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Robert Frank, Éditorial

Éditorial

 

 

 

Bulletin n° 5, été 1998

 

 

 

 

 

Robert Frank

 

"L'intellectuel se méfie de l'Europe". Tels sont les premiers mots d'une conférence prononcée par André Reszler en janvier 1976 à Genève[1], au cours de laquelle il tente de montrer que "l'anti-européanisme" est paradoxalement "un élément constitutif de la pensée européenne" depuis la Renaissance.

 La lecture de deux ouvrages riches et passionnants, le Dictionnaire des intellectuels français[2] et le livre de Michel Winock, Le siècle des intellectuels[3], donne même l'impression d'une indifférence des intellectuels à l'égard de l'Europe voire d'une attitude passablement francocentrée. Méfiance, indifférence pour la chose européenne sont des sentiments qui passent pour être courants dans ce milieu.

 La question n'est cependant pas si simple et, pour la traiter en profondeur, il faut prendre davantage en considération les relations des intellectuels avec l'étranger, de leurs visions du monde et de leurs sociabilités internationales. Dans ce domaine, pour le XXe siècle, il existe des pionniers, parmi lesquels figurent Nicole Racine et Michel Trebitsch qui animent le groupe de recherche sur l'histoire des intellectuels à l'Institut d'Histoire du Temps Présent, ainsi qu'Andrée Bachoud (à l'Université de Paris VII) et Manuel Espadas-Burgos (à l'Université de Madrid). Ces quatre historiens coordonnent ensemble les travaux de chercheurs de nombreux pays sur "Les intellectuels et l'Europe"[4], et ont organisé sur ce thème, avec Josefina Cuesta, le colloque de Salamanque en novembre 1997[5]. Voilà assurément un front de la recherche en plein mouvement.

Dans ce contexte, en coordination avec ce groupe et en collaboration avec Michel Trebitsch que je tiens à remercier ici, j'ai proposé plusieurs sujets de mémoires de DEA et de maîtrise qui ont donné lieu à des études de qualité, résumées dans le présent numéro de notre Bulletin. Voici donc un petit bouquet d'articles qui, loin d'avoir la prétention d'être exhaustifs sur le sujet, donnent un certain nombre d'informations suggestives sur la relation complexe des intellectuels français à l'Europe.

 De fait, notre mémoire a peut-être tendance à l'oublier, il y a eu au cours de notre siècle une époque d'engouement des intellectuels pour l'idée d'Europe : il s'agit des années vingt. L'étude de Jean-Michel Guieu nous rappelle cette période d'effervescence, où le pacifisme, après le carnage jugé "fratricide" de 1914-1918, est alors le fondement principal de l'européisme. Celui-ci fleurit dans l'esprit d'écrivains aussi prestigieux que Paul Valéry, Jules Romains, Julien Benda, Thomas Mann, son frère Heinrich Mann, Stefan Zweig, Salvador de Madariaga ou Unamuno. Les politiques ont su utiliser l'influence de ces hommes pour défendre la cause européenne. Tel est le cas de Richard Coudenhove-Kalergi qui a réussi à les rallier à son mouvement Paneurope. Moins connue est la figure très intéressante d'Emile Borel que nous présente ici Jean-Michel Guieu. Mathématicien renommé, intellectuel dans le siècle, membre de la Ligue des Droits de l'Homme, proche des milieux radicaux, il trouve sa place, comme son ami Paul Painlevé, dans la République des professeurs ; élu député du Cartel des Gauches en 1924, ministre en 1925, il fonde deux ans plus tard la "Coopération européenne". Profitant de sa position à la croisée des milieux intellectuels et politiques, il réussit lui aussi à mobiliser de nombreuses énergies dans le combat pour l'Europe. Ses conceptions sont différentes de celles Coudenhove-Kalergi, car elles sont plus prudentes à certains égards, plus proches de l'esprit de Genève - Coudenhove n'aimait pas la SDN -, et Borel a du même coup une plus grande influence sur le Quai d'Orsay : le projet européen d'Aristide Briand de 1929-1930 a beaucoup emprunté à ses idées. A travers cet exemple, on voit l'importance et l'originalité des années vingt : jamais la part des intellectuels n'a été aussi importante dans la bataille de l'unité européenne, et, au service de cette idée, jamais leur capacité d'influencer les milieux économiques et politiques n'a été aussi grande.

