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François-Xavier Guerra, Editorial

Editorial

 

 

Bulletin n° 7, printemps 1999

 

 

François-Xavier Guerra

 

 

La vie politique de l'Amérique latine comporte pour l'observateur une part importante d'incertitudes et, pour tout dire, de mystère. La victoire écrasante aux élections présidentielles de l'ex-militaire putschiste Hugo Chavez, au détriment des candidats de deux partis qui se partageaient le pouvoir depuis quarante ans au Venezuela, n'en est qu'une illustration récente.

L'histoire du sous-continent est remplie de ces hommes charismatiques qui occupent périodiquement les devants de la scène, troublant le jeu ordinaire des partis politiques. Histoire remplie aussi de ruptures de l'ordre constitutionnel. Pronunciamientos, coups d'État, guérillas, révolutions, régimes dictatoriaux ou "révolutionnaires", semblent être des phénomènes récurrents qui alimentent toute une imagerie sur le caractère chaotique de la politique latino-américaine.

 

Malgré le simplisme de ces lieux communs et l'effet de masse produit par la pluralité des pays et l'écrasement de la chronologie, la récurrence de ces phénomènes impose certainement de chercher des explications autres que les traits "culturels" ou psychologiques[1]. Une nouvelle approche est d'autant plus nécessaire que les pays latino-américains ne sont ni de jeunes nations ni de nouveaux venus à la politique moderne. Ils ont été, au contraire, parmi les premiers dans le monde occidental à se constituer en nation entre 1811 et 1824 par la proclamation de la souveraineté nationale; parmi les premiers aussi à se doter, dès cette époque, de régimes républicains, de constitutions modernes et de régimes représentatifs fondés sur des élections au suffrage presque universel.

 

Ce sont ces origines méconnues, ou insuffisamment considérées, qui sont le point de départ obligé pour repenser la politique en Amérique latine et lui donner sa véritable place dans une explication globale du XIXe siècle et XXe siècles. Une place qui est, de fait, la première. Car ces nouveautés du début du XIXe siècle ne sont pas de mutations purement formelles ou secondaires puisqu'elles concernent non seulement l'apparition de nouveaux sujets politiques - de nouveaux États - mais aussi des imaginaires, des valeurs et des pratiques centrales dans toute société: comment concevoir la communauté politique? Quels sont les fondements d'un pouvoir légitime? Comment désigne-t-on les autorités? Quelles sont les limites de leur pouvoir? Loin d'être un épiphénomène dans une évolution historique dont la trame explicative serait à chercher essentiellement du côté du socio-économique, la politique est le lieu où se noue et se révèle le jeu complexe des acteurs sociaux: les espaces où ils évoluent, les imaginaires et les valeurs qui inspirent leur action, les règles implicites ou explicites qui régissent leurs comportements.

 

 C'est ce fil conducteur des mutations du politique, au sens le plus fort du terme, qui relie une bonne partie des travaux de notre centre des recherches - mémoires de maîtrise et de DEA, doctorats - portant sur différents pays de l'Amérique latine et bien souvent aussi sur l'Espagne. Ces problématiques ont focalisé les séminaires de ces dernières années, consacrés aux "espaces publics" puis à "gouvernement, État et sociétés". Ces perspectives d'analyse unifient aussi les trois articles suivants. Les deux premiers se situant dans cette période clé des origines des nouveaux pays et de la politique moderne, le troisième un siècle plus tard, dans une autre période de réactivation de la politique moderne au début de la Révolution mexicaine.

 

Le thème des "espaces publics" est en effet central dans toute recherche politique, avec toute la polysémie que ces termes comportent: à la fois une richesse et un risque[2]. Avant d'être le lieu concret ou abstrait de délibération et de décision, conceptualisé par Habermas, l'espace public renvoie à un autre espace: le territoire régi par une même autorité politique. Habitués à raisonner comme si l'État-nation allait de soi, nous avons encore beaucoup de mal à saisir les difficultés et les incertitudes qu'implique le passage d'un empire à une nation moderne. Le cas de l'Amérique espagnole est à cet égard exemplaire. Il pose, avec plus d'un siècle d'avance, certains problèmes provoqués au XXe siècle par la fin des empires austro-hongrois, ottoman ou dernièrement russo-soviétique.

