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Thomas Gomart, Contribution à une histoire du renseignement

Contribution à une histoire du renseignement

 

 

Bulletin n° 6, automne 1998

 

 

 

 Thomas Gomart

 

 

"Hors du réseau qu'on ne communique pas. Stoppez vantardise. Vérifiez à deux sources corps renseignements. Tenez compte cinquante pour cent romanesque dans la plupart des cas. Rassemblez les rumeurs et faites synthèse. Apprenez à vos hommes à prêter attention, à rendre compte exactement, à savoir poser l'arithmétique des situations (...) Je fais confiance à votre discernement."René Char, Feuillets d'Hypnos (1943-1944)[1]

 

Les recommandations du capitaine Alexandre s'adressent sans doute à l'historien du renseignement. Toutefois, à la différence du maquisard, pris dans l'action, celui-ci ne se satisfait ni des "sources corps" ni des "rumeurs", mais s'efforce, dans un domaine pour le moins obscur, de discerner. Tâche difficile car il se heurte d'emblée à une profusion de publications et à une pénurie d'archives. À ce paradoxe, s'ajoutent des témoins volontiers elliptiques. Les publications sur le renseignement peuvent se classer en trois grandes catégories. La première regroupe les mémoires écrits par d'anciens responsables ou membres des services de renseignement[2]. La deuxième rassemble des enquêtes de journalistes d'investigation[3]. Ces deux catégories constituent ce que l'on pourrait appeler la littérature du renseigné, caractérisée par une prétention à la divulgation, au dévoilement et à la révélation. Une troisième catégorie, beaucoup plus faible quantitativement, réunit les travaux universitaires[4] qui cherchent surtout à mettre en lumière le mode de fonctionnement des services ainsi que les différences d'approches entre pays. D'une manière générale, l'accès aux archives demeure difficile.

 

 

Les difficultés tiennent, en premier lieu, au goût voire à l'obsession du secret. Le mot, pour ne pas dire le sigle, est lâché. En matière de renseignement[5], l'histoire des relations internationales ne saurait faire l'économie d'une réflexion sur la gestion du secret par l'appareil d'État tant celle-ci traduit ses habitudes et réflexes à l'égard de sa population mais aussi ses pratiques et projections vis-à-vis de l'étranger. En effet, le secret dépend de l'opacité créée et entretenue par ceux qui cherchent à recueillir puis à utiliser l'information. Il repose sur une dichotomie entre ceux qui pensent savoir et ceux qui pensent ne pas savoir: ce sont donc des voies d'accès au pouvoir de décision résultant de niveaux de connaissance, ou plus exactement de degrés d'initiation, que son analyse met en jeu. L'opacité concerne aussi bien les tensions au sein d'un État que les rapports de force entre États. Le renseignement prend sa valeur à partir du moment où il est couvert par le secret. Outre son intérêt opérationnel, il possède une valeur politique et symbolique. À la différence du féru d'histoire militaire, le spécialiste en relations internationales ne se cantonne pas à l'opérationnel.

  

Marlis Steinert lie renseignement et information: étudier le renseignement consiste d'abord à démêler l'écheveau des canaux par lesquels elle circule :

"La notion de "renseignement" comme nous l'entendons ici enferme donc une multitude d'informations obtenues aussi bien dans l'entourage immédiat et par l'information privée que par les services secrets, qu'ils fassent partie des appareils gouvernementaux ou militaires, car ils procurent des informations sur les intentions et les planifications des adversaires, impossibles à obtenir par les moyens et canaux "normaux". Ce renseignement peut être de nature stratégique, opérationnelle ou tactique et concerner les domaines politique, militaire, économique, industriel, technique et scientifique"[6].

  

On serait tenté d'ajouter le domaine culturel. Au moins pour deux raisons. Le champ culturel offre un terrain d'action privilégié aux services de renseignement alors que les intellectuels constituent des cibles de choix comme le montrent Frederik Barghoorn[7] pour les Soviétiques et, plus récemment, Pierre Grémion[8] avec le Congrès pour la liberté de la culture. De plus, l'histoire du renseignement comporte probablement un volet culturel dans la mesure où elle s'intéresse au fonctionnement, d'une part, des mentalités à l'égard du secret et, de l'autre, des représentations de l'étranger comme de l'ennemi intérieur. Marlis Steinert déplore "les lacunes importantes"[9]qui subsistent en histoire des relations internationales malgré "l'émergence d'une véritable "école britannique" d'Intelligence studies"[10]. En dépit des évolutions décrites par Jean-Marc Pennetier[11] et des tentatives de l'amiral Lacoste[12] pour faire du renseignement un objet d'étude universitaire à part entière, un net retard français persiste sur ces questions. Retard qui porte tout autant sur les aspects opérationnels que symboliques.

  

Dans le cadre des relations franco-soviétiques, le renseignement occupe, qu'on le veuille ou non, une place importante. Il n'est guère possible d'envisager les rapports entre Paris et Moscou sans que ne se manifestent les menées subversives soviétiques -réelles/imaginaires?- qui disposeraient, en France, de relais efficaces. À partir de là, les recherches s'orientent dans trois directions. Tout d'abord, elles portent sur l'assimilation tenace du Soviétique à l'espion. Ensuite, elles s'efforcent de décrire, analyser et mesurer l'activité des services de renseignement soviétiques mais aussi français. Ces derniers, en effet, font souvent figure de parent pauvre de la littérature du renseigné. Enfin et surtout, elles s'interrogent sur la nature des documents utilisés par l'histoire du renseignement. Doivent-ils forcément émaner du SDECE (Service de la documentation extérieure et du contre-espionnage) ou de la DST (Direction de la surveillance du territoire) pour être pris en considération? Dans ce type de recherche, la question de l'inscription se situe au coeur de la démarche. Pour être plus clair, le rapport d'un attaché militaire en poste à Moscou, estampillé "secret" peut être bien décevant au regard du compte rendu de séjour d'un étudiant français. Archives et documents intéressant l'histoire du renseignement ne sont pas toujours là où on les attend. Le rôle du chercheur consiste avant tout à apprécier la qualité d'information des différents protagonistes et son utilisation.

