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Julie Thermes, L'affirmative action

L'affirmative action : l'exemple de l'admission préférentielle pour les étudiants noirs à Harvard, Yale et Princeton, dans les années 1980

 

Bulletin n° 04, printemps 1998

 

par Julie THERMES

 

 

La nation américaine " doit envisager d'intégrer dans son projet une forme de compensation pour les préjudices que (les Noirs) ont hérité du passé "[[Traduction de: "must incorporate into its planning some compensatory consideration for the handicaps (the Negro) has inherited from the past", cité dans King (Martin Luther, Jr.), Why We Can't Wait, New York, New American Library, 1964, p. 134.]]. Ces mots ont été écrits par Martin Luther King en 1964. Depuis, les paroles du pasteur ont été entendues. L'Amérique de Johnson a inventé l'affirmative action.

Dès 1965, les Noirs américains bénéficient d'un traitement préférentiel à l'entrée à l'université et sur le marché de l'emploi. Rapidement, l'administration fédérale fournit des directives. A partir de 1968, les Noirs doivent être représentés dans les entreprises et les universités, en fonction de leur pourcentage dans la population locale. Cette étape est fondamentale. Elle marque un tournant dans l'évolution de la pensée politique américaine sur la question raciale. La notion classique d'égalité des chances est abandonnée au profit de celle d'égalité de résultats. Le projet d'intégration raciale laisse la place à celui de diversité et de société multiculturelle.

 

 

Dans les années 1980, l'affirmative action fait naître de violentes controverses. Aujourd'hui, son démantèlement est en cours. Pourtant, malgré la place qu'elle a occupée pendant près de trente ans, l'affirmative action a fait l'objet de peu d'études historiques. Tandis que politologues, philosophes et juristes ont multiplié les travaux sur les questions idéologiques, morales ou légales posées par le concept d'affirmative action[[Voir par exemple Cahn (Steven), Affirmative Action and the University. A Philosophical Inquiry, Philadelphia (Conn.), Temple University Press, 1993; Rosenfeld (Michel), Affirmative Action and Justice. A Philosophical and Constitutional Inquiry, New Haven (Conn.), Yale University Press, 1991; Kahlenberg (Richard D.), The Remedy: Class, Race, and Affirmative Action, New York, Basic Books, 1996.]], peu d'historiens ont étudié la nature et l'évolution de cette politique. Les programmes mis en place sur les campus américains sont particulièrement mal connus. On sait peu de choses sur la nature exacte du traitement préférentiel accordé aux étudiants noirs. Comment les universités développent-elles un environnement et un enseignement plus adaptés aux besoins de ces derniers? Quel est l'impact de l'affirmative action sur les relations interraciales? Autant de questions auxquelles les réponses font défaut. Cette lacune s'explique en grande partie par les difficultés d'accès aux sources. Dans la crainte d'être accusées de discrimination à rebours par les non-bénéficiaires de l'affirmative action, les universités protègent leurs archives.

 

 

Dans cet article, nous aborderons le problème particulier de l'admission préférentielle accordée aux étudiants noirs, dans les années 1980. Plus précisément, nous tenterons de déterminer l'ampleur de la préférence qui leur est accordée durant cette période. Notre étude porte sur Harvard, Yale et Princeton. Par leur poids historique et leur rôle de formation des élites, ces trois prestigieuses universités de Nouvelle-Angleterre représentent un enjeu considérable. Ce choix permet en outre de recentrer l'histoire de l'affirmative action vers la côte Est, à un moment où les médias américains ont fixé leur attention sur les universités californiennes telles que Stanford ou Berkeley. Les années 1980 constituent quant à elles une période privilégiée. L'occupation de l'espace idéologique par les conservateurs fait naître une nouvelle image de l'affirmative action. Celle-ci est désormais perçue comme une pratique discriminatoire, une politique inefficace et un favoritisme injustifié. Pour de nombreux observateurs, la préférence dont bénéficient les étudiants noirs durant cette période est considérable. Ils seraient admis sur les campus avec des notes anormalement basses, loin derrière celles des autres concurrents. C'est ce que soulignent notamment Richard J. Herrnstein et Charles Murray dans The Bell Curve, ouvrage portant sur les liens entre intelligence, race et hérédité qui suscite un débat tumultueux aux États-Unis, depuis sa parution en 1994. "La marge préférentielle est exagérément importante et produit des écarts de niveau d'une telle ampleur entre les groupes ethniques étudiants", précisent Herrnstein et Murray, "qu'ils ne bénéficient à personne"[[Traduction de: "The size of the premium is unreasonably large, producing differences in academic talent across campus ethnic groups so gaping that they are in no one's best interest", cité dans Herrnstein (Richard J.) et Murray (Charles), The Bell Curve. Intelligence and Class Structure in American Life, New York, Free Press Paperbacks, Simon Shuster, 1994, p. 451. Cette thèse est également reprise dans D'Souza (Dinesh), L'éducation contre les libertés. Politiques de la race et du sexe sur les campus américains, Paris, Gallimard. Le messager, 1991, chapitres 1 et 2.]]. Nous tenterons de voir si cette thèse se confirme pour Harvard, Yale et Princeton.

 

 

L'outil statistique

 

 

Pour déterminer la nature exacte et l'ampleur du traitement préférentiel, l'outil statistique s'impose. D'abord parce que les données chiffrées constituent les seules informations objectives dont on dispose. Contrairement à certaines de leurs concurrentes, Harvard, Yale et Princeton refusent de rendre publique leur politique d'affirmative action. Ni la presse, ni les candidats, ni les familles concernées ne sont informés des procédures d'admission mises en place pour les candidats noirs. Sur le campus, l'administration garde une position extrêmement floue. Au sein de la presse universitaire, c'est seulement ici ou là qu'il est fait allusion en termes vagues à la prise en compte du facteur racial, lors du processus de sélection. Restent les archives administratives. Nous avons pu consulter les rapports annuels des doyens des admissions. Ces derniers stipulent à de nombreuses reprises que les candidats noirs sont favorisés. Mais, il est difficile d'interpréter le texte plus avant. Tandis que l'expression "affirmative action" n'est jamais employée, périphrases et allusions rendent