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Eric Pincas, Edgar Morin, penseur de l'Europe

Edgar Morin, penseur de l'Europe

 

 

Bulletin n° 5, été 1998

 

 

 

Eric Pincas

 

 

Les questions d'identité et de conscience européennes commencent à exercer une certaine attraction sur l'opinion, et ce, dans une période où l'Europe, à peine sortie de la crise yougoslave, semble s'enliser dans les méandres de la sphère économique.

Aussi, dans cette relation très étroite qui lie "identité" et "conscience" européennes, exprimant respectivement un même sentiment d'appartenance et la nécessité de faire l'Europe, les intellectuels font figure de "catalyse et de moyen d'expression d'un destin commun "[1], à l'égard de citoyens européens en manque de repères. A ce titre, un intellectuel comme Edgar Morin attire notre attention de par ses responsabilités en matière d'Europe culturelle, la spécificité de sa pensée européenne et sa renommée tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières nationales.

 On présente Edgar Morin comme étant l'initiateur de la sociologie du présent, on lui attribue aussi les fonctions de philosophe, d'anthropologue ou bien encore d'historien. Ces multiples appellations sont le reflet de sa philosophie, lui qui se pose comme ardent défenseur de la complémentarité des savoirs. S'opposant à la compartimentation des disciplines, il souligne le réel devoir, selon lui, de l'intellectuel, qui est de lutter contre la spécialisation et de savoir relier les connaissances. L'oeuvre majeure d'Edgar Morin, La Méthode, est une pensée de la complexité qui entraîne le lecteur à la croisée de la philosophie et de l'anthropologie, de la sociologie et de la biologie.

 Sur le plan européen, Edgar Morin préside l'Agence européenne de la culture à l'UNESCO depuis le mois de mai 1994, il est aussi président de l'association Europe 99. De ses écrits sur la question européenne, on retient principalement l'ouvrage Penser l'Europe, pour lequel il s'est vu décerner à Genève, en 1987, le prix européen de l'essai de la Fondation Charles-Veillon, ainsi que de multiples hommages par voie de presse, comme par exemple celui-ci:

" Faire l'Europe relève d'un pari pascalien. C'est une dynamique à la fois nécessaire et encombrante, urgente et dérangeante, évidente et discutable, au coeur de cette " Complexité " chère à Morin, qui dès 1987, s'efforça de penser l'Europe à rebours des discours technocratiques ou des raisonnements économiques"[2].

 En effet, la conception européenne d'Edgar Morin relève d'un humanisme prononcé, établissant une rupture avec l'Europe technocratique qui fait la part belle aux bureaucrates et économistes. Se pose alors la problématique suivante: faut-il penser l'Europe comme une entité purement institutionnelle, faisant prévaloir l'union économique, ou au contraire, la penser comme un vaste ensemble difficilement délimitable, une entité abstraite, dans laquelle s'inscrirait l'Europe humaniste d'Edgar Morin, où la conscience d'appartenance à un tout (économique, politique, culturel et social), se fondrait dans un tissu complexe, forgé par l'histoire passée et l'histoire à venir? Cette approche peut apparaître quelque peu manichéenne, mais elle nous entraîne pourtant au coeur du débat.

 En outre, il est d'autant plus intéressant d'analyser la pensée de cet intellectuel contemporain que son parcours est atypique et que son adhésion à l'européanisme découle d'une véritable conversion idéologique. Résistant communiste pendant la Seconde Guerre mondiale, adhérant au mythe de la révolution socialiste, Edgar Morin fut pendant longtemps hostile à l'idée d'Europe. Il faut attendre le milieu des années soixante pour que la conversion idéologique s'opère, prenant véritablement son envol en 1973, à l'époque du premier choc pétrolier. A ce titre, Morin déclare:


"Moi, je suis un des rares à être passé à l'idée d'Europe, non pas principalement parce qu'elle symbolisait le salut, mais parce que j'ai compris à un moment donné, je crois dans les années soixante-dix, que c'était une pauvre vieille chose, que ce n'était plus cette énorme puissance qui avait déferlé sur le monde "[3].

