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Régine Perron, Identité et marché : le dilemne de l'Europe depuis 1945

Identité et marché : le dilemne de l'Europe depuis 1945

 

 

Bulletin n° 5, été 1998

 

 

 

 

 

Régine Perron

 

 

Le thème de ce séminaire de recherches porte sur l'identité européenne dans le contexte du marché. On parle plus facilement d'une identité européenne culturelle ; mais existe-t-il une semblable reconnaissance dans le domaine économique ? On pourrait s'attendre à une conscience évidente d'une identité économique puisque jusqu'à présent, chaque nouvelle institution européenne s'est faite sur la base de l'économie.

Mais la diversité des politiques économiques au sein de la Communauté européenne ne permet pas d'authentifier une unique identité économique, dans le sens où les pays membres se reconnaissent de manière identique dans cette politique. C'est pourquoi la Communauté européenne est davantage un subtil dosage entre toutes les traditions de politique économique. Quant au marché, il est régi par une règle simple qui est celle de l'équilibre entre l'offre et la demande. Comment cette identité européenne réagit-elle face au marché: le modèle-t-elle selon les conceptions européennes? Ces deux concepts, identité et marché, sont-ils antinomiques ou conciliables?

  

Les règles du marché

  

Il est utile de présenter les règles élémentaires du marché afin de mieux saisir ses impératifs. Tout produit se négocie en fonction de trois données: la disponibilité, le prix, et la sécurité d'approvision-nement. Pour réaliser le parfait équilibre du marché, selon la loi de l'offre et de la demande, il faut que les trois données présentées expriment l'état réel du marché. De cette manière, la concurrence fonctionne parfaitement car elle est un élément essentiel dans cet équilibre. Elle permet en effet d'atteindre le moindre coût du produit, grâce à des investissements adéquats.


L'exemple du charbon en Europe est très révélateur de l'impossibilité de réaliser ce jeu parfait car de trop nombreuses distorsions politiques et économiques interviennent[1]. Tout d'abord, il est nécessaire de préciser que l'industrie charbonnière est tributaire de ses structures lourdes, c'est-à-dire que l'offre en charbon n'est pas aussi élastique que la demande. Les investissements deviennent effectifs seulement après quelques années, à la différence de l'industrie pétrolière par exemple. C'est pourquoi le marché charbonnier assimile toute nouvelle politique avec une certaine lenteur. Or après 1945, les cycles du marché deviendront de plus en plus courts dans le temps (de trois à quatre ans). Le résultat est que cette politique, conçue pour une conjoncture donnée, peut s'avérer être à contre-courant une fois concrétisée, parce que la conjoncture a déjà changé. Le marché charbonnier traduira douloureusement cette alternance de cycles avec des politiques décalées en sombrant dans la crise de 1958. En ce qui concerne la libre concurrence sur le marché charbonnier, on peut déjà avancer qu'elle n'existe plus depuis 1929. En effet, la crise des années trente a amené l'État à intervenir dans cette industrie, tout comme les restrictions des échanges ont tenté de protéger les productions nationales. Puis la création d'ententes, de comptoirs de ventes, d'organisation des achats par les producteurs a consolidé le niveau des prix offerts sur le marché. Toutes ces initiatives marquent la fin du libéralisme dans son sens réel, et la période d'expansion rapide qui se manifeste après la crise des années trente n'a fait que masquer cet état de fait. Au cours de cette période, l'aménagement de la concurrence succède à la libre concurrence. La question finale reste de savoir si la libre concurrence est un véritable objectif dans tout marché? Dans le cas du charbon, elle est utopique.

