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Franck Chimot, Jean-Baptiste Duroselle ou combats pour l'Europe

Jean-Baptiste Duroselle ou combats pour l'Europe

 

 

 

Bulletin n° 5, été 1998

 

 

 

 

Franck Chimot

 

 

Historien spécialiste des relations internationales[1], Jean-Baptiste Duroselle (1917-1994) n'a cessé, au cours de sa double carrière d'enseignant et de chercheur, de penser l'histoire et l'unification du Vieux Continent afin d'en apprécier, dans le temps comme dans l'espace, les composantes et les singularités, les tourments et les bienfaits, les chances et les dangers. Ses recherches, d'une rare densité, s'articulent autour de trois pôles essentiels.

Elles concernent tout d'abord l'étude chronologique de l'histoire et de la place de l'Europe dans le cadre des relations internationales[2]. Par ailleurs, plusieurs études, évoquant des sujets tantôt conjoncturels, tantôt structurels, s'inscrivent à dessein dans une perspective européenne[3]. Enfin, nombre de ses travaux ont pour vocation de s'interroger non seulement sur la notion même d'Europe, mais aussi sur l'existence d'une possible communauté de civilisation européenne[4]. Ainsi, force est de souligner qu'il existe une œuvre européenne ou plutôt une dimension européenne dans l'œuvre de l'auteur.

 C'est donc au nom d'une sensibilité, voire d'une sociabilité européenne accrue, qu'il importe de parler à son égard de véritables combats pour l'Europe[5]. Combat historique, puisqu'il s'agit de contribuer à une meilleure connaissance de l'entité "Europe" et de véhiculer des vérités objectives qui lui soient intrinsèques; combat politique en essayant de faire valoir la nécessité d'une réconciliation harmonieuse entre les Européens et de travailler à l'émergence d'une nouvelle architecture regroupant volontairement les peuples et les États; combat culturel, marqué par la volonté, sans cesse réaffirmée, de rendre l'idée d'Europe toujours plus intelligible; combat civique, enfin, en explicitant les perspectives d'une Europe unie.

 L'intérêt de notre étude consiste à définir de manière précise et nuancée les affinités qu'entretient Duroselle avec l'Europe, appréhendée comme objet d'histoire, comme symbole et comme concept. Il s'agit de surcroît de délimiter la nature de l'identité européenne telle qu'il l'entend et l'analyse, et de comprendre les contours d'une conscience européenne originale en pleine affirmation. Les questions qui sous-tendent cette quête intellectuelle -comment définir l'Europe? sur quoi sa légitimité repose-t-elle? comment apprécier ses multiples phases historiques fondées sur la dialectique construction/déconstruction? - touchent à l'essentiel, c'est-à-dire aux fondements civilisationnels du vieux continent.

 Si l'enjeu consiste à pérenniser la paix et à défendre un certain nombre de valeurs, la perspective réside dans les moyens d'optimiser les règles de fonctionnement de cet espace unique et repose sur l'émergence et la viabilité de nouveaux projets. Il importe d'autre part de souligner le découplage latent qui caractérise la posture de l'historien (intérêt jamais démenti pour l'Europe) de celle du citoyen (scepticisme croissant à l'égard de la construction européenne qu'il juge nécessaire mais à laquelle il refuse de souscrire, moins par anticonformisme que par esprit critique) et d'observer que son engagement européen, bien que ponctué de permanences et de certitudes, demeure travaillé par un certain nombre d'ambiguïtés.

  

 

L'Europe dans l'histoire : enjeux et perspectives

  

Qu'est-ce que l'Europe ?

  