 

 

Le cliché du soviétique-espion

 

 

Il ne s'agit pas de retracer les étapes chronologiques de la construction de ce cliché mais plutôt de voir si on en trouve trace dans les archives. Le renseignement voisine avec l'espionnage, qui sent le soufre et donne lieu à bien des fantasmes. Alain Dewerpe, dans un maître livre[13], éclaire les multiples facettes de l'espion tout en constatant une "inflation des discours"[14] autour du secret. Son corpus se compose uniquement de sources imprimées. En analysant mémoires, traités et romans, il démonte les mécanismes de l'univers du secret et de ses représentations. Dès le départ: "l'espace imaginaire de l'espion est incommensurablement plus large que son espace réel"[15]. Littérature et cinéma d'espionnage[16], qui mériteraient des monographies[17] pour comprendre comment se perpétuent des stéréotypes d'ennemi ou d'allié, participent à l'assimilation du Soviétique à l'espion: "Le roman et le film d'espionnage contribuent également, à leur manière, à une acculturation de masse des pratiques et des représentations de la culture clandestine. La pédagogie des schèmes du complot initie ainsi le public à une anthropologie politique de l'occulte"[18]. Les modalités de cette assimilation restent à décrire ainsi que son poids dans les décisions prises par les autorités françaises à l'égard des Soviétiques. D'ores et déjà, on peut se demander s'il n'existe pas un décalage entre les mesures prises pour contrer les infiltrations soviétiques et la menace polymorphe, dépeinte par la littérature du renseigné.

 

 

Tentatives d'infiltration

 

 

Dès qu'on aborde l'Union soviétique, surgit l'espion. Infiltration, manipulation, subversion, autant de termes, fréquemment utilisés, pour caractériser l'activité des services de renseignement soviétiques à l'étranger. La guerre froide serait avant tout une guerre secrète. Dans cette vision d'une lutte d'influence planétaire, les rapports franco-soviétiques ne seraient qu'un théâtre d'opération parmi d'autres. Assimiler Soviétique et espion entretient une vision du monde: celle d'une Europe occidentale constamment menacée par la déferlante soviétique dont les agents de renseignement constitueraient l'avant-garde. Il est encore prématuré de mesurer le décalage entre "l'herméneutique cryptique"[19], entretenue en France à l'égard de l'Union soviétique, et la portée réelle des opérations clandestines menées par les Soviétiques contre les intérêts français.

  

Toujours est-il que plusieurs modes des relations entre Paris et Moscou font l'objet d'une grande attention de la part des services français. La correspondance entre les ministères de l'Intérieur et des Affaires étrangères offre un point d'observation privilégié puisque le premier, par le biais de la direction générale de la Sûreté nationale, qui réunit DST et Renseignements généraux, informe régulièrement le Quai d'Orsay des activités favorables à l'URSS sur le territoire national. La direction générale de la Sûreté nationale relate les rencontres entre Français et Soviétiques, qui à ses yeux font le jeu de la propagande soviétique, s'interroge sur les déplacements inexpliqués de diplomates soviétiques et s'inquiète de l'activité de certains compagnons de route. Elle exige un contrôle plus étroit et, selon les cas, une interdiction des demandes de visas.

 

 Sont ainsi particulièrement surveillés le PCF et l'association France-URSS. Devant l'activité débordante de certains membres de l'association, en relation avec des diplomates soviétiques, et, à la demande du ministère de l'Intérieur, le service d'Europe orientale préconise un contrôle plus sévère des visas délivrés aux invités de l'association[20]. Le service ne reconnaît aucun caractère officiel à France-URSS, qui faciliterait les infiltrations :


"L'URSS s'est toujours intéressée à la création d'associations amicales avec les pays étrangers; l'association France-URSS est bien connue; grâce à elle les services spéciaux soviétiques ont pu recruter un certain nombre d'agents en France même"[21].


La DST, pour sa part, remarque l'augmentation du nombre de visas de sortie délivrés par les autorités soviétiques aux Arméniens souhaitant rentrer en France. Philippe Baudet, ambassadeur à Moscou, constate, qu'en 1956, dix sept Français d'origine arménienne ont été autorisés à rentrer, quarante huit en 1960, quatre vingts deux ans plus tard et cent vingt huit en 1964[22]. La DST surveille cette communauté et, tout particulièrement, les Arméniens de Paris, qui rassemblent les certificats d'hébergement pour leurs compatriotes récemment arrivés. Là encore, les policiers appellent à la vigilance car, selon eux, il paraît évident "que les services soviétiques tenteront d'exploiter cette migration pour introduire en France des agents de subversion et de renseignement choisis parmi les jeunes arméniens de formation et de culture marxistes"[23].

 

 

Le discours cryptique

  

Les archives manquent pour quantifier l'importance des filières d'infiltration. Mais l'analyse de celles qui sont disponibles met en lumière l'adoption de mesures pratiques témoignant d'une prise en compte nuancée de la menace soviétique. Par définition écrite après coup, la littérature du renseigné a tendance à accentuer la menace en laissant l'impression d'une conspiration permanente. Pour simplifier : dans les archives du Quai d'Orsay, le Soviétique peut être un espion, mais pas toujours. En revanche, la littérature du renseigné le présente presque systématiquement comme un ennemi sans scrupules, dormant ou actif, visible ou invisible, qui met en péril la souveraineté nationale. Il s'agit de démasquer l'espion en dévoilant son identité et ses visées afin de mettre fin à ses agissements. Dissociant monde réel et monde occulte, la littérature du renseigné trouve dans le second des explications aux incertitudes du premier et prétend combler les lacunes du discours historique. De cette façon, elle favorise une lecture cryptique de la relation bilatérale. Tout phénomène entre Paris et Moscou trouve ses causes dans l'univers de l'ombre. Émerge alors l'image du Soviétique forcément manipulé, consciemment ou inconsciemment, par le KGB. Dans un second temps, associée à cette image, se forme celle du traître c'est-à-dire du Français recruté par les Soviétiques pour participer à la déstabilisation générale.

