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Richard Hocquellet, La première phase de la révolution espagnole (1808-1810)

Du soulèvement patriotique à la souveraineté nationale. La première phase de la révolution espagnole (1808-1810)

 

 

Bulletin n° 7, printemps 1999

 

Richard Hocquellet

 

Au mois de mai 1808, Ferdinand VII et la famille royale espagnole sont forcés d'abdiquer au profit de Napoléon Ier. Son frère Joseph devient roi d'Espagne alors que les troupes napoléoniennes occupent la partie nord de la péninsule. Face à une situation aussi inédite, dans les villes libres de Français, la population et les autorités locales refusent le changement dynastique. Au nom de leur roi captif en France, de leur patrie envahie par des soldats étrangers et de la religion considérée menacée par les fils de la Révolution française, les Espagnols se rebellent. La réaction patriotique mène à l'affrontement armé : c'est le début de la Guerre d'Indépendance. Parallèlement, s'enclenche un processus révolutionnaire puisqu'au terme de deux années d'expériences et de débats, les patriotes proclament la souveraineté nationale à l'ouverture des Cortes de Cadix.

L'objet de cette étude est de comprendre le mécanisme qui a mené à une telle rupture de l'ordre politique.

 

 

Patriotisme et révolution

 

 Les acteurs de l'époque ont très tôt été conscients de participer à un moment fondateur de l'histoire de l'Espagne. L'écriture de la guerre d'Indépendance correspondait au récit d'un mythe des origines, soit du libéralisme espagnol pour ceux qui privilégiaient l'aspect révolutionnaire, soit de la patrie espagnole pour ceux qui privilégiaient la lutte contre un envahisseur étranger. La polarisation entre ces deux versants s'est poursuivie jusque dans les années soixante-dix sur fond d'affrontement idéologique dont l'enjeu était le destin politique de l'Espagne contemporaine. La controverse historiographique a été animée principalement par Miguel Artola, chef de file de ce que l'on pourrait appeler l'école "libérale"et Federico Suárez, chef de file de ce que l'on pourrait appeler l'école "conservatrice". Les dernières études d'ensemble concernant la période sont liées à ces deux courants opposés et s'apparentent finalement aux éléments d'un débat plus qu'à de véritables recherches historiques partant des événements et non de leur interprétation. Récemment, plusieurs historiens ont essayé de dépasser cet antagonisme en centrant leurs études sur les régions, suivant en cela une nouvelle problématique politique propre à l'Espagne des années 1980 - et qui est toujours d'actualité, à savoir la question des communautés autonomes et des identités plurielles de l'Espagne.

 

Pour notre part, il s'agissait de revenir à l'événement - donc aux sources - et de se garder de le croire évident. En effet, ni le soulèvement patriotique, ni la proclamation de la souveraineté nationale ne sont des évidences. Et le fait qu'ils se produisent à la suite l'est encore moins. La rupture est bien réelle mais n'est pas linéaire car le passage ne va pas de soi. Il a donc fallu tenter de penser l'articulation entre ces deux phénomènes majeurs de la guerre d'Indépendance: le patriotisme et la révolution.

 

 

L'organisation du pouvoir par les patriotes

 

 

Le soulèvement patriotique a pour premier résultat l'érection de juntes provinciales suprêmes. Que les patriotes se soient déterminés pour la solution des juntes n'est pas un hasard ou une nécessité pragmatique, pas plus que le fruit d'un complot. Elles montrent à quel point est restée vivace la perception de la monarchie espagnole comme un ensemble de communautés historiquement identifiables s'étant données un même souverain. Dans toutes les provinces qui ne sont pas directement sous domination impériale et dans les possessions d'outremer, la réaction patriotique se base avant tout sur la dimension dynastique parce qu'elle correspond, plus que le problème de la présence militaire française, à une perte d'identité représentée alors par le roi. L'impression de se retrouver orphelin est la meilleure manière de rendre compte de ce trouble communiqué à l'ensemble de la population. Les émeutes patriotiques doivent plus à la perception parmi la population d'un danger, d'une fracture intervenue menaçant l'équilibre de la communauté que de la revendication d'une particularité espagnole que l'occupation française étoufferait. Elles relayent finalement le trouble engendré chez ses chefs par une situation aberrante: l'acéphalie.