 

La situation charbonnière de 1945 à 1947

 

L'offre rare et la demande abondante

 

En 1945, le charbon est encore la première source d'énergie, et est essentiel à la bonne marche de l'économie. L'enjeu du charbon se situe au niveau de la reconstruction européenne. Or le marché charbonnier connaît à cette date une grave pénurie: l'offre est rare et ne peut donc répondre à la demande pressante de tous les pays européens. Cette pénurie est une conséquence à long terme des événements de l'entre-deux-guerres, mais la Seconde Guerre mondiale a accentué l'état de délabrement du marché. On fait alors face à une chute préoccupante des productions charbonnières en Europe. Quant aux stocks, ils ont déjà été utilisés et n'ont pas été renouvelés, ou si peu. Enfin, le réseau de transports est disloqué par le non-renouvellement des wagons, et par les bombardements. Dans un tel contexte, l'état de pénurie du marché est logique.

Pour répondre à cette situation préoccupante, il s'agit dès lors de permettre au marché de retrouver son équilibre en mettant l'accent sur la disponibilité, et seulement bien après sur le prix et la sécurité d'approvisionnement.

 

Les choix européens

 

En ce qui concerne la disponibilité, l'équilibre d'avant-guerre est rompu. La Grande-Bretagne, alors premier fournisseur, disparaît totalement car elle réserve l'usage de son charbon à son économie. Ensuite, les autres fournisseurs, la Belgique et les Pays-Bas, ne peuvent répondre à cette urgence car leurs industries charbonnières sont sérieusement endommagées. Seule l'Allemagne serait en mesure de répondre à la demande urgente car elle dispose d'un vaste gisement charbonnier, et possède un équipement minier à peu près intact. Quant à la Pologne, elle pourra plus tard répondre à la demande, mais selon une politique bien définie qu'on verra plus loin. L'Allemagne devra-t-elle alors fournir du charbon en priorité à toute l'Europe, tout en connaissant elle-même une situation économique difficile? On rejoint la question de la sécurité d'approvisionnement: sur quelle base reconstruire les réserves nécessaires? Les pays exportateurs bénéficient par conséquent d'une position dominante, surtout si leur production est excédentaire, ce qui sera le cas des États-Unis. C'est ainsi qu'on constate que le facteur de sécurité est mis entre parenthèses car la diversification des sources d'approvisionnement est difficile à envisager en période de pénurie. Au cours de ces années, le marché a une structure dirigiste, dans la mesure où l'accès aux sources est rglementée. Le libre-échange n'est pas de mise, et sera réellement envisagé à partir de 1947.

D'autres considérations interviennent dans la question de la disponibilité. La fragilité économique de l'Europe peut se répercuter sur l'autorité politique de chaque gouvernement européen, car le risque est de voir l'émergence de troubles sociaux pour réclamer des emplois, une meilleure situation quotidienne. L'identité européenne est en effet confrontée à cette époque à la présence du monde soviétique, et à l'établissement de bases américaines pour garantir le monde dit libre. La politique américaine intervient dans ce cadre. Elle cherchera alors à réaliser cette doctrine: "consolider une démocratie en consolidant d'abord son économie." C'est ainsi qu'on perçoit déjà les interférences entre les nécessités économiques et politiques sur la seule base du marché charbonnier. Ce marché aura pour tâche d'assurer la stabilisation - qui est le concept-clé de la politique américaine - en Europe afin de diminuer le risque d'une agitation sociale réelle alimentée par le Parti communiste dans certains pays (comme la France, l'Italie...) et de garantir une cohésion politique par rapport au monde soviétique. Quel sera le moyen d'y parvenir?

 

L'European Coal Organisation

 

La création de l'European Coal Organisation (ECO) est une réponse anglo-américaine à cette situation délicate. Cette première instance européenne va gérer le marché charbonnier européen en coordonnant la distribution du charbon disponible entre les pays en temps de pénurie. Sa tâche répond donc à ce souci d'assurer une véritable sécurité d'approvisionnement. On pourrait penser que c'est une simple institution purement administrative, mais elle réunit tout de même tous les pays d'Europe. Par ailleurs, la configuration actuelle de l'Union européenne rejoint presque celle de l'ECO, qui, elle, contient en plus la Norvège, la Pologne, la Tchécoslovaquie (ou plutôt, la République tchèque et la Slovaquie), la Suisse et la Turquie.

