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François-Xavier Nérard, Une image de l'étranger en URSS dans les années trente

Une image de l'étranger en URSS dans les années trente

 

 

Bulletin n° 6, automne 1998

 

 

 

François-Xavier Nérard

 

Le nom même de l'Union des républiques socialistes soviétiques, par la volonté même de ses fondateurs, ne comporte aucune référence géographique. Ce pays se proclamait "Patrie des travailleurs du monde entier" en inscrivant aux frontons de ses monuments la devise célèbre de Marx : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous " ! Comment cette aspiration à l'internationalisme se conjuguait-elle avec la nécessité de faire "le socialisme dans un seul pays" entouré de pays capitalistes ? Le rapport à l'étranger dans ces conditions ne pouvait qu'être ambigu.

Si l'image de l'URSS dans différents pays a été bien étudiée et si les récits de voyageurs de "retour d'URSS", ont bénéficié de l'intérêt des chercheurs, il nous a semblé pertinent d'inverser la perspective et de nous intéresser à l'image de l'étranger en URSS dans les années trente. On peut, en français, parler de "l'étranger" comme d'une personne physique d'une autre nationalité mais on peut aussi considérer que l'étranger évoque le reste du monde, l'au-delà des frontières. Ce double sens nous semble particulièrement pertinent dans le cas de l'Union soviétique.

 

L'étranger, personne physique, était relativement rare. Ce petit nombre en faisait le représentant de l'étranger au sens large. De plus, les contacts des Soviétiques avec les autres pays étaient des plus limités. L'impossibilité de se rendre dans ces pays et par là, de les différencier, favorisait une certaine globalisation. Nous utiliserons donc alternativement les deux acceptions du mot étranger. Nous essaierons d'analyser la perception officielle de l'étranger pour nous intéresser ensuite aux citoyens anonymes. Quels étaient leurs contacts avec l'étranger? Comment le concevaient-ils? Dans quelle mesure leur vision du monde était-elle influencée par celle du pouvoir? Enfin, la guerre froide a laissé l'image d'un bloc hostile aux étrangers, extrêmement méfiant. Dans quelle mesure, les années trente relèvent-elles d'une même logique? Peut-on y trouver des instruments pour mieux comprendre les années de l'après-guerre?

 

 

Le contexte: l'étranger, un environnement capitaliste hostile

 

 

Dans les années trente, l'URSS vivait dans le contexte de ce que la presse soviétique appelait "l'encerclement capitaliste". Plus qu'une simple constatation géopolitique, cette idée prenait ses racines dans les premières années du pouvoir soviétique, les années de la guerre civile. L'intervention des troupes étrangères (françaises, anglaises, tchèques...) contre la jeune révolution a durablement marqué les esprits, tant des dirigeants que des simples soldats de l'Armée rouge ou des témoins de la guerre. Entre 1918 et 1920, les principaux acteurs du monde capitaliste ont envoyé leurs armées sur le sol russe. Dès janvier 1918, les Roumains occupent la Bessarabie. Pendant le printemps et l'été, les Français, les Britanniques et les Américains débarquent dans le Nord à Mourmansk et Arhangel'sk. Les Japonais sont à Vladivostok en avril. Les Anglais, depuis la Perse, envahissent la Transcaucasie et, en août, effectuent la jonction à Bakou avec les socialistes antisoviétiques. Partout, ces intervenants étrangers soutiennent les pouvoirs contre-révolutionnaires locaux à l'image des Allemands qui favorisent l'attaman des cosaques, Krasnov, en Ukraine. La légion tchécoslovaque formée de prisonniers de guerre austro-hongrois traverse la Sibérie et y soutient les ennemis des bolcheviques. La fin de la guerre ne fait que renforcer l'intervention. En décembre, les Français débarquent à Odessa et le général Janin apporte en même temps que ses homologues anglais et tchèques son soutien au putsch du général Koltchak. La haine des capitalistes pour la révolution socialiste était ainsi concrétisée.

