndrome d'immuno-déficience acquise; il est désormais passé dans le langage courant sans majuscules ni points.

Aujourd'hui le mal semble cerné et ne fait plus aussi peur que lors de son apparition, ni autant de bruit médiatique que lors de l'«Affaire Gallo». Dans l'angoisse du début, la formidable aventure liée à la découverte et à l'isolement du virus est en effet non seulement entachée mais aussi dominée par la rivalité montée de toute pièce entre le Français Luc Montagnier et l'Américain Robert Gallo, deux chercheurs de talent qui auront marqué de leur empreinte l'histoire du sida en cette fin de siècle. Au cœur de la dispute qui confine parfois au dialogue de sourds et à l'absurdité la plus affligeante, ils auront tôt fait de se laisser dépasser par les événements et de personnifier l'un le scientifique intègre, l'autre le félon.

 L'Affaire Gallo tire sa complexité du fait qu'il s'agit à la fois d'une des plus grandes disputes scientifiques du siècle, d'une question de prestige, de moyens et de financement ainsi que d'un jeu de pressions médiatiques et gouvernementales, que ce soit du côté des États-Unis ou de la France.

 A la charnière des trois mondes que sont le scientifique, le médiatique et le politique, la peste nouvelle qu'est le sida a su s'imposer comme le fruit hybride de leurs mécanismes enchevêtrés. Comprendre comment et pourquoi l'Affaire Gallo a pu exister nécessite de se plonger dans le monde particulier de la recherche scientifique; derrière ce filtre explicatif, les tenants et les aboutissants de l'Affaire pourront alors sortir de la brume opaque qui les entoure et faire apparaître l'enchaînement des circonstances ainsi que la cascade des procès.

 

Vers l'isolement du virus du sida

 

Dans les années 1970, les questions concernant la cause et le traitement des maladies cancéreuses sont au centre de l'intérêt d'un grand nombre d'institutions scientifiques dans le monde entier et tout particulièrement aux États-Unis où l'administration Nixon adopte le National Cancer Act (1971), faisant de la recherche sur le cancer une priorité nationale.

La piste à suivre est axée sur l'hypothèse que le cancer, et notamment la leucémie de l'homme, peuvent être provoqués par la présence de rétrovirus. Les rétrovirus sont des virus à ARN, possédant en eux une enzyme, la transcriptase inverse, capable de transformer leur ARN en ADN, ce qui leur permet de s'infiltrer dans les séquences des cellules à infecter.

Dans cette course pour prouver que l'origine des cancers est virale, l'Institut Pasteur engage Luc Montagnier dans l'unité d'oncologie (cancérologie) virale qui venait d'être créée en 1972. Aux États-Unis, Gallo, chercheur au NCI (National Cancer Institute) depuis 1970 aligne les succès: il découvre l'interleukine-2, un facteur de croissance nécessaire à la multiplication des cellules cancérisées dans les cultures in vitro, le HTLV - I en 1979, puis le HTLV - II en 1982. Le HTLV (Human T-cell Leukemia Virus) est un rétrovirus qui, comme son nom l'indique, s'attaque aux cellules T de l'organisme humain et provoque en conséquence une leucémie chez le patient.

Les deux chercheurs étaient fondamentalement différents. Autant Montagnier se présente comme un obscur inconnu, réservé et timide, autant Gallo, le «dieu Gallo» comme on l'appelle parfois, charismatique et puissant par ses succès et ses ambitions apparaît comme la référence de la biologie moléculaire. On peut dire qu'avant même que les dés soient jetés, Gallo et Montagnier symbolisent malgré eux la position de leur pays respectif dans le milieu de la recherche.

En effet, l'hégémonie des Américains dans le domaine scientifique est un bastion que nul ne songe plus à leur ravir. Les États-Unis déploient une structure dont la richesse n'a d'égale que sa complexité. Au sommet de la hiérarchie, le département des Health and Human Services (HHS) comprend notamment deux grandes agences traditionnellement rivales: les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) et les National Institutes of Health (NIH).

