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Mathieu Lerondeau, Identité et conscience européennes de la revue Commentaire

Identité et conscience européennes de la revue Commentaire

 

 

 

Bulletin n° 5, été 1998

 

 

 

 

Mathieu Lerondeau

 

 

 C'est d'une proposition de MM. Robert Frank et Michel Trebitsch, de l'IHTP, qu'est né le projet d'une étude de la revue Commentaire envisagée d'après son identité et sa conscience européennes. La transversalité du sujet, que j'ai d'abord examiné avec prudence, s'est révélée enrichir considérablement un travail devenu pluriel, véritablement assis entre histoire des relations internationales et histoire des intellectuels.

 

 

Commentaire, revue libérale

 

 Commentaire est née en 1978 de la complicité de Jean-Claude Casanova, son directeur, et de Raymond Aron, disparu en 1983. La revue s'inscrit dans la continuité d'une tradition intellectuelle libérale française affirmée dans les années cinquante.

 Jean-Claude Casanova, au cours d'un entretien, a bien voulu nous éclairer sur le sens de son libéralisme : " C'est une revue qui est dans la tradition intellectuelle de Montesquieu, Benjamin Constant, Tocqueville, Élie Halévy, disait toujours Aron. Nous ajoutons Aron à Élie Halévy, et ainsi de suite. Cette tradition intellectuelle s'intéresse aux familles qui sont sur sa droite ou sur sa gauche."[1]

 1978 correspond aux prémisses d'une tardive réévaluation de l'accueil réservé par les milieux intellectuels français à la composite famille libérale. C'est l'époque où les membres de la mouvance libérale, universitaires parfois issus du communisme, journalistes et diplomates, décideurs d'institutions privées ou hommes politiques, voient triompher leurs thématiques anticommunistes devant la déconfiture, auprès des opinions occidentales, d'un régime soviétique longtemps soutenu par la plus grande partie de la communauté intellectuelle française. Les " années Soljenitsyne " n'ignorent plus les crimes du soviétisme. Longtemps après son apparition, Commentaire se définit encore comme revue anticommuniste.

 

  

La question intellectuelle

 

Le milieu intellectuel libéral n'a pas donné lieu à une production historique abondante : seul le sociologue Rémy Rieffel, dans un ouvrage de 1993, consacrait un exposé véritablement consistant à l'entière mouvance libérale[2]. L'historien Pierre Grémion, lui, avait déjà étudié en détail les institutions de Guerre froide du Congrès pour la liberté de la culture et de la revue Preuves, grand ancêtre libéral et européen de Commentaire.

 Puisque le Commentaire de l'européisme de la revue devait nécessairement mener à la considération de ses influences et origines, j'ai choisi d'inscrire la construction d'une généalogie intellectuelle libérale et européenne de Commentaire au rang des premières nécessités de ce travail.

 L'emprunt aux méthodes et aux problématiques typiques de l'histoire des intellectuels et des revues ne s'arrête pas là. L'analyse des réseaux de la revue, de la composition de ses comités et du groupe de ses rédacteurs comptait aussi parmi les priorités de cette recherche. À la source de cette inspiration méthodologique et conceptuelle se trouve notamment le vingtième Cahier de l'IHTP, intitulé " Sociabilités intellectuelles "[3].

 L'une des particularités majeures de la revue consiste en la composition du groupe de ses membres et rédacteurs. Commentaire se place nettement entre milieu intellectuel et milieu politique, et fédère autour d'elle la " grande famille " libérale.

 

  

La question européenne

 

À la recherche du sentiment européen de Commentaire prise comme groupe, j'ai eu recours à la féconde réflexion menée en 1989 sous la direction de René Girault sur l'identité et la conscience européenne au XXe siècle[4]. C'est à ces travaux qu'empruntent leur titre plusieurs mémoires menés sur les intellectuels et l'Europe.

 Si ce travail ne se situe pas précisément sur le terrain bilatéral de la confrontation de deux identités, il demeure pourtant lié aux réflexions du vingt-huitième Cahier de l'IHTP, intitulé " Images et imaginaires dans les relations internationales depuis 1938 " : Commentaire est la fabrique et le relais d'images, d'un imaginaire et d'un projet européen particulier qu'elle redistribue à ses lecteurs. L'audience de la revue étant largement composée de décideurs, on peut penser que Commentaire, parmi la production intellectuelle et revuiste, constitue une forge non négligeable de traits de mentalités et de courants influents.