  

Edgar Morin aux antipodes de l'européanisme

  

Une identité forgée dans la mixité culturelle

 

 Edgar Morin naît à Paris le 8 juillet 1921, il porte alors le nom de Nahoum, le patronyme Morin s'y substituera pendant les années de Résistance. Le mot " Nahum " est d'origine hébraïque, il signifie "consolation". Dans la Bible, Nahum était un petit prophète, prédicateur de malédictions. De nationalité française, il hérite d'une poly-identité forgée dans le berceau judéo-espagnol. Livourne, Salonique, anciennes terres d'accueil des juifs expulsés d'Espagne en 1492, sont des cités qui restent très présentes à son esprit, et alimentent son aspiration à l'ouverture culturelle. Se qualifiant lui-même " d'amoureux du monde ", il s'oppose à hiérarchiser les identités constitutives de son être (française, méditerranéenne, judéo-espagnole, européenne). Universaliste dans l'âme, il prône l'enracinement de l'identité terrienne:


"L'identité terrienne parce qu'on est né de cette terre et qu'on est issu d'un rameau biologique qui est le rameau humain. Et en plus, l'idée de communauté de destin. Il est évident que cette idée de communauté de destin planétaire est très forte, et voilà pourquoi je vis heureux dans la poly-identité "[4].

 Edgar Morin n'hérita que du "vide culturel de la laïcisation séfarade "[5], par conséquent, pour pallier ce manque, il s'imprégna très tôt de la culture européenne, lisant les oeuvres de Voltaire, Diderot, Malraux, Proust, Dostoïevski, Tolstoï, rendant hommage aux Shakespeare, Cervantès, Shelley, Novalis, Hölderlin, s'initiant à la pensée du philosophe Hegel qui pose le principe de la contradiction comme fondement de la vie et de la pensée, ainsi qu'au concept pascalien selon lequel on tient pour impossible de connaître les parties si on ne connaît le tout, et de connaître le tout si on ne connaît les parties. Il éprouva de même une profonde admiration pour la culture allemande.

 L'intérêt pour la culture européenne constitue donc, jusqu'au début des années soixante, le seul attrait à l'égard d'une Europe dont il ne retient alors que le caractère dominateur et oppresseur, et au travers de laquelle il ne perçoit qu'une vision restrictive de l'humanité.

 

 

L'aspiration au Salut universel symbolisée par l'adhésion précoce au Parti Communiste

 

 Edgar Morin n'a pas encore atteint ses dix ans lorsque sa mère, Luna Nahoum, meurt subitement d'un arrêt cardiaque. C'est de cette disparition qu'est né son esprit nihiliste, son besoin d'adhérer à des idées idéalistes. Il construit donc son approche philosophique de la vie à partir d'une absence, celle de la mère. Dès lors, il lui faut adhérer à une force matricielle, ce qu'il croit réaliser en se berçant dans " l'illusion cosmique du communisme "[6] qu'il rejoint au début de l'année 1942. Engagé dans la Résistance, devenu militant communiste, Edgar Morin ressent alors le sentiment de s'accomplir pleinement en tant qu'homme. Cependant, il ne tardera pas longtemps à s'apercevoir des méfaits du communisme stalinien:


"La première rupture a été culturelle, c'était au début de la guerre froide, quand on a commencé à dire que Sartre, Merleau-Ponty, étaient les agents de l'ambassade américaine. Il y avait un langage d'une bêtise insensée contre les écrivains comme Gide, Queneau, alors j'ai mené avec quelques amis une résistance culturelle, puis il y a eu l'époque des grands procès dans les démocraties populaires, le procès Rajk, j'ai compris que les espoirs n'allaient pas se réaliser, l'élément le plus fort n'était pas la langue de bois, cette langue horrible, mais le mensonge "[7] .

Exclu du Parti en 1951, Morin continuera encore à travers la revue Arguments, à croire avec quelques amis comme Jean Duvignaud, Colette Audry ou Roland Barthes, en un communisme synonyme d'espoir, et ce durant la période allant de 1956 à 1962. Revenant sur son expérience communiste, et cherchant à comprendre les mécanismes psychiques l'ayant conduit à adhérer au Parti, il publie en 1959 son Autocritique.

 

Un sentiment anti-européen

 

Le mythe de la révolution socialiste était, à la base, animé par l'idée d'universalisme. En ce sens, l'idée d'une construction européenne ne répondait pas aux aspirations premières d'Edgar Morin. Ainsi, la création du Conseil de l'Europe en 1949, l'institution de la Communauté européenne du charbon et de l'acier en 1951, plus tard le projet Pleven soucieux de créer la Communauté européenne de défense, sont autant d'événements qui ne l'enthousiasmèrent guère. Au contraire, il restait dubitatif à l'égard d'une Europe aux deux visages:

"D'un côté source de la démocratie, de la rationalité, de Rousseau même, et d'un autre côté source de l'oppression et de la domination qui a été la plus terrible de l'Histoire parce qu'elle disposait de moyens techniques que n'ont jamais eus les autres civilisations "[8].