 

A cette pénétration des capitalistes sur le sol russe s'ajoute l'émigration de tous ceux qui n'acceptaient pas le nouveau pouvoir, les "blancs" mais aussi les divers opposants socialistes comme les mencheviks. Les aristocrates et ceux que le pouvoir soviétique présentait comme les ennemis de la Révolution trouvent ainsi refuge ainsi à l'étranger. De capitalistes, les pays entourant l'URSS devenaient plus nocifs encore en offrant un refuge aux ennemis. Paris devient l'un des centres de l'opposition au régime soviétique. On y publie de nombreux journaux d'opposition dont le plus célèbre est l'organe des mencheviks en exil, le Messager socialiste (Socialistiãeskij vestnik). Ce journal dénonce les exactions du régime stalinien, en particulier au moment des grands procès de Moscou. C'est lui qui publiera les "confidences de Buharin à Kamenev" qui seront à l'origine du troisième Grand Procès de Moscou.

 

Le code pénal soviétique confirme l'assimilation par le régime communiste de l'étranger à un "autre" hostile. L'expulsion hors de l'URSS des "ennemis des travailleurs", privés de leurs citoyenneté, y est assimilée à une peine de première catégorie[1]. Ainsi tous les ennemis de l'URSS qui n'étaient pas anéantis ou envoyés en camps sont-ils rejetés à "l'étranger", compris ici comme "au delà des limites de l'URSS". C'est à ce titre que le premier d'entre eux, Trotski, est expulsé en 1927.

 

L'étranger est donc le symbole du système adversaire tant par son mode de production que par le refuge qu'il offre aux exilés. Il ne faut pas néanmoins en tirer de conclusions hâtives. L'URSS des années trente n'est pas l'URSS des années cinquante où, selon l'expression reprise par Nicolas Werth, la frontière entre "Eux" et "Nous" s'est définitivement fixée aux limites du camp socialiste. L'ennemi est alors clairement désigné: il s'agit de l'Ouest, des étrangers perçus comme une source de contamination idéologique. Les organes de sécurité soviétiques (en particulier le KGB) s'intéressent alors particulièrement aux étrangers comme en témoignent les nombreux rapports sur différents thèmes publiés par Nicolas Werth et Gaël Moullec[2]. Dans les années trente, le tableau est beaucoup plus ambigu et la frontière entre "eux" et "nous" n'est pas si claire. La frontière idéologique ne coïncide pas encore totalement avec les frontières géographiques. Au moins dans les discours officiels.

 

 

Le rapport officiel à l'étranger: partenaire ou ennemi ?

 

 

Il s'agit ici de souligner l'évolution du rapport du régime à l'étranger et aux étrangers. Le début de la Révolution stalinienne ne se pose pas en opposition à l'étranger. Les grandes réalisations du premier plan quinquennal se font sur la base d'un transfert de compétence, en particulier grâce aux nombreux ingénieurs et ouvriers étrangers venus en URSS. Un rapport du commissariat du peuple à l'Inspection ouvrière et paysanne souligne, en septembre 1930, "[qu']au cours des dernières semaines, des groupes importants de travailleurs étrangers sont arrivés en URSS: 1250 ouvriers du bâtiment de Hambourg, d'Autriche et de Tchécoslovaquie, cinq à six cents mineurs; quatre à cinq cents Américains pour l'usine de tracteurs de Stalingrad, plus des groupes importants de spécialistes et de simples ouvriers pour l'industrie militaire"[3].

 

Que des étrangers aient pu être amenés à collaborer dans les industries militaires soviétiques permet de nuancer fortement l'image d'une URSS entièrement close sur elle-même. Le symbole de cette relation à l'étranger, bien différente de celle qu'elle sera du temps de la guerre froide, est celui du chantier de Magnitogorsk.

 

Magnitogorsk[4] est à elle seule l'emblème du premier plan quinquennal. Sur une zone à peine habitée, située à l'extrémité sud de l'Oural, le pouvoir soviétique va ériger en quelques années une ville de près de 200000 personnes et construire l'une des plus grandes usines sidérurgiques du pays. L'usine-symbole de l'URSS était grandement inspirée de l'expérience d'U.S. Steel à Gary, ville de l'Indiana créée en 1906 par un ingénieur du nom de Freyn. Ce modèle est revendiqué par G.K.OrdÏonikidze, commissaire du peuple à l'industrie lourde qui affirme, dans un discours, que c'est bien Gary qui a donné l'idée à Staline de construire l'usine de Magnitogorsk. Dès 1929, l'Union soviétique lance un appel d'offre international. Plusieurs firmes étrangères dont l'allemande Siemens-Bauunion, touchées par la crise et percevant l'URSS comme un marché potentiel, se portent candidates. Finalement le choix des Soviétiques s'arrête, en mars 1930, sur une entreprise de Cleveland, Arthur Mc Knee Co. Ce choix n'était pas fortuit. On peut parler d'une fascination certaine pour les États-Unis en URSS, S.Kotkin parle même de "Soviet Americanism". Pour lui, les Soviétiques admirent "un pays jeune, dynamique, qui s'était fait lui-même"[5]. Beaucoup d'Américains, à leur tour, voyaient dans l'URSS, une prolongation du rêve américain.