Réalité complexe et protéiforme, l'Europe peut désigner, en fonction des présupposés qui l'animent, une entité géographique, une idée, une civilisation, un idéal voire une utopie. Aussi, afin de dissiper toute équivoque, il convient de se pencher sur l'interrogation suivante: qu'est-ce que l'Europe ?[6] Contrairement aux autres continents, les contours de cette nébuleuse sont mal délimités et demeurent difficilement appréciables. Découpé et asymétrique, "le dessin de l'Europe occidentale est aussi imprévu, aussi aberrant, aussi déchiqueté que possible"[7]. La multitude des paysages, la diversité climatique et le morcellement des habitudes et caractéristiques de ses différents groupes ethniques amènent Duroselle à penser que "si donc existe ou se forme une unité géographique de l'Europe occidentale, c'est celle d'une mosaïque, non celle d'une vaste fresque aux larges surfaces de même couleurs"[8]. Cette structure géographique originale, "formidable manteau d'Arlequin"[9], a sans aucun doute influencé les hommes dont la division linguistique et religieuse, résultante d'un brassage millénaire, n'est pas la moindre des spécificités. À son sens, seule l'histoire justifie et légitime le concept de communauté européenne. Ainsi, l'Europe n'est-elle ni géographique, ni linguistique, ni raciale, ni religieuse mais probablement historique. Et de citer, en guise de démonstration, l'existence de véritables phases historiques communes à l'Europe qui ont, à un moment donné, dépassé les particularismes et fait abstraction des différentes histoires nationales. L'idée de civilisation européenne n'est donc pas usurpée dans la mesure où elle a, de façon régulière et continue, transcendé et désenclavé les faits culturels et linguistiques ainsi que les conflits et les rivalités d'intérêt. Sans minimiser pour autant l'ensemble des facteurs agissant contre l'unité et déterminant la personnalité et l'identité de chaque pays, l'historien s'attache à saisir l'émergence graduelle "d'un esprit européen" fondé sur le sens de la pitié, de l'égalité et de l'humanité. C'est par ces valeurs, à fort contenu civilisationnel, que l'Europe se singularise. Il n'en reste pas moins que son élargissement est, à terme, problématique voire "géographiquement insoluble puisqu[`elle] n'est autre qu'une péninsule compliquée de l'Asie"[10]. Il affiche, en effet, sur la question de la définition de ses frontières orientales son impuissance. Alors que les autres apparaissent comme quasi parfaites du fait de leur caractère maritime, celles de l'est ne répondent à aucune logique prédéfinie :


"On ne saurait [les] fixer au rideau de fer ni même à la ligne Oder-Neisse. Même si la Finlande, la Pologne, la Hongrie, la Bohème sont situées au-delà de ces limites, ce sont des pays qui font évidemment partie de l'Europe occidentale, même s'ils n'en font pas partie politiquement"[11].

 Mais la difficulté pour définir l'Europe est aussi d'ordre historique et intellectuel.

 

 

 Des phases historiques communautaires ?

 

L'idée d'engager une réflexion historique sur les phases communautaires susceptibles d'avoir caractérisé l'Europe de la préhistoire à l'aube du XXIe siècle est tout à fait novatrice. Il s'agit moins de juxtaposer les diverses histoires nationales que d'embrasser l'histoire de l'Europe dans une perspective réellement européenne et d'illustrer la constitution progressive et régulière de certains traits de civilisation[12]. Pour complexe qu'elle soit, l'ambition de Duroselle consiste à découvrir l'étendue d'une éventuelle communauté européenne. Cela ne signifie nullement que les idées qu'il développe soient arrêtées et ses conclusions définitives puisque sa réflexion sur ce processus de communautarisation n'est pas sans véhiculer une certaine perplexité. Ainsi dans un chapitre intelligemment intitulé "Charlemagne, roi d'Europe?", dans lequel il évoque les contours imprécis et en constante évolution de l'unité du continent, il pose le problème de la conscientisation européenne :

"l'aventure des Carolingiens avec son apogée de l'an 800, le gouvernement impérial, signifie-t-elle une claire conscience de la réalité européenne, principalement occidentale ?"[13]

 Ce qui l'intéresse, c'est d'une part la rareté d'une Europe politiquement unifiée, d'autre part l'émergence de véritables phénomènes de civilisation. Après avoir parcouru les bienfaits de la politique culturelle carolingienne, il ne manque d'observer que "comme phénomène de communauté intellectuelle et civilisatrice, l'Empire de Charlemagne présente un intérêt exceptionnel et apparaît comme un modèle"[14]. De même, sur les périodes suivantes, il insiste volontairement sur les facteurs qui confèrent à l'Europe une certaine unité, que celle-ci soit de type intellectuel, culturel, religieux ou artistique[15]. Ainsi, "à voir par milliers et par milliers les églises, monastères et cloîtres romans, puis les cathédrales et églises gothiques, on devine la richesse spirituelle, intellectuelle, artistique, philosophique, ainsi que leur profonde unité. C'est l'Europe sans le nom - presque oublié[16]".

 La naissance de l'État moderne, couplé à l'essor scientifique dans les domaines de la médecine, des techniques, de l'imprimerie ou de la navigation, confère à l'Europe "une avance croissante sur les autres grandes civilisations, chinoise, indienne, musulmane[17]". Sous les XVIIe et XVIIIe siècles, celle-ci s'oriente vers le cosmopolitisme, en dépit de sa désunion. Ce n'est qu'avec Napoléon que resurgissent les fantasmes et les mirages d'une unification imposée par la force. Mais "cette Europe-là va s'attirer la haine de tous. [...] Cette expérience a démontré que l'Europe ne peut pas se créer par la conquête[18]", ce qu'a confirmé la "monstrueuse" et "inacceptable" politique hitlérienne. La dernière phase communautaire, qui débute en 1945, pose le problème de savoir ce que représente l'Europe: mythe à réaliser ou réalité à reconstruire?