 De plus, comme il l'évoque dans ses "souvenirs d'anti-européen ", prologue de son ouvrage Penser l'Europe, il voyait au travers du projet d'unification européenne une contradiction majeure à vouloir former un bloc replié sur lui-même, à une époque où les réseaux d'échanges commerciaux et communicationnels étaient en plein développement. Il se pose alors la question suivante: "Pourquoi être Européen alors qu'aujourd'hui nous vivons dans un espace-temps planétaire rétréci à l'extrême ?"[9]. Demandons-nous alors comment s'est effectué le passage à l'européanisme de cet esprit éclairé dont les convictions idéologiques et philosophiques constituaient de véritables freins, et tâchons de dégager les traits spécifiques de sa conception européenne.

  

 

Edgar Morin, penseur et conceptualisateur de l'idée d'Europe

  

La conversion à l'européanisme

  

On peut dégager trois événements d'importance qui ont conduit progressivement Edgar Morin vers l'adhésion à l'européanisme. Le premier d'entre eux nous renvoie à l'année 1962, où invité à un congrès mondial de sociologie aux États-Unis, il est "foudroyé sur le Golden Gate Bridge de San Francisco, ramené grelottant de fièvre à New York où, transporté au Mount Sinaï Hospital, il plonge dans l'oubli de tout et de lui-même "[10]. Astreint alors au repos, las des colloques, séminaires et autres sollicitations, l'homme ressent la nécessité de se ressourcer et d'établir un bilan de son activité intellectuelle, recadrer ses concepts idéologiques. Ce temps de réflexion intervient dans le contexte de la guerre froide, atteignant son paroxysme avec la crise des fusées de Cuba où États-Unis et URSS sont sur le point de se déclarer la guerre. Morin, aux premières loges, éprouve un sentiment de danger immédiat et mesure la gravité de la situation. Cette atmosphère de tension provoque chez lui une sorte de bouleversement psychique. L'amoureux du monde ressent soudain le besoin de retrouver un point d'ancrage, de se rattacher à ses racines. Un élan patriotique l'envahit. Dans la même période, les grandes puissances européennes sont en pleine phase de démantèlement de leurs empires coloniaux, l'Europe perd son image dominatrice et oppressive, Morin ne la condamne alors plus.

 Second événement majeur, 1969-1970. Edgar Morin est convié à participer à un groupe de recherche mêlant biologie et anthropologie, au Salk Institute for Biological Studies à San Diego en Californie: "une pépinière de prix Nobel, tête chercheuse de la biologie "[11]. Son expérience américaine intervient dans une période de méditation intellectuelle. Lui, l'ancien militant communiste qui aspirait à une société idéale, fraternitaire et communautaire, se retrouve en plein coeur de ce qu'il contestait le plus, à savoir l'impérialisme et le capitalisme. C'est pourtant là qu'il vécut pendant un temps, une expérience communautaire concrète, symbolisée par la révolution culturelle juvénile. Plongé dans le mouvement hippie, il y trouva des liens de fraternité, signes d'une crise existentielle profonde. Le modèle sociétaire californien le renforça dans sa foi naissante d'établir dans la communauté européenne des rapports de solidarité et de convivialité interindividuels, deux modalités permettant de distinguer selon lui, comme l'ont fait les penseurs socio-allemands, "communauté" et "société":

 
"La société, ce sont surtout des rapports pratiques, techniques, rationnels, et la communauté ce sont des liens affectifs. Mais dans ma conception, communauté et société sont liées. Ce sont deux polarités d'une même réalité. Par exemple, prenez une nation, quand il y a un péril, la guerre, vous avez les aspects communautaires qui se développent, et il y a ce sentiment d'appartenir à une communauté matricielle, on dit la Mère-patrie... Donc les sentiments communautaires se développent et peuvent amener à faire le sacrifice de sa vie. En temps normal de paix, ce sont des rapports sociétaires qui peuvent aller jusqu'aux rivalités interpersonnelles, conflit de classes, conflit économique, conflit amoureux. La communauté c'est un lien qui est ressenti affectivement "[12].