 

Les contacts entre les deux mondes se révéleront pourtant tendus, à l'image de la relation ambiguë que l'Union soviétique entretenait avec les Américains. Tout en reconnaissant leur supériorité technique et le besoin du transfert d'équipement, il s'agissait néanmoins du monde capitaliste. Les premiers Américains envoyés à Magnitogorsk seront regardés un peu comme des curiosités. Cette description d'un journaliste soviétique en témoigne :


"Parmi les Américains qui vinrent à Magnitogorsk, il y avait quelques ingénieurs de bon niveau. Mais, à de très rares exceptions, c'était des gens d'un niveau culturel peu élevé, avec des horizons limités, qui, dans une grande mesure, n'étaient pas curieux et pas spécialement intéressés par leur travail. Ils n'étaient pas animés par l'enthousiasme des constructeurs, ils ne participaient pas aux vifs débats techniques, et les essais pour les amener à prendre part à la compétition socialiste étaient accueillis par des sourires condescendants. Les gens vérifiaient la précision de leurs montres à l'arrivée et au départ des Américains."
[6] 

 

Il n'y a pas que des Américains à Magnitogorsk. On y trouve aussi des réfugiés politiques européens arrêtés alors qu'ils franchissaient la frontière soviétique et dirigés sur Magnitogorsk sous la surveillance de l'OGPU. Un deuxième groupe d'étrangers était constitué par les spécialistes techniques et d'encadrement. Fin 1930, il y avait à Magnitogorsk, quatre vingt six ingénieurs américains[7]. Ce nombre ira en décroissant jusqu'en 1933, où il n'en reste que sept. Le troisième groupe est celui des ouvriers étrangers. La plupart d'entre eux étaient arrivés en URSS grâce à un visa de touriste et poussés par la crise en Occident s'étaient faits embaucher. D'autres étaient des communistes, animés par leurs convictions. Ainsi, au milieu des années trente, quelques deux cents Allemands (dont Erich Honecker) et une centaine d'Américains (dont John Scott[8]) travaillent à Magnitogorsk. En tout, le nombre d'étrangers sur le site ne sera cependant jamais supérieur à un millier. Les deux mondes se regardaient avec une curiosité amusée. Les conflits ne furent pas rares entre les Soviétiques, favorables à des délais de construction très courts, et les étrangers peu habitués au manque de confort et de matériaux d'un chantier soviétique. Un Soviétique rapporte ainsi qu'à l'occasion d'une réunion du Parti destinée aux travailleurs étrangers :


"Plusieurs étrangers vinrent avec des livres de Marx et de Lénine et se mirent à citer des textes pour dénoncer les mauvais traitements infligés aux travailleurs par nos organisations"[9].

 

Le cas de Magnitogorsk est emblématique mais il n'est pas unique et plusieurs chantiers comme celui-ci (l'usine de tracteurs de Stalingrad, par exemple) mettent en contact des ouvriers des deux mondes.

 

Pourtant dans la deuxième moitié des années trente, ce rapport fait de curiosité et de fascination jumelées à un intérêt bien compris ("les capitalistes vendront jusqu'à la corde pour se faire pendre") va évoluer. Dès 1934, le code pénal soviétique est modifié. On y introduit quatre alinéas à l'article 58 qui définissent le crime de "trahison de la patrie", notion jusque-là absente du droit soviétique.


"La trahison de la Patrie, c'est à dire des actes, commis par des citoyens de l'URSS, au détriment de la puissance militaire de l'URSS, de son indépendance ou de l'inviolabilité de son territoire, comme: l'espionnage, la transmission de secrets d'État ou militaires, le passage à l'ennemi, la fuite ou le vol à l'étranger [...]."[10]

  

Mais, dans la propagande intérieure soviétique, c'est la guerre d'Espagne qui marque une rupture nette. La presse soviétique couvre chaque jour les événements de la guerre d'Espagne. Les ouvriers sont mobilisés pour soutenir les républicains espagnols. De nombreux meetings sont organisés dans les usines. La mission de l'URSS se transforme peu à peu: la défense du socialisme succède à sa construction. Le fascisme devient l'ennemi à abattre et dès la fin de 1937, l'ennemi extérieur qui n'était pas au centre de la propagande soviétique éclipse l'ennemi intérieur. Lors de la campagne pour les élections au Soviet Suprême du 12 décembre 1937, V. M. Molotov déclare que, à l'intérieur, "nous avons éliminé l'ennemi (my rasbili vrag na golovu)" et que celui-ci se trouve maintenant "à l'extérieur de l'URSS"[11].  