 

 Poussée à l'extrême, cette lecture des relations bilatérales réduit les rapports entre Français et Soviétiques à une vaste manipulation dans laquelle les déclarations officielles, les accords de coopération ou les échanges ne seraient, en réalité, qu'un paravent dissimulant une incessante lutte d'influence. L'obsession conspiratrice, dont les mécanismes restent à analyser avec plus de précision, se traduit par une volonté de divulgation: il faut à tout prix révéler les accointances de tel homme politique, les contacts de tel entrepeneur ou les amitiés de tel intellectuel. La divulgation, parfois proche de la dénonciation, se fait toujours au nom de l'intérêt national ou d'une exigence démocratique. Au fond, elle traduit une peur: l'ennemi présent dans la place. Dysfonctionnements, ratés et paralysies internes trouvent, grâce à lui, des explications. En ce qui concerne l'URSS, entreprise mondiale d'espionnage, il s'agit non seulement de dénoncer ses agissements mais surtout ses relais français. Travailler sur les activités de renseignement d'une puissance étrangère conduit inévitablement à s'interroger sur l'ennemi intérieur. En France, l'image du Soviétique-espion oriente probablement le regard porté sur le PCF. À Moscou, les diplomates français[24] s'estiment victimes d'une campagne de presse, destinée à décourager tout rapport avec un étranger, qui associe diplomate occidental et espion. Dans les deux cas:


"Ces dénonciations associent l'existence de services secrets particulièrement agressifs à l'extérieur et omniprésents à l'intérieur à la nature profonde du pouvoir (...) La croyance en des conspirations récurrentes et de grande envergure tisse d'étroites relations entre le militant, le conjuré et l'espion. L'opposition politique est interprétée comme entretenant des liens privilégiés et secrets avec l'étranger: l'affaire d'espionnage n'est donc jamais loin"[25].

  

En définitive, l'histoire du renseignement distingue deux plans. Tout d'abord, elle s'efforce de déterminer la part des services de renseignement dans une opération ou un processus de décision. Ensuite, la persistance d'images, notamment celle du Soviétique-espion, produites par le discours cryptique peut conduire à transformer ce dernier en objet historique. Le discours cryptique a des modes, un ton et un style qui lui sont propres. L'analyse des liens entretenus par ses auteurs avec les services de renseignement ainsi que celle des contextes de parution sont souvent éclairants. Rien n'empêche à un service d'encourager, d'une manière ou d'une autre, une publication sur son compte pour justifier son action ou, au contraire, détourner l'attention. La consultation des archives permet, dans certains cas, de relever les erreurs de la littérature du renseigné.

 

 

La France sous influence ?

 

 

D'après Thierry Wolton[26], la France, pendant un quart de siècle, "plus que les autres démocraties occidentales, a subi l'influence de l'Union soviétique"[27]. Cette affirmation mériterait une comparaison entre la pénétration soviétique en France, Grande-Bretagne et République fédérale allemande ainsi qu'une réflexion sur les modalités de l'influence. Sans le moins du monde contester l'intensité des activités de renseignement soviétiques en France, il convient néanmoins d'apporter quelques rectifications avant de proposer des pistes pour aborder l'histoire du renseignement. Il convient également de montrer que les services français mènent, eux aussi, dans des proportions différentes et avec d'autres moyens, des opérations de renseignement concernant l'Union soviétique. Considérer l'influence unilatéralement revient à fausser l'approche de la relation bilatérale. Le point de vue, qui consiste à placer Paris dans une hypothétique zone d'influence de Moscou, est à la limite du non-sens: à l'évidence, les rapports entre les deux pays ne se réduisent pas à des liens de dépendance.

 

 

Le cas de Pierre Sudreau

 

 

Thierry Wolton s'appuie sur des archives soviétiques, françaises, américaines et polonaises pour montrer que la classe politique française, en bonne partie et toutes tendances confondues, était sous influence soviétique. Il estime que des ministres du général de Gaulle, sans être agents au sens strict, entretiennent une certaine ambiguïté à l'égard de la Russie soviétique. Ce serait le cas de Pierre Sudreau, qui rencontre Khrouchtchev en septembre 1959 :


"Trois mois plus tard, en septembre, le ministre de la Construction, Pierre Sudreau, profite d'un voyage en URSS (le premier effectué par un membre du gouvernement gaulliste) pour porter, lui aussi, la bonne parole du Général, directement à Khrouchtchev, cette fois. Il s'agit encore de diplomatie parallèle (faut-il dire secrète?): cette rencontre ne figure apparemment pas dans les archives françaises disponibles (en tout cas celles du Quai d'Orsay), et la presse de l'époque ne semble pas en avoir parlé"[28].


Le dialogue entre les deux hommes porte sur Berlin et Thierry Wolton estime que "cet échange Khrouchtchev-Sudreau en tout point exemplaire peut être considéré comme la première ébauche du pas de deux auquel se livreront Paris et Moscou quelques années plus tard"
[29]. Après avoir cité le compte rendu soviétique de l'entretien, Thierry Wolton revient sur la personnalité de Pierre Sudreau et se demande :


"Pourquoi avoir choisi un ministre de la Construction comme relais diplomatique alors que, de surcroît, Pierre Sudreau n'est pas un gaulliste d'obédience? Bien sûr, le Général a voulu profiter de ce premier voyage en URSS d'un membre de son gouvernement pour établir un dialogue avec Khrouchtchev, mais il existait déjà à l'époque suffisamment de voies parallèles entre Paris et Moscou pour que le Général n'ait pas besoin de cet intermédiaire. La réponse est donc ailleurs. Lorsqu'on connaît la capacité de calcul de De Gaulle, le choix de Pierre Sudreau paraît judicieux: il ne pouvait ignorer les liens qui unissaient son ministre de la Construction aux communistes français, ce qui, pour entamer le dialogue avec Moscou, était un bon atout (...) Il est vraisemblable que c'est en toute connaissance de cause que de Gaulle l'a choisi pour rejoindre ce groupe d'hommes qui ont été chargés, dès le début de son septennat, de mettre en place cette diplomatie parallèle destinée à nouer des liens fructueux avec l'URSS. Sudreau s'acquittera au mieux de sa mission, entretenant à Paris, auprès de Vinogradov, le dialogue entamé à Moscou. Il ne sera jamais avare de confidences ni de conseils"[30].

  

L'importance de la rencontre Sudreau-Khrouchtchev est certaine; elle intervient juste avant le départ pour les États-Unis de Khrouchtchev. En revanche, son analyse par Thierry Wolton est contestable. En premier lieu, cette rencontre n'a rien de secret. Contrairement à ce qu'écrit Thierry Wolton, on en trouve la trace, sans aucun mal, dans les archives du Quai d'Orsay. Ce voyage est prévu depuis plusieurs mois[31]. Maurice Dejean rapporte l'arrivée à Moscou de Pierre Sudreau, informe son ministre de l'entrevue entre Nikita Khrouchtchev et le ministre de la Construction, qui dure deux heures, dans l'après-midi du 12 septembre[32]. Le lendemain, il fait état des commentaires de la presse[33]. Maurice Dejean précise, en outre, dans le télégramme du 12 septembre que Pierre Sudreau entend rendre compte personnellement de son entretien une fois en France .