 

Enfin, le troisième événement ayant participé à cette conversion idéologique est à rattacher au contexte géopolitique des années soixante-dix. L'Europe ayant perdu la majeure partie de ses possessions coloniales n'est plus à ranger du côté des grandes puissances impérialistes. Au contraire, elle se retrouve prise dans un étau constitué par les aspirations hégémoniques des États-Unis et de l'URSS. Mais c'est principalement l'année 1973 accompagnée du premier choc pétrolier qui le décide à s'engager sur la voie de la construction européenne. L'Europe prend alors conscience de sa totale dépendance énergétique à l'égard des pays arabes producteurs de pétrole:

 "Les robinets de pétrole avaient été fermés quelque part dans le Moyen-Orient, et nous découvrions soudain que nous étions des malades d'hôpital privés de leur perfusion "[13].

 On peut donc conclure que c'est le contexte historique qui a éveillé chez Morin un sentiment européaniste. L'aspiration à l'idée d'Europe ne lui est pas innée, c'est un acquis forgé par le caractère événementiel de l'histoire et par l'expérience de la vie. Aussi, en adhérant à l'Europe, il ne contredit pas fondamentalement ses aspirations universalistes. En effet, lui-même issu d'un noyau poly-ethnique (Espagne, Italie, Turquie, France), la perspective européenne lui permet de se projeter dans un tissu polyculturel, où il espère, de façon somme toute relative, participer à la transmission du message philosophique universel européen.

 

 

 

Quelques principes théoriques relatifs à l'idée d'Europe

 

  

La pensée européenne d'Edgar Morin s'articule autour de quelques principes théoriques qui lui permettent de conceptualiser l'idée d'Europe et d'en constituer un véritable objet d'étude sociologique, historique et anthropologique. Ces principes sont constitutifs d'une "Méthode" capable de saisir la complexité du réel, et par voie de conséquence, celle du cadre européen.

 La notion de complexité occupe une place prépondérante dans les travaux d'Edgar Morin. Étymologiquement, le mot " complexe " vient du latin complexus signifiant " qui contient ". Selon la définition du dictionnaire Larousse, "est complexe ce qui contient plusieurs éléments différents et combinés d'une manière qui n'est pas immédiatement claire pour l'esprit, qui est difficile à analyser ". Aussi, selon Edgar Morin, la complexité permet de prendre conscience du caractère multidimensionnel de l'homme:

 "L'homme par exemple, qui est à la fois un être physique, chimique, biologique, cérébral, mental, spirituel, social et culturel, est étudié de façon tout à fait séparée: la physique, la chimie, la biologie, le cerveau, l'esprit, la culture, la société, la psychologie, etc... Or en réalité, cette séparation ne nous permet pas de comprendre la complexité humaine "[14].

 

 Par conséquent, il propose d'étudier l'homme à travers ses dimensions multiples par le biais d'une démarche pluridisciplinaire, reliant les sciences biologiques et anatomiques aux sciences humaines et sociales.

 Dans cette même logique, Morin perçoit l'Europe comme un tissu complexe, une entité dont l'essence repose sur une multiplicité de cultures qu'il s'agit de relier les unes aux autres. L'Union européenne apparaît alors comme une institution complexe, une tentative de faire coexister entre eux des pays que l'histoire opposa pendant des siècles pour des questions de rivalités économiques, politiques et religieuses. En ce sens, les diverses nations du bloc européen peuvent-être comparées aux "branches du savoir" que la pensée complexe tente de relier.

  

- Le principe dialogique

  

Il s'agit d'un outil conceptuel relatif à l'idée d'Europe, qui se pose comme un principe d'intégration des contradictions. C'est en étudiant les écrits du philosophe allemand Hegel que Morin accepte et assume progressivement le phénomène de contradiction s'exprimant dans l'antagonisme permanent des idées. Dans l'univers de la pensée, véritable constellation d'antagonismes, les contradictions se succédant les unes aux autres, le principe dialogique semble pouvoir intérioriser celles-ci pour en dégager une dynamique constructive. Ce que Morin dégage de la philosophie d'Hegel, c'est la raison dialectique supérieure, se distinguant de la raison limitée de l'entendement: "qui se nourrit de la contradiction au lieu de la rejeter »[15].