La mission des CDC est la prévention et le contrôle des maladies. Leur efficacité est redoutable dans la mesure où il suffit que quelques dizaines de cas apparaissentdans deux des principales agglomérations des États-Unis pour que les CDC lancent un signal d'alerte et commencent une enquête épidémiologique. D'un autre côté, les NIH financent toute la recherche biomédicale menée aux États-Unis et parfois ailleurs. Ils comprennent notamment le NCI où travaille le Pr. Gallo.

Contrairement aux États-Unis, la France ne possède pas de Léviathan aussi imposant que le HHS; toutefois de grands établissements comme le CNRS, l'INSERM et l'Institut Pasteur placent la France en bonne position dans la communauté scientifique internationale.

C'est donc dans ce contexte qu'apparaît le sida. La première hospitalisation eut lieu en février 1981, à UCLA School of Medecine. Le patient, homosexuel, souffrait d'une pneumocystose, qui est une maladie des poumons extrêmement rare. Cinq autres cas sont déclarés au mois de mai. Le 5 juin 1981, les CDC d'Atlanta en font l'annonce et parlent pour la première fois de manière officielle de l'étrange maladie qui s'attaque aux gays. D'autres maladies rares comme le sarcome de Kaposi[1] prolifèrent, le tout associé à une immuno-dépression qui voit la diminution des lymphocytes T4. Durant l'été 1981 on parle déjà de «Gay Cancer».

 Une Task Force regroupant une série de médecins et de spécialistes venus de tous horizonsest alors créée aux États-Unis. Sa direction est remise au Pr. Gallo qui réunit ses meilleurs «cracks», dont Mikulas Popovic.

 La recherche sur le sida débute en France à la même période. Cependant tandis qu'elle se place aux États-Unis dans le cadre d'institutions fédérales et qu'elle est dotée de moyens importants, elle est en France le fruit d'un mouvement spontané de chercheurs et de médecins presque réduits à leurs propres forces. Des contacts se nouent en effet rapidement entre les médecins des différents hôpitaux parisiens qui accueillent de plus en plus de patients atteints de cette étrange maladie. Cette équipe informelle s'est associée ensuite aux CDC pour une étude étiologique. On peut remarquer qu'un jeu d'alliances se dessine autour des établissements: la Task Force étant passée à l'ennemi avec Gallo (NCI), les CDC apportent leur collaboration aux Français...

 Le «petit noyau d'amis» se réunit ainsi toutes les deux semaines à partir de février 1982. Ils pensaient qu'ils auraient davantage de chances d'isoler le virus à une étape précoce du mal. Le gonflement des ganglions semblait être un signe avant-coureur du sida; il devait donc y avoir là une concentration de virus.

 L'équipe d'oncologie virale de l'Institut Pasteur (Luc Montagnier, Françoise Barré-Sinoussi et Jean-Claude Chermann) a alors été contactée en décembre 1982 par «l'équipe informelle» pour étudier les cellules provenant du ganglion d'un malade atteint du sida. Cet échantillon est appelé BRU, des premières lettres du nom du malade[2], et est apporté au laboratoire de Luc Montagnier le 3 janvier 1983. Celui-ci les dissocie et les met en culture. Une activité transcriptase inverse (indicateur de la présence de virus à ARN) est rapidement décelée. Pour savoir si ce virus est un HTLV ou non, Luc Montagnier demande alors à Robert Gallo de lui envoyer des réactifs spécifiques aux HTLV, notamment des anticorps anti-HTLV[3]. L'absence de réaction des anticorps anti-HTLV sur la culture des cellules BRU laisse à penser qu'il s'agit d'un virus différent, c'est du moins la conclusion à laquelle parvient logiquement l'équipe Montagnier. Le premier isolat du virus du sida est obtenu.

 Par contre les chercheurs de l'équipe Gallo, persuadés qu'il s'agissait d'un HTLV, se leurrent eux-mêmes en détectant la présence du HTLV-I chez les sidéens. Isoler un virus n'est pas chose simple: il faut arriver à démontrer qu'il ne s'agit pas de l'un des nombreux microbes qui ne manquent pas de proliférer lors d'une déficience immunitaire. Or dans ce cas, le HTLV - I n'était pas autre chose qu'un virus opportuniste et non la cause même du sida. Les pastoriens ont sur ce plan bénéficié d'une chance certaine, ayant à disposition les cellules d'un malade récemment infecté et n'ayant ainsi pas eu le temps d'accueillir d'autres virus.

