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Cécile Vrain, L'intégration de la Hongrie au processus de désarmement européen pendant l'entre-deux-guerres : exemple d'un pays pris entre raison d'État et respect de l'ordre nouveau international

L'intégration de la Hongrie au processus de désarmement européen pendant l'entre-deux-guerres : exemple d'un pays pris entre raison d'État et respect de l'ordre nouveau international

 

 

 

Bulletin n° 6, automne 1998

 

 

Cécile Vrain

 

Sous le régime dualiste de la monarchie austro-hongroise, l'outil militaire était une possession commune à la Cisleithanie et à la Transleithanie. L'armée hongroise dépendait donc directement du ministère commun de la Guerre à Vienne.

L'armée austro-hongroise, propriété intégrale et unique de l'Empereur était composée à 76% de ressortissants des pays de la couronne de Saint-Etienne. La seule composante militaire nationale hongroise s'incarnait dans la Honvèd, formée de huit régiments d'infanterie et deux régiments de cavalerie.

 

Dans l'armistice de Belgrade du 7 novembre 1918, signé par le général Franchet d'Esperey et le comte M.Karolyi, l'article 2 limitait à six divisions d'infanterie l'armée de terre et à deux divisions la cavalerie, ce qui signifiait une minoration de 20% des effectifs de la Honvèd[1] du temps de paix. Ce qui correspondait à 70000 hommes, pour la plupart anciens éléments de l'armée commune et de l'ancienne Honvèd[2].

 

Le traité de paix signé le 4 juin 1920 reconsidéra ces chiffres en les réduisant. La réduction des effectifs militaires[3] liée aux autres déceptions inscrites dans le traité sont à l'origine de la politique étrangère révisionniste de la Hongrie, car l'opinion publique hongroise et ses différents gouvernants ne voulurent pas accepter ces conditions estimées beaucoup trop dures.

 

 La Hongrie, jusqu'à l'arrivée au pouvoir pour une décennie du comte Itsvan Bethlen le 13 avril 1921, suite à la démission du cabinet Teleki, trop compromis dans la tentative de restauration carliste[4], a vécu des événements que l'on pourrait facilement qualifier de chaotiques et de difficiles.

 

 La révolution des reines-marguerites sous l'autorité de Mihaly Karolyi, de l'armistice de novembre 1918 au mois de mars 1919, fut suivie de la République des conseils de Bela Kun, de mars à août 1919. Les cent trente-trois jours du régime communiste hongrois se terminèrent par l'invasion et l'occupation d'une grande partie du territoire national et de Budapest par les troupes militaires roumaines jusqu'à l'arrivée à Budapest, venant de Szeged, d'un pouvoir contre-révolutionnaire, le 14 novembre 1919[5], sous l'autorité du contre-amiral Horthy.

 

 Jusqu'en avril 1921, plusieurs gouvernements se sont succédé dans une atmosphère politique instable et inquiétante, laissant le plus souvent agir en toute impunité les troupes militaires démobilisées et plus ou moins contrôlées qui ont instauré ce que l'on connaît sous le titre générique de "terreur blanche", qui faisait suite à celle imposée par les communistes, "la terreur rouge".

 

 Parallèlement à cette situation, l'ex-empereur Charles tenta à deux occasions de restaurer son pouvoir en Hongrie. Sa première tentative, en avril 1921, donna l'opportunité au comte Bethlen de devenir président du Conseil hongrois. La seconde tentative à l'automne de la même année devint l'élément fondateur de la Petite Entente[6], L'impact de ces deux derniers événements ne doit pas être minimisé quant à son importance dans l'imaginaire collectif hongrois occasionnant certains espoirs ou certaines peurs.

  

Début mars 1920, l'amiral Horthy fut proclamé gouverneur provisoire de la Hongrie[7] où il demeura au pouvoir jusqu'au 15 octobre 1944.

 

 

Le traité de Trianon et la Société des Nations

 

 

Il apparaît utile de retracer succinctement les circonstances dans lesquelles ont été établis les traités de paix.  