Au sein de l'ECO, on va voir se dessiner une identité européenne dans la mesure où les aspirations sont identiques sur les deux points suivants. En premier lieu, elle revendique la pratique étendue d'échanges sur le mode du bilatéralisme, comme avant-guerre. Le bilatéralisme a pour règle principale d'établir entre deux partenaires une balance commerciale en équilibre. Cela signifie que les importations doivent être couvertes par les exportations. Si cet équilibre est rompu, l'accord bilatéral cesse immédiatement, sauf si le pays fautif assure la suite des paiements en or ou en devise forte. Ce système est assez précaire, car il implique un équilibre des échanges assez fragile. Mais en 1945-47, les pays européens considèrent peu coûteux de recevoir du charbon en échange de biens industriels, agricoles, de matériel minier, etc. Le système bilatéral supporte très bien le troc, ce qui est une chance en cette période de pénurie de devises en dollars. Ensuite, une forme de solidarité se manifeste parmi les pays importateurs pour recevoir du charbon en provenance de gisements allemands et polonais, qui offrent tous deux la meilleure qualité et le meilleur prix. L'ECO serait-elle l'expression d'une identité européenne liée à son propre marché charbonnier?

 

L'orientation des États-Unis

 

Les États-Unis interviennent sur ces points précis. Préoccupés par la stabilité économique et politique de l'Europe, ils veulent appliquer un traitement global à l'échelle européenne. Leur intervention se situe très précisément au niveau des règles du marché qu'ils adaptent. Tout d'abord, le charbon allemand est réservé en priorité au relèvement économique de l'Allemagne dès le début de 1946. Ensuite, le charbon polonais est considéré comme un supplément sur le marché européen, et non prioritaire dans le relèvement européen. A cause des relations de la Pologne avec l'URSS, son charbon sera réservé au marché scandinave et à la Suisse. Ce choix répond au souci de ne pas trop isoler la Pologne en cette période de transition au sein de cette Europe encore mouvante au niveau de ses relations diplomatiques. Mais il s'agit aussi de ne pas trop favoriser la Pologne au niveau des échanges charbonniers, car elle a cette particularité de commercer sur la base bilatérale. En effet, le gouvernement américain souhaite voir se mettre en place après les accords de Bretton Woods le multilatéralisme, qui serait le nouvel ordre économique international. Ce système économique suppose la baisse des tarifs douaniers avec des monnaies convertibles entre elles, et les échanges commerciaux sont réglés avec une monnaie internationale, soit le dollar. Après le durcissement des relations entre l'URSS et les États-Unis, qui est le début de la guerre froide, certaines administrations américaines (le département du Commerce et la Trésorerie) n'auront de cesse de limiter le bilatéralisme en réclamant une diminution des échanges des pays européens avec la Pologne, avec l'Est en général. La tolérance implicite n'est plus de mise.

À ces considérations, il faut ajouter que le gouvernement américain considère le charbon polonais comme un concurrent à son propre charbon exporté massivement en Europe. En effet, le charbon polonais devant seulement suppléer aux irrégularités des livraisons en charbon américain, prend de plus en plus d'importance sur le marché car il est de très bonne qualité et est bon marché. Ceci nous amène à considérer la place du charbon américain sur le marché européen. Il va dominer les échanges de 1945 à 1947, en représentant les 2/3 de l'approvisionnement européen, bien qu'il soit de mauvaise qualité et d'un prix fort élevé. Ce paradoxe dans la logique du marché provient en grande partie de la situation charbonnière aux États-Unis. L'industrie charbonnière se trouve confrontée à une grave surproduction, et connaît de nombreuses grèves à cause de la menace des licenciements. Le pétrole a déjà fait depuis lontemps sa percée sur le marché américain, et le charbon subit, après avoir bénéficié de l'économie de guerre, la dure loi de concurrence. Or la pénurie en Europe s'avère être d'une grande opportunité, car les stocks invendables en charbon américain vont y être massivement envoyés. Le lobby charbonnier américain se montrera ensuite en 1947 fort attaché à conserver ce courant. On le retrouvera dans les années cinquante, menant activement campa-gne contre les quotas établis sur le charbon américain depuis 1948.