  

L'Europe: entre mythe et réalité

  

Duroselle considère que l'Europe a été la seule civilisation qui se soit mise en mesure de conquérir le monde, notamment parce qu'elle a su jouer de sa supériorité technique et militaire. Le fascinant triptyque christianisation, évangélisation, européanisation, résume bien cette domination qui fut effective du XVe au XXe siècle. Les deux guerres mondiales ont marqué un coup d'arrêt à cette tendance de fond. De principal protagoniste de l'Histoire, l'Europe s'est retrouvée au rang d'observateur passif, tant sur le plan politique et diplomatique, du fait de l'hégémonie des deux superpuissances américaine et soviétique, que sur le plan économique, avec la rapide résurgence du Japon sur la scène mondiale. C'est pour contourner ou parer à cette situation que l'Europe doit s'unir:


"l'une des raisons pour laquelle, politiquement, je serais content qu'il y ait une union, c'est que cela rétablirait, je ne dis pas la prééminence de l'Europe, qui me serait indifférent, mais une égalité de l'Europe avec ces deux splendides sources de recherche que sont le Japon et les [florin]tats-Unis"[19].

 Cette union est corroborée à court terme par la nécessité pour l'Europe de rester compétitive et à long terme par les tendances démographiques qui jouent en sa défaveur.

 L'après-guerre constitue un tournant historique majeur puisque, pour la première fois dans l'histoire européenne, une volonté d'unification, fondée sur une méthode d'accord mutuel, s'esquisse volontairement. L'auteur la ressent d'autant plus vivement qu'il en fut le contemporain. Désormais, l'Europe se doit d'incarner certaines valeurs, telles que les droits de l'homme, la tolérance, la liberté et la justice[20].

 A cause de son histoire chaotique, il est difficile d'opter pour une vision mythique de l'Europe, même s'il convient de constater qu'elle "s'est enrichie d'apports incessants à travers les déchirements, les guerres, les haines, les violences. Qu'on aboutisse à la période où naît l'harmonie nous paraît être la résultante de cet immense passé"[21]. Ainsi, le processus de construction européenne, encouragé par les États-Unis, fait peu à peu son chemin, alternant échecs ou désillusions sur les plans de l'unification politique (Conseil de l'Europe, 1949) et militaire (Communauté européenne de défense, 1952)[22] avec des succès beaucoup plus probants concernant le volet économique, du fait des créations de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (1951) et de la Communauté économique européenne (1957). Duroselle résume cette période laconiquement: "disparition des conflits entre métropoles et organisations multilatérales sont des éléments favorables à l'Europe"[23]. Il déplore toutefois que le traité ne prévoit pas de politique monétaire commune, ce qu'il qualifie de "grave menace[24]". Les réticences qui l'animent vont freiner quelque peu ses ardeurs européistes.

 

 Permanences et ambiguïtés d'un engagement européen

  

De la Haye à Maastricht

  

Pour l'auteur, c'est bien à La Haye que la construction européenne débute véritablement, non pas lors du Congrès du même nom, mais avec la déclaration de Georges Bidault.

 "[La]date du 20 juillet 1948 doit être considérée comme un véritable tournant de l'histoire européenne, ou, si l'on préfère, comme un point de départ. Pour la première fois, un gouvernement présentait officiellement un projet tendant à la construction de l'Europe"[25].

 Ensuite, c'est grâce à une poignée de grands hommes - Jean Monnet, Konrad Adenauer, Robert Schuman, Alcide de Gasperi[26] - que l'Europe a pu redevenir une entité susceptible de peser sur l'évolution des relations internationales. Leur réflexion est partie d'une double réalité politique et économique :

"Ils ont vu une Europe déchirée, détruite par elle-même, un vide de puissance à la place de ce qui avait été le centre même de la puissance. Ils ont vu des ruines là où s'était élaborée la richesse. Ils ont vu se dresser autour de l'Europe, aux États-Unis et en URSS, deux pouvoirs qui [...] menaçaient d'absorber l'ancien foyer de la civilisation. Il leur est venu, ainsi qu'à d'autres, l'idée féconde que seule l'union de l'Europe empêcherait cette absorption"[27].