  

Il y a d'abord les difficultés nées du transfert de souveraineté. Il ne s'agit pas seulement d'un problème d'échelle - plusieurs espaces souverains remplaçant un espace unique de souveraineté - mais aussi, et surtout, d'un problème de définition du nouveau sujet souverain, sous la double dimension de son identité et de l'expression de sa volonté. Identité d'abord: malgré le langage national employé par ses partisans, la nation, rarement incontestable et homogène, doit se rabattre sur des divisions administratives de l'ancien empire. En Amérique hispanique ce problème est particulièrement aigu: d'une part, les revendications indépendantistes sont pratiquement inexistantes avant le début de l'invasion de l'Espagne par Napoléon en 1808, de l'autre, la communauté de langue, de religion, de références culturelles entre les différentes régions rend très difficile une définition "ethnique" ou culturelle de la nation. Les identités les plus fortes y sont avant tout politiques: celles des cités, elles mêmes hiérarchisées selon une échelle de dignité et de pouvoir. C'est pourquoi, comme le montre très bien Geneviève Verdo pour le Rio de la Plata, la captation de la souveraineté par la vice-royauté ouvre un très long processus de querelles de souveraineté entre les cités: d'abord, entre la capitale, Buenos Aires, et les capitales de province et ensuite entre celles-ci et les cités qui leur sont subordonnées. Peu importe, d'ailleurs, que ces cités agissent de concert contre un ennemi commun - les royalistes d'autres régions américaines - et qu'elles se considèrent ensemble comme une nation; la représentation politique moderne accroît, au lieu de l'atténuer, la rivalité entre cités, puisqu'elle dissout l'ancienne hiérarchie administrative et les place toutes sur un plan d'égalité. La volonté de la nation peut être "supposée" si le nouvel État possède un gouvernant doté d'une légitimité historique - c'est le cas du Brésil, dont l'indépendance est réalisée par le prince héritier du Portugal - ou charismatique - c'est le cas des pays libérés par Bolivar. Mais cela conduit à de très fortes tensions si cette volonté doit s'exprimer, dans cette première étape, par le suffrage.

 

Difficulté supplémentaire, les conflits entre partisans et adversaires de l'Indépendance, qui prennent en plusieurs pays la forme d'une guerre civile longue et destructrice, font apparaître de nouveaux acteurs appelés à jouer pendant longtemps les premiers rôles sur la scène politique. Comme le montre Clément Thibaud dans son article, la très longue et cruelle guerre civile qui déchire le Venezuela et la Nouvelle-Grenade provoque l'apparition de groupes armés d'origines, de formes et de dimensions diverses que Bolivar réussira, pour un temps, à institutionnaliser dans une armée. La loi, la norme, le règlement écrits sont les outils employés pour transformer les guerriers en soldats, pour ébaucher des loyautés abstraites qui se voudraient celles de l'État moderne. Entreprise partiellement réussie et, en même temps, paradoxale puisque fondée sur le charisme de quelques hommes, et sur des liens personnels bien peu modernes.

  

Ce que ces deux articles montrent, ce sont certaines des difficultés structurelles de l'instauration de la politique moderne en Amérique espagnole: l'incertitude de la nation et l'existence de puissants acteurs politiques de type corporatif (ici des cités et des armées personnelles, auxquelles il faudrait ajouter les communautés villageoises, des grandes propriétés de type seigneurial, des confréries, toutes sortes de corps ecclésiastiques et corporations professionnelles...). L'Amérique latine de l'Indépendance apparaît encore comme étant majoritairement une société d'Ancien Régime, non seulement par ses acteurs, mais aussi par ses imaginaires et ses pratiques politiques. Rien d'étonnant alors que pendant longtemps l'espace public moderne et abstrait - celui de l'opinion et de la représentation - s'oppose parfois et compose toujours avec les espaces publics anciens très concrets de la Grand Place, de la rue ou du parvis de l'église.

 

C'est pourquoi on est passé de la problématique des "espaces publics" à celle de "gouvernement, État et sociétés". Car ces sociétés, si peu individualisées, restent et se pensent également d'une façon bien peu moderne: sous la nation affleure le corps politique, sous la République, la Respublica, sous le citoyen, le vecino (l'habitant d'une cité). Les travaux[3] et les interventions d'Annick Lempérière sur la fin de l'Ancien Régime ont mis en évidence la faible présence de la conception moderne d'État, la notion corporative de l'autorité et du gouvernement. Celui-ci étant de fait exercé par les multiples corps qui composent le corps politique.