 Commentaire défend, en matière d'Europe, des positions fédéralistes ou confédéralistes, adoptant des angles d'approche originaux de l'intégration européenne.

 Par souci de concision, sera privilégié ici l'exposé de l'internationalité et de l'européanité de Commentaire. On pourra trouver des développements plus complets sur les groupes de la revue et leur structuration dans le mémoire auquel cette recherche a donné lieu.

 

 

 Une tradition internationale

  

Commentaire est née et s'est développée au coeur d'un tissu intellectuel dense, que l'on ne saurait borner aux frontières de la France, ou même de l'Europe. L'évocation des membres et rédacteurs de la revue doit les replacer dans les réseaux d'échelle mondiale auxquels ils participent. La revue n'est pas " seule au monde ".

 L'internationalité de Commentaire plonge ses racines dans plusieurs terrains. Son inscription évidente dans des réseaux aux dimensions de l'Occident doit d'abord beaucoup à la généalogie de la revue. La composition mixte - entre intellectuels et décideurs - du groupe de ses responsables et rédacteurs y contribue sans doute aussi. Enfin, on peut émettre l'hypothèse que le relatif isolement intellectuel dans lequel la mouvance libérale s'est longtemps trouvée confinée en France l'aura encouragée à cultiver les liens avec des universitaires, des groupes et des revues idéologiquement proches dans le reste de l'Europe et aux États-Unis.

 

  

Le Congrès pour la liberté de la culture et la revue Preuves

  

En juin 1950 s'est tenue à Berlin la conférence fondatrice du Congrès pour la liberté de la culture. Cette assemblée internationale d'écrivains et d'intellectuels antitotalitaires - à laquelle participe activement Raymond Aron - s'est réunie en réaction à la mise en place, en Europe comme aux États-Unis, d'organisations d'intellectuels communistes. L'écrivain suisse Denis de Rougemont, européen fédéraliste convaincu, prend la tête du Congrès en 1951. Il espère, en mobilisant socialistes et libéraux, contribuer à l'endiguement du mouvement communiste international.

 La revue Preuves naît en 1951 au sein du dense réseau de publications qui s'organise autour du Congrès en langues française, anglaise, espagnole, allemande et italienne. Elle aspire à publier, contre " l'immense duperie de la pensée dirigée "[5], les textes d'intellectuels de tendances et de nationalités diverses, et se constitue un véritable réseau intellectuel au sein de l'Occident anticommuniste.

  Pierre Grémion, qui a abondamment traité l'histoire du Congrès pour la liberté de la culture et de Preuves, a isolé les thématiques principales de la revue :

 " Défense de l'Europe et appui des valeurs européennes contre le stalinisme (...), dissociation entre culture russe et soviétisme (...), éviter l'esprit de croisade prôné par l'adversaire mais fournir des "preuves sur la situation du soviétisme "[6].

 

 

 Contrepoint

 

 À Preuves, qui disparaît en 1969, succède Contrepoint, une revue plus modeste que fondent Patrick Devedjian et Georges Liébert en 1970. Elle fédère autour de Raymond Aron de nombreux élèves de son séminaire et d'anciens collaborateurs de Preuves, d'origines souvent étrangères. Il s'agit notamment de Denis de Rougemont, ancien dirigeant du Congrès pour la liberté de la culture, de l'Allemand Manès Sperber, éditeur au secteur étranger de Calmann-Lévy, du Hongrois François Fejtö, spécialiste du monde communiste à l'Agence France Presse, du politologue Pierre Kende, né à Budapest, et de Kostas Papaioannou, soviétologue au CNRS.

 Particulièrement attentive, comme Preuves et son principal inspirateur, aux questions stratégiques et au monde communiste, Contrepoint publie des témoignages et interventions du monde entier.