  Sans négliger le rôle de quiconque, il préfère mettre l'accent sur Jean Monnet qui est "l'artisan de l'unique réussite de la IVème République : la marche vers l'Europe[28]". Deux dons extraordinaires expliquent son importance: celui de se faire des amis haut placés et celui de trouver des solutions originales à un problème posé et de les défendre avec pugnacité.

 Mais avec les ultimes avatars de l'unification européenne, Duroselle se sent gagné par un certain désarroi. L'ambivalence de ses sentiments transparaît au tournant des années quatre-vingt dix, d'où l'exacerbation de ses reproches et critiques. Il focalise son attention sur le traité de l'Union européenne, signé à Maastricht le 7 février 1992, dont il fustige les "catastrophes". Il y voit la principale cause des difficultés affectant l'Europe: rejet de la politique agricole commune par les agriculteurs, symbole des "corporations se [sentant] touchées par diverses décisions de Bruxelles, qui leur apparaissent comme technocratiques et démocratiquement irresponsables"[29], résistance ou réticences de certains pays comme le Danemark qui n'adhère pas au traité ou la France qui l'approuve à une infime majorité, "drame monétaire" consécutif à la volonté de créer une monnaie unique européenne en 1999 avec la sortie du SME de la livre sterling et de la lire italienne, dont les dévaluations potentielles menacent le franc. La conclusion de l'auteur à propos de la politique économique française est sans appel: "la France possède une monnaie forte mais aussi trois millions de chômeurs"[30].

 Plusieurs points le laissent insatisfait. Sur le plan institutionnel, il vitupère la confusion et la paralysie et regrette la faiblesse du Parlement européen, eu égard à la Commission européenne. Il note, non sans amertume, que "les élections [européennes] se font par pays, avec des soucis beaucoup plus nationaux qu'européens"[31]. De plus, il avoue sa difficulté à comprendre les modalités d'application du principe de subsidiarité. Sur le plan culturel, il réfute catégoriquement la disparition de toute diversité. Ses vues relatives au projet européen se fondent d'une part sur le refus d'"une sorte d'homogénéisation rebutante et irréaliste", d'autre part sur la vitalité des sept ou huit principales cultures européennes qui sont "parmi les plus anciennes, les plus profondes, les plus vivantes du monde". Loin d'être un obstacle, "leur développement - leur continuation - est une condition nécessaire à l'unification. [...] Il faut à tout prix éviter une langue commune"[32]. Le militant, arguant de ses connaissances historiques pour réfuter l'uniformisation, se substitue pleinement à l'historien. Les cultures doivent toutes pouvoir s'exprimer, à l'instar de ce qui se passe dans la Suisse pluriculturelle. Enfin, concernant la politique étrangère et de sécurité commune, il relève que le traité n'indique pas les moyens de parvenir aux objectifs proclamés :


"Quand on constate les graves divergences entre Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie dans la "guerre du Golfe", quand on voit la Grèce, à peu près seule, soutenir la Serbie dans la guerre actuelle, on ne peut s'empêcher de douter"[33].

 Ainsi, à bien le lire, on sent que Jean-Baptiste Duroselle plaide pour une Europe différente.

 

  

Un historien européiste, un citoyen sceptique

 

Nul se saurait sérieusement contester l'engagement européen de celui qui, dès 1965, souligne "que nous le voulions ou non, notre avenir dépend de la façon dont se développera l'idée féconde de l'Europe[34]". Fort de certains principes, il n'a jamais voulu profiter de sa position pour manipuler l'histoire à des fins personnelles, ce qui n'a pas empêché un affrontement latent entre le Duroselle historien et le Duroselle citoyen. Si le premier n'a cessé de répéter que son rôle n'est pas de défendre une cause en instrumentalisant l'Histoire mais bien de chercher et d'expliciter, le second n'a jamais "[voulu] cacher [son] attirance vers une Europe se donnant progressivement une unité politique[35]" estimant "qu'il est très important pour l'avenir de nos pays et pour le bonheur des citoyens de créer une sorte d'unité européenne dont la forme reste encore à trouver[36]", d'où un conflit intérieur larvé entre l'historien, qui relate, et le citoyen, qui subit.

C'est moins le fond qu'il remet en cause que la forme, même s'il avoue son embarras: "[...] il faut créer quelque chose de nouveau, mais je ne sais pas quoi"[37]. Il a néanmoins quelques certitudes, qui sont autant d'appels à la sagesse. Il fait valoir qu'il importe de dissocier l'Europe de l'Occident car ce sont deux composantes dissemblables. Ensuite, il met en garde contre la renaissance des nationalismes, phénomène qui doit inciter les décideurs à proposer des formes de coopération de type confédéral, seules à même de perdurer. Enfin, il n'est de processus de construction européenne viable sans l'approbation de l'opinion publique.