 

Dès lors, toutes les peurs de l'étranger se renforcent. La plupart des réfugiés employés sur les chantiers soviétiques seront arrêtés et éliminés. Le vocabulaire de l'espionnage pénètre le vocabulaire politique et les victimes de la répression qui s'abat sur le pays sont accusées d'appartenir aux services secrets des différents pays capitalistes. Les grands procès de Moscou symbolisent cette "spionomanie" qui embrase l'URSS. En particulier, le troisième, celui de Buharin et de Rykov. Le voyage de Buharin à Paris en 1936 sert énormément à l'accusation. Il aurait été pendant ce séjour en contact tant avec "l'étranger" capitaliste (les service d'espionnage) qu'avec les opposants à l'URSS (mencheviks et trotskistes).

 

 

L'étranger au quotidien: les contacts des citoyens soviétiques

 

On le voit au cours des années trente, le rapport officiel à l'étranger passe d'une neutralité méfiante à une franche hostilité. De capitalistes susceptibles d'aider l'URSS à s'industrialiser, les étrangers deviennent des espions voulant détruire le pouvoir soviétique. Il s'agit du cadre de pensée que le pouvoir fournit à ses citoyens. Ceux-ci n'étaient pas en mesure de se faire une idée eux-mêmes. Concrètement, en effet, les contacts des Soviétiques avec l'étranger étaient des plus limités. Les sorties du territoire soviétique étaient strictement limitées et contrôlées. Les seuls contacts possibles étaient donc avec les étrangers à l'intérieur de l'URSS. Ceux-ci n'étaient pas nombreux. À Moscou et dans quelques grandes villes, on trouvait des représentations diplomatiques. Leurs contacts avec la population étaient restreints et surveillés même s'ils disposaient d'un personnel de service soviétique. On l'a vu, sur certains chantiers, travaillent des ingénieurs et des ouvriers étrangers. Mais leur nombre ne sera jamais important. Il ira, d'ailleurs, en décroissant pendant les années trente. Leurs contacts avec la population sont limités (outre les problèmes de langue, ces ouvriers sont souvent logés à part dans de meilleures conditions). L'étranger reste donc pour beaucoup de Soviétiques un grand inconnu.

 

La presse reste donc la seule source d'information sur l'étranger pour les Soviétiques. Les journaux, tant d'importance nationale que locale, accordaient une grande importance à la politique étrangère. En 1930, le journal du parti de la région de Saratov, la PovolÏskaja Pravda, consacre presque chaque jour un article en première page à la politique internationale. Le 1er janvier 1930, l'éditorial est consacré à un bilan de la politique internationale et les articles, tout au long de l'année, couvrent différents pays: vie politique, économique et sociale de nombreux pays. La France, en particulier, occupe une place de choix mais l'Inde ou l'Angleterre également. Les Izvestija consacrent chaque jour, pendant les années trente, et à de rares exceptions près, des articles à la politique extérieure. Habituellement, ils occupent la première page. Ainsi, en 1937, chaque jour, le journal s'ouvre-t-il sur des nouvelles du front en Espagne. Puis ce seront les événements en Chine qui seront couverts. Là encore de multiples articles décrivent les événements de la vie politique en France et dans les autres pays capitalistes. Tous ces articles, parfois partiels et partiaux, n'atteignent pas forcément la masse des citoyens soviétiques. La connaissance de l'étranger reste malgré tout très confuse. Ainsi, Artur Koestler rapporte[12] les questions surprenantes que lui posèrent les Soviétiques qu'il rencontra en 1933-1934 :


"
Lorsque vous avez quitté la presse bourgeoise, votre carte de rationnement vous a-t-elle été retirée? Avez-vous été immédiatement expulsé de votre logement?" ou "Quel est le nombre moyen de familles de la classe ouvrière française mourant de faim chaque jour? dans les zones rurales? dans les zones urbaines?"