 Le principe dialogique, Morin l'utilise comme trait caractéristique de la culture européenne, cette dernière trouvant ses origines dans l'héritage judéo-christiano-gréco-latin. L'Europe moderne s'affirme culturellement pendant la période de la Renaissance. Cette époque est marquée par l'accentuation des antagonismes entre les instances judaïque, chrétienne, grecque et latine. Cependant, au-delà des oppositions culturelles, existe un système d'échanges entre ces différentes cultures, chacune se nourrissant du meilleur de l'autre. Selon Morin:

 
"L'originalité européenne est donc non seulement dans la complémentarité active, mais aussi dans la conflictualité permanente de l'héritage hellène, de l'héritage romain et de l'héritage judéo-chrétien "[16].

 L'identité européenne se fond donc dans un tourbillon culturel ", une sorte de jeu à la fois complémentaire et antagoniste entre des instances qui possèdent chacune leur propre logique. En ce sens, la dialogique revêt la fonction d'outil organisationnel, de voie auxiliaire entre l'ordre et le désordre.

  

- Le principe de récursion

 Edgar Morin fonde de même sa conception théorique européenne, sur le principe de récursion organisationnelle. Il s'agit d'un système de causalité où on ne peut séparer le fait de la cause, le produit et le producteur. C'est au travers de ses travaux sociologiques que Morin a dégagé ce concept:

 
"Une société est basée sur des interactions entre individus qui produisent un tout social, lequel rétroagit sur les individus. Ces individus font la société et la société fait les individus par l'éducation, la culture, le langage sans lesquels ils ne seraient pas des individus accomplis "[17].

 

 En conséquence, il adjoint cette récursion organisationnelle à l'Europe des débuts du XVe siècle, caractérisée par l'expansion des villes, l'ascension de la bourgeoisie, le développement du capitalisme, l'émergence des États nationaux et les progrès scientifiques. En effet, ces différents éléments, signes de l'évolution des temps, forment une boucle rétroagissant "sur les développements particuliers qui la constituent en les stimulant et en les intégrant "[18] . C'est ainsi que se forme le " tourbillon " cité précédemment. L'Europe apparaît alors comme une civilisation qui s'est auto-organisée, où la conscience européenne s'est développée, se fixant comme objectif de faire l'Europe. Le principe de récursion renvoie donc à la question suivante: est-ce l'Europe qui fait les Européens, ou est-ce que ce sont les Européens qui font l'Europe? La réponse réside dans la complémentarité de ces deux instances qui rétroagissent l'une sur l'autre.

  

- Le principe hologrammatique

 Dernier concept théorique, le principe hologrammatique. Ayant construit sa théorie dialogique à partir d'Hegel, Morin se nourrit ici de la pensée pascalienne citée plus haut, où la partie est dans le tout et le tout à l'intérieur de la partie. A l'image d'un hologramme dont chacun des points contient à peu près la totalité de l'information de l'objet représenté, le citoyen européen doit intégrer la culture européenne en tant que tout, à travers ses injonctions, ses normes, son langage et ses idées. L'Europe, grand ensemble continental, doit aussi être perçue au travers de ses sous-ensembles nationaux et régionaux, possédant tous respectivement des spécificités européennes.

  

 

Le concept de " l' Unitas Multiplex "

 

 Cherchant à dégager l'essence de l'identité culturelle européenne, Edgar Morin pose finalement le principe hérité des penseurs fédéralistes, comme Denis de Rougemont ou Alexandre Marc, selon lesquels l'unité de cette identité repose paradoxalement sur sa diversité. Cette prise de conscience s'exprime dès le mois de septembre 1946 lors des Rencontres internationales de Genève, réunissant de nombreux intellectuels européens et les invitant à débattre sur le problème de " l'Esprit européen " dans le monde de l'après-guerre. A cette occasion, Denis de Rougemont, créateur du Centre européen de la culture et du Centre international de formation européenne, déclare que l'Europe dispose d'un monopole unique: "celui de la culture au sens le plus large du terme, c'est-à-dire: une mesure de l'homme, un principe de critique permanente, un certain équilibre humain résultant de tensions innombrables " ajoutant par-là-même que "l'homme européen est celui de la contradiction dialectique par excellence "[19]. Ces quelques propos nous permettent d'établir aisément une corrélation entre le point de vue de Denis de Rougemont et celui d'Edgar Morin. En effet, tous deux se rejoignent sur l'idée du conflit créateur, où l'identité culturelle européenne, initialement multiple, trouve des points de concordance à travers les antagonismes et les contradictions. Poussant le raisonnement encore plus loin, Edgar Morin avance l'idée selon laquelle toute tentative pour définir l'identité culturelle européenne se heurte au concept de la non-identité. Cette dernière, il la conçoit au travers de la multiplicité, de la diversité des langues et des cultures. En définitive, l'identité culturelle des Européens lui apparaît "déchirée entre une vision d'unité abstraite, purement formelle et une pluralité qui juxtapose les différences et masque l'unité "[20].