  

En effet, à l'origine, le voyage de Pierre Sudreau ne doit être que technique mais va prendre une tournure politique. Pierre Sudreau, dans son livre de souvenirs, décrit brièvement son entretien avec Khrouchtchev[34]. Aujourd'hui, il évoque plus précisément les conditions du voyage, pour lequel le général de Gaulle lui a confié une mission: rencontrer Khrouchtchev et voir s'il serait prêt à venir en France. Pour ce faire, Pierre Sudreau profite de l'entregent de Dejean, qui organise la rencontre avec le premier soviétique :


"Le Quai d'Orsay était en dehors du coup. Cela m'a valu quelques remontrances (...) J'étais chargé de rendre compte, de donner un jugement sur l'homme et d'essayer de savoir s'il accepterait une invitation. Le général ne voulait en aucun cas l'inviter et essuyer un refus. J'ai rendu compte au général. Selon moi et, l'ambassadeur soviétique Vinogradov a appuyé cette analyse, Khrouchtchev avait envie de venir en Europe occidentale"[35].


En somme, de Gaulle confie à Pierre Sudreau une mission d'exploration auprès d'un dirigeant qu'il a "naguère rencontré à Moscou dans l'entourage de Staline"
[36], sans dévoiler ses intentions à l'égard de la Russie soviétique :


"Je suis censé connaître l'histoire. Le général ne m'a pas donné d'indications sur sa stratégie. Il m'a demandé d'obtenir le maximum d'informations. J'étais en quelque sorte un instrument, un éclaireur, en dehors de la stratégie diplomatique. Quand je suis arrivé à Moscou, Khrouchtchev s'apprêtait à partir pour les États-Unis. Le général de Gaulle voulait incontestablement savoir s'il pouvait avoir un contact personnel avec Khrouchtchev après sa visite aux États-Unis"[37].

  

Les archives du Quai d'Orsay, croisées avec celles de la Présidence de la République, éclairées par le témoignage de Pierre Sudreau permettent de mieux comprendre les pratiques diplomatiques du général de Gaulle. En l'occurrence, il s'agit moins de diplomatie secrète que discrète. Pratiques, qui comportent une bonne part de manoeuvre et montrent que les grandes envolées géopolitiques ne résument pas, à elles seules, la politique extérieure du général de Gaulle. Thierry Wolton s'interroge, à juste titre, sur le choix de Pierre Sudreau. Soucieux d'éviter tout refus, de Gaulle confie cette première rencontre, entre un membre de son gouvernement et le dirigeant soviétique, à un ministre technicien plutôt qu'à un envoyé plénipotentiaire. Il est bien trop tôt pour envoyer le Premier ministre ou le ministre des Affaires étrangères. Le climat, malgré la reconnaissance en mars de la ligne Oder-Neisse, reste tendu entre les deux pays et Khrouchtchev entretient l'image d'un homme imprévisible. Sur un plan plus pratique encore, Pierre Sudreau a été déporté à Buchenwald ce qui lui accorde, sans conteste, du crédit auprès des Soviétiques dès qu'il est question de l'Allemagne[38]. Le choix du général de Gaulle n'est pas maladroit. Thierry Wolton justifie le choix de Pierre Sudreau par son passé de déporté. Selon lui, ce dernier aurait une dette vis-à-vis des Communistes, et en particulier, de Marcel Paul. De la dette au lien de dépendance, il n'y a qu'un pas que Thierry Wolton franchit sans peine. Pour sa part, Pierre Sudreau considère qu'il "ne doit rien à Marcel Paul, qui a été accusé de tous les maux. Marcel Paul n'a pas du tout eu le rôle qu'on lui attribue: celui de faire le jour et la nuit"[39]. Il estime devoir la vie à un secrétaire tchèque, qui a écarté son dossier[40]. Un dernier point. Dans son portrait de Pierre Sudreau après la guerre, Thierry Wolton omet de préciser ses responsabilités dans les services de renseignement. En effet, jeune préfet, Pierre Sudreau est nommé, en 1946, directeur de cabinet du secrétaire d'État à la présidence du Conseil où il est "chargé de liquider la DGER"[41] c'est-à-dire de réduire considérablement les effectifs de ce service avant de devenir directeur général adjoint du SDECE.

 

 

Des services français toujours inefficaces ?

 

 

Au hasard des cartons apparaissent des documents dont l'analyse montre que les services français peuvent être très bien informés de la situation en URSS. Malgré la persistance de cette idée reçue, ils ne seraient pas seulement performants en Afrique. Un document des Renseignements généraux[42], par exemple, rédigé "à l'aide de documents originaux en provenance de Moscou"[43], décrit, en détail, le déroulement de la conférence des représentants des partis communistes, qui se tient à Moscou du 10 novembre au 1er décembre 1960. La retranscription des différentes interventions laisse apparaître très nettement le schisme entre Soviétiques, ardemment soutenus par les représentants français, et Chinois. Au final, les thèses soviétiques l'emportent. Les policiers des Renseignements généraux, après avoir pourtant souligné les dissensions, concluent que la conférence aboutit à un renforcement du mouvement communiste international :


"Elle l'a rendu plus mordant, plus machiavélique, elle le rendra plus entreprenant, elle le conduira à prendre des risques, ce à quoi il s'était refusé jusqu'alors"
[44].


Ce document soulève plusieurs questions, qui portent sur les moyens utilisés pour recueillir, traiter puis diffuser l'information. Le traitement correspond à l'interprétation du document dans un contexte précis et suivant une grille d'analyse. En ce qui concerne ce document, les transcriptions mettent en lumière la profondeur des désaccords sino-soviétiques et la virulence des échanges entre représentants, mais l'interprétation générale inscrit cette conférence dans un plan d'ensemble du mouvement communiste international, qui sortirait renforcé de ces controverses. L'écart est saisissant entre l'information brute, qui fait apparaître clairement les divergences de fond, et l'interprétation, qui renforce l'impression d'une toute puissance du communisme international.

  

L'enquête s'oriente vers les Renseignements généraux puisque le document émane de ce service de police. Jean-Émile Vié, directeur des Renseignements généraux entre 1955 et 1961, accepte d'apporter son éclairage, à condition de lire au préalable ses souvenirs. Or, il fait allusion, dans ses mémoires professionnels à ce document :


"Pour ne citer qu'un seul exemple, est parvenu entre mes mains le compte rendu intégral de la conférence des représentants des partis communistes qui s'est tenue à Moscou du 10 novembre au 1er décembre 1960; la lecture en était hautement instructive"[45].