 

S'il existait des groupes pro-tchécoslovaque, dont faisait partie Philippe Berthelot, directeur des Affaires politiques et commerciales au ministère des Affaires étrangères, ou pro-roumain, autour d'André Tardieu, ce n'était pas le cas pour la Hongrie. Lors de la séance du 25 mars 1919 du Conseil des quatre, en réponse à Wilson[8], Clemenceau précisa même que les Hongrois "sont nos ennemis". Ce qui signifiait que l'armistice signé, la Hongrie, pays vaincu, restait dans l'esprit des hommes politiques contemporains français, un pays ennemi au même titre que l'Allemagne.

 

 De fait, le 4 juin 1920 se déroule la cérémonie de la signature du traité de Trianon. Les anciens alliés, vainqueurs de la Première Guerre mondiale, signent le traité de paix relatif à la Hongrie, dont les conséquences étaient principalement un nouveau statut territorial.

 

Dans son article II, le traité fixe les nouvelles frontières du pays à 91114 km2, alors que la superficie de l'ancienne Hongrie s'étalait sur 282870 km 2.

 

De même, en ce qui concerne la population, celle-ci est passée de 18,3 millions à 7,5 millions d'habitants.

 

Ainsi, en pourcentages, la Hongrie ne représente plus que 32% de son territoire d'avant-guerre et ne conserve que 41% de son ancienne population.

 

 Enfin, le bilan économique est mitigé, car si le secteur agricole n'a pas trop souffert de la réduction du territoire, il n'en est pas de même de la production minière par exemple. Situation difficile qui s'accentue avec une perte significative du réseau ferré[9].

 

Pour ce qui est des clauses qui concernent plus particulièrement notre sujet, en l'occurrence les conditions militaires d'armistice, les articles 102 et 103 du chapitre I précisaient que l'État hongrois a trois mois pour démobiliser son armée après ratification du traité de paix par le Parlement. Cette reconnaissance implicite du traité n'a pas été facile à faire reconnaître aux députés hongrois, ainsi qu'à l'opinion publique. Sous la pression des uns et des autres[10], le traité de paix n'a été ratifié que le 13 novembre 1920[11], c'est-à-dire plus de six mois après sa signature par la délégation hongroise à Trianon[12].

 

Le service militaire obligatoire en Hongrie était interdit; n'était considéré à l'avenir que l'engagement volontaire.

 

L'armée hongroise ne devait plus désormais dépasser le nombre de 35 000 hommes[13], son rôle se limitant au maintien de l'ordre sur le territoire national ainsi qu'à la police de ses frontières[14].

 

La Hongrie n'a pas intégré sur l'heure le forum de la Ligue, même si le traité de Trianon contient en préambule le Pacte d'intronisation de la S.D.N.

 

La majorité des Hongrois n'accepta pas ces conditions de paix imposées par les Alliés. Obligés de signer le traité de Trianon, les hommes politiques hongrois ont vite compris que pour réviser le traité il n'y avait qu'un seul chemin légal, celui de Genève.

 

Pour pouvoir être intégrée à l'organisme international de paix, la Hongrie devait remplir deux conditions :

·                obtenir une majorité d'agrément des deux tiers de l'Assemblée générale ;

·                fournir les garanties indispensables d'alignement et de respect des engagements internationaux.

 

Si on se souvient du petit récapitulatif historique esquissé plus haut, on comprendra que la Hongrie ne pouvait pas remplir ces conditions avant janvier 1922.

 

Pourtant, la Hongrie n'hésita pas à formuler une première demande d'adhésion en 1921. Mauvais calcul, car à la même époque, des Hongrois se battaient en Hongrie occidentale, c'est-à-dire, dans la région de Sopron[15], manifestant ainsi ouvertement une politique révisionniste.