  

L'idée méta-nationale

 Parmi les obstacles majeurs à la construction européenne figure le problème de l'État-nation, sur lequel Morin a beaucoup réfléchi, dispensant même des cours sur ce sujet à l'université de Montréal. Il insiste sur ses deux facettes antagonistes:

"L'État-nation pour le meilleur et pour le pire est une invention européenne. Le meilleur, création de vastes espaces de pacification, de cultures, d'échanges. Le pire, la fermeture des États sur eux-mêmes "[21].

De plus, il affirme que l'État-nation porte en lui deux maladies infantiles qui le menacent toujours, à savoir, l'idée de pureté religieuse et ethnique ainsi que la sacralisation de la frontière. Par conséquent, Morin souhaiterait voir se réaliser une méta-nation européenne, qui obéirait au principe de dépassement de l'idée nationaliste tout en conservant les valeurs étatiques fondamentales. L'Europe doit cesser, selon lui, de subir la pression nationaliste, elle doit à l'inverse s'ouvrir aux autres cultures, tout en exportant ses valeurs de liberté, de démocratie, de respect d'autrui. Cependant, l'époque de l'européocentrisme étant révolue, l'Europe doit participer à l'émergence de l'ère planétaire, les individus prenant alors conscience de leur communauté de destin face aux différentes menaces pesant sur l'humanité (péril écologique, Sida, drogue...) .

 

 

L'action européenne d'Edgar Morin

 

Edgar Morin ne fait pas du thème européen son principal cheval de bataille. Celui-ci figure dans un processus de pensée plus large, à la portée plus universelle, résidant dans un projet de civilisation. Demeurant en alerte permanente à l'égard de l'actualité, analysant les dysfonctionnements de notre société, il intervient de façon orale ou écrite, utilisant des outils médiatiques comme la radio ou la télévision, lorsqu'il ressent une certaine urgence à s'exprimer. Cependant, le militantisme n'apparaît pas chez lui comme un trait caractéristique essentiel de son activité intellectuelle. Fidèle à ses aspirations tendant à l'autonomie de pensée et à la transdisciplinarité, il ne tient pas à se laisser enfermer dans l'action militante, obéissant à un schéma idéologique spécifique. Néanmoins il participe à certaines associations agissant en faveur de l'Europe et souligne davantage ses apports éventuels plutôt qu'un rôle éminemment actif, synonyme d'un véritable engagement. À ce titre il déclare:

 
"J'ai participé aux citoyens d'Europe qui est un avatar des citoyens d'Helsinki, il s'est trouvé que j'étais avec eux à Prague, au moment où il y a eu l'émergence de la nouvelle Tchécoslovaquie avant qu'il y ait la scission. Je suis en rapport ou j'ai pu aller à des réunions par des groupes qui eux-mêmes ont une perspective européenne, comme le groupe Gulliver qui est d'origine hollandaise. Je suis président d'une association qui s'appelle Europe 99, à laquelle j'ai fait introduire l'idée "Pour une politique de civilisation" qui m'est chère, alors qu'ils avaient un projet de civilisation. Alors donc je participe, mais à vrai dire mon activité principale n'est pas dans l'activité militante, elle est dans une activité qui consiste à m'exprimer quand il y a un événement important, à travers des articles de journaux... "[22].

 Il oublie dans cette énumération de citer son poste de président de l'Agence européenne pour la culture à l'UNESCO, oubli significatif, reflet de son hyperactivité. Des associations comme Europe 99, en appellent à Edgar Morin, non pas dans l'espoir de trouver en ce dernier l'âme d'un militant invétéré, mais plutôt un homme symbole de l'expression d'une Europe humaniste, capable de conceptualiser l'idée d'Europe autrement qu'en termes techniques et économiques, et dont la pensée plus que l'action suffit à crédibiliser les initiatives de ces associations.