Il résulte de son scepticisme certains jugements de valeur :

"Œuvre de 15 000 fonctionnaires de la Communauté économique à Bruxelles [...] habitués à un langage devenu parfois ésotérique", le traité de Maastricht s'avère "obscur, comme le prouvent les interprétations radicalement opposées qu'on en a données".

 Et Duroselle d'asséner une conclusion radicale: "l'expérience historique montre qu'un traité long et obscur ouvre la porte à toutes les échappatoires"[38].

C'est pour tout ou partie de ces raisons qu'il vota "non" au référendum du 20 septembre 1992 consacré à sa ratification[39]. Quelques lignes le laissent transparaître ici ou là :

"Les adversaires de Maastricht [...] se sont recrutés dans les groupes qui souffraient de l'action communautaire, mais aussi, contrairement aux affirmations simplificatrices des médias, chez de nombreux intellectuels. Ils sont partisans de l'Europe, mais pas de celle de Maastricht. Le principal reproche qu'ils font à ce traité est que [...] le système n'est pas démocratique. Il ne le serait que si le Parlement européen, mieux élu, pouvait renverser la Commission, qui deviendrait ainsi un véritable ministère, au lieu d'exercer, sur de nombreux points, mineurs, mais parfois majeurs, une dictature incontrôlée[40]".

 Il s'agit, à n'en pas douter, d'un véritable autoportrait. Se voulant le porte-parole des mentalités collectives françaises, il dénonce avec virulence les mesures "politiciennes et démagogiques" qui ont été prises. L'Europe et la démocratie devant aller de pair, il en conclut que "beaucoup pensent, comme moi, que l'Europe de Bruxelles est plus autoritaire, exigeante et close que libérale, tolérante et ouverte[41]".

  

Chance ou danger ?

  

Pourtant, les apports de la construction européenne occidentale sont à ses yeux multiples: absence de guerre depuis 1945[42], effondrement des empires coloniaux, démocratisation de l'ensemble du continent, développement d'une sensibilité européenne et déclin des nationalismes. Cette nouvelle phase communautaire renforce les trois valeurs-symboles consubstantielles à l'Europe: la pitié avec la constitution progressive des États de droit, l'abolition de la peine de mort ou l'humanisation de la justice; la liberté avec la naissance des droits de l'homme; l'esprit de créativité avec la multitude d'inventions qui ont pris corps sur le vieux continent. De ce point de vue, l'Europe constitue une réelle opportunité et a un sens. Elle doit cependant s'élargir: "les douze ne sont qu'une étape" dit-il explicitement après la démantèlement du rideau de fer. Et de poursuivre :


"Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie au moins ont vocation à être européennes. Personnellement, je l'arrêterais aujourd'hui à la frontière de la Biélorussie, Russie, Ukraine[43]".

 

Duroselle craint cependant, avec l'éclatement du bloc de l'Est, la résurgence des conflits infra-continentaux dus??????? et la renaissance de certains nationalismes enfouis sous les couches de l'Histoire, dont il redoute visiblement la vigueur. Et de poser la question de savoir si, en cette fin de siècle, il est possible de substituer aux différentes nations une nation européenne au sein de laquelle les peuples "se rallieraient sentimentalement, intellectuellement, voire culturellement[44]". Aussi, fut-il profondément et sincèrement affecté par la "terrible crise yougoslave[45]" opposant Croates, Bosniaques et Serbes. Sans prétendre apporter la solution pour arrêter cette "effusion de sang au cœur même de l'Europe", il déplore néanmoins "l'insuccès" tant des Nations Unies, dont les "troupes ont ordre de ne pas combattre", que de la CEE pour résoudre le conflit. Il va même jusqu'à comparer l'attitude du secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, à celle qu'eut, lors de la crise de Munich en 1938, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain[46]. Les enseignements historiques qu'il tire de l'expérience yougoslave sont de trois ordres: le système du sentiment national "à deux étages" ne fonctionne pas, les peuples se sentent opprimés dans un empire dictatorial et le système fédéral, lorsqu'il est superficiel, est très mal accepté par les populations qui le composent. Il voit dans la confédération, dont il ne cesse de faire l'apologie, un triple avantage: celui, fondamental, de l'ouverture, celui de se préoccuper de politique étrangère et de défense alors que "le traité de Maastricht n'introduit ces deux données que sous forme de vœux", celui d'être "un excellent moyen de constantes discussions"[47].