Logiquement, on s'interroge sur le caractère exceptionnel de ce document : est-il donc si rare? Répondre par l'affirmative reviendrait, d'une certaine manière, à reconnaître les carences en matière d'informations sur l'Union soviétique des Renseignements généraux qui, fortuitement, auraient obtenu un document exceptionnel.

  

En réalité, ce document résulte d'une collaboration régulière entre le SDECE et les Renseignements généraux. Il est le produit d'une méthode de travail. Dès que l'occasion se présente dans les aéroports, les valises des diplomates soviétiques sont détournées du circuit normal des bagages. À Orly, le commissaire des Renseignements généraux Colon ouvre avec un spécialiste du SDECE la valise, qui a échappé à la vigilance de son propriétaire, sans laisser de traces. Les documents sont photocopiés: ceux concernant la politique intérieure sont traités par les Renseignements généraux alors que ceux touchant à la politique extérieure sont analysés par le SDECE. En l'espèce, Jean-Émile Vié se rappelle que le document "a été communiqué au ministre de l'Intérieur, puis aux ministres intéressés, en particulier celui des Affaires étrangères"[46]. La diffusion d'un document de cette nature prend "au grand maximum une semaine"[47]. Dans le cas présent; "il n'y a pas eu de retour. Ce document a été considéré comme un document d'information ne nécessitant pas d'instructions particulières"[48]. Jean-Émile Vié estime que des informations de cette qualité étaient obtenues "assez régulièrement"[49]. Une fois recueillie, une information de ce type est traitée par la "section d'études", qui suit de près tout ce qui a trait au communisme. Elle regroupe une dizaine de fonctionnaires ( deux commissaires et huit inspecteurs ).

  

On trouve de nombreuses traces dans les archives diplomatiques d'informations transmises par les Renseignements généraux. Plus nombreuses, à première vue, que celles provenant du SDECE. Toutefois, des notes manuscrites évoquent des entretiens téléphoniques entre diplomates du service d'Europe orientale et responsables du SDECE sur des questions précises comme, par exemple, le rapatriement d'un ressortissant français détenu en Union soviétique, prétendant appartenir aux services de renseignement. L'appartenance aux services est parfois avancée par des Français retenus pour obtenir un appui plus actif des autorités françaises. Le Quai d'Orsay mène alors une enquête auprès des services de renseignement. Pour le chercheur, c'est un moyen détourné d'identifier des agents.

  

Une chose est sûre. Pour les services français, il est plus aisé de mener des opérations de renseignement en France qu'en Union soviétique. Les membres de la mission militaire française et, en particulier, les attachés militaires adjoints font l'objet d'une surveillance étroite de la part des services de sécurité soviétiques. Leurs déplacements sont particulièrement contrôlés. Ils ne peuvent quitter Moscou sans autorisation préalable et des régions entières du pays leur sont interdites[50]. Lors de déplacements dans les différentes républiques, les incidents sont fréquents[51]. Un officier français est ainsi molesté après être entré en collision avec la voiture des policiers qui le surveillent[52]. Ces accrochages illustrent la difficulté pour les militaires français de faire du renseignement en Union soviétique. Dans ces conditions, ils cherchent surtout à faire "du renseignement d'ambiance". Leurs synthèses transmises à Paris déçoivent un peu le chercheur car elles restent très générales et s'appuient rarement sur des renseignements de première main[53].

  

L'enjeu à terme est de parvenir à apprécier la qualité de l'information en la comparant entre les différents services. Ensuite, ce sont les canaux et la vitesse de diffusion, qui sont à prendre en compte pour évaluer l'importance d'un renseignement dans un processus de décision tout en gardant à l'esprit qu'il ne constitue qu'une partie de l'information dont dispose le responsable politique.

 

 

Clarifier le renseignement

 

 

La concurrence entre historiens et journalistes dans la collecte d'informations peut être "stimulante"[54]. Mais si discussion il doit y avoir, celle-ci porte avant tout sur la problématique. Qu'entend-on par renseignement? Les controverses à propos des affaires de renseignement s'expliquent sans doute par le traitement réservé au secret. À l'instar de l'espion, journalistes et historiens ont tendance à chercher "l'information secrète, que protège le tampon"[55]. Cette tendance s'accentue avec l'ouverture des archives soviétiques, qui émanent de "cette civilisation du rapport" pour reprendre la fameuse formule de Nicolas Werth[56]. Mais l'attirance pour tout ce qui porte, d'une manière ou d'une autre, la mention "secret", présente des risques. À l'instar du responsable politique, le chercheur ne saurait tout attendre des documents émanant des services de renseignement.

 

 

Deux sources valent mieux qu'une

 

 Il est intéressant de voir comment des informations sur Khrouchtchev, avant sa venue en France, se complètent. De Gaulle se renseigne sur la personnalité de son futur interlocuteur et recourt, pour ce faire, au point de vue d'un de ses fidèles ainsi qu'à un rapport du SDECE. On trouve, en effet, dans les archives de la Présidence de la République, deux portraits très détaillés de Khrouchtchev. Portraits, qui dépeignent les qualités et travers du dirigeant soviétique en tentant de mettre à jour ses mécanismes psychologiques. Les analyses délivrées ne sont pas sans rappeler "la classification caractérologique" chère à Jean-Baptiste Duroselle et sans doute typique d'une époque[57]. Ces deux portraits ont des origines différentes mais témoignent d'une même qualité d'information. Le premier est brossé par Romain Gary, qui donne, d'une seule phrase, les principaux traits de caractère de Nikita Khrouchtchev :


"Venu du fond des âges de la Sainte Russie, parlant une langue où éclate une sève populaire que l'on ne rencontre plus que dans les anthologies des vieux conteurs slaves, finaud, roublard, habile, lourd, d'une lourdeur délibérée de mangeur de pain noir, lourd pour faire le poids, tantôt contenant son exubérance et sa faconde sous la coupe rigoureuse de la logique marxiste, tantôt jouant de sa réputation d'irritabilité pour créer un choc dramatique et prouver en même temps par son imagination, à la fois brûlante et froidement calculée, qu'injustice lui est faite, et pour mettre ainsi la salle de son côté, jouant continuellement devant deux publics (...) le cosaque de Koursk dont les ancêtres ont dû marcher jadis avec Pougatchev et qui incarne miraculeusement tous les traits caractéristiques de sa race comme poussés à l'extrême m'aura laissé le souvenir d'un talent dramatique prodigieux, un exemple typique de l'art théâtral au service d'une idéologie"[58].