 

 La difficulté à construire un État moderne incarnant la nation avec de vastes attributions, relativement impartial au-dessus de la variabilité de la politique, n'en est que plus grande. Le pouvoir suprême, est conçu avant tout comme un gouvernement supérieur, coiffant une pyramide d'autres autorités dotées elles aussi d'une forte légitimité et de leurs propres sphères d'action. Malgré tout, il est âprement disputé par des "partis" rivaux, puisque son pouvoir de nomination à des charges politiques et administratives offre des sources de richesse et de pouvoir à des sociétés appauvries. Les "partis" sont à la fois fondés sur de fortes différences idéologiques et marqués par un personnalisme exacerbé, conséquence de la prégnance des liens personnels. Circonstance aggravante, la rivalité des factions ne peut être résolue par voie électorale, puisque le vote reste fortement communautaire, et influencé par les autorités nommées par le parti au pouvoir.

 

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que la politique latino-américaine du XIXe et du premier XXe siècles, voit se succéder des périodes avec des ruptures fréquentes de l'ordre constitutionnel et d'autres où la stabilité est obtenue par différentes fictions électorales. Dans le premier cas, le pronunciamiento joue le rôle d'une manifestation supplétive de la volonté d'une nation empêchée de s'exprimer par des élections libres. Dans le second cas, des élections, manipulées et contrôlées par le pouvoir, permettent soit une alternance réglée des différents "partis", soit la perpétuation au pouvoir d'un seul homme. Dans ce dernier cas, le caudillo - car c'est de cela dont il s'agit - incarne la "volonté nationale" grâce à une adhésion obtenue par des mécanismes anciens où prédominent les liens personnels et les mécanismes de clientèle. C'est pendant ces périodes de stabilité, fréquentes dans le dernier tiers du XXe siècle, que progresse la construction de la nation et l'État: par la modernisation économique, par l'organisation et la croissance de l'administration publique, par l'éducation.

  

Paradoxalement, c'est cette modernisation, obtenue par des procédés qui le sont beaucoup moins, qui va permettre la contestation de ces régimes de "fiction démocratique". L'apparition de nouveaux acteurs sociaux, issus de nouvelles catégories sociales - bourgeoisie, classes moyennes, monde ouvrier - va de pair avec une réactivation des principes politiques modernes mis entre parenthèses par ces régimes. Comme le montre ici Elisa Cardenas pour le Mexique de Porfirio Diaz, on voit alors une réactivation de l'espace public moderne, grâce à la multiplication de nouvelles formes de sociabilité associative, de la presse d'opinion et, enfin, de groupes proprement politiques. S'ouvre ainsi une nouvelle étape, souvent très conflictuelle comme dans le cas du Mexique révolutionnaire, où s'affrontent ouvertement des acteurs anciens et récents selon des modalités, parfois nouvelles, mais très souvent marquées par une culture politique enracinée dans le XIXe siècle.

 

Nombre de ces problèmes ne sont pas spécifiques à l'Amérique latine, mais communs à différents pays lors du passage à la politique moderne. C'est pourquoi l'optique comparative reste dans ce domaine profondément éclairante et l'on peut espérer que des études comme celles qui sont présentées ici permettront de mieux cerner et la ressemblance et les différences de l'Amérique latine avec d'autres pays de ce monde occidental qui est le sien.

 

 

 

 



[1]     Ce sont ces nouvelles approches des problèmes politiques qui nous ont conduit à la formation en 1991 du GDR 994 du CNRS "Le politique en Amérique latine (XVIe-XXe siècles). Lieux, acteurs et modèles" et, avec d'autres équipes de l'EHESS, de Paris X et du Collège de France, à la constitution de l'UMR 8586 "Empires, sociétés, nations? Amérique latine et Méditerranée occidentale (XVIe-XXe siècles)".

[2]     Nous avons organisé sur ce sujet en 1996 une table ronde internationale à Paris, en juillet, et un symposium à Liverpool, en septembre, au XIe Congrès international de l'AHILA (Association européenne des historiens latino-américanistes). Nous avons également publié un livre collectif sur cette question, Guerra (F.X.) et Lempérière (A.), Los espacios públicos: ambigüedades y problemas. Iberamérica, México, FCE-CEMCA, 1999, 310 p.

[3]     Et plus particulièrement son ouvrage présenté pour l'Habilitation à diriger des recherches La très Noble, très Loyale, et Impériale Cité de Mexico. La république urbaine et son gouvernement sous l'Ancien Régime, 360 p

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