 L'enjeu de cette fin de siècle réside dans la dialectique de l'ouverture et de la fermeture de l'Europe. La problématique de l'élargissement de la Communauté européenne sous-tend ses propos pour le moins acerbes:


"La communauté close est celle qui a établi une véritable forteresse de règles obligatoires, de lois, auxquelles il faut adhérer si l'on est candidat à l'admission. Tel est bien le cas [...] de l'Europe dont le centre se trouve à Bruxelles. Qui dit réglementations nombreuses implique l'inflation de fonctionnaires, leur pouvoir croissant, bureaucratique, oligarchique souvent irresponsable. [...] Mais il est une autre Europe possible et ouverte: celle qui, au lieu de règlements rigides portant sur des sujets souvent mineurs, admettrait progressivement toutes les nations véritablement européennes. Elle leur laisserait pour un temps, encore très substantiel, de vastes pouvoirs, et pour toujours, leur culture, mais elle viserait à l'essentiel"[48].

 

 Objectivité ou instrumentalisation? Impartialité ou subjectivité? Ces propos, qui d'ailleurs se retrouvent à la virgule près dans la dernière édition de L'Europe, Histoire de ses peuples, démontrent que Jean-Baptiste Duroselle reformule la question liée à la définition de l'Europe. Où commence-t-elle? Où s'arrête-t-elle? S'agit-il de créer une Europe des [florin]tats ou de défendre une Europe des nations? Ne revient-il pas, faute de réponse suffisamment tranchée, au concept de civilisation européenne?

 Il semble que pour comprendre les "combats" européens de Duroselle, il faille tout d'abord conclure sur sa vocation d'historien :

"L'historien n'est pas un collectionneur de faits: son rôle est de rendre la réalité intelligible. Autrement dit, il doit choisir. Choisir, c'est avant tout discerner ce qui est important. Or, l'importance se mesure selon un critère expérimental: l'ampleur des conséquences[49]".

 Son ambition première fut d'expliquer, de clarifier, d'établir voire de rétablir les faits, loin de tout dogmatisme. L'auteur n'a cessé de plaider pour une histoire citoyenne, honnête à défaut d'être objective et impartiale. Il est intéressant de constater que son opinion a évolué avec le temps sur un point fondamental: l'Europe est-elle antérieure à ses composantes ou est-ce que les nations lui préexistent? En 1965, doutant toujours de l'existence d'une civilisation européenne, il prend à partie Denis de Rougemont qui dans Vingt-huit siècles d'Europe estime que l'Europe est plus ancienne que ses nations et qu'elle a une double fonction universelle et universalisante. Or, pour Duroselle, l'idéal de cette Europe unie "n'a réellement pénétré dans le monde politique responsable, franchi les petits cercles ésotériques pour émouvoir les masses, et abouti à quelques premiers résultats à vrai dire forts insuffisants qu'après 1945. [...] Je ne pense pas que Dieu ait créé l'Europe, pas plus qu'il n'a créé la France ou l'Allemagne. La France, l'Allemagne, l'Europe sont des inventions des hommes, et l'invention de l'Europe comme unité politique est singulièrement plus récente que celle de la France ou de l'Allemagne[50]". Or, vingt ans plus tard, ses conclusions sont radicalement différentes. Ecrivant à son homologue suisse, il note :

"Ce qui m'a convaincu, c'est la permanence, depuis les dolmens inclusivement, d'une sorte de communauté, non raciale, ni politique, mais psychologique, et technique, ainsi que sociale. Les limites géographiques des dolmens, des cathédrales gothiques, les zones occupées par les Celtes, puis les Romains, puis les Germains, se ressemblent étrangement, avec des nuances"[51].

 Entre ces deux opinions, il y a deux décennies de travail consacrées à l'étude de l'Europe et l'éternelle confrontation de deux hypothèses: celle de l'Europe considérée comme une idée transposable dans les faits et celle de l'Europe perçue comme un idéal accessible. Cela signifie que sa conscience européenne n'est ni figée, ni sclérosée mais plutôt vivace et évolutive. Il y a bien à ce titre une appréhension et une compréhension tout à fait "duroselliennes" de l'Europe. En second lieu, il a toujours pensé l'Europe de l'après-guerre comme étant un facteur de paix, de stabilité et de prospérité, d'où ses recommandations pour éviter toute rupture entre les citoyens et les élites et ses efforts réitérés pour le maintien d'une Europe ouverte et inclusive. Enfin, si "la seule grandeur de l'historien, c'est de tenter une œuvre"[52], il semble pertinent de dire que, concernant l'histoire de l'Europe, Jean-Baptiste Duroselle fut un "grand" historien.