 Il existe un second âge d'or de l'engagement intellectuel pour l'Europe, qui se situe dans le second après-guerre et culmine avec le Congrès de La Haye de 1948. L'article de Raïssa Mézières montre comment les groupes qui gravitent autour de la revue binationaleDocuments/Dokumente. créée par le Père Jean du Rivau en 1945, travaillent très tôt pour le rapprochement franco-allemand, celui-ci devant d'abord se faire entre intellectuels des deux côtés du Rhin. D'emblée, ils ont conscience d'œuvrer pour l'unité européenne. C'est tout un milieu intéressant qui est ainsi décrit, réunissant une génération nouvelle, autour de personnalités comme Joseph Rovan, Alfred Grosser, Eugen Kogon, Gilbert Ziebura, Carlo Schmid et d'autres. Au départ, il y a bien l'espoir que l'Europe tout entière pourrait être impliquée dans cet effort d'unité. Avec la guerre froide, il faut bien se résigner, avec une rapidité plus ou moins grande d'ailleurs, à la grande fracture européenne. L'ère des déceptions commence.

 A l'heure où la construction de l'Europe commence, la ferveur européenn connaît le débu de son déclin. Là réside le grand paradoxe européen. On a souvent dit, à juste titre, que la menace soviétique a fortement contribué au renforcement de la conscience européenne à l'Ouest, à partir de la fin des années quarante, et qu'elle a indirectement favorisé la construction européenne. Il faut cependant voir que la guerre froide et la coupure de l'Europe en deux ont en même temps refroidi certains engouements, cassé certains ressorts, suscité d'autres débats et centres d'intérêts, en particulier chez de nombreux intellectuels de gauche. Jean-Marie Domenach et la revue Esprit sont des bons exemples de "désengagement européen" à partir de la fin des années quarante[6]. L'évolution d'Edgar Morin, étudiée ici par Eric Pincas est également significative. Même pendant le second âge d'or du mouvement européen, de nombreux intellectuels ne se sentent pas concernés. Morin s'en est expliqué lui-même dans son livre Penser l'Europe, publié en 1987. Communiste jusqu'en 1951, tiers-mondiste à partir de 1957, Morin a préféré embrasser les grandes causes de l'humanité, qui ont trouvé "l'Europe" comme obstacle ou comme repoussoir : l'Europe colonialiste, l'Europe des marchands et des technocrates de Jean Monnet, l'Europe « inféodée à l'impérialisme américain ». Là est la clé qui explique la différence d'attitude des intellectuels face à l'Europe, avant et après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années vingt, l'idée d'Europe renvoie à l'universel, puisqu'elle préfigure la construction de la Paix pour le monde ; après 1945, elle incarne au contraire aux yeux de beaucoup une cause particulière, celle de l'Ouest contre l'Est, celle du Nord contre le Sud. Au temps de l'apogée du modèle d'engagement de type sartrien, l'Europe n'avait pas bonne presse chez la plupart des intellectuels. Ce sont les années 1970, qui produisent en Morin un "sursaut européen". Dans ce climat marqué par la crise, le choc pétrolier de 1973, "l'effet Soljénitsyne" de 1974, Edgar Morin se met à "penser l'Europe". Moins connue est son action presque militante, bien décrite par Eric Pincas, pour la cause européenne.

 Les intellectuels de droite ont davantage été concernés par l'Europe dans la continuité de la période, depuis le début de la guerre froide. On connaît même, grâce à Pierre Grémion[7], la sociabilité européenne qui s'est créée entre eux autour du Congrès pour la liberté de la culture. Mais cette solidarité européenne et cet engagement anticommuniste ont-il suscité pour autant une ferveur pour l'unité européenne ? L'exemple de Raymond Aron est intéressant à cet égard. L'étude originale d'Olivier de Lapparent montre que cet analyste froid des rapports géopolitiques Est-Ouest a pu penser l'Europe pour elle-même, en termes qui ne sont pas nécessairement frileux. Il n'a pas réduit pas la construction européenne à une arme de guerre froide contre la menace soviétique. Ne dit-il pas lui-même qu'il a eu " le sentiment, par instants, d'être un grognard du mouvement européen" ? Certes, il perçoit "la fin de la mystique européenne", mais c'est pour y voir une bonne chance pour que l'Europe se fasse réellement, plutôt que d'être simplement rêvée. A ses yeux, "la communauté européenne ou la communauté atlantique, ce n'est pas un thème pour l'enthousiasme d'un jour, c'est le thème final de l'effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif à une génération" Les termes sont forts et révèlent un certain type d'engagement européen, un engagement prudent, davantage fondé sur "l'éthique de la responsabilité" que sur "l'éthique de la conviction" pour reprendre la distinction weberienne. Quant au lien entre atlantisme et européisme chez Raymond Aron, Olivier de Lapparent montre qu'il est à considérer avec nuances. L'Europe atlantique qu'il défend sur le court terme n'est à ses yeux qu'un pis-aller nécessaire, face à la menace soviétique immédiate, en attendant la réalisation de l'Europe authentiquement européenne, un processus qui ne peut que s'inscrire dans le long terme.