 

La deuxième candidature posée par le comte Bànffy fut acceptée en 1922. On peut marquer ici une certaine surprise, si on connaît un peu l'histoire diplomatique hongroise, et s'étonner que ce ne soit pas le célèbre comte Albert Apponyi[16] qui ait fait cette démarche. En fait, celui-ci, de par son rôle joué lors de la deuxième tentative de restauration hasbourgeoise, ne pouvait encore représenter officiellement son pays à la tribune de la S.D.N.

 

A la tribune de la Société des Nations, les Hongrois eurent par deux occasions la satisfaction de voir leurs revendications prises en considération[17].

 

 

L'attitude de la Hongrie à la Conférence sur le désarmement.

 

 

La question du désarmement a son origine dans l'article 8[18] du pacte de la Société des Nations et dans le préambule de la Partie V du traité de Versailles.

 

 

L'étude des questions de désarmement a été confiée depuis la création de la S.D.N. à différents organes et en dernier lieu à la commission préparatoire de la conférence générale de désarmement qui a tenu plusieurs sessions de 1926 à 1931. Les travaux de cette commission ont abouti à la rédaction du projet de convention.

 

On se souvient des deux principales thèses opposées lors de cette conférence, d'un côté la thèse française, basée sur le triptyque sécurité - arbitrage - désarmement et d'un autre côté la thèse germano-britannique, c'est-à-dire en outre, point qui pour nous est essentiel, la réduction des armements des autres pays jusqu'au niveau fixé par le traité de Versailles à l'armée allemande.

 

Un point identique avait été inclus en ce qui concernait l'armée hongroise, dans le traité de Trianon.

 

Cette clause était inadmissible pour les anciens pays vaincus qui se retrouvaient toujours en position d'infériorité militaire vis-à-vis des ex-alliés, eux-mêmes étant divisés sur l'opportunité de la reconduction d'une telle mesure.

 

La conférence sur le désarmement a été l'occasion pour les Hongrois de défendre cette théorie à la tribune de la Société.

 

Mais cela a été aussi l'occasion pour les anciens vainqueurs de proclamer le non respect des clauses militaires du traité de Trianon par les Magyars.

 

Les dispositions de l'article 53 du projet de la convention de la conférence de Genève, qui prescrivait que "les Etats vaincus, et parmi eux la Hongrie, devraient rester dans leur état actuel de désarmement vis-à-vis des Etats vainqueurs, indépendamment de ce que les grandes puissances pourront décider par ailleurs dans le domaine de la limitation des armements", ne pouvaient qu'encourager l'incompréhension entre les partisans des deux théories. De plus à cette époque, le ministre de la Défense nationale n'est autre que le nouveau général Gömbös[19], réputé pour ses positions extrêmes et intransigeantes.

 

La politique extérieure hongroise a poursuivi avant tout la recherche de l'indépendance politique du pays.

 

La conquête de cette indépendance a été marquée, en partie, par la résistance opposée aux différentes clauses du traité de Trianon, la revendication à peine déguisée des territoires perdus, la résistance à l'encerclement de la Petite Entente[20], la recherche enfin de sympathies du côté allemand et bulgare et d'amitié du côté italien et polonais[21]. À Genève, elle défend hautement par la voix du comte Apponyi les minorités hongroises devenues tchécoslovaques, serbes ou roumaines[22] principalement, par le traité de Trianon.

 

Pour cela, la Hongrie a conclu un assez grand nombre de traités d'arbitrage, qui sont :

·                traité d'arbitrage et de conciliation helvéto-hongrois du 18 juin 1924 ;

·                traité d'arbitrage et de conciliation italo-hongrois du 5 avril 1927 ;

·                traité de conciliation et d'arbitrage polono-hongrois du 30 novembre 1928 ;

·                traité de neutralité et d'arbitrage hungaro-turc, du 5 janvier 1929 ;

·                traité de conciliation et d'arbitrage hungaro-bulgare, du 23 juillet 1929, conclu pour une durée de 5 ans ;

·                traité d'amitié et d'arbitrage austro-hongrois, du 26 janvier 1931.

 

Surtout, il est intéressant de rappeler les justifications fournies par les Hongrois au soutien de leur thèse.