 Le virus du sida est donc isolé deux ans après l'apparition des premiers symptômes par une équipe à laquelle personne ne croyait vraiment. Le virus est baptisé quelques semaines plus tard LAV pour Lymphadenopathy Associated Virus.

 Du côté de l'équipe Gallo, si les chercheurs décelaient la présence d'un rétrovirus, ils parvenaient rarement à mettre en évidence l'un des deux HTLV connus. On savait donc que l'agent du sida n'était pas un des deux HTLV. Gallo avait commencé dès le printemps 1983 à appeler cet inconnu, son isolat, HTLV-III.

  

L'Affaire Gallo: au cœur de la bataille

 

 Isoler un virus signifie toutefois plus précisément le produire à volonté dans des cultures de cellules non infectées et connues (obtention d'une lignée cellulaire immortelle ou culture continue). Le second obstacle est de démontrer que ce virus se retrouve chez un autre patient à une autre étape de la maladie, et là seulement peut être annoncée la découverte du virus du sida.

 Au premier trimestre de l'année 1983, la production de virus de l'Institut Pasteur ne provenait que de cellules de sang frais sans distinction, or la diversité des cellules ne permet pas d'étude précise car il y a multiplication de facteurs aléatoires.

 Le premier obstacle de la culture continue ne les a pas empêchés cependant de travailler sur la deuxième phase des recherches. Deux isolats, dont l'un étiqueté LAI, furent obtenus fin mai et début juin 1983 à partir de malades atteints de sida avéré, un hémophile et un homosexuel. Les virus trouvés furent appelés IDAV-1 et IDAV-2 (Immune Deficiency Associated Virus), afin de ne pas les confondre avec le virus (LAV) de l'isolat BRU. Le but du jeu était dès lors de prouver que IDAV et LAV étaient identiques.

 Parallèlement à ces travaux, Brun-Vézinet et Rouzioux, deux pastoriennes, ont mis au point un test de détection des anti-corps anti-LAV à partir de BRU (les tests dits ELISA). Durant l'été 1983, ces deux chercheurs appliquent les tests sur LAV et IDAV: ils ont la même réaction. Il s'agit donc du même virus, le virus du sida. Cependant cette découverte ne suscite aucun écho dans la communauté scientifique, la culture continue n'ayant toujours pas été obtenue. De plus, sans confirmation des Américains, rien n'est tenu pour important ... Jusqu'en avril 1984, on ne présenta le LAV que comme un «candidat» possible, à côté d'autres rétrovirus.

 Il vient se greffer par-dessus ces progrès à tâtons les premiers coups d'épée entre Luc Montagnier et Robert Gallo. Après l'isolement du LAV, Gallo propose avec amabilité à l'équipe française d'insérer un article dans sa propre publication sur la détection du HTLV-1 dans la revue Nature, afin de leur permettre de faire état de l'avancée de leurs recherches, ce qui accélère nettement le processus habituel: les pastoriens pourront annoncer la découverte de leur virus le 20 mai 1983, cinq mois seulement après le début du travail virologique (un article met à peu près un an pour être publié).

 Cependant, l'article doit être rédigé rapidement. Le manuscrit est envoyé à Gallo qui effectue la relecture et écrit l'abstract (résumé) à la place de l'équipe de Montagnier, pour aller plus vite. Celui-ci avait lui-même demandé ce service à Gallo, ayant un anglais approximatif.

 Mais alors que le texte décrit clairement le LAV comme étant différent des HTLV, l'abstract le range dans cette catégorie. La querelle Gallo-Montagnier vient de commencer. On remarquera toutefois que la polémique qui s'ensuit n'a pas vraiment lieu d'être puisque Montagnier et Gallo s'étaient appelés avant la publication de l'article: Gallo voulait lui lire l'abstract et avoir son accord, ce qui fut fait. L'incident serait donc vite passé aux oubliettes s'il n'y avait pas eu des tensions qui se sont élevées à mesure que d'autres incidents sont venus exacerber l'orgueil des deux parties. En septembre 1983, le colloque de Cold Spring Harbor, le plus couru du milieu de la biologie moléculaire, est dominé par les Américains qui minimisent l'apport français. Qui plus est, l'hostilité des médias envers les Français est de même perceptible: les interviews sont régulièrement annulés, Nature refuse de publier un article sur le LAV...