  

 

Commentaire en ses réseaux

 

 À l'initiative de Raymond Aron et de Jean-Claude Casanova, Commentaire succède à Contrepoint, disparue en 1976. Le propos et le groupe des contributeurs de la nouvelle revue ressemblent en tous points à ceux de Contrepoint. Comme celui de Contrepoint, le comité de patronage de Commentaire comporte une proportion non négligeable d'intellectuels libéraux d'origines diverses. On retrouve ainsi parmi eux François Fejtö et Manès Sperber, mais aussi l'Allemand Richard Löwenthal, l'Italien Indro Montanelli, les Britanniques sir Eric Roll et Edward Shil, et Daniel Bell, sociologue et journaliste américain de grand renom. Ce dernier a notamment écrit dans Commentary, revue américaine conservatrice proche du Congrès pour la liberté de la culture en son temps. Il s'est en outre vu proposer la codirection de la revue britannique Encounter, fleuron de la presse de l'organisation de Guerre froide.

 Le comité de patronage n'assume, somme toute, qu'une faible responsabilité éditoriale au sein de Commentaire. Toutefois, la revue lui confie solennellement une part de sa représentativité, de sa personnalité, mais aussi de sa responsabilité. Il est évident que la représentation en son sein d'une aussi large population d'universitaires d'origine ou d'envergure internationales marque la volonté de Commentaire de marquer son internationalité.

 Un dernier indicateur de l'inscription de Commentaire dans des réseaux à l'échelle de l'Europe et du monde peut être trouvé parmi les témoignages d'encouragement et les voeux publiés par la revue à l'occasion de son dixième anniversaire[7]. Melvin Lasky, qui se trouvait parmi les initiateurs du Congrès pour la liberté de la culture, rédigeait en 1988 un message enthousiaste pour la revue Encounter. De même Norman Podhoretz, de Commentary, comptait-il au nombre des " invités " de ce numéro anniversaire.

 Évoquant enfin sur les liens étroits qui unissent Commentaire, Encounter et la revue américaine National Interest, on pourrait encore insister sur la réalité de cette " internationale intellectuelle libérale " dont la revue française me paraît participer. Un accord tacite lie Commentaire et Encounter qui se citent et se publient réciproquement et sans droits. De même Commentaire reçoit-elle toujours en avant première les sommaires de National Interest. Irving Kristol, membre du comité de patronage de Commentaire et rédacteur en chef de la revue américaine, était un ami de Raymond Aron et un proche du Congrès pour la liberté de la culture.

 

  

Des personnalités diverses pour une Europe unie

 

 Le propos de cette recherche était de caractériser l'intérêt et le sentiment de la revue pour la construction d'une Europe unie. Jean-Claude Casanova, au cours d'un entretien, nous a confirmé l'importance que revêt la question européenne pour Commentaire. Ses contributeurs sont eux-mêmes pour la plupart largement favorables à la construction européenne même si, nous confiait Jean-Claude Casanova, " les degrés d'intégration sont variables. "[8]

  Les rédacteurs de Commentaire, on l'a dit, participent à la fois des milieux universitaires et intellectuels et des sphères des décideurs politiques et grands commis de l'État. Une véritable communauté de pensée libérale fédère ces individus, à laquelle on peut ajouter la foi en les vertus d'une Europe unie qui se nourrit parfois d'histoire ou d'un humanisme transnational, mais surtout de diplomatie et de stratégie, d'économie et de finances.

 

 

 Universitaires et journalistes : le groupe des intellectuels

 

 Professeurs et publicistes constituent en Commentaire un important noyau d'intellectuels. Sur près de soixante-cinq auteurs d'articles concernant l'Europe intégrée, un peu plus d'une vingtaine occupent des postes universitaires, et huit contribuent régulièrement comme rédacteurs et éditorialistes à d'autres publications.

 On y reconnaît notamment, rassemblés autour de Raymond Aron, nombre de ses anciens élèves, parmi lesquels dominent les économistes, les politologues et les spécialistes en relations internationales.

 Leurs contributions sur la construction d'une Europe unie sont de nature diverse. Pourtant, on doit noter que de leurs propos paraît singulièrement absente la question économique et monétaire. Ainsi lit-on plutôt sous ces plumes des réflexions d'ordre général sur la construction de l'Europe et ses nécessités ainsi que, chez les universitaires, des développements sur la sécurité de l'Europe unie et sa place dans les relations internationales.

  

 

La haute fonction publique, la diplomatie et les décideurs politiques

  

Ces figures n'appartiennent pas à proprement parler aux milieux intellectuels. Une quinzaine de hauts commis de l'État, quatre diplomates et quelques figures politiques ont pourtant contribué à la réflexion européenne de Commentaire.