Quand on connaît l'attitude adoptée par Khrouchtchev lors de la Conférence au sommet à Paris quelques mois plus tard, le portrait de Romain Gary sonne juste. Celui du SDECE est un peu moins truculent; il insiste à la fois sur les explosions colériques de Khrouchtchev, les signes de déstabilisation et sa susceptibilité :


"On a remarqué également que Khrouchtchev s'assombrissait quelques minutes avant de laisser éclater sa colère: les veines de ses tempes se mettent à gonfler, sa bouche et ses mâchoires se contractent"
[59]. Le rapport précise, en outre, que Khrouchtchev préfère "les entretiens officieux" aux cérémonies protocolaires et signale qu'il: "buvait modérément en public, mais en privé, il lui arrivait fréquemment de boire de grandes rasades d'alcool pour se donner des forces avant de se montrer"[60].

 

Les documents émanant du SDECE, de la DST ou des Renseignements généraux sont loin d'être les seuls à concerner l'histoire du renseignement. Celle-ci devrait probablement s'intéresser davantage au renseignement ouvert afin d'apprécier la qualité de l'information mais aussi de voir comment les services de renseignement, et plus généralement les administrations, en estampillant leurs documents "secret", justifient leur propre pouvoir. L'objectif à terme est de distinguer, dans un processus de décision, la part d'information fournie par les canaux personnels du responsable politique de celle produite par les services de renseignement.

 

 

Typologies du renseignement

  

Traditionnellement, le renseignement est classé par domaines; militaire, économique, politique... Ce classement thématique est aujourd'hui insuffisant, d'autant que bien souvent les domaines se recoupent. Afin d'éviter de sombrer dans l'obsession conspiratrice en voyant dans toute activité de renseignement une tentative de subversion, les séquences successives de production du renseignement doivent être identifiées. Pour ce faire, il convient probablement d'utiliser des typologies, de mettre au point une sorte de casuistique du renseignement. Ce travail permettrait d'une part de réfléchir aux modalités de l'influence et, de l'autre, de relativiser les liens de dépendance.

  

Trois types de renseignement peuvent être distingués: ouvert, fortuit et dérobé. Le renseignement ouvert représente selon les estimations de 80 à 90% des renseignements traités par les services spécialisés[61]. Une recherche sur les publications utilisées et les méthodes d'analyse serait sans nul doute féconde. Le renseignement fortuit appartient davantage au registre oral car il correspond à l'information récoltée au détour d'une conversation ou par hasard. Ces deux premiers types de renseignement sont susceptibles d'être recueillis aussi bien par le diplomate ou tout autre fonctionnaire que par l'agent de renseignement. Le renseignement dérobé, en revanche, correspond à un acte d'hostilité: il consiste à se procurer une information, de manière illégale, au nom de la raison d'État.

  

Une fois la récolte faite, on observe cinq phases, qui s'appliquent pour les trois types de renseignement définis: la vérification, l'interprétation, le classement, le diffusion et l'utilisation. La vérification montre déjà la particularité de ce savoir de construction. En effet, le renseignement se veut un discours scientifique rationalisé à l'extrême. Mais, à la différence des autres discours scientifiques, il ne prend pas en compte la confrontation et, au nom du secret, refuse la discussion avec les pairs. L'interprétation, on l'a vu, constitue un moment clé au cours duquel l'information est insérée dans un contexte de préoccupations qui lui donne sens. Le classement implique une hiérarchisation selon des objectifs et urgences. La diffusion correspond à la transmission aux responsables politiques, militaires ou économiques de l'information. Il s'agit de localiser les canaux empruntés en se demandant s'ils peuvent être court-circuités mais aussi d'évaluer le temps de transmission. L'utilisation pose le problème de la prise en compte de l'information, qui peut être déterminante mais aussi paralysante dans le processus de décision.

 

 La littérature du renseigné porte principalement sur le renseignement dérobé, de loin le plus spectaculaire. C'est dans ce champ qu'apparaît la figure de l'agent de renseignement, proche de l'espion. Là encore, il faut distinguer plusieurs cas de figure: le recrutement, les motivations, le contrôle et l'efficacité. Il convient également de faire la différence entre l'agent, qui recueille un renseignement et le transmet à son correspondant, et celui, qui mène une opération de neutralisation. Les cas de figures sont aussi nombreux que variés. Leur prise en compte éviterait probablement de confondre activité diplomatique et activité de renseignement. Rien de très étonnant à ce que Sergeï Vinogradov reçoive beaucoup de monde et en rende compte scrupuleusement à Moscou. Maurice Dejean et Philippe Baudet cherchent également des contacts en Russie soviétique, qu'ils obtiennent beaucoup plus difficilement que leur homologue soviétique, à partir desquels ils rédigent leurs synthèses, sans d'ailleurs toujours citer nommément leurs sources. Guy Georgy explique que la recherche de renseignements est une des principales missions de l'ambassadeur en poste à l'étranger:

"Le renseignement que cherche l'ambassadeur est d'abord de nature générale et personnelle, il ne peut avoir recours qu'au prestige de sa fonction, à son aura particulière, à son entregent et à son savoir-faire. Il n'a pas de directives de recherche préalablement établies. Tout est pour lui matière à prospection: voyages, réunions protocolaires et mondaines, visites de courtoisie aux notabilités, aux centres de production, aux fêtes populaires, aux marchés provinciaux. La première tâche qui lui incombe est de se faire des amis et de maintenir les filières que ses prédécesseurs avaient établies. La seconde est de réunir en groupe ou individuellement ses nationaux expatriés dont l'expérience des affaires et des gens lui seront particulièrement précieuses"[62].

  

Les relations mondaines sont au coeur du travail diplomatique, à ce niveau de responsabilités. Rappeler cette évidence permet sans doute d'éviter de faire de toute personne, qui approche régulièrement Sergeï Vinogradov ou qui est approché par lui, un homme sous influence. La littérature du renseigné, pour entretenir l'illusion conspiratrice, insiste toujours sur d'improbables liens de dépendance. Il est nécessaire de discerner les multiples formes de renseignement. Pour éviter tout amalgame entre une personne qui a des contacts, plus ou moins réguliers, avec des Soviétiques et un espion à la solde de Moscou, il faut probablement préciser qu'un espion, au sens du traître, agit pour trois types de raisons; par conviction, à cause d'un chantage ou pour l'argent. Le cercle des personnes pratiquant réellement l'espionnage se rétrécit soudain.