  

L'analyse attentive de leur composition nous renseigne tout autant sur la manière dont s'est déroulé le soulèvement que sur la portée politique de ces nouvelles institutions. Tout d'abord, l'élément populaire présent lors des manifestations de foule n'y est pratiquement pas représenté: les juntes ne sont donc pas le signe d'un renversement de l'ordre social. Ensuite, dans plusieurs cas, il est possible de mettre en évidence le rôle joué par les partisans de Ferdinand, essentiellement des membres des vieilles familles aristocratiques évincées du pouvoir (les Montijo en particulier et plus généralement les principales maisons aragonaises et andalouses). Elles ont intrigué contre le favori de Charles IV, Godoy. Les promoteurs de l'émeute d'Aranjuez, le 19 mars 1808, qui porte au trône Ferdinand VII, le fils de Charles IV, se recrutent parmi ces familles. Nous les retrouvons à l'avant-garde du soulèvement. Obéissant au même schéma de renouvellement du personnel politique, apparaissent au sein des juntes provinciales des personnalités de premier plan opposées à Godoy et à ce titre disgraciées par Charles IV comme le comte de Floridablanca ou le bailli Valdés, reclues en exil intérieur comme Gaspar de Jovellanos ou Alvaro Flórez Estrada. Pour le reste et d'une manière générale, ce sont les membres des oligarchies locales (magistrats, patriciat) qui prennent en main les opérations.

 

La doctrine pactiste, revisitée par les patriotes, offre des arguments juridiques et historiques pour justifier le droit des communautés à prendre en main leur destin. Les anciens royaumes réapparaissent comme structure de base de la monarchie. Dans cette optique, il est frappant de remarquer que le terme junte était employé aux XVIe et XVIIe siècles pour définir les Cortes des royaumes lorsqu'elles n'étaient pas présidées par le roi en personne.

 

 

L'émergence de la nation

 

 

Par le discours, dont la construction repose sur la trilogie roi, religion, patrie, les patriotes élaborent une identité espagnole non encore formulée dans ce pays où l'histoire n'a jamais complètement unifié les différentes composantes territoriales. Luttant contre un envahisseur étranger et s'apercevant que le soulèvement s'est produit de manière identique dans toutes les régions, ils sont amenés à se penser en nation au sens d'une communauté unie par un projet commun. Les manifestes patriotiques cherchent à gommer les différences régionales et valorisent l'unanimité du soulèvement, passant totalement sous silence les Espagnols engagés auprès des Français. L'apparition de ce sentiment national est une nouveauté radicale pour l'Espagne, lourde de conséquence pour la définition des relations politiques au sein de la monarchie.

  

Dans les possessions d'outremer, nous retrouvons la même démarche qui prolonge l'engagement des Espagnols américains dans le patriotisme au nom des mêmes slogans, unis dans un même rejet de la situation. Pourtant, en péninsule, la nouvelle configuration élaborée par le discours et expérimentée par les patriotes ne réserve que très rarement une mention pour les "frères américains". Ceux-ci s'aperçoivent vite qu'ils sont considérés comme faisant partie de dépendances de la monarchie alors qu'ils se sentent membres à part entière de la nation espagnole. L'inégalité des relations entre colonies et métropole se manifeste au moment où se proclame l'unité nationale et porte en germe la divergence des destins des Espagnols de chaque bord de l'Atlantique.

 

En péninsule, les nouvelles autorités ont utilisé l'accord du peuple lors des manifestations de rejet des abdications pour asseoir leur pouvoir en rupture avec le gouvernement central de Joseph Ier. Se définissant comme les représentants de la communauté, les membres des juntes exercent leur pouvoir à la fois au nom de leur roi empêché de régner et au nom de la population qui lui accorde sa confiance. Cet accord n'est qu'apparent puisque des contestations sont repérables. A partir des actes des corps municipaux conservés dans les archives locales, il a été possible de saisir la manière dont les membres des juntes entendent leur pouvoir. Ils rassemblent en leur sein la totalité des compétences qui permettent de diriger les provinces. Les autorités locales en place avant le soulèvement n'ont pas été absorbées par les nouvelles, elles persistent mais soumises. Plusieurs refusent de se voir spoliées de leurs prérogatives, en particulier les municipalités et le Conseil de Castille. Pour contrer l'opposition des corps traditionnels, les membres des juntes doivent franchir un pas de plus vers l'affirmation d'un pouvoir issu du voeu de l'ensemble de la population - la nation - et donc indépendant des institutions anciennes.

 

Au cours de l'été 1808, les responsables patriotes s'accordent sur le principe d'un gouvernement central qui serait l'émanation des juntes suprêmes, c'est-à-dire celles installées dans les capitales des anciens royaumes. Le 25 septembre 1808, la Junte centrale est instaurée pour unifier la lutte et assurer l'unité de la souveraineté royale morcelée depuis le soulèvement à travers les provinces insurgées. Elle procède de deux types de légitimité, celle du roi dont elle reprend les attributs dans son cérémonial et celle de la nation par sa constitution même: un organe collégial composé de deux députés des juntes suprêmes.