 Les hauts fonctionnaires qui comptent au nombre des rédacteurs de la revue émettent dans Commentaire les propos les plus techniques. C'est parmi eux que l'on débat de la question de l'unité économique et monétaire (UEM) de l'Europe, mais aussi des modalités de la poursuite de la construction d'un continent intégré. C'est en particulier parmi eux qu'est le plus richement abordé le débat sur la supranationalité, une question d'importance au sein du sommaire européen de Commentaire.

 On remarque aussi que les multiples contributions de diplomates au débat européen de Commentaire concernent dans leur presque totalité la question de la sécurité du continent et de son organisation militaire.

 Si leurs propos sont globalement variés, les politiques trouvent dans les colonnes de Commentaire une tribune où exprimer en particulier leurs projets d'intégration militaire et diplomatique. Outre les positions relativement centrales qu'ils occupent sur l'échiquier politique, ce qui réunit ces auteurs est la part historique qu'ils ont souvent prise à la construction d'une Europe unie. On remarque en outre parmi eux la présence de deux décideurs étrangers qui ont soutenu la construction de l'Europe et participé au débat sur l'intégration en leurs pays. Il s'agit d'Alois Mock, président du Parti populiste autrichien, ancien vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères d'Autriche lorsque est publié, en 1987, son plaidoyer pour l'adhésion de l'Autriche à la Communauté en 1992[9], et de Helmut Schmidt, ancien chancelier CDU de la République fédérale d'Allemagne.

 Jacques Delors est le seul décideur contributeur au débat européen de Commentaire affilié à un parti socialiste. Aux côtés de l'ancien président de la Commission européenne figurent Maurice Couve de Murville, ancien ministre des Affaires étrangères de Charles de Gaulle, Jean François-Poncet, qui fut notamment secrétaire de la délégation française au Marché commun et à l'EURATOM, René Pleven, qui fut à l'origine, en mai 1950, du projet de Communauté européenne de défense (CED), et enfin Raymond Barre et Valéry Giscard d'Estaing.

 

 

 Les problématiques européennes de Commentaire

 

Commentaire nourrit dans ses colonnes une réflexion originale sur l'Europe, pour partie héritée de sa tradition libérale et anticommuniste. Nous avons eu recours au schéma interprétatif des origines de la conscience et de l'identité européennes proposé par René Girault. D'après lui, l'identité européenne se construit d'abord sur la conscience de " l'existence d'une société européenne ". Le constat de " la corrélation Croissance-Union européenne " et l'aspiration à " assurer la paix entre les peuples " auraient de plus participé à la volonté de mettre sur pied une communauté européenne.

 Le projet européen de Commentaire se construit d'autre part selon les plans d'une association de type fédéral ou confédéral. Ce trait remarquable ne pouvait être négligé.

  

 

Aux origines d'une conscience européenne

  

Maintenir la paix

 

 La sécurité du continent constitue l'un des thèmes majeurs des développements de Commentaire sur l'Europe : près de 23 % du volume des articles que la revue consacre à l'Union européenne y font référence. La volonté de voir garantie la sécurité du continent est à l'origine d'un véritable dessein européen " en négatif ".

 La question du maintien de la paix en Europe, si elle trouve sa pleine justification au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se trouve réactualisée dans les années 1970. Commentaire voit le jour dans un contexte de renouveau des tensions entre le bloc soviétique et les puissances occidentales. La première manifestation de cette " Guerre fraîche " est la crise qu'entraîne la mise en place par l'URSS d'un système offensif de fusées SS 20 aux frontières de l'Europe occidentale.

 Les rédacteurs de Commentaire ne négligent pas un seul instant, entre 1978 et l'effondrement de l'empire soviétique, la puissance de l'URSS et la menace qu'elle pourrait faire peser sur la sécurité de l'Europe occidentale. On pourrait, par exemple, citer Dominique Moïsi, qui s'inquiète en 1979

 " - [Du] renforcement [du] potentiel militaire [soviétique], au niveau nucléaire comme conventionnel ;

 - [De] l'apparition d'un dynamisme tourné vers l'extérieur qui prend appui sur cette force d'intervention. "[10]

 Le contexte géopolitique trouble contribue à faire envisager aux contributeurs de Commentaire un nécessaire couplage des puissances américaine et européennes. Certains articles partent à la recherche d'une " troisième voie " réaliste entre un atlantisme dont la nécessité ne fait aucun doute, mais dont on craint qu'il ne devienne insuffisant et mal adapté aux besoins de l'Europe, et une communauté européenne de défense autonome condamnée à demeurer projet.