 

Ceux-ci se sont efforcés de démontrer qu'ils représentent en Europe centrale le pôle principal de résistance contre les trois grands dangers européens de l'époque: le bolchevisme, le pangermanisme, le panslavisme.

 

Les différents représentants des missions militaires étrangères à Budapest, dans les années vingt et le début des années trente, ainsi que la commission militaire interalliée de contrôle dissoute le 31 mars 1927[23], ont tout essayé pour prouver le non respect des clauses militaires du traité de Trianon, sans jamais pouvoir rassembler de véritables preuves, seulement des soupçons, des certitudes personnelles, mais jamais de flagrant délit. Comme le prouvent les exemples ci-après.

 

Ces preuves sont basées en général :

·                sur des déclarations de déserteurs ;

·                sur la résistance opposée par le gouvernement hongrois aux opérations de contrôle ;

·                sur le fait que la presse a relaté à plusieurs reprises les jugements des tribunaux condamnant des individus qui avaient protesté contre l'enrôlement forcé dans l'armée Honvéd ;

·                sur le fait que, au cours des visites, les officiers contrôleurs ont pu voir souvent, à leur arrivée, des individus s'enfuir par les issues secondaires ou parfois escalader des murs pour se soustraire aux investigations du contrôle ;

·                sur le fait de la présence, constatée dans diverses unités, de civils (palefreniers, plantons, secrétaires, etc...) engagés, selon les dires du gouvernement, pour suppléer temporairement à l'insuffisance des effectifs dans les unités ;

·                etc.

 

Je cite la conclusion d'une note sur les manquements de la Hongrie au traité de Trianon :


"
La Hongrie viole le traité de Trianon à peu près dans toutes les branches du domaine militaire... Des manquements graves, aucune preuve officielle n'a pu être saisie; mais trop d'indices ont été recueillis pour qu'on puisse garder le moindre doute à ce sujet"[24] .

 

Qu'en est-il vraiment de l'armée Honvéd? Plusieurs études diligentées par le ministère de la Guerre français[25] attestent les manquements caractérisés aux clauses militaires, navales et aériennes du traité de Trianon :

·                rétablissement d'un service militaire obligatoire à court terme ;

·                organisation d'une armée du temps de paix camouflée, supérieure à l'armée autorisée ;

·                dépassement des effectifs-cadres et troupes autorisées ;

·                création d'écoles autres que les deux autorisées (pour officiers et sous-officiers) ;

·                instruction des réserves ;

·                entretien d'une aviation militaire dans les cadres de l'aviation commerciale ;

·                préparation militaire de certaines catégories de fonctionnaires armés ;

·                fabrication illicite de matériels de guerre et organisation de la mobilisation industrielle ;

·                importations clandestines de matériels et d'armes de guerre ;

·                organisation d'une préparation militaire pré-régimentaire et extra-régimentaire de la jeunesse.

 

C'est l'occasion à travers cette dernière accusation de présenter succinctement l'une de ces institutions paramilitaires :


"La Levente, créée par la loi LIII du 25 décembre 1921 pour assurer l'éducation physique et développer l'éducation morale de la jeunesse. Aux termes de cette loi, tout jeune homme de douze à vingt et un ans qui ne suit pas les cours d'une école donnant l'enseignement physique est tenu de participer aux exercices de Levente. En principe, il existe une section Levente par commune. En outre, toute entreprise industrielle, commerciale ou agricole employant au moins mille personnes dont cent au moins doivent obligatoirement recevoir l'éducation physique, est tenue de créer une section de Levente pour ce personnel. Toute infraction à ces règles est punie d'une amende pouvant atteindre 100000 couronnes et dont est passible le jeune homme, le père, le tuteur ou l'employeur qui, après avertissement de l'autorité qualifiée, n'a pas satisfait à l'obligation de participer aux exercices prévus. Les listes de jeunes gens de douze à vingt et un ans assujettis à faire partie d'une section Levente sont tenues à jour dans chaque commune"[26].