 Au travers de cet exposé, apparaissent de façon somme toute sommaire, les caractéristiques dominantes de la conception européenne d'Edgar Morin, des développements plus approfondis figurant dans le travail de recherche relatif à ce sujet. Ce qu'il paraît important de retenir, c'est l'effort consenti par Morin à penser l'idée d'Europe en tant que telle, à l'inverse d'un grand nombre de technocrates qui espèrent voir s'édifier une vaste puissance fondée sur le tout économique, et dont la substance philosophique et humaine est reléguée à l'arrière-plan.

 Thomas Mann, soucieux du devenir de l'Europe dans la période de l'entre-deux-guerres, déclarait:

"Ce dont nous aurions besoin aujourd'hui, ce serait un humanisme militant, un humanisme qui affirmerait sa virilité et qui serait convaincu que le principe de la liberté, de la tolérance et du libre examen n'a pas le droit de se laisser exploiter par le fanatisme sans vergogne de ses ennemis. L'humanisme européen est-il devenu incapable d'une résurrection qui rendrait à ses principes leur valeur de combat? "[23].

 Il semble que la conception européenne d'Edgar Morin réponde à cette interrogation. L'Europe humaniste est bien en marche, tendant vers l'édification d'une Europe confédérative dont nul n'est capable de dire à ce jour si elle prendra forme de façon effective. Mais Edgar Morin pense que le pari vaut la peine d'être tenté en prenant en compte l'incertitude de l'avenir. À ce titre, il se plaît à reprendre une citation du poète espagnol Antonio Machado, mort en 1939: "On chemine sans qu'il y ait de chemin, le chemin se fait en avançant ".

 

 



[1]     MORIN (Edgar), Penser l'Europe, Paris, Gallimard, 1987, p. 215.

[2]     COLOMBANI (Jean-Marie), " L'urgence européenne ", Le Monde, 14 avril 1992.

[3]     MORIN (Edgar), " Entretien du 18 février 1997 à l'UNESCO ", in PINCAS (Eric), Mémoire de Maîtrise d'Histoire contemporaine, sous la direction de Robert Frank, Identité et conscience européennes des intellectuels: Edgar Morin et l'Europe, Université Paris I, 1997, annexes p. 11.

[4]     MORIN (Edgar), " Entretien du 18 février 1997 ", op. cit., annexes, p. 11.

[5]     MORIN (Edgar),Vidal et les siens, Paris, Le Seuil, 1989, p. 214.

[6]     MORIN (Edgar), Autocritique, Paris, Le Seuil, 1959, p. 16.

[7]     MORIN (Edgar), Archives INA, in La Marche du siècle, France 3, 16 octobre 1991.

[8]     MORIN (Edgar), " Entretien du 18 février 1997 ", op. cit., annexes p. 4.

[9]     MORIN (Edgar), Penser, op. cit., p. 18.

[10]    MORIN (Edgar), Mes démons, Paris, Stock, 1994, p. 214.

[11]    MORIN (Edgar), Journal de Californie, Paris, Le Seuil, 1970, p. 39.

[12]    MORIN (Edgar), " Entretien du 18 février 1997 ", op. cit., annexes p. 1.

[13]    MORIN (Edgar), Penser, op. cit. p. 19.

[14]    Morin (Edgar) " Entretien sur le thème de la complexité ", in MACHADO DA SILVA (Juremir), Les jardins de la connaissance, Bulletin de liaison de l'Université Euro-Arabe Itinérante, n°2, octobre 1995.]

[15]    MORIN (Edgar), Mes démons, op. cit., p. 238.

[16]    MORIN (Edgar), Penser, op. cit., p. 90.

[17]    MORIN (Edgar), " Entretien sur le thème de la pensée complexe ", in Management France, n°59, février 1987.

[18]    MORIN (Edgar), Penser, op. cit. p. 25.

[19]    ROUGEMONT (Denis de), "L'Ère des fédérations", Vingt-huit siècles d'Europe, Paris, Payot, 1961, p. 368.

[20]    MORIN (Edgar), "Une communauté de destins", Cahiers du Forum pour l'indépendance et la paix, p. 17, n°5, mars 1985.

[21]    MORIN (Edgar), Archives de Radio France, in " Quelle langue, quelle culture pour quelle Europe? ", avec la participation de Ruggiero Romano et Carlos Rojas, France Culture, 23 juin 1990.

[22] MORIN (Edgar), "Entretien du 18 février 1997 ", op. cit., annexes p. 9.

[23] MANN (Thomas), Avertissement à l'Europe, Paris, Gallimard, 1937.