 Pour et par le projet de la paix se construit donc une part de l'unité européenne que recherche Commentaire. Mais à la différence du projet de paix intérieur à l'Europe occidentale que l'on voyait se définir à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, la paix de Commentaire est une paix en armes, tournée contre le bloc soviétique : " Il n'y a pas de troisième voie entre la défense et l'asservissement ", écrivait Pierre Lellouche en 1981[11].

 Le dégel du bloc communiste constitue enfin, pour les auteurs de Commentaire, une invitation à redéfinir les rapports de l'Europe politique et militaire au monde. Soulagée en principe de la menace nucléaire orientale, l'Europe doit commencer à exister pleinement sur les terrains de la diplomatie et de la défense. De nombreux articles appellent, dès lors, au rééquilibrage des rapports stratégiques entre Europe et États-Unis. Désormais, contre de nouveaux ennemis dont on pourrait encore craindre l'apparition parmi les "États parias", et pour le ménagement d'une plus grande place à l'Europe dans le nouvel ordre géopolitique mondial, l'idée d'une intégration politique et militaire paraît connaître un net renouveau dans les colonnes de Commentaire. L'Europe pourrait peser de plus en plus lourd dans la balance des relations politiques et économiques internationales une fois constitué un front de politique extérieure uni prolongeant une union commerciale déjà bien engagée :

" Si la Communauté avait dépêché 200 000 hommes dans le Golfe, sous commandement et drapeau européens, elle aurait son mot à dire, aujourd'hui, dans les tractations qui façonnent un nouvel équilibre au Moyen-Orient. Mais, absente de la guerre, elle l'est aussi de la paix qui s'élabore et les bonnes paroles que lui prodiguent de temps à autre le président Bush et M. Baker n'y changent malheureusement rien " , note par exemple Jean François-Poncet en 1991[12].

 

L'Europe pour la croissance

 

On doit aussi remarquer la place importante de la question économique dans l'Europe de Commentaire.

Commentaire apparaît dans un contexte économique troublé. Les tentatives de reprise, au lendemain des deux chocs pétroliers, échouent. Dans de telles circonstances, la Communauté européenne, qui a déjà fait la preuve de ses capacités à protéger et dynamiser les économies de ses membres, paraît silencieusement légitimer, pour les auteurs de Commentaire, la perpétuation de sa construction, en particulier dans les domaines économique et financier.

Les auteurs de la revue se prononcent unanimement en faveur d'une intégration franche des circuits économiques des membres de la Communauté. Pour faire des nations européennes des concurrents des États-Unis et des économies asiatiques en plein développement, l'union paraît constituer la seule voie.

 

 

Comme on peut le lire sous sa plume en 1976, Raymond Aron lui-même ne doutait pas de l'unité économique européenne et de son intérêt :

 " L'identité économique de l'Europe est-elle devenue une réalité ? Pour ma part, je répondrai affirmativement. Les échanges à l'intérieur de la Communauté ressemblent aux échanges à l'intérieur du grand marché des États-Unis ou, en tout cas, du marché nord-américain (...). Il existe donc désormais comme une entité économique, un grand espace européen, à l'intérieur de l'ensemble atlantique. La densité des échanges entre les nations européennes crée une sorte d'unité de fait, même si les gouvernements demeurent distincts, même s'ils ne s'accordent pas entre eux. "[13]

 Il place ainsi sans ambiguïté le processus d'intégration économique au compte des réussites de l'Europe unie.

 On se félicite aussi dès 1979, parmi les rédacteurs de Commentaire, des promesses du Système monétaire européen (SME), ne négligeant toutefois pas les crises et contraintes qui pourraient naître de sa confrontation à un Système monétaire international (SMI) dominé par le dollar. Jean Perrecaud, évoquant " les États-Unis et l'Europe ", se réjouit de l'émergence du SME, nouvel environnement stable pour le commerce européen, l'ECU constituant un deuxième pôle économique et financier mondial face à la monnaie américaine :

 " ...bien que les autorités monétaires européennes n'entendent pas à ce stade voir l'ECU utilisé comme véhicule de transactions privées ou comme actif de réserve de Banques centrales étrangères à la Communauté, l'ECU apparaît bien, à certains égards, comme le symbole d'un deuxième pôle mondial face au dollar. "[14]

 Enfin, les auteurs de la revue prennent nettement parti pour l'Union économique et monétaire (UEM) de l'Europe dès 1986. Cette position constitue l'ultime et principal témoin de la " conscience économique et financière " européenne de Commentaire.