 

Le paradoxe du marché

 

Ainsi, la politique charbonnière américaine fausse les règles du marché européen, et, par là même ne permet pas à l'identité européenne de faire ses propres choix. Mais peut-elle les faire dans ce contexte de l'après-guerre? Le paradoxe du marché en 1945-47 se situe donc à ces trois niveaux. Tout d'abord, la disponiblité met en présence deux sources européennes abondantes, l'Allemagne et la Pologne, mais qui ne peuvent satisfaire la demande générale. Leur production répond à d'autres priorités que celle du relèvement de l'ensemble de l'économie européenne. Ensuite, le prix reflètant la meilleure concurrence possible, les deux sources précédentes sont les plus sollicitées. Mais c'est le charbon américain, cher et de mauvaise qualité, qui domine les achats. Par ailleurs, il sera subventionné par la trésorerie américaine pour certains pays. Enfin, la sécurité d'approvisionnement dépend d'une source extérieure à l'Europe, les États-Unis. Ce schéma permet de façonner un monde libre multilatéral sur la base du marché charbonnier. Et l'ECO a davantage été l'expression de la politique américaine plutôt que celle des pays européens. Le plan Marshall intervient en 1947 pour consolider ce schéma.

 

La situation charbonnière de 1950 à 1958

 

L'offre abondante et la demande rare

 

Verra-t-on une même situation paradoxale au sein de la Communauté européenne du charbon et de l'acier? En 1952, au moment de sa création, la CECA connaît une surproduction de charbon. Ici, la situation est inverse de celle de 1945-47: l'offre est abondante mais la demande se fait rare. Le pétrole commence à s'affirmer sur le marché européen en tant que concurrent du charbon. L'instabilité du marché est réelle, mais elle est masquée en grande partie par la crainte du déficit charbonnier qui perdure dans les esprits. Déjà fort contrarié, le marché charbonnier européen ne va plus fonctionner selon les règles élémentaires, mais en fonction du mythe de ce déficit. L'identité européenne s'affirmera-t-elle face au marché en surproduction? Elle se base au départ sur le principe d'autosuffisance de la CECA; pour cela, il faut augmenter la production charbonnière tout en réduisant les importations en charbon américain.

 

L'orientation de la CECA

 

La surproduction charbonnière est d'autant plus mal perçue que la guerre de Corée éclate. Le résultat est de relancer la consommation en charbon, alors déclinante, avec un effet spéculatif. Mais dès que la guerre se termine, la surproduction réapparaît. On a toujours parlé d'une surproduction d'acier au moment de la création de la CECA, mais jamais de celle du charbon. Les stocks sont particulièrement préoccupants en 1953-54, car ils atteignent un niveau extrêmement élevé et alourdissent les comptes des industries charbonnières par leur non-écoulement.

La disponibilité dans le cadre de la CECA se base sur l'approvisionnement allemand, mais aussi sur l'ensemble des bassins houillers de l'Europe du Nord-Ouest. La conjonction de toutes les productions charbonnières en hausse débouche par conséquent sur une saturation du marché face à la concurrence pétrolière. En effet, depuis 1950, la consommation nationale en produits pétroliers des pays de la CECA dépasse la consommation en charbon. De nombreux secteurs de l'économie sont passés à l'utilisation du pétrole. En 1952, le marché charbonnier est déjà en déclin, ce qui, du point de vue des règles du marché, rend le succès de la CECA aléatoire. D'après le principe de la libre concurrence, le pétrole aurait dû se substituer de manière "naturelle" au charbon, puisqu'il est meilleur marché, d'emploi plus facile, etc. Mais du point de vue social, est-il possible pour un gouvernement d'envisager la fermeture immédiate des mines de charbon dans un contexte de reprise économique et de plein emploi? L'aménagement de la concurrence intervient aussi à ce niveau-là.