 Matthieu Lerondeau a scruté la revue Commentaire, cette revue libérale née en 1978, dont Raymond Aron est en quelque sorte le père spirituel. L'étude retrace toute la généalogie intellectuelle de cette publication, qui réussit à rassembler autour de Jean-Claude Casanova tout un réseau de hauts fonctionnaires, de diplomates, de décideurs politiques - comme Raymond Barre -, de sociologues et de politologues. Les convictions européennes sont assez affirmées, même si elles sont de nature variée. Par-delà ces sensibilités différentes sur les projets d'Europe, il existe une certaine convergence autour de l'idée fédérale. Sur ce point, Jean-Claude Casanova semble aller plus loin que Raymond Aron qui, tout Européen qu'il était, avait de sérieux doutes sur le principe de la fédération.

 Des historiens aussi ont pu formuler des convictions européennes. On le sait pour Jacques Le Goff[8]. De même, Jean-Baptiste Duroselle n'a jamais voulu non plus "cacher [son] attirance vers une Europe se donnant progressivement une unité politique". L'article de Franck Chimot montre comment et dans quelles conditions il s'intéresse assez tôt, comme historien et comme citoyen, à l'unité européenne. Son ouvrage L'idée d'Europe dans l''Histoire, publié en 1965 est préfacé par Jean Monnet. Dans ce livre, il manifeste clairement que l'idée d'Europe est une idée d'avenir, mais il récuse l'idée de Denis de Rougemont selon laquelle "l'Europe" serait "beaucoup plus ancienne que ses nations" et leur préexisterait. Il est significatif de voir que Jean-Baptiste Duroselle a évolué sur ce point. Vingt ans plus tard, il change d'avis et écrit à Denis de Rougemont qu'il est désormais convaincu de la succession de communautés de civilisation européenne avant la formation des nations. Cette nouvelle approche renforce son engagement européen , mais n'en fait pas un militant de Bruxelles, bien au contraire. A la fin de sa vie, en dépit ou à cause de ses convictions européennes, Duroselle se montre très critique à l'égard du traité de Maastricht - il a voté "non" au référendum de septembre 1992 - : il trouve le texte trop long, obscur, bureaucratique, et en même temps trop timide sur la politique extérieure et de sécurité commune.

 Ces six articles suggèrent que la chronologie de la relation des intellectuels français à l'Europe n'est pas la même que celle de la construction européenne. Les deux histoires ne sont pas en phase. Les deux âges d'or de l'engagement des intellectuels dans le combat de l'unité se situent avant le processus d'unification. Leur implication dans le second moment du bouillonnement européen entre 1945 et 1948 est d'ailleurs moins forte que pendant les années vingt. Puis, elle est en déclin au moment où l'Europe commence à se construire effectivement. Le retour des intellectuels à l'Europe depuis une vingtaine d'années est relativement timide, il n'en est pas moins significatif d'un changement essentiel.

 Il reste encore beaucoup de travail à faire pour affiner ces problématiques. Il est important que des jeunes chercheurs de l'Institut Pierre Renouvin aient contribué à défricher ces terres nouvelles de la recherche, à la croisée de l'histoire des intellectuels et de l'histoire des relations internationales.

 



[1]     André Reszler, "L'anti-européanisme intellectuel", Bulletin du Centre européen de la culture, "L'Europe et ses intellectuels", XVe année, n° 4, hiver 1975-1976.

[2]     Sous la direction de Jacques Julliard et Michel Winock, Paris, Seuil, 1996.

[3]     Paris, Seuil, 1997.

[4]     Ce groupe sur les élites intellectuelles et l'Europe est un des onze groupes (groupe n°3) travaillant dans le cadre du programme international de recherches sur "Les identités européennes au XXe siècle", coordonné par Gérard Bossuat et moi-même. Un autre de ces groupes (n° 11), animé par Brunello Vigezzi (Milan) travaille sur "Les historiens et l'Europe".

[5]     Voir une présentation des travaux de ce colloque dans le Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, n° 4.

[6]     Voir Jean-Marie Domenach, Europe, le défi culturel, Paris, La Découverte, 1990, p. 78.

[7]     Pierre Grémion, Intelligence de l'anticommunisme, le Congrès pour la liberté de la culture à Paris, 1950-1975, Paris, Fayard, 1995.

[8]     Olivier Dumoulin a livré une communication sur Jacques Le Goff et l'Europe au colloque de Salamanque de novembre 1997.