 Cependant malgré les duels de façade, les équipes continuent paradoxalement de s'entraider, recherche oblige. Ainsi, même si la course pour l'obtention d'une lignée continue s'est engagée des deux côtés, Montagnier n'hésite pas à donner à Gallo du surnageant provenant d'une culture des cellules de BRU pour qu'il l'examine, à la condition qu'il ne l'utilise pas à des fins commerciales. On envoie alors par deux fois durant l'été 1983 des échantillons de BRU à Robert Gallo.

 Peu de temps avant l'arrivée des échantillons, Gallo avait engagé dans son équipe un préparateur du nom de Mikulas Popovic. Or celui-ci décide de bousculer le protocole habituel, qui consiste à différencier tous les échantillons, en faisant un pool à partir de prélèvements provenant de différents malades afin de renforcer les chances d'infection d'une série de lignée qu'il choisit de tester.

 Cette procédure empêche de déterminer de quel patient provient l'isolat finalement obtenu. Toujours est-il que le succès est complet. Dès janvier 1984, Popovic dispose d'une culture du virus sur lignée continue, la lignée H9. La souche appelée III-B, issue du pool, n'est pas la seule souche isolée dans le laboratoire de Robert Gallo fin 1983-début 1984, toutefois comme elle est plus productive, les autres cultures ont été arrêtées. Gallo et ses collègues ont gagné[4].

 Cette découverte est publiée rapidement, le 4 mai 1984, dans la revue Science. Pour les auteurs, il est clair et incontestable que le virus doit conserver le nom de la famille des HTLV. Aucune comparaison entre le HTLV-III et le LAV ni aucune expérience pratiquée avec le LAV n'y sont décrites.

 Encore une erreur qui vient s'ajouter à la montée des tensions: la publication des actes de Cold Spring Harbor. En effet de nombreux passages ont été «oubliés», notamment ceux témoignant de ses piétinements et erreurs. Qui plus est, alors que le sigle HTLV signifiait Human T-cell Leukemia Virus en 1983, il devient Human T-cell Lymphotropic Virus en 1984, date de la publication. Gallo a donc modifié à son avantage le compte rendu du colloque. «L» était mis pour Leukemia, ce qui plaçait le nouveau HTLV parmi les oncovirus; or ayant découvert par la suite que celui-ci n'était visiblement pas un oncovirus mais un lentivirus, ce qui confirme les recherches de l'Institut Pasteur, il profita de la durée qui sépare un colloque de sa publication pour introduire le nouveau virus au sein du public, en changeant la signification du «L» de HTLV-III. Ce subterfuge permet la communication extrêmement rapide de la découverte de Gallo.

 Pour couronner le tout, véritable événement qui fait d'une petite histoire de laboratoire une affaire d'État, l'annonce en fanfare de cette découverte le 23 avril 1984 forme un des nœuds de l'Affaire Gallo. Certes, célébrer la victoire de la science américaine sur les forces du mal avait quelque chose de très «hollywoodien», mais il était prévu au départ que la suite du discours devait rendre à César ce qui était à César et s'étendre sur les recherches de l'Institut Pasteur qui avait éclairé la nouvelle voie à suivre.

 Toute la presse est invitée, les spécialistes américains dont ceux de l'équipe Gallo sont présents aux côtés de Margaret Heckler alors secrétaire à la Santé et à l'Éducation. Or celle-ci, chargée de lire le discours préparé pour l'occasion, a une extinction de voix avant d'avoir pu parler des pastoriens... Le seul point retenu est donc l'obtention par une équipe américaine d'une lignée cellulaire immortelle, la lignée H9, qui permet la production en masse du HTLV-III.