  

Impossible de conclure sans faire allusion aux retentissantes affaires d'espionnage qui ponctuent les relations entre Paris et Moscou: Maurice Dejean ou Georges Pâques[63]. Sans même parler de l'affaire Hernu[64], révélatrice de l'intérêt, rarement dénué d'arrière-pensées politiques, du journalisme d'investigation pour ces questions. Autant de cas profondément différents mais qui sont fréquement évoqués pour illustrer les méthodes soviétiques de déstabilisation. Les multiples versions des mésaventures amoureuses de l'ambassadeur de France à Moscou mériteraient presque un relevé[65]. Le rôle joué par une accorte russe explique, sans doute, son succès dans la littérature du renseigné[66]. Plus sérieusement, il est intéressant de souligner l'atypisme de la carrière de Maurice Dejean. Ce membre des services de renseignement[67] est en poste à l'ambassade de Berlin avant la guerre. Il rejoint la France libre où il est commissaire des Affaires étrangères. Conseiller politique du CFLN, il le représente auprès des gouvernements alliés avant de devenir, après la guerre, ambassadeur à Prague. Malheureusement, ses papiers déposés au Quai d'Orsay ne portent pas sur sa période moscovite (fin 1955-début 1964). Cependant, leur analyse montre d'une part qu'il est favorable, dès janvier 1942, à un traité franco-soviétique, et de l'autre, que Maurice Dejean est un homme bien informé. En effet, une source, un informateur pour reprendre ses termes, lui permet de relater le contenu des discussions aux conférences du Caire et de Téhéran et notamment les différends américano-soviétiques sur la date du débarquement[68]. Une fois à la retraite, Maurice Dejean participe à la présidence de France-URSS.

 

L'histoire du renseignement peine à progresser pour deux raisons principales. Elle pâtit, notamment auprès des témoins, d'un climat de suspicion créé et entretenu par une certaine littérature du renseigné, qui s'est donnée pour mission de démasquer d'improbables agents. Il convient autant que possible, à l'aide des archives, de refuser ces excès en relevant erreurs et amalgames. Toutefois, l'histoire du renseignement reste tributaire de l'ouverture, encore frileuse, des archives. Pour patienter, il faut probablement réflechir aux moyens d'analyser le renseignement ouvert, transformer la littérature du renseigné en objet historique et, enfin, observer les habitudes qui régissent le secret.

 

 


[1] CHAR (René), Feuillets d'Hypnos (1943-1944), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1983, p. 196.

[2] On peut citer par exemple: BOBKOV (Filipp), KGB i vlast', Moskva, Izdatel'stvo "Veteran MP", 1995, 381 p; GOLICYN (Anatolij), New lies for old, The Communist Strategy of Deception and Disinformation, London, The Bodley Head, 1984, 412 p; SERBET (Jean-Paul), Polit-isolator, Paris, Robert Laffont, 1961, 443 p; VIÉ (Jean-Émile), Mémoires d'un directeur des renseignements généraux, Paris, Albin Michel, 1988, 232 p. Devant l'abondance des souvenirs publiés par d'anciens membres du KGB, Sheila Kerr appelle à la vigilance et propose une méthode d'analyse des sources utilisées: KERR (Sheila), "KGB Sources on the Cambridge Network of Soviet Agents: True or False?", Intelligence and National Security, volume 11, n°3, July 1996, p. 561-585.

[3] On peut citer des ouvrages qui abordent les relations franco-soviétiques: BOURCART (J.R. D.), L'Espionnage soviétique, Paris, Fayard, 1962, 314 p; FALIGOT (Roger) et KROP (Pascal), La Piscine, les services secrets français, 1944-1984, Paris, Le Seuil, 1985, 427 p; KROP (Pascal), Les secrets de l'espionnage français, Paris, Payot, 1995, 782 p; VILLEMAREST (Pierre de), L'Espionnage soviétique en France, 1944-1969, Paris, Nouvelles éditions latines, 1969, 316 p; WOLTON (Thierry), Le KGB en France, Paris, Grasset et Fasquelle, 1986, Livre de poche n°6308 1987, 512 p

[4] ANDREW (Christopher) et GORDIEVSKY (Oleg), Le KGB dans le monde 1917-1990, Paris, Fayard, 1990, 755 p; PARRISH (Michael), Soviet security and intelligence organizations, 1917-1990: a Biographical Dictionnary and Review of Literature in English, London, Greenwood Press, 1992, 669p; MARIE-SCHWARTZENBERG (Nadine), Le KGB, Paris, PUF, QSJ? n°2757, 1993, 126p; PORCH (Douglas), "French Intelligence Culture: A Historical and Political Perspective", Intelligence and National Security, volume 10, n°3, July 1995, p. 486-511; PORCH (Douglas), Histoire des services secrets français, De la guerre d'Indochine au Rainbow Warrior, Paris, Albin Michel, 1997, 341 p.

[5]     Sur les rapports entre étude du renseignement et étude des relations internationales, se reporter à: FRY (Michael G.) and HOCHSTEIN (Miles), "Epistemic Communities: Intelligence Studies and International Relations", Intelligence and National Security, volume 8, n°3, July 1993, p. 14-28. Les auteurs invitent à un croisement entre les deux champs d'étude, à partir notamment de la notion d'information processing, et invitent historiens, politistes, experts et journalistes spécialisés à travailler de concert.

[6]     STEINERT (Marlis), "Renseignement et relations internationales", Relations internationales, été 1994, n°78, p. 138.

[7]     BARGHOORN (Frederik C.), The Soviet cultural offensive, The role of cultural diplomacy in Soviet foreign policy, Princeton, New-Jersey, Princeton university press, 1960, 353 p.

[8] GRÉMION (Pierre), Intelligence de l'anticommunisme, Le Congrès de la liberté de la culture à Paris 1950-1975, Paris, Fayard, 1995, 645 p.

[9]     STEINERT (Marlis), ibid., p. 137.

[10]    STEINERT (Marlis), ibid., p. 138

[11] PENNETIER (Jean-Marc), "The Springtime of French Intelligence", Intelligence and National Security, volume 11, n°4, October 1996, p. 780-798

[12] LACOSTE (Pierre) (sous la direction de), Approches françaises du renseignement: Y a-t-il une "culture" nationale?, Paris, Fondation pour les études de défense, 1997, 158 p.

[13]    DEWERPE (Alain), Espion, Une anthropologie historique du secret d'État contemporain, Paris, Gallimard, 1994, 478 p.