 

 

Commentaire et l'objectif fédéral

 

Une revue fédéraliste

 

Plusieurs indices indiquent d'entrée l'orientation fédéraliste du projet européen de Commentaire. La revue, par exemple, rend de fréquents hommages aux pères de l'Europe, Jean Monnet, Robert Schuman ou Altiero Spinelli ; de plus, Jean-Claude Casanova, qui ne dissimule pas ses convictions fédéralistes, truffe ses pages de citations en clin d'oeil aux perspectives européennes. Ces quelques mots du directeur de la revue ouvrent le numéro célébrant le dixième anniversaire de la fondation de Commentaire :

 

 " Notre revue milite pour la constitution d'une Europe unie, dotée d'un gouvernement, d'une défense et d'une monnaie. Elle reste fidèle aux institutions libérales : le régime représentatif, la séparation complète du pouvoir judiciaire et de l'administration, l'autonomie des communes et des régions. "[15]

 

 Certains articles, de plus, constituent de véritables "professions de foi" fédéralistes. Les publications du sociologue Jean Baechler en faveur de la constitution des " États-Unis d'Europe " en sont un exemple frappant.

 Raymond Aron, pourtant, semblait nourrir un sentiment beaucoup plus réservé sur les perspectives fédérales. Favorable à la construction de l'Europe, ami de Jean Monnet, l'inspirateur de Commentaire ne s'est jamais prononcé pour le fédéralisme. Dominique Schnapper nous a fait part de ses impressions à cet égard :

 " Raymond Aron y croyait moins, il était plus républicain que Casanova qui est plus libéral. Vous avez raison, il y a une nuance entre les positions des deux. Mon père disait qu'il n'y avait pas d'expérience dans l'histoire où des gens disposant de la souveraineté y aient renoncé d'eux-mêmes, sans y être forcés par une autre puissance. Vous trouverez cela dans Paix et guerres entre les nations. Il était pour l'Europe, mais il avait quelques doutes sur l'unité européenne ; j'ai le sentiment que la paix, la coopération, la collaboration entre les pays européens ne lui semblaient pas une mauvaise solution. Jean-Claude est beaucoup plus européen. "[16]

 Au sein de Commentaire s'exprime ainsi une relative pluralité de points de vue parmi lesquels domine pourtant l'objectif d'une construction finie, d'une Europe militairement, monétairement, puis politiquement unie.

  

Supranationalité et patriotisme européen

  

Commentaire s'arrête assez longuement sur la question supranationale et de la perspective d'un patriotisme européen. Ce débat, naturellement présent tout au long du parcours de la pensée européenne de Commentaire, connaît un renouveau à l'horizon de 1992 et à la suite de la parution posthume, en 1991, d'un article de Raymond Aron intitulé : " Une citoyenneté européenne est-elle possible ? "[17]

 Jean-Claude Casanova admet ne pas se faire une idée précise des formes de la structure confédérale à venir, mais fonde son projet fédéraliste sur le libéralisme intellectuel qui est le sien. D'autres intervenants, comme Jean Baechler, ont déjà fixé les bases sur lesquelles reposerait l'État fédéral. Le sociologue propose notamment à l'automne 1990, soit à la veille du renouveau et de la concentration du débat sur les questions supranationales dans Commentaire, un essai intitulé " Description des États-Unis d'Europe "[18], qui décrit assez bien cet objectif ultime.

 La revue tend ainsi à proposer un avenir européen fédéral ou confédéral. Il m'est apparu, pourtant, que Commentaire négligeait l'aspect social et humain de toute construction européenne. La revue et ses rédacteurs ne se sont pas laissés séduire par le " mythe européen ", dont Raymond Aron assurait d'ailleurs qu'il était bel et bien mort.

 L'Europe de Commentaire est une Europe enthousiaste mais réaliste, construite avant tout contre l'empire soviétique, et contre la relégation des nations européennes au second rang des puissances économiques.