Cette annonce a du moins l'avantage de propulser notre pastorien jusqu'aux marches de l'Olympe puisque le dieu Gallo a donné son feu vert pour entamer des recherches sur un autre rétrovirus que tout le monde reconnaît comme celui de Montagnier. Mais l'annonce de cette vraie fausse nouvelle, réclamée à cor et à cri par l'Institut Pasteur depuis l'isolement du LAV, est ressentie comme un affront.

Le virus isolé un an auparavant par les pastoriens est ainsi enfin reconnu de toute la communauté scientifique car LAV et HTLV-III présentent des similitudes évidentes. Côté ambiance, le ton ne cesse de monter. On se chamaille par médias interposés, on multiplie les conférences, et ce d'autant plus que les enjeux politiques confèrent à cette querelle une âpreté inégalée. Les comparaisons entre HTLV-III et LAV révèlent finalement en août 1984 qu'ils ont tous deux la même carte génétique, à peu de chose près, ce qui signifie que les deux souches proviennent de la même personne. En effet, comme le virus du sida est en perpétuelle mutation, il est impossible que les cartes génétiques d'un virus provenant de deux personnes différentes soient identiques. Soupçons. Scandale.

On garde néanmoins son sang-froid. Toutes les possibilités susceptibles de mener à ce résultat sont passées au crible. La seule plausible est en fait que LAV, présent parmi les échantillons à analyser, ait infecté les cultures de Gallo. La contamination des cultures par un virus plus virulent qu'un autre est un incident fréquent en laboratoire. Les chercheurs des NIH n'auraient donc pas joué de chance et auraient ainsi «re-découvert» le LAV.

 

Brevets et procès

 

Parallèlement à la course au séquençage, celle des tests sérologiques à élaborer aborde ses premiers virages. Les intérêts, non négligeables, tournent alors autour du diagnostic sérologique.

En octobre 1983, Montagnier avait déclaré que les tests ELISA mis au point par ses deux collaboratrices seraient commercialisés par l'Institut Pasteur Production. Peu de temps après, les Américains lançaient Western Blot, leur test élaboré à partir de HTLV-III. Comme l'on s'en doute, la compétition technique et commerciale entre les deux tests n'est pas sans chausse-trapes politiques ou protectionnistes. Le dépistage des marqueurs biologiques du sida constitue en effet un nouveau et très large marché.

L'Institut Pasteur avait ainsi déposé une demande de brevet à Washington en décembre 1983. Mais tandis que l'équipe Gallo bénéficiait d'une rapidité inhabituelle, 13 mois au lieu de 22 (les NIH n'ont déposé leur brevet qu'en avril 1984), la demande française restait en suspens, retardée à tous les niveaux de l'administration. De plus, le brevet obtenu, il leur fallait encore attendre le feu vert de la Food and Drug Administration.

Les litiges qui opposent les deux laboratoires depuis juin 1985 - à savoir d'une part le refus américain de prendre en compte l'antériorité du brevet français, et d'autre part l'utilisation commerciale par Gallo de l'échantillon de LAV envoyé aux NIH - s'éternisent pendant des mois, et sont finalement portés à l'attention du président Mitterrand.

Au bout du compte, le gouvernement américain refuse de transiger. Le 12 décembre 1985 l'Institut Pasteur porte plainte contre le NCI auprès de l'US Claims Court. Les exigences sont toutefois plus grandes: tandis que l'Institut Pasteur ne demandait qu'un partage équitable des royalties, les Français demandent à présent le décompte de tous les profits touchés par le NCI, la totalité des royalties à venir, et un million de dollars d'indemnisation, qui finalement ne font que couvrir les frais de procès pendant plusieurs années.

Les enquêtes des avocats américains de l'Institut Pasteur dérivent alors vers une accusation du Pr. Gallo. Les carnets de laboratoire révèlent en effet que Popovic avait réussi à cultiver le LAV sur des lignées continues de cellules T en octobre 1983, c'est-à-dire avant l'équipe Montagnier. Or Gallo et Popovic ont gardé le silence.

Par conséquent, sachant que LAV devait être le seul échantillon viable du lot servant au «tir groupé», celui-ci pourrait très bien n'être qu'un leurre pour cacher le vol du LAV, hypothèse désormais hautement probable puisqu'ils connaissaient la valeur de cet échantillon depuis octobre 1983.