 

Il est extrêmement difficile d'étudier la vision du monde des masses soviétiques. Le pouvoir a laissé beaucoup de documents et l'on peut, comme on vient d'essayer de le faire, reconstituer l'image de l'étranger diffusée par la direction du pays. Les anonymes de l'histoire soviétique ont, eux, laissé peu de traces. Les archives renferment essentiellement l'immense production bureaucratique de l'État et il est bien difficile d'y entendre la voix des citoyens. Les lettres[13] qu'ils envoyaient au pouvoir constituent, lorsqu'elles sont conservées, un instrument appréciable de compréhension. Parmi elles, les lettres de dénonciation permettent de mieux saisir la vision du monde de leurs auteurs. Le rapport à l'étranger est souvent considéré comme une élément de poids dans la démonstration de culpabilité à laquelle se livrent les auteurs. Comme le souligne Yves Castan :


"Le vocabulaire négatif de l'injure (...) découvre cette guerre intestine qu'une civilisation mène toujours contre ses abus et ses archaïsmes, ses hérésies et ses périls, par laquelle aussi elle cherche à se délivrer de ses remords et de ses angoisses."[14]

 

L'étranger occupe tout au long de notre période une place importante dans la thématique de la dénonciation et témoigne par là de la relation très ambiguë que la société soviétique entretient avec "eux".

 

 

Les lettres de dénonciation, symptôme d'un étranger soupçonné

 

L'étranger tel qu'il est décrit dans les lettres de dénonciations est une notion abstraite. Ce n'est que très rarement que l'on accuse une personne d'avoir été en contact avec un étranger, que l'on citerait nommément. Au contraire, nos auteurs utilisent plutôt des mots globalisants parlant de l'étranger (zaruberÏio ou zagranica[15]) sans le concrétiser. À l'image des Russes du XIXe siècle qui employaient le mot nemec, signifiant allemand au sens strict, pour parler d'un étranger, au sens large, les Soviétiques des années trente gardent une conception très vague et très globalisante des étrangers et de l'étranger. L'au-delà des frontières apparaît comme un magma indifférencié, perçu ne serait-ce qu'inconsciemment comme une menace, comme quelque chose de mauvais. Ainsi l'expression "accusatrice" qui revient le plus souvent est celle d'entretenir des liens "avec l'étranger" (svzjazi s zagranicej) mais bien souvent le pays concret avec lequel l'accusé aurait des relations n'est pas précisé ou reste très vague: ce qui compte, c'est que le contact soit établi. En 1937, quatre soldats de l'Armée rouge écrivent pour dénoncer un responsable politique au sein de l'armée, membre du VKP(b). Ils l'accusent d'être un espion trotskiste. Après trois pages manuscrites, denses, d'accusations diverses portant tant sur sa famille, accusée d'avoir collaboré avec les Blancs, que sur sa manière de travailler, ils portent le coup de grâce en affirmant dans les dernières lignes de la lettre :


"Nous estimons que X., non seulement a caché les faits mentionnés ci-dessus, mais, de même qu'il a acheté sa carte du parti, il a aussi changé son origine sociale pour devenir ouvrier. Il faut dire franchement que ce trotskiste à double face, trompant systématiquement le parti et les organes politiques de l'Armée rouge, cet espion ayant des liens avec l'étranger, doit être expulsé du parti et de l'armée »[16]

 

Il n'y a pas non plus de pays qui revienne régulièrement dans les lettres. On peut juste noter que les auteurs de lettres de dénonciation sur ce thème proviennent souvent de régions frontières de l'URSS où les contacts avec les étrangers sont plus plausibles (Ukraine, Biélorussie, régions de l'extrême-orient soviétique ou comme dans l'exemple que nous venons de citer, le Caucase).