 



[1]     Ancien élève de l'ENS, major de l'agrégation d'histoire en 1943, il s'intéresse d'abord à l'histoire politique et religieuse et fait, sous la direction de Charles H. Pouthas, sa thèse sur Les débuts du catholicisme social en France 1822-1871 (PUF, 1951), avant de s'orienter, sous l'œil bienveillant de son "maître" Pierre Renouvin, vers l'étude des relations internationales.

[2]     Il s'agit des ouvrages suivants: L'Europe de 1815 à nos jours, Vie politique et relations internationales, PUF, coll. "Nouvelle Clio", 1993 (1ère édition 1964); Le drame de l'Europe, 1914-1945, Ed. Richelieu, 1969, 2 vol.; Le monde déchiré, 1945-1971, Ed. Richelieu, 1971, 2 vol.

[3]     C'est le cas notamment de ses études portant sur Les relations germano-soviétiques de 1933 à 1939, PFNSP, 1954; sur Les frontières européennes de l'URSS, 1917-1941, PFNSP, 1957 ou encore sur Le conflit de Trieste, 1943-1954, Ed. de l'Institut de sociologie de l'université de Bruxelles, 1965.

[4]     Se reporter à L'idée d'Europe dans l'Histoire, Denöel, 1965 (préface de Jean Monnet) et à L'Europe, Histoire de ses peuples, Perrin, 1990.

[5]     Sans vouloir prétendre à l'exhaustivité, notons néanmoins que son itinéraire professionnel et ses affinités personnelles dénotent une réelle "trajectoire" européenne. En effet, alors qu'il est depuis 1946 l'assistant de Pierre Renouvin à la Sorbonne et qu'il exerce parallèlement comme maître de conférences à l'Institut d'[florin]tudes politiques de Paris, il prend en 1950 le risque - professionnel - et le pari - intellectuel - de "s'exiler" à l'Université européenne de la Sarre, alors rattachée à la France, où il demeure jusqu'en 1957. Ce séjour, à forte connotation cosmopolite, le sensibilise aux problèmes de l'unification européenne et à l'importance de la nature des relations franco-allemandes. Soucieux de contribuer à la pérennité d'une Europe réconciliée et apaisée, il organise le rapprochement des étudiants français et allemands dans le cadre d'un programme d'échanges et affiche son intérêt pour la construction européenne par l'intermédiaire de conférences (sur "l'Europe orientale et l'idée européenne" au collège de l'Europe libre de Strasbourg en 1952, sur "l'Histoire de l'idée européenne" en février 1953 lors de l'inauguration de l'Institut d'[florin]tudes européennes de Turin; sur "l'idéal européen à la lumière de l'Europe contemporaine" à Turin en 1955), de voyages, de rencontres, d'articles (en 1957, il cosigne avec Pierre Gerbet "L'unification de l'Europe occidentale", dans Encyclopédie française, t. 11, La vie internationale). Après un bref passage à l'université de Lille (1957), il est détaché à la Fondation nationale des sciences politiques, où il dirige de 1958 à 1964 le Centre d'[florin]tudes des relations internationales, qu'il avait d'ailleurs cofondé en 1951. En 1964, il devient titulaire de la chaire d'Histoire des relations internationales à la Sorbonne et prend en charge le même enseignement à Sciences Po, tâches qu'il assume respectivement jusqu'en 1983 et 1984. Son itinéraire, au cours duquel l'analyse, l'action et la réflexion se complètent parfaitement, lui a permis d'approfondir ses études sur l'Europe et d'élargir ses centres d'intérêt. Sur le plan éditorial, Duroselle dirige de 1965 à 1980 la Revue d'histoire moderne et contemporaine et crée, en 1974, Relations Internationales, revue européenne s'il en est.

[6]     Il n'est pas inintéressant d'observer que l'auteur a, lors de la rédaction de L'Europe, Histoire de ses peuples, ouvrage paru en 1990 simultanément en huit langues sur une initiative de Frédéric Delouche, consacré un chapitre entier à l'étude de cette question dont la problématique venait d'être réactualisée par la récente démocratisation des pays de l'Est, soudainement redevenus des pays d'Europe centrale et orientale.

[7]     L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 16.

[8]     Ibid., p. 17.

[9]     "Un manuel d'histoire européenne", dans Cadmos, automne 1986, n°35, p. 66.