 

La durée de l'absence du roi Ferdinand VII provoque un relatif effacement de la référence au pouvoir royal et une valorisation de la nation comme source de souveraineté. Ce glissement est particulièrement visible dans le discours de la Junte centrale. La polarisation se fait, à partir de 1809, sur un nouvel objectif assigné au gouvernement patriote: la réforme de la monarchie. Réforme justifiée par le présupposé suivant: les Espagnols ne se sont pas soulevés pour maintenir intact le régime précédent qui a prouvé sa faillite mais en espérant remédier à ses défauts pour qu'une telle situation ne se reproduise plus.

 

 

Un pas vers la modernité politique

 

 

Une nouveauté fondamentale permet d'expliquer la tournure que prennent ces débats. La presse connaît un essor sans précédent dès le début du soulèvement. En effet, la censure n'est plus possible en raison de l'insurrection. Des journaux apparaissent pour présenter à la population les valeurs du patriotisme et pour contrer les organes officiels aux mains des Français. Entre le mois de juin et le mois d'août 1808, pas moins de seize nouveaux titres officiels sont publiés dans des villes aussi variées que Manresa, Palma de Majorque, Tarragone, Vich, Séville, Badajoz, Gérone, Grenade, la Corogne, Murcie, Oviedo, Valence. Instrument de propagande militaire en même temps qu'utilisation partisane politique, les journaux patriotiques officiels proposent à leurs lecteurs des informations revues et corrigées et des arguments précis pour comprendre la situation. Les juntes encouragent la publication de manifestes chargés de justifier les modifications de l'ordre politique et d'en appeler à l'accord général pour affirmer leur autorité. Les affaires du gouvernement sont ainsi mises sur la place publique.  

 

Certains auteurs de la presse patriotique mesurent vite l'opportunité de cette ouverture. Ils introduisent parmi les patriotes un des éléments essentiels de la modernité: la discussion publique et rationnelle des affaires politiques. Ils proclament que chacun a le droit d'exprimer un avis sur les questions de gouvernement et de connaître les avis des autres et finalement que chacun a la possibilité de peser sur lui. La publicité remplace la confidentialité des affaires de l'État, l'information écrite remplace l'aléa de la rumeur, le débat rationnel remplace l'émotion. Les promoteurs de ce type de presse sont les membres d'un groupe informel qui se réunissaient autour du poète Manuel Quintana: José María Blanco, Isidoro Antillón, Alberto Lista, pour ne citer que les plus célèbres. Connus pour leur sympathie envers la première phase de la révolution française, ils se sont engagés dans le patriotisme pour faire aboutir le mouvement de réformes des Lumières espagnoles. Entre l'automne 1808 et l'automne 1809, l'évolution de ce type de presse peut se mesurer aux titres: nous passons du Semanario patriótico au Voto de la Nación española, c'est-à-dire d'une réflexion sur le patriotisme à l'affirmation de la volonté nationale.

 

Avec la presse politique et son travail de pédagogie de la modernité, nous assistons à la diffusion de plusieurs notions clés qui permettent à chacun de raisonner sur le pouvoir: gouvernement représentatif; libertés publiques; constitution.

 

La presse, se faisant le relais des débats, rend possible l'apparition de l'opinion publique moderne, au sens d'un espace public politiquement orienté. Cette opinion publique reste limitée en nombre de personnes concernées et en nombre de titres parus mais est bien réelle et se repère par l'intérêt que lui portent les responsables du gouvernement. Pour les lecteurs, qui constituent le nouveau public, apparaît la conscience qu'ils proposent une alternative aux instances représentatives traditionnelles (municipalités, ordres privilégiés, institutions forales), celle de la représentation non plus des corps mais des individus. L'opinion publique qu'ils sont persuadés de représenter est l'expression de la volonté de la nation.