[14]    DEWERPE (Alain), op. cit., p. 10

[15]    DEWERPE (Alain), ibid

[16] Sur ce point, voir l'analyse chronologique de: BOOTH (Alan R.), The Development of the Espionnage Film, "Intelligence and National Security", volume 5, n°4, october 1990, p. 136-160

[17]    Pourquoi, par exemple, ne pas comparer Hubert Bonisseur de la Bath (OSS 117) et James Bond (OO7) ?

[18]    DEWERPE (Alain), op. cit., p. 299

[19]    DEWERPE (Alain), op. cit., p. 105.

[20]    MAE, Europe, URSS 1944-1960, carton n°274, note du service d'Europe orientale à l'ambassade de France à Moscou, n°4, 16 janvier 1960.

[21]    MAE, Europe, URSS 1961-1965, carton n°1902, note sans références au sujet de la création d'un "Comité de liaisons culturelles avec les compatriotes à l'étranger" nouvelle forme d'activité parmi les émigrés russes, 4 novembre 1963

[22]    MAE, Europe, URSS 1961-1965, carton n°1936, dépêche de Philippe Baudet à Maurice Couve de Murville, n°1112/EU, 28 juillet 1965.

[23]    MAE, Europe, URSS 1961-1965, carton n°1936, note de la DST, secret, 18 juin 1964

[24]    MAE, Europe, URSS, 1961-1965, carton n°1919, dépêche de Maurice Dejean à Maurice Couve de Murville, n°982/EU, 12 juin 1963.

[25]    DEWERPE (Alain), op. cit., p. 102

[26]    WOLTON (Thierry), La France sous influence, Paris-Moscou: 30 ans de relations secrètes, Paris, Grasset, 1997, 506 p.

[27]    WOLTON (Thierry), op. cit., p. 9

[28]    WOLTON (Thierry), op. cit., p. 287.

[29]    WOLTON (Thierry), ibid

[30]    WOLTON (Thierry), op. cit., p. 289

[31]    MAE, Europe, URSS 1944-1960, carton n°273, note n°15 du service d'Europe orientale à la direction générale des affaires culturelles et techniques, 18 mars 1959.

[32]    MAE, Europe, URSS 1944-1960, carton n°273, télégramme n°3054 de Dejean, 12 septembre 1959

[33]    MAE, Europe, URSS 1944-1960, carton n°273, télégramme n°3058 de Dejean, 13 septembre 1959.

[34]    SUDREAU (Pierre), Au-delà de toutes les frontières, Paris, Éditions Odile Jacob, 1991, p. 122-123.

[35]    Témoignage de Pierre Sudreau, 20 mai 1997.

[36]    Conférence de presse à l'Élysée, 25 mars 1959

[37]    Témoignage de Pierre Sudreau, 27 mai 1997

[38]    SUDREAU (Pierre), ibid.

[39]    Témoignage de Pierre Sudreau, 26 juin 1998

[40]    SUDREAU (Pierre), op. cit., p. 211.

[41] Témoignage de Pierre Sudreau, 26 juin 1998.

[42]    MAE, Europe, URSS 1961-1965, carton n°1927, ministère de l'Intérieur, direction générale de la Sûreté nationale, direction des Renseignements généraux, sous-direction de l'Information, 2e section, très secret, exemplaire n°12, 172 p.

[43]    Ibid., p. 5.

[44]    Id.

[45]    VIÉ (Jean-Émile), op. cit., p. 118

[46]    Témoignage de Jean-Émile Vié, 30 juin 1998.

[47]    Id

[48]    Id.

[49]    Id.

[50]    MAE, Europe, URSS 1961-1965, carton n°1896, carte des zones interdites aux étrangers en URSS.

[51]    SHAT, 14 S 212, message du général Vigan-Braquet, n°9/TS, 6 avril 1957, à propos d'incidents survenus le 30 mars à Berdychev

[52]    MAE, Europe, URSS 1944-1960, carton n°210, télégramme n°2833 de Dejean, 24 août 1959

[53]    SHAT, 14 S 212, renseignements d'ambiance du général Vigan-Braquet sur l'atmosphère à l'université de Moscou, la santé publique, la surveillance policière et l'attitude yougoslave vis-à-vis de l'URSS, n°5033/S (secret), 21 janvier 1958 ou encore renseignements d'ambiance sur les méthodes de travail soviétiques, n°32/TS (très secret), 1er mars 1958.

[54]    Sur cet aspect, voir la mise au point de: JANSEN (Sabine), "La boîte de Pandore des archives soviétiques", Vingtième siècle, n°42, avril-juin 1994, p. 97-102.

[55]    DEWERPE (Alain), op. cit., p. 219.

[56] WERTH (Nicolas), "De la soviétologie en général et des archives russes en particulier", Le débat, n°77, novembre-décembre 1993, p. 127-144.

[57]    RENOUVIN (Pierre) et DUROSELLE (Jean-Baptiste), Introduction à l'histoire des relations internationales, Paris, (première édition 1964), Armand Colin, 1991, chapitre IX.

[58]    Archives nationales, Présidence de la République, carton n°5AG1 571, lettre du consul général de France à Los Angeles à l'ambassadeur de France à Washington, 22 novembre 1959

[59] Archives nationales, Présidence de la République, carton n°5AG1 186, Premier ministre, SDECE, note d'information, très secret,18 février 1960, qui porte le tampon "Vu par le général".

[60]    Id.

[61]    DEWERPE (Alain), op. cit., p. 228.

[62]    GEORGY (Guy), "La diplomatie française et le renseignement" dans LACOSTE (Pierre), op. cit., p. 71-72

[63]    ASSOULINE (Pierre), "Le mystérieux Georges Pâques" dans WINOCK (Michel), Le temps de la guerre froide, Paris, Le Seuil, Point-H 187, 1994, p.273-297

[64]    L'Express titre "Avant d'être ministre de la Défense de François Mitterrand, Charles Hernu était un agent de l'Est", 31 octobre 1996

[65]    On peut citer par exemple: KROP (Pascal), op. cit., p. 554 ou encore WOLTON (Thierry), op. cit., p.255-257

[66] La figure de l'espionne associe secret et sexualité ce qui suscite quelques fantasmes. Voir, sur ce point, l'analyse de DEWERPE (Alain), op. cit., p. 162-166.

[67]    VAÏSSE (Maurice), La grandeur, Paris, Fayard, 1998, p. 265, note 9

[68]    MAE, PA-AP 288, volume 37, f. 97-104.