[10]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 613.

[11]    "Un manuel d'histoire européenne", op. cit., p. 66.

[12]    Cette ambition intellectuelle originale constitue la clef de voûte de l'ouvrage intitulé L'Europe. Histoire de ses peuples et n'est pas sans compléter la problématique de son étude sur L'idée d'Europe dans l'histoire qui évoquait l'existence de trois Europe: celle de la géographie, de la civilisation et de l'unité.

[13]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 155.

[14]    Ibid., p. 158.

[15]    Les phases communautaires significatives de l'histoire pluriséculaire de l'Europe que l'auteur retient sont celle des mégalithes qui pourrait constituer la "préhistoire de l'Europe", l'expansion celte, romaine (Grèce antique et christianisme) puis germanique (incluant celle des Vikings), la chrétienté occidentale, l'art roman et les cathédrales gothiques, qualifiés "d'art européen", les universités médiévales, la Renaissance, la domination coloniale, commerciale, scientifique, industrielle, bref autant d'éléments transversaux et synchrones qui ont constitué des spécificités du continent européen. Il met ainsi en valeur l'existence, bien réelle à le lire, d'une véritable communauté de civilisation. Il écrit autant une histoire de l'Europe qu'une histoire pour l'Europe.

[16]    Ibid., p. 244

[17]    Ibid., p. 283

[18]    Ibid., pp. 417-418.

[19]    "A propos de l'Histoire de l'Europe, une passion toujours renouvelée. Entretien avec Jean-Baptiste Duroselle", Historiens et géographes, n°330, janvier-février 1991, p. 260.

[20]    La chute des régimes communistes est-européens confortera les sentiments de Duroselle sur la supériorité du marché par rapport au plan ainsi que sur les vertus de la liberté.]

[21]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 409

[22] Prenant acte de l'impossibilité de dénationaliser une organisation avant d'avoir surmonté l'attachement de l'opinion à son armée, l'auteur juge la CED prématurée, même s'il la conçoit "comme un nouveau pas vers l'unification des Six", dans Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, op. cit., p. 594.

[23]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 581

[24]    Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, op. cit., p 596.

[25]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 570.

[26]    Avec perspicacité, Duroselle note que tous trois sont originaires de régions proches des frontières. Est-ce là la clef explicative de leur esprit européen? L'hypothèse n'est pas improbable.

[27]    L'idée d'Europe dans l'histoire, op. cit., p. 18.

[28]    "Deux types de grands hommes: le général de Gaulle et Jean Monnet", dans Itinéraires. Idées, hommes et nations d'Occident (XIXe-XXe siècles), Publications de la Sorbonne, 1991, p. 250.

[29]    L'Europe de 1815 à nos jours, op. cit., p. 259.

[30]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 627.

[31]    L'Europe de 1815 à nos jours, op. cit., p. 258.

[32]    Ibid., pp. 407-408.

[33]    Ibid., p. 262.

[34]    L'idée d'Europe dans l'histoire, op. cit., p. 331.

[35]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., (édition illustrée), p. 10.

[36]    "A propos de l'Histoire de l'Europe, une passion toujours renouvelée", art. cit., p. 257.

[37]    Ibid., p. 266.

[38]    L'Europe de 1815 à nos jours, op. cit., pp. 260-261.

[39]    Entretien avec M. Frédéric Delouche, février 1997.

[40]    L'Europe de 1815 à nos jours, op. cit., p. 263.

[41]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 632.

[42]    Duroselle est d'ailleurs persuadé qu'il n'y en aura plus jamais.

[43]    L'Europe de 1815 à nos jours, op. cit., p. 263.

[44]    L'Europe, Histoire de ses peuples, op. cit., p. 619.

[45]    Ibid., p. 623.

[46]    Ibid., pp. 624-625.

[47]    Ibid., pp. 631-632.

[48]    L'Europe de 1815 à nos jours, op. cit., p. 407.

[49]    Ibid., p. 5.

[50] L'idée d'Europe dans l'histoire, op. cit., pp. 17-18.

[51] Lettre de Jean-Baptiste Duroselle à Denis de Rougemont, datée du 18 juin 1985, et reproduite dans la revue Cadmos, automne 1986, n°35, p. 63. Il précise néanmoins dans Raymond Poidevin (dir.), Histoire des débuts de la construction européenne (mars 1948-mai 1950), LGDJ, 1986, p. 11, qu'il faut remplacer le terme d'Europe par celui d'Europe occidentale pour qu'il soit pleinement d'accord avec de Rougemont.

[52] Itinéraires, op. cit., p. 13.