 

L'étranger est d'abord et avant tout marqué du sceau du soupçon. C'est le propre des années trente que de soupçonner pour exercer sa "vigilance" mais le moindre contact avec l'étranger fait naître le doute. Le contact physique en particulier. Ainsi un jeune Komsomol est accusé en juillet 1937 d'avoir été arrêté par les Japonais à Harbin (Mandchourie), "soi-disant pour activité pionnière clandestine, et relâché si rapidement que c'est suspect"[17]. Après la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques ayant vécu dans les zones d'occupation allemande seront victimes de répression et frappés de suspicion pour avoir été en contact avec l'ennemi. Outre le contact physique, on dénonce aussi le simple fait de recevoir des lettres de l'étranger. Un responsable arménien du komsomol, est ainsi accusé d'avoir reçu des "paquets de l'étranger"[18]. Dans la deuxième partie des années trente, après 1936, c'est cette définition de l'étranger qui domine: l'étranger est le siège des puissances ennemies et donc de leurs services d'espionnage. Le fait d'avoir été à l'étranger rend le contact plausible d'où la suspicion. Un chirurgien est accusé d'avoir eu une réunion "très suspecte" avec un Norvégien venu le voir, lui et sa femme, à huit heures du matin. La dénonciatrice, sa collaboratrice, se rappelle que :


"[la] rencontre eut lieu sur un ton assez calme, en anglais et parfois en allemand. Avant que [le Norvégien] ne parte, [le chirurgien] lui transmit un paquet et ajouta quelque chose en allemand. Mais je ne sais pas ce que c'était »[19].

 

 

Pour entrer en contact avec l'étranger, nul besoin de sortir de l'URSS, les missions diplomatiques attirent aussi l'attention des dénonciateurs. En mars 1936, un directeur de prison est accusé d'avoir, lors d'une conversation avec l'auteur de la lettre de dénonciation, traité de "fascistes" plusieurs collaborateurs du NKVD mais aussi, et surtout, d'avoir, à Moscou, une maîtresse qui travaille comme cuisinière dans un consulat étranger. Il se serait même vanté d'avoir pu, par son intermédiaire, rencontrer le consul et sa femme. C'est ce dernier point qui intéresse particulièrement les enquêteurs et qui vaudra au dénoncé son licenciement et son exclusion du parti[20].

 

Dans la première partie des années trente, l'étranger est également suspect mais beaucoup plus comme le siège et le refuge des oppositions au pouvoir soviétique. Certains Soviétiques ont, à l'étranger, des parents ou des amis qui ont fui la Révolution bolchevique. Rares sont ceux qui arriveront à le cacher. En 1934, un komsomol ukrainien, soldat de l'Armée rouge, écrit à A. Kosarev, le secrétaire du comité central, pour dénoncer un homme dont il "ignore le nom de famille" mais qui travaillait, avant d'être muté à Moscou, au Komsomol de Har'kov. Cet anonyme serait "un fils d'un officier blanc qui se trouve actuellement à l'étranger, et aussi sa mère est également à l'étranger. Ils sont partis quand les Allemands étaient en Ukraine"[21]. Plus tard, en 1937, une paysanne de Sibérie écrira qu'après avoir lu "tous ces articles des camarades Îdanov et Vy°/ooinskij", elle se posait des questions sur un responsable du parti qui avait travaillé dans son kolkhoze en 1933. Sa belle-mère, qui venait de Lettonie, utilisait le mot de "Monsieur" (Gospodin) au lieu de "Camarade" et l'homme avait hérité de parents lettons une somme d'argent importante pour l'époque[22].

 

Les lettres de dénonciations soviétiques font écho à l'image de l'étranger que véhicule le pouvoir. Au début des années trente, on insiste beaucoup plus sur l'émigration politique et sur les oppositions puis plus tard l'étranger sera uniformément soupçonné: l'URSS doit se protéger de l'ennemi intérieur. Il y a enfin une troisième dimension de la perception de l'étranger qui est présente dans les lettres de dénonciation. Il s'agit de l'influence culturelle néfaste que l'étranger peut exercer sur l'URSS. Une lettre troublante d'une responsable de la jeunesse ouvrière au comité du komsomol de Moscou en témoigne[23]. Elle raconte comment un étudiant en histoire de l'université de Moscou est venu lui proposer de donner de cours de "danses occidentales". Après enquête, elle apprend que l'auteur de cette proposition "a actuellement des liens avec l'étranger, d'où il reçoit de la littérature pour enseigner les danses." Mais, dans sa lettre, elle insiste surtout sur le fait que "dans une discussion avec moi, X. essaya tout le temps de me démontrer que, soi disant, les danses des pays bourgeois étaient plus civilisées, que nos danses de bals russes (il parlait des danses de cabaret comme le Hindohop et autres)". Ce qui l'autorise à conclure: "Je soupçonne fortement X. d'être un ennemi du peuple" et d'appeler le NKVD à prendre des mesures "décisives pour démasquer les ennemis du peuple". Que le simple fait de préférer les danses occidentales aux danses russes conduise à être dénoncé comme "ennemi du peuple" témoigne de ce rapport méfiant à l'étranger.