  

Raymond Aron jugeait sévèrement l'idée d'une identité culturelle de l'Europe :

 " Les Français ont conscience de leur identité culturelle (...) en tant que Français. Lorsqu'ils se pensent Européens, ils songent moins à l'héritage commun des peuples du Vieux continent qu'à l'opposition à l'égard des Américains. "[19]

 On pourrait dire du sentiment européen de Commentaire qu'il se construit, lui aussi, essentiellement par opposition, en négatif.

 

 

Commentaire s'est idéalement prêtée à une étude inscrite entre histoire des relations internationales et histoire des intellectuels. Ses membres la destinent à faire à la fois figure de revue intellectuelle à l'usage des politiques et de revue politique à l'usage des intellectuels. On peut lire dans ses apports aux réflexions sur l'Europe un véritable échange entre les deux milieux, et saisir ainsi la présence réelle de Commentaire dans le champ international. L'histoire de la revue ne peut être dissociée de son internationalité et, en particulier, de son européanité.

 Le dessein européen que produit la revue, on l'a vu, est réaliste et de nécessité. Il exclue toute considération sur l'existence d'une société européenne qui prédisposerait à une union avant tout humaine. Peut-être ce choix de Commentaire est-il celui d'une assemblée de techniciens plus que d'intellectuels tels que l'on pourrait être tenté de se les figurer.

 Héritière d'une tradition intellectuelle et politique en renouveau à partir des années quatre-vingt, Commentaire doit aussi la formation de son identité et de son projet intellectuel et politique à ses réseaux. Revue d'extérieur, elle a trouvé son propos et ses relations sur des terrains qu'aucune étude ne doit ignorer.

 

 



[1]     CASANOVA (Jean-Claude), entretien du vendredi 4 avril 1997.

[2]     RIEFFEL (Rémy), La tribu des clercs : les intellectuels sous la Vème République, Paris, Calmann-Lévy / CNRS éditions, 1993, 692 p.

[3]     PLUET-DESPATIN (Jacqueline), " Une contribution à l'histoire des intellectuels : les revues ", Cahiers de l'IHTP, Sociabilités intellectuelles, lieux, milieux, réseaux, n°20, mars 1992, pp. 125-136.

[4]     Voir GIRAULT (René), s.d., Identité et conscience européennes au XXème siècle, Paris, Hachette, 1994, 234 p.

[5]     Éditorial non signé, Preuves, à partir du n°9 ( novembre 1951), 2éme de couverture.

[6]     GRÉMION (Pierre), Intelligence de l'anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris, 1950-1970, Paris, Fayard, 1995, p. 21.

[7]     Commentaire, numéro anniveraire : L'Europe et la France, n°41, printemps 1988.

[8]     CASANOVA (Jean-Claude), entretien du vendredi 4 avril 1997.

[9] MOCK (Alois), " L'Autriche, membre naturel de l'Union européenne ", Commentaire, n°57, printemps 1992, pp. 17-26.

[10]    MOÏSI (Dominique), " L'URSS et l'Europe ", Commentaire, n°6, été 1979, p. 215.

[11]    LELLOUCHE (Pierre), " L'Europe et sa défense ", Commentaire, n°14, été 1981, p. 197.

[12]    FRANÇOIS-PONCET (Jean), " L'Europe sera politique ou ne sera pas ", Commentaire, n°53, printemps 1991, pp. 229-230.

[13]    ARON (Raymond), " Fin d'un mythe ? ", in TRIFFIN ( R.), ARON (R.) , BARRE (R.), EWALENTES (R.), L'Europe des crises, coll. Bibliothèque de la Fondation P.-H. Spaak, Bruxelles, Breylant, 1976, pp. 139 -140.

[14]    PERRECAUD (Jean), " Les États-Unis et l'Europe ", Commentaire n°6, été 1979, p. 211

[15]    CASANOVA (Jean-Claude), " Dix ans après : Incertitudes européennes ", Commentaire n°41, printemps 1988, p. 8.

[16]    SCHNAPPER (Dominique), entretien du vendredi 7 mars 1997.

[17]    ARON (Raymond), " Une citoyenneté multinationale est-elle possible ? ", Commentaire n°56, hiver 1991, pp. 695-704.

[18]    BAECHLER (Jean), " Description des Etats-Unis d'Europe ", Commentaire, n°51, automne 1990, pp. 463-470.

[19]    ARON (Raymond), " Fin d'un mythe ? ", op. cit., p.139.