D'un côté, si l'hypothèse de la contamination de laboratoire est retenue en guise de bénéfice du doute, le silence coupable que lui et Popovic ont gardé après avoir réussi à cultiver l'échantillon français semble impardonnable. D'un autre côté, le mérite à accorder aux deux chercheurs est discuté avec tout autant de ferveur. En effet, le brevet de Gallo et du NIH est nettement meilleur que celui des pastoriens. En outre, Gallo avait été le premier à cultiver le virus sur lignée continue. L'Affaire Gallo suscite ainsi des passions au sein non seulement de la communauté scientifique, mais aussi de la presse et derrière elle de l'opinion publique.

En France, on pense ainsi à tort que les prétentions de Gallo portent sur la découverte du sida, or l'on sait que cette question n'a jamais été l'objet d'aucun conflit entre les deux laboratoires. Cette polémique a été colportée par la presse «grand public» qui, en fait de vouloir vulgariser les batailles scientifiques, en vient à déformer la vérité au profit d'une simplification excessive et d'une «américanite aiguë». La presse déchaînée lance, en effet, une véritable croisade contre Gallo et se fait en outre l'écho du moindre mouvement des avancées françaises vers une thérapie de la maladie ou de son vaccin, violant ainsi allègrement le protocole de publication exigée par la communication scientifique.

Les faux débats concernant l'antériorité de la découverte du sida font que cette période est marquée par une extrême irrationalité et débouchent sur un imbroglio total. Le doute plane toujours sur l'identité des deux souches à l'origine, «III-B» et «LAV/BRU». Le procès traîne en longueur etles enquêtes s'enlisent tandis que les négociations à l'amiable piétinent dans les coulisses des ministères. En attendant, les médias français ont décidé de lapider Gallo sans autre forme de procès, en développant une polémique qui n'en est pas une, et en commentant la pseudo-compétition franco-américaine sur les recherches.

Un changement politique a permis néanmoins de débloquer la situation. Au printemps de 1986, la droite revient au pouvoir en France (première cohabitation) tandis que le secrétariat à la Santé américain change de mains aux États-Unis. C'est donc dans une atmosphère un peu plus sereine que s'élabore un compromis entre les deux pays.

Le 4 décembre 1987, un accord est signé pour le partage des royalties. Les Français renoncent au dédommagement des redevances déjà encaissées par la partie adverse; les Américains acceptent que dans leur brevet, le nom de Montagnier soit ajouté à celui de Gallo et que les deux parties partagent à égalité les droits. Cet accord ne vaut bien sûr que sur le marché américain. En Europe, seul l'Institut Pasteur est détenteur du brevet, ce qui lui assure d'autres revenus. L'Affaire Gallo ne se termine pas pour autant.

Deux ans plus tard, le 19 novembre 1989, un article de John Crewdson paraît dans leChicago Tribuneaccusant le Pr. Gallo d'avoir bel et bien intentionnellement utilisé l'échantillon de Pasteur sans vouloir le signaler. Malgré le sérieux de sa longue enquête, Crewson n'apporte aucun élément vraiment nouveau, car finalement nul ne peut réellement répondre au mystère «LAV-HTLV-III». Toutefois la publication de cet article connaît un retentissement inattendu au sein de l'opinion publique américaine, à tel point que deux enquêtes sont ouvertes: l'une par une commission d'enquête spéciale du NIH et l'autre par l'OSI (Office of Scientific Integrity) des NIH contre Gallo et Popovic. Les médias se déchaînent à nouveau et traquent Gallo jusqu'à l'exaspération.

A côté de ce remue-ménage, les analyses se poursuivent et l'on apprend qu'étrangement, BRU diffère aussi de la séquence génétique de LAV/BRU, échantillon envoyé au NCI en 1983. Le mystère s'épaissit autour de LAV et innocente de plus en plus Gallo.

La solution vient d'un coup de théâtre au mois de mai 1991: de jeunes chercheurs de Pasteur découvrent par hasard que le séquençage du virus provenant de LAI correspond parfaitement au virus de Gallo. LAI aurait effectivement contaminé les échantillons de Pasteur, des Américains et des Anglais.