 

 

Il est difficile d'estimer la proportion de lettres de dénonciations utilisant la thématique de l'étranger. Les lettres elles-mêmes ne sont que très mal conservées. La logique de leur conservation ou de leur destruction, assez obscure, rend hasardeuses des conclusions définitives. Ce travail repose sur les lettres que nous avons pu consulter dans le cadre de notre recherche[24] ainsi que sur les travaux de l'universitaire américaine Sheila Fitzpatrick[25]. Dans un cas comme dans l'autre, la présence de l'argumentation est attestée. Quels sont les facteurs permettant d'expliquer le recours à cette thématique ?

 

La propagande du régime tente plus d'imposer dans ces années l'image de l'ennemi intérieur qu'il faut apprendre à reconnaître et à démasquer (razoblaãit') grâce à la vigilance (bditel'nost'). Ce n'est qu'à la fin de ces terribles années que, dans le discours officiel, la thématique de l'ennemi intérieur cédera peu à peu la place à celle de l'ennemi extérieur, pour préparer la guerre. Pourtant, dans les lettres de dénonciation, l'argument de l'étranger géographique est présent sans discontinuer. Il y a là un phénomène qu'il nous a semblé intéressant d'étudier. Peut-être faut-il y voir une adaptation des Soviétiques à la vision du monde du régime. En effet, l'État soviétique est fondé sur la lutte des classes et sur la dictature du prolétariat. Par là, il implique une division profonde de la société entre ceux qui participent au pouvoir, qui le légitiment et ceux qui y sont opposés. La vision du monde bolchevique distingue explicitement deux univers: "eux" et "nous". Cette frontière entre le "eux" et le "nous" passe à la fois entre les classes sociales et entre les pays. L'ennemi est ainsi désigné comme "étranger". Le mot inostrannec désigne une altérité géographique: celui qui vient d'un autre (ino) pays (strana), qui n'a pas la nationalité soviétique. Par contre le mot ãuÏoj évoque l'altérité de propriété, c'est à dire quelque chose ou quelqu'un qui appartient à autrui. Les années trente sont férues de l'expression "élément socialement étranger" (social'nyj ãuÏoj element). La recherche de l'altérité sociale, beaucoup plus difficile à déterminer, passe pour certains Soviétiques par une altérité beaucoup plus aisée à saisir: l'altérité nationale. L'étranger ainsi est suspect.

 

Les années trente ne sont pas les années cinquante. Par ce truisme, nous voudrions souligner que l'URSS des années de la révolution stalinienne entretient un rapport à l'étranger beaucoup plus ambigu que ce même pays au moment de la guerre froide. Le discours officiel n'accorde pas de réelle importance, au début des années trente, au problème de l'étranger. Il est trop rare en URSS pour constituer une menace quelconque. Les traces de la guerre civile et de l'intervention sont encore profondes mais l'heure est plus à la construction du socialisme qu'à la lutte avec le capitalisme. La fascination qu'exercent certains pays, en particulier les États-Unis d'Amérique, sur les dirigeants soviétiques, doublée de la nécessité d'assurer des transferts de technologie pour permettre l'industrialisation massive prévue par le premier plan quinquennal, autorise l'ouverture du pays aux techniciens et aux ouvriers étrangers. Le rôle de patrie du socialisme que l'URSS entend jouer implique aussi l'accueil d'un certain nombre de réfugiés politiques européens. L'encerclement capitaliste n'est donc pas au premier rang des préoccupations des dirigeants soviétiques, confortés dans leur certitude de la fin du système adverse par la crise de 1929. La seconde partie des années trente marque un tournant dans le discours officiel. L'ennemi devient le fascisme. Il faut défendre les conquêtes du socialisme. L'étranger devient ainsi une zone intuitivement mauvaise, peuplée d'espions qui veulent la fin de l'expérience soviétique. Tout au long des années trente, avec une intensité variable (plus vers 1936-37, moins vers 1932-33), l'étranger est ressenti comme un danger. L'utilisation récurrente dans les lettres de dénonciation du thème des liens avec l'étranger prouve la suspicion que des contacts avec l'étranger faisaient naître. L'étranger est le siège des ennemis de l'URSS tant capitalistes que trotskistes ou mencheviks mais l'étranger est aussi une force d'influence culturelle qu'il importe de contrer. La frontière entre "eux" et "nous" ne s'est pas encore identifiée à la frontière géographique entre le camp socialiste et le reste du monde. Pourtant, les lettres de dénonciation en témoignent, les modes de pensée de la guerre froide, même embryonnaires, sont déjà présents.