Lorsqu'on regarde de plus près l'évolution de la consommation du charbon, on constate qu'elle atteint des niveaux records. Mais ce n'est pas tant le niveau des échanges intraeuropéens - qui par ailleurs se réduisent-, mais le niveau des importations en charbon américain dans la CECA qui fait gonfler la consommation totale. On retrouve ici le problème de l'identité européenne économique face à la politique américaine. Dès le début du fonctionnement de la CECA, le gouvernement américain va introduire la nécessité d'importer des tonnages croissants en charbon américain en se basant sur le déficit charbonnier. La Haute Autorité de la CECA devra inclure dans le contrat du prêt accordé par les Etats-Unis, pour réaliser les investissements nécessaires dans l'appareil productif, l'obligation d'importer du charbon américain de 1955 à 1958. Alors que l'équilibre de l'approvisionnement est rétabli en Europe de l'Ouest, depuis 1947-48, le jeu de l'offre et de la demande devrait conduire à la réduction des arrivées en charbon américain. Mais l'industrie charbonnière américaine connaît toujours une grande surproduction, et le lobby renforce ses pressions pour maintenir le marché européen ouvert.

 

La solidarité européenne

 

Comment réagissent les six pays membres? Les États-Unis engagent des négociations bilatérales depuis 1951 pour remplacer le charbon polonais par le charbon américain contre des clauses diverses. La solidarité européenne du charbon en sort fort éprouvée, mais les intérêts divergents permettent de réaliser des avantages plus ou moins intéressants. Les Pays-Bas se retirent progressivement du marché de la production, en fermant leurs mines, et se concentrent dorénavant sur les échanges. Ils pratiquent surtout un commerce spéculatif sur le charbon américain, car ils seront la plaque tournante de sa réexportation dans la CECA. La Belgique maintient son rang d'exportateur, mais tend à vouloir protéger son marché national, tout comme la France. Ces deux pays sont confrontés régulièrement à l'accumulation d'importants stocks, et visent leur écoulement prioritaire. Le résultat des négociations bilatérales est mieux connu dans le cas de la France que dans celui de la Belgique: la France impliquera les États-Unis dans le financement de la guerre d'Indochine. Quant à l'Italie, essentiellement importatrice, elle préfère s'approvisionner au moindre coût, c'est-à-dire en charbon américain, mais cette orientation semble avoir été conseillée. En effet, à l'OECE, les Américains contestent un contrat conclu entre l'Allemagne et l'Italie portant sur l'exportation du charbon de la Rhur. L'Allemagne occupe une situation ambiguë, car elle est à la fois premier producteur et premier importateur de charbon. Elle devra, dans le cadre des négociations, tenir compte de sa reconnaissance politique toute neuve sur la scène internationale. Face à la complexité de ces intérêts, le marché ne présente pas un aspect proprement libéral bien que le traité de la CECA ait adopté cette ligne.

On constate que la politique américaine adoptée est linéaire depuis 1945. Elle vise à concrétiser la coupure entre le monde occidental et le monde soviétique, l'engagement de l'Europe de l'Ouest dans le système multilatéral, et aussi l'assurance d'un niveau suffisant de production d'armement en Europe de l'Ouest dans le cadre de l'OTAN. Le charbon est aussi la matière première de toute politique d'armement.