Etudié en même temps que BRU, LAI a malencontreusement été entreposé dans un échantillon étiqueté M2T/B (B comme BRU), un des deux envoyés à Gallo en septembre 1983. Dans sa démonstration publiée dans Nature en février 1991, Gallo n'a analysé qu'un seul des deux, ayant perdu l'autre. Très actif, LAI contamine avec une facilité déconcertante tous les laboratoires dans lesquels il passe. Si BRU s'était mis à pousser, c'était parce que ce n'était plus BRU mais LAI qui a contaminé Pasteur en août 1983 et le laboratoire du Pr. Gallo en automne.

Gallo et ses collègues avaient depuis 1984 émis cette hypothèse qui les innocente. Mais avec le temps et à force de petites attaques répétées, les grands magiciens que sont les médias ont pourtant réussi à monter définitivement Montagnier et Gallo l'un contre l'autre. On arrive à une période où toutes les rancœurs se font jour, où l'on ressasse tous les coups bas. Montagnier crie vengeance, Gallo s'enflamme, les médias français réclament une révision des accords de 1987 alors qu'il n'y a là aucun rapport avec les récentes découvertes.

Les royalties étaient équitablement partagées non parce que le doute planait encore, mais parce que les deux laboratoires avaient contribué à part égale à la découverte du sida: l'un l'avait isolé, l'autre l'avait cultivé sur une lignée continue, les deux étapes étant nécessaires pour établir une découverte. Que ce soit BRU, LAI, III-B ou un autre n'entrait absolument pas en ligne de compte. Un dialogue de sourds s'était définitivement établi.

Le véritable procès moral intenté par l'OSI contre le Pr. Gallo donne ses premières conclusions durant l'été 1991. Mettant Gallo hors de cause, toute la faute retombe alors sur Popovic. Mais celui-ci est prompt à la défense et dénonce Gallo qui l'aurait empêché de divulguer la réussite de la culture de LAV avant l'Institut Pasteur.

Toutefois il n'y a là rien de surprenant puisque les NIH avaient reconnu avoir cultivé le LAV: la grande faute de Gallo avait alors été de ne pas communiquer publiquement l'information et de continuer ses recherches sur le HTLV-III. En privé, la nouvelle avait circulé et Montagnier lui-même en avait eu connaissance. Qui plus est, 48 isolats moins «bons» que LAI mais viables avaient été recensés lors du pool, ce qui relativise l'importance de l'échantillon français. La tournure des événements semble malheureusement ignorer ces détails et de nouveau un vrai faux scandale éclate.

Une nouvelle enquête menée conjointement par le Department of Health, le Central Accounting Office (Cour des Comptes) et la commission des enquêtes du Congrès tente alors de déterminer si oui ou non Robert Gallo s'est rendu coupable de parjure et de fraude concernant les brevets. Un décalage s'effectue: on revient au «vol» du LAV alors que ces dernières «révélations» portent seulement sur la culture du LAV. Les nœuds se multiplient.

Au début de l'année 1993, l'OSI refondu en ORI (Office of Research Integrity) se décide à accuser le Pr. Gallo de «mauvaise conduite scientifique». Vol ou contamination, le problème reste sans solution. La réaction française ne se fait pas attendre et on lit dans Le Monde du 2 janvier 1993 que le ministère de la Recherche et de l'Espace «attend maintenant que le gouvernement américain reconnaisse officiellement la paternité des scientifiques français dans la mise au point du test de dépistage de diagnostic du sida». Décidément, le dialogue de sourds n'en finit pas.

On ne sort vraiment de cet imbroglio que par l'intervention d'un deus ex machina: le jury d'appel du ministère de la Santé américain. Le 8 novembre 1993, celui-ci disculpe Mikulas Popovic, qui avait été reconnu coupable de «mauvaise conduite scientifique» par une commission d'enquête des NIH, en 1992. L'ORI incapable d'apporter des preuves, préfère alors renoncer à poursuivre le Pr. Gallo.