 



[1] Code de procédure pénale, Moscou, Editions de littérature juridique, 1938, Article 20, p. 9

[2] WERTH (Nicolas), MOULLEC (Gaël), Rapports secrets soviétiques, 1921-1991, Paris, Gallimard, 1994

[3] Archives d'État de la Fédération de Russie (GARF), fonds 374, inventaire 28s, dossier 4018, p.28-29. Texte publié, avec des coupures, par WERTH (Nicolas) et MOULLEC (Gaël), op. cit., p. 431-433.

[4] L'aventure de Magnitogorsk, symbole d'une époque, est étudiée avec des sources nouvelles par KOTKIN (Stephen), Magnetic Moutain, Stalinism as a Civilization, Berkeley, University of California Press, 1995, 639p., ill., index

[5] KOTKIN (Stephen), op. cit., p. 363

[6] GARF, f. 7952, inv. 5, d. 366, p. 20-21. Cité par KOTKIN (Stephen), op. cit., p. 408, n. 75.

[7] KOTKIN (Stephen), op. cit., p. 76

[8] John Scott a laissé un témoignage essentiel sur la vie en U.R.S.S. pendant les années trente : SCOTT (John), Behind the Urals; An American worker in Russia's City of Steel, New-York, 1942.

[9] GARF, f. 7952, inv. 5, d. 306, p. 16. Cité par KOTKIN (Stephen), op. cit., p.431, n.33

[10] Code pénal de l'URSS, Moscou, 1938, article 58, alinéa 1a, p. 25.

[11] Discours prononcé pendant la campagne électorale. Publié par les Izvestija le 10 décembre 1937; également GARF, F.5446, inv. 82, d. 56, p. 242-244.

[12] CROSSMAN (Robert), ed., The God that Failed, p. 61, cité par KOTKIN (Stephen), op. cit., p. 532, n. 162

[13] Il faut souligner l'importance de la part de la population qui a, à un moment ou un autre, adressé une lettre au "pouvoir". Ainsi, le secrétariat de M.I. Kalinin recevait jusqu'à 175 000 lettres en 1930 (soit 480 lettres par jour)! Le commissariat du peuple à l'agriculture recevait en 1935 environ 10000 lettres. Les journaux à tous les niveaux recevaient également des milliers de lettres. Ainsi, en 1938, le service du courrier des lecteurs de la seule Pravda avait à gérer un flot de 700 à 800 lettres par jour (soit environ 25 000 lettres par mois et 300 000 lettres par an) !]

[14] CASTAN (Yves), Honnêteté et relations sociales en Languedoc, 1715-1780, Paris, 1974, p.90-94.

[15] Littéralement de l'autre côté de la limite, de l'autre côté de la frontière

[16] Archives Militaires de l'État russe (RGVA), fonds 9, inv. 31, dossier 233, page 167.

[17] Centre des conservation des documents des organisations de jeunesse (CHDMO), fonds 1, inv. 23, dossier 1236, p. 44

[18] CHDMO, fonds 1, inv. 23, dossier 1247, p. 110.

[19] Centre russe de conservation et d'étude des documents en histoire contemporaine (RCHIDNI), fonds475, inv.1, d.10, p.2. Cité par FITZPATRICK (Sheila), " Signals from below: Soviet Letters of denunciation of the 1930s ", Journal of Modern History, n°68, December 1996, p. 840.

[20] Archives de Smolensk, WKP 355, p.10-11. Cité par FITZPATRICK (Sheila), op. cit., p. 858

[21] CHDMO, f. 1, inv. 23, d. 1073, p. 49. Les maladresses de style veulent refléter l'original écrit avec de forts ukraïnismes

[22] Archives de la région de Novosibirsk (RANO), fonds 3, inv. 1, d. 41, p. 97. Cité par FITZPATRICK Sheila, op. cit., p. 839

[23] CHDMO, f. 1, inv. 23, d. 1236, p. 68-69

[24] Mémoire de DEA, sous la direction de M.le professeur Daniel Beauvois, consacré aux "dénonciations en U.R.S.S. dans les années trente".

[25] FITZPATRICK, Sheila, op. cit