Parallèlement aux politiques gouvernementales, les producteurs de charbon pratiquent une politique qui joue un rôle non négligeable dans le fonctionnement du marché. En effet, ces derniers préfèrent toujours vendre à perte leur production plutôt que de la réduire ou de fermer une mine. C'est pourquoi on assiste à un effet spéculatif sur les prix du charbon lors d'une haute conjoncture. A ce moment-là, on parle de pénurie, qui n'est qu'apparente, parce que le prix de la marchandise augmente sous la pression de la demande. Les bénéfices retirés permettent de compenser les pertes encourues lors d'une basse conjoncture, qui voit cette pénurie se transformer cette fois en surproduction avec des prix abaissés. Le prix du minerai s'ajuste en fonction de la demande et non en fonction de l'offre. La CECA fonctionne avec le maintien de mines non rentables, malgré l'accent mis sur leur fermeture par la Haute Autorité. Normalement, la politique de la CECA visait à permettre de vendre du charbon à un bas prix, reflétant le coût de production le moins élevé selon la loi de la concurrence. L'équilibre du marché se révèle fragile, car il se fonde sur une loi inégale de l'offre et de la demande. La Haute Autorité a bien tenté d'instituer des barêmes de prix minima et maxima pour limiter les fluctuations de ces prix. Les producteurs ont fort protesté contre cette pratique car elle leur enlève la possibilité de se constituer ces réserves financières. Dès l'ouverture du marché commun du charbon, les prix du charbon de la Rhur, considérés comme une référence, ont augmenté.

 

Le paradoxe du marché

 

Le paradoxe du marché charbonnier dans les années cinquante s'articule ainsi autour de plusieurs données. En terme de disponibilité, la surproduction est générale. Au niveau du prix, le charbon américain se vend cette fois-ci à un niveau inférieur à celui de la CECA, grâce à des subventions sur le fret atlantique octroyées par le gouvernement américain. Et la sécurité d'approvisionnement n'a plus de sens puisque, en période de surproduction européenne, elle continue de dépendre de la source américaine. Par ailleurs, la Haute Autorité a réservé l'emploi du charbon communautaire aux pointes de la haute conjoncture lorque le charbon américain n'était plus en mesure d'y répondre, et non pas l'inverse comme on aurait pu s'y attendre.

La crise du marché charbonnier a lieu en 1958. A cause de cette offre surabondante, le marché implose. Les importations excédentaires de charbon américain se maintiennent alors que les productions charbonnières de la CECA ont largement retrouvé leur niveau d'avant-guerre. Ces importations sont d'autant plus difficiles à réduire qu'elles sont réalisées dans le cadre de contrats à long terme, qui permettent de bénéficier des prix intéressants. Cette pratique a été une initiative encouragée par la Haute Autorité. La concurrence pétrolière est le dernier élément qui achève de disloquer ce marché. La demande en charbon a été maintenue artificiellement en dépit de toute vérification statistique sérieuse. La CECA traverse alors une crise identitaire, car les producteurs et les gouvernements prennent tout d'abord des mesures en ordre dispersé, et la Haute Autorité s'avère impuissante. Le charbon a été trop longtemps associé à la pénurie, ce qui n'a pas permis d'envisager son marché sur des bases plus proches de la réalité. Dans un tel contexte, à la même date, la création de la CEE ne serait-elle pas une réponse à l'impasse de la CECA déjà perceptible en 1955, et non pas seulement une réponse à l'échec de la CED? Du point de vue du marché en général, de nouveaux débouchés sont nécessaires à l'expansion économique, et doivent s'inscrire dans une libéralisation des échanges.

 

Quel marché pour l'Europe?

 

Le marché charbonnier s'est révélé trop soumis à des distorsions économiques et politiques pour affirmer que la structure établie par la CECA a correspondu à une conception européenne du marché. L'autosuffisance dans le cadre de la sécurité d'approvisionnement et la publication des barêmes des prix de la CECA pour une transparence de la concurrence auraient peut-être pu exprimer cette originalité européenne. Mais ces deux objectifs n'ont pas été réalisés du fait de nombreux obstacles. Ici, l'identité européenne s'est diluée dans un marché qui préexistait à celui de la CECA. Du fait de la rigidité de l'industrie charbonnière, des traditions des producteurs de charbon, des interférences politiques extérieures, des intérêts divergents des gouvernements, la CECA a prolongé la consommation du charbon dans un marché énergétique alors en pleine mutation. Sa structure libérale n'a guère pu s'exprimer dans sa totalité, car les accords bilatéraux et parfois contingentaires persistent encore entre les pays membres. De même, dans le cadre de la concurrence américaine, offrir sur le marché un charbon à bas prix n'a finalement été possible que grâce à des subventions.