 Il faudra attendre l'été 1994 pour que l'Administration Clinton reconnaisse officiellement que les chercheurs du NIH utilisaient un virus fourni par l'Institut Pasteurpour mettre au point le test américain. Diplomatie oblige, l'accord de 1987 est revu et corrigé par la même occasion. Désormais, sur la durée totale du brevet, les sommes perçues par les deux parties sont à peu près équivalentes.

 

Conclusion

 

Ainsi, alors que l'apparition d'une maladie nouvelle et inquiétante suscitait de remarquables efforts de recherche de part et d'autre de l'Atlantique, le public n'en a retenu que l'image d'une rivalité acharnée entre chercheurs français et américains. En effet, la concurrence entre laboratoires, la plupart du temps si enrichissante et dynamisante, s'est entachée ici d'une rivalité malsaine, que ni l'un ni l'autre de nos deux héros voulait. On pourrait penser que Luc Montagnier et Robert Gallo auraient très bien pu résoudre ce différend entre eux, sans esclandres, mais ce serait oublier les arrogances, les fiertés blessées attisées par les projecteurs des médias, les ambitions de chacun, et les enjeux financiers de cette recherche.

Qui plus est, la rivalité entre les deux chercheurs permettait de déplacer le problème sur un plan où les passions pouvaient se déchaîner sans provoquer de panique générale, sans présenter un réel danger de chaos. Avec ses rebondissements, ses trahisons, ses notes de cahiers, ses journalistes-détectives, ses cabinets d'avocats, ses procès en tout genre et ses batailles par presse interposée, l'affaire Gallo retenait à elle seule une bonne partie de l'attention du public.

En réalité, les relations entre Luc Montagnier et Robert Gallo n'étaient pas à ce point détestables. Depuis le début des recherches, ils sont restés en contact, s'échangeant leurs collègues de laboratoire, leurs échantillons et leurs réactifs, ils ont participé aux mêmes congrès. Cependant le désir d'être enfin reconnu d'un côté, la peur de décevoir de l'autre, le tout aiguisé par des journalistes prenant la parole en lieu et place des protagonistes, finissent par exaspérer.

Le Pr. Gallo a toujours reconnu au Pr. Montagnier la paternité de la découverte, mais au fil des articles de plus en plus virulents, les accusations portées sur Gallo, selon lesquelles il s'attribuerait la découverte, mènent à une impasse absurde. Nul ne relève l'erreur, malgré les protestations de Gallo, qui finit par se murer dans un silence de lassitude. Montagnier, quant à lui, montre, après l'accord de 1987, une certaine indifférence, le sida ayant entamé désormais une guerre de position.

L'affaire Gallo n'a donc pas été une simple dispute franco-américaine entre un «bon» et un «méchant». Il s'agissait plus exactement de l'histoire d'un échantillon de virus qui petit à petit, à l'insu de tous les manipulateurs, s'étaitinfiltré insidieusement par contamination jusqu'aux Etats-Unis. A partir de là, un collaborateur un peu «brouillon» a utilisé le fameux échantillon M2t/B, le Pr. Gallo a eu une faiblesse, commandée par l'amour propre, et le tour était joué. Que cette faiblesse ait eu un tel retentissement et une suite aussi inattendue suppose évidemment, en toile de fond, un décor propice à ces développements. En effet, les vieux préjugés et les ambitions nationales pèsent très lourd dans les relations - même scientifiques - entre la France et les États-Unis: anti-américanisme aigu et complexe d'infériorité d'une part, indifférence, mépris, et désir d'être les éternels vainqueurs de l'autre. Autant d'obstacles difficiles à surmonter dans les négociations.

 

 



[1]     Le sarcome de Kaposi n'apparaît normalement que pour les patients immuno-déprimés après une greffe.

[2]     Le patient s'appelait Frédéric Brugière.

[3]     Il est à noter que les deux laboratoires américain et françaissont restés en relation tout au long de l'aventure, s'échangeant réactifs et échantillons.

[4]     Peu de temps après, les chercheurs de l'Institut Pasteur qui travaillaient sur la lignée CEM parvinrent à la purifier et à cultiver eux aussi le virus sur une lignée continue