 

 

La représentation nationale 

 

Si la légitimité provient de l'assentiment de la nation, alors, il est nécessaire de la convoquer à travers des représentants qui seront chargés d'établir le gouvernement de la nation. Il faut plus d'un an de discussion, entre le mois de mai 1809 et celui de septembre 1810, pour réussir à mettre au point cette réunion. Au sein de la Junte centrale, les débats sont vifs sur la forme que doit prendre l'assemblée. Suivant la logique nationale qu'une majorité de ses membres adopte, elle fait appel aux Espagnols, membres d'institutions officielles (audiences, juntes, municipalités, évêques, chapitres, universités) ou simples particuliers, pour communiquer leurs avis sur la question. Ce moment est particulièrement important car, à l'initiative du gouvernement, chacun se voit autorisé à participer aux débats. Ce qui se discutait en privé, qui ne se publiait que rarement devient officiellement public. Il en ressort un grande diversité de propositions témoignant du travail de fond à l'oeuvre dans la société espagnole. Analysant les rapports conservés de la consulta al pais, nous avons été frappés par la faible rigueur doctrinale des auteurs. Bien souvent, ils se positionnent d'une certaine manière en ce qui concerne un thème et d'une autre pour un autre thème. Le phénomène d'hybridation des théories fait la richesse de cette étape du processus révolutionnaire, il est responsable également de la difficulté à l'appréhender globalement. En choisissant de restituer la multiplicité des avis, nous avons refusé de conclure à la place des auteurs. En revanche, il a été possible de définir des tendances majoritaires: la mise en place d'une représentation nationale; la rationalisation de la législation; la réforme de l'administration fiscale mais également le maintien des ordres et l'attachement à la forme monarchique. Autrement dit, l'hybridation principale consiste en l'adaptation d'un fond traditionnel à un certain nombre de formes modernes.

 

Pour traiter les résultats de cette consultation nationale, des commissions spécialisées sont mises en place. Le recrutement de leurs membres fait apparaître un grand nombre de personnalités favorables à une refonte radicale de la monarchie. Maîtrisant les ressorts de la modernité politique, ils parviennent à la présenter plus avantageuse que l'adaptation de la tradition. En effet, ils appartiennent au cercle des auteurs de la presse politique. La place de Quintana comme premier officier du secrétariat général de la Junte centrale explique en grande part l'association de ces hommes aux travaux préparatoires des Cortes. Ils obtiennent la réunion d'une assemblée nationale élue par un suffrage très large: tous les chefs de familles sont électeurs. Cette décision marque une étape fondamentale dans le processus révolutionnaire: les Espagnols, par l'intermédiaire de représentants qu'ils sont libres de choisir, sont convoqués pour déterminer de l'avenir de leur monarchie.

 

L'étude du déroulement des élections, qui a jusqu'alors été délaissée par les historiens, permet de saisir la répercussion concrète de cette rupture introduite dans le système politique d'Ancien Régime. Nous avons sélectionné plusieurs exemples d'élections, aux différents degrés des scrutins, pour analyser de quelle manière s'effectue le choix, sachant qu'il n'y a pas eu de campagnes électorales et donc pas de candidatures déclarées. Dans les provinces libres, nous observons un important décalage entre le discours moderne des promoteurs des Cortes extraordinaires et les pratiques représentatives traditionnelles locales. C'est sur les membres des élites que se portent essentiellement les suffrages avec une nette tendance à reprendre les distinctions d'ordres: des nobles, des clercs et des notables urbains. Nous n'avons pas affaire à une compétition d'idées mais à une opération visant à sélectionner les individus les plus dignes de parler au nom du corps électoral, ce qui n'empêche pas une compétition entre les différentes personnes se jugeant dignes de la charge.

 

En revanche, la ville de Cadix se distingue. Dernier repli du gouvernement patriote, cette ville cosmopolite et riche a vu sa population augmenter énormément avec l'arrivée de réfugiés, dont la plupart sont les acteurs de l'introduction de la modernité politique. Ils forment un cercle d'hommes engagés, se rencontrant régulièrement et participant à la presse d'opinion, si bien que dans l'espace clos de la cité assiégée, il est impossible d'échapper à l'effervescence politique. Ils expérimentent les nouvelles formes de la sociabilité moderne basées sur les discussions publiques des affaires politiques appuyées par la lecture de la presse d'information et d'opinion (rencontres dans les cafés, dans les tertulias qui s'apparentent à des salons). Finalement, ils influent d'une manière déterminante sur les élections des députés suppléants pour les provinces occupées et pour les territoires d'outremer qui s'y déroulent au milieu du mois de septembre. Dans les comices électoraux peu nombreux, ils s'entendent à l'avance afin de faire passer leurs candidats implicitement mandatés pour réaliser la révolution. Par leur présence, les Cortes deviennent l'instrument de la refonte radicale de la monarchie. En effet, à l'ouverture de l'assemblée, le 24 septembre 1810, la moitié des députés présents sont des suppléants.

 

La proclamation de la souveraineté nationale, dès ce jour là, est le premier aboutissement du processus révolutionnaire espagnol, prolongé deux ans plus tard par la promulgation d'une constitution qui a servi de modèle aux libéraux européens et américains du premier tiers du XIXe siècle.