La CEE avec l'établissement du Marché commun est l'expression la plus originale du point de vue européen. Le dilemme qui s'est posé tout d'abord était: structurer un marché régional suffisamment fort pour ensuite l'intégrer dans le système multilatéral ou l'insérer tout de suite dans le marché mondial. La réponse se trouve dans le tarif commun extérieur, qui est un droit de douane aux frontières communataires, ce qui était une conception inédite. De plus, le Marché commun propose comme but ultime l'harmonisation des politiques, d'abord économiques, puis dans le long terme diplomatiques. Mais la CEE a aussi dû tenir compte des obstacles extérieurs, dans le contexte d'un marché mondial multilatéral. De nombreuses divergences sont apparues entre les pays membres dès lors que leurs marchés nationaux étaient en jeu.

Si on regarde l'actualité, on retrouve du côté américain cette même diplomatie, mais énoncée d'une manière plus crue: c'est la "diplomatie de négoce" de Bill Clinton. L'hégémonie américaine se situe dans la continuité de l'histoire. La Communauté européenne a bien connu des moments de stagnation, mais à cause de son caractère irréversible, elle a pu établir petit à petit ses assises. Quant à la linéarité de la politique américaine du point de vue économique et militaire, on ne peut s'empêcher de constater que la géographie de l'Union européenne va bientôt recouper celle de l'OTAN, en retrouvant peut-être dans quelques années celle de l'ECO.

Etudier le marché européen revient à étudier le marché occidental. C'est pourquoi l'identité économique européenne est difficile à cerner, car on rejoint alors toute la conception économique occidentale dans le cadre multilatéral. Hors des frontières de l'institution européenne, les intérêts divers de chaque pays membre resurgissent et fragilisent le marché lui-même. A vrai dire, cette identité économique est en devenir, car elle reste à être construite d'une manière plus solide.

Organiser un marché qui fonctionnerait selon la loi de la concurrence parfaite s'avère fort délicat, car tout secteur connaît de nombreuses distorsions, exceptions, dérogations qui finissent par rendre ce marché opaque et illogique. En ce qui concerne la loi de l'offre et de la demande, elle est rendue encore plus élastique avec la pratique des flux tendus. Ainsi, on ne risque plus de subir les revers de la conjoncture tout en minimisant le coût des stocks. Mais cette méthode fragilise le marché lui-même en le faisant fonctionner sur des cycles très courts.

La question qui se pose alors est: quelles seraient les structures du marché aptes à consolider une identité économique européenne? Il ne faut pas oublier que c'est une politique économique donnée qui façonne le marché, et non le marché qui conditionne la politique. En effet, actuellement, le terme de mondialisation qui a cours est seulement l'expression de l'orientation politique donnée à l'économie, au marché, depuis 1945 avec le multilatéralisme. Toute l'économie mondiale est fondée sur ce mécanisme, qui suppose entre autres des abaissements de tarifs douaniers à intervalles réguliers entre les partenaires commerciaux, qui se retrouvent pour cela à l'Organisation mondiale du commerce. Mais dans un contexte de surabondance, le niveau des tarifs douaniers devient un enjeu sérieux, et on voit se déclencher une guerre économique, de la même façon qu'elle a été pratiquée au niveau du marché charbonnier. Le gouvernement américain employait par ailleurs cette image, guerre économique, pour caractériser leur politique charbonnière dans les années cinquante. Dans ce cas, l'originalité d'un marché européen peut-elle être mise en évidence au sein de l'Occident ?

 

 

 


[1] PERRON (Régine): Le marché du charbon, un enjeu entre l'Europe et les États-Unis de 1945 à 1958, Publications de la Sorbonne, Paris, 1996