 

Les caractéristiques essentielles du système militaire hongrois déterminé par le traité de paix du 4 juin 1920étaient les suivantes :

·                l'armée hongroise ne sera constituée et recrutée que par engagements volontaires ;

·                le nombre total des forces militaires dans l'armée hongroise ne devra pas dépasser 35000 hommes, y compris les officiers et les troupes des dépôts ;

·                La proportion des officiers, y compris le personnel des états-majors et des services spéciaux, ne dépassera pas un vingtième de l'effectif total en service (soit 1750) et celle des sous-officiers un quinzième de l'effectif total en service (soit 2334) ;

·                La durée totale de l'engagement est de vingt ans consécutifs au moins pour les officiers. Il existe une clause restrictive : "La proportion d'officiers quittant le service, pour quelque cause que ce soit, avant l'expiration du terme de l'engagement ne devra pas dépasser chaque année 1/20e de l'effectif total des officiers".

 

En ce qui concerne les sous-officiers et hommes de troupe, il s'agissait au moins de douze années consécutives.

 

Il est à noter que les renseignements très souvent recueillis auprès de la population hongroise concernant le réel état des forces militaires hongroises vient de cette catégorie d'hommes, dont l'état-major hongrois a voulu se débarrasser un peu trop tôt. Le ministère de la Guerre hongrois voulant toujours garder des troupes fraîches, et pour faire en sorte que la majorité des hommes ait une formation militaire, se débarrassait des carriéristes. Ainsi, le pouvoir hongrois a formé une catégorie de mécontents - ceux-ci se retrouvaient au chômage - où les renseignements militaires étrangers puisaient leurs informateurs et leurs informations.

 

Toutes mesures de mobilisation ou ayant trait à la mobilisation sont interdites à la Hongrie. Elle ne peut donc, en aucune manière, convoquer des éléments de réserve pour des périodes d'instruction. Élements de réserve qui sont estimés, sur la base des pays voisins, à 138 5000 hommes.

 

Les forces militaires de la Hongrie ne devront comporter aucune aviation militaire ni navale[27].

 

On se souvient du nombre total d'individus autorisés au sein de l'armée Honvéd par le traité de Trianon : 35 000 hommes. La Hongrie en reconnaissait officiellement 35 035, dont 1780 officiers. D'après les renseignements français, il fallait rajouter au premier chiffre 2539 personnes et au second 1156. Ce qui au total nous donnait les chiffres suivants: 37 574 pour les effectifs totaux, dont 2 936 officiers. Parallèlement à ce constat, les mêmes sources de renseignements estimaient, en plus des chiffres cités plus haut, que les "forces organisées militairement en Hongrie" représentaient un corpus de 62394 hommes dont 2062 officiers. Ce qui au total définitif donnait le nombre de 99968 hommes de troupe en plus de 4998 officiers.

 

 

La conférence se réunit le 2 février 1932, sous la présidence d'Arthur Henderson. Soixante-deux pays étaient représentés, Brüning était le délégué de l'Allemagne, MacDonald celui du Royaume-Uni, Tardieu celui de la France, pour les plus connus. En ce qui concerne la délégation hongroise, elle était conduite par le comte Apponyi et le général Tanczos[28]. De longues discussions eurent lieu entre le conseil du gouvernement et le ministère de la Guerre pour savoir quelle attitude adopter, tant au point de vue politique que militaire, lors de la conférence sur le désarmement.

 

Un rapport très confidentiel du ministère de la Guerre français arrivé à Budapest le 15 janvier 1932, précisait que :


"Pour la forme, il semble que l'on se soit mis d'accord sur l'opportunité de la discrétion. Il serait recommandé à la délégation de ne pas se mettre en avant et, par les instructions que recevrait le comte Apponyi, on s'efforcerait de convaincre celui-ci de ne pas risquer, pour le plaisir de discourir, de prendre une position dans laquelle il pourrait recevoir des coups, y compris ceux adressés à d'autres que la Hongrie".

 

La dernière position hongroise officielle avant la conférence aurait été de s'en tenir à la thèse de la sécurité en demandant moins le droit d'augmenter sensiblement les forces de terre actuelles que celui d'avoir une aviation militaire minimale sans laquelle la Hongrie est à la merci de la moindre attaque aérienne. C'est ainsi que les renseignements fournis par la délégation hongroise sont conformes aux effectifs militaires consentis par le traité de paix. Le gouvernement hongrois ne veut pas considérer comme formations organisées militairement: la gendarmerie, la police, la garde fluviale, la garde douanière qui à son avis ne sont pas utilisables à des fins militaires.

 

De même, l'étude du budget hongrois laisse supposer des camouflages. D'une part, comme on l'a vu plus haut, certains ministères -en l'occurrence celui de l'Instruction publique- ont un budget en partie redistribué à des fins de formation militaire; d'autre part -et toujours d'après les sources de renseignements français- les formations organisées militairement représentent une somme de 190475140 pengös au budget national.

 

Les militaires français sur place, estimaient que "le budget officiel est doublé en ce qui concerne la Honvéd (c'est-à-dire la Défense nationale proprement dite) d'un budget caché ultra-secret".

 

D'après les archives diplomatiques que j'ai parcourues, cette situation n'est pas nouvelle, et a déjà suscité des soupçons de la part des diplomates français.

 

Le budget militaire hongrois est un modèle du genre, le total des dépenses effectuées s'élève à 121 600 045,06 pengös, ce qui représente près de 10% du budget général.

 

Derrière la position de la France, se trouvaient réunis en accord avec sa théorie, le Japon, la Pologne et les trois pays de la Petite Entente. Il était évident que ces quatre derniers pays, qui avaient obtenu leur indépendance par les traités de paix, étaient fermement attachés à leur exécution intégrale. Ces nations étaient convaincues qu'un désarmement sans liaison avec les conditions de leur sécurité, risquait de compromettre gravement leur statut territorial hérité des traités de paix. D'où les très nombreux et fructueux contacts entre les attachés militaires de la Petite Entente et de la France à Budapest. Ainsi, plusieurs documents attestent du travail très actif de l'attaché militaire tchèque à Budapest. Il existe une réelle collaboration entre les deux états-majors pour recueillir le plus de renseignements possible sur la situation militaire des Magyars[29].

 

 

Conclusion

 

Que résulte-t-il de cette conférence sur le désarmement et plus particulièrement quelle a été l'évolution de la Hongrie face à ce problème international?

 

Il est bien connu que cette conférence, après le départ de l'Allemagne de la Société des Nations le 19 octobre 1933 -sur décision d'Hitler, nouveau chancelier- et après le refus français du 17 avril 1934, alla d'échec en échec.

 

Petit à petit, l'attitude des pays vaincus et, plus particulièrement de la Hongrie, évolua. Soutenant qu'ils avaient droit à la "parité de sécurité", les Hongrois estimaient être fondés à exiger une égalité de droits en matière d'armements, impliquant, naturellement, la suppression des limitations imposées par les traités de paix.

 

A partir de bases sincères mais inégales, l'échec de la politique du désarmement international, provoqua la remilitarisation des pays vaincus. Je fais ici référence aux traités de paix de 1919-1920, qui pour être sincères, c'est-à-dire pensant être justes et dans le bon droit n'en demeuraient pas moins inégalitaires et par cela même sujet d'irritation et de frustration des sentiments nationaux.

 

La non-application stricto sensu des clauses militaires du traité de Trianon, est un exemple significatif de la position hongroise: un refus caractérisé d'être reconnu responsable de la guerre et par conséquent de subir le poids de la défaite. Toute la politique internationale de la Hongrie s'est située à la croisée de cette ambiguïté: respecter le nouvel ordre international imposé, mais d'autre part faire tout ce qu'il est possible d'envisager, dans un cadre légal ou non[30], pour modifier les clauses du traité de paix portant atteinte à la grandeur des pays de Saint-Etienne.

 

Les grandes puissances reconnaissent qu'il n'est plus possible d'ignorer les difficultés de leurs voisins, qu'elles soient d'ordre politique ou économique. Il en a été ainsi pour la Hongrie: en 1924, après avoir essayé vainement de restaurer ses finances, elle fut dans l'obligation d'appeler la Société des Nations à son secours, acceptant par la même occasion et pour un laps de temps bien défini, c'est-à-dire le plus court possible, une certaine ingérence dans ses affaires internes. Mais parallèlement à cette situation, il n'était pas possible de réfréner dans le coeur des Hongrois le sentiment d'injustice dont ils se croyaient victimes. Nous en avons eu l'exemple à travers cette étude.

 

 



[1] L'armée Honvèd est le nom donné à l'armée hongroise et qui signifie littéralement gendarmerie en hongrois

[2] Voir HAMARD (B.), L'occupation française de Szeged, 1918-1920..., thèse de l'université de Paris I, sous la direction du professeur Bernard Michel, 1997

[3] Selon le comte Apponyi, chantre de la diplomatie hongroise à la tribune genevoise, le traité de Trianon était principalement injuste sur trois points, dont les clauses militaires qui annihilaient selon lui, une partie de la souveraineté du pays.

[4] SHAT 7 n 2885, rapport du Colonel Berthon de la mission militaire française de Budapest

[5] SHAT 17 n 522, rapport sur la situation en Hongrie, à la fin de novembre 1919, du colonel Berthon de la mission militaire française de Budapest

[6] ADÀM (M.), Les deux coups d'État de l'ex-roi Charles et la Petite Entente. Acta Historica Academiae Scientiarum Hungaricae 31, 1985, p. 33-85.

[7] SHAT 7 n 2885, lettre du Général Graziani de la mission militaire française en Hongrie du 2 mars 1920

[8] MOLNÀR (M.),"Révolution, contre-révolution et politique étrangère: Hongrie 1919", Relations Internationales, 1975, n°4, p. 111-135.

[9] LÒCZY (L.), La Hongrie géographique, économique et sociale, publication de la Société hongroise de géographie, Budapest, 1919

[10] SHAT 7 n 2895, télégramme du représentant militaire français à Budapest, le Général FOUCHET, du 8 novembre 1920: "Des manifestations ont eu lieu hier dimanche contre la ratification... La campagne contre la ratification est menée par les associations militaires et un petit nombre de députés intransigeants".

[11] SHAT 7 n 2895, télégramme du Représentant militaire français à Budapest, le Général Fouchet, du 12 novembre 1920

[12] Cf. MEUNIER (F.), La paix des vainqueurs en Europe Centrale (1918-1920), Le traité de Trianon, une question d'état et de nationalités. p. 62- 63: "[...] comme chef de délégation, le comte A. Apponyi[...] On peut citer les noms des comtes Teleki, Bethlen, Sommssich, le Baron Lers, Popovics, Zoltan, Ottlik, Praznowsky et de 64 experts"

[13] Traité de Trianon, chapitre II: Effectifs et encadrement de l'armée hongroise, article 104.

[14] Ibid.

[15] HAMARD (B.), "Le transfert du Burgenland à l'Autriche, 1918-1922, un arbitrage international de l'après guerre", Revue Historique, 1996-1: "La Hongrie contesta le tracé des frontières établi par la commission de délimitation. Le 26 mai 1922, la commission de délimitation transmit au Conseil de la S.D.N. une demande d'examen de trois points litigieux du tracé. Le 19 septembre, la résolution C. 659 m 392 du Conseil octroya satisfaction partielle à la Hongrie: sur les 30000 acres et les 12000 habitants revendiqués, Budapest obtint 15000 acres et 5000 habitants".

[16] HAMARD (B.), in La faillite de la paix en Europe Centrale, le révisionnisme hongrois et ses conséquences, 1918-1939, p. 52-77. Né le 29 mai 1846 à Vienne, A. Apponyi est le fils d'une des plus grandes familles de Hongrie. Après un cursus scolaire et universitaire classique, il entre dans la vie politique aux côtés des conservateurs hongrois. Il se détache progressivement du mouvement conservateur pour s'engager dans le mouvement indépendantiste. Fondateur du Parti national (1890), il jugeait inacceptable l'ingérence autrichienne, tout en revendiquant une ferveur légitimiste à l'égard des Habsbourg. De novembre 1918 à janvier 1922, le comte va par deux fois démontrer son engagement en faveur de son pays et de son roi. Le premier geste d'Apponyi fut l'acceptation de la dure mission de présider la délégation hongroise envoyée à la conférence de la Paix de Paris, en janvier 1920. Ne pouvant négocier, se contentant de faire entendre en vain le point de vue magyar, le comte choisit de démissionner quand fut établi le texte définitif du traité de Trianon. Le deuxième acte de l'homme politique fut de se rallier à la seconde tentative de restauration de l'ex-roi Charles IV de Habsbourg. Il devient ministre de l'Instruction publique du gouvernement royal de Sopron ("capitale" de la Hongrie occidentale). Après l'échec du coup d'État carliste, Apponyi sans être inquiété pour sa personne connut tout de même une fragilisation de sa position politique.

[17] Je fais référence à la signature du protocole de Venise, c'est-à-dire l'organisation d'un plébiscite à Sopron et dans sa région, devenu favorable à la Hongrie (voir note n°11).

[18] Article 8: Les membres de la Société reconnaissent que le maintien de la Paix exige la réduction des armements nationaux au minimum compatible avec la sécurité et avec l'exécution des obligations internationales imposées par une action commune. Le Conseil, tenant compte de la situation géographique et des conditions spéciales de chaque État, prépare le Plan de cette réduction, en vue de l'examen et de la décision des divers gouvernements. Les membres de la Société s'engagent à échanger, de la manière la plus franche et la plus complète, tous renseignements relatifs à l'échelle de leurs armements, à leurs programmes militaires, navals et aériens, et à la condition de celles de leurs industries susceptibles d'être utilisées pour la guerre.

[19] Né en 1886 en Transylvanie, militaire et homme politique d'extrême-droite, il crée le parti des Racistes. En 1929, ministre de la Défense nationale, il se rapproche de plus en plus du parti fasciste allemand. Il est président du Conseil de 1932à 1936. Malade, il meurt à Munich en 1936. MAE 41, courrier du chargé d'affaires français à Budapest du 22 octobre 1929. Portrait du général Gömbös

[20] MAGDA (A.), The little Entente and Europe, 1920-1929, Budapest, Akadémiai Kiadò, 1993

[21] Voire même du côté britannique et français, confère l'affaire Rothermere.

[22] Cf. le problème des optants hongrois en Transylvanie

[23] SHAT 7 n 2894, extrait du rapport de fin d'opération de la CMIC.

[24] SHAT 7 n 2894, note sur les manquements de la Hongrie au traité de Trianon du 1er juillet 1930.

[25] SHAT 7 n 2638, Courrier du ministre de la guerre au ministre des Affaires étrangères du 3 juillet 1931

[26] SHAT 7 n 2894, rapport sur l'institution Levente. Courrier du ministère R.H. des cultes et de l'instruction publique, du 22 février 1926

[27] SHAT 7 n 3549, Hongrie: attitude de la Hongrie vis-à-vis des problèmes de la limitation des armements

[28] M.Masirevitch, ministre à Prague, MM.Hevesy et Kiss, anciens ministres à Madrid et à Stockholm, et M.Balasy, du ministère des Affaires étrangères leur ont été adjoints ainsi que, du côté militaire, les colonels Siegler et Siller, lieutenant-colonel Lehoczky, commandant Bakay, etc

[29] SHAT 7 n 2894, 7 n 3095

[30] VRAIN (C.), "L'affaire des faux billets français en Hongrie en 1925-1926", in La faillite de la paix, le révisionnisme hongrois et ses conséquences (1918-1939) sous la direction de J. Rohr et B. Hamard, V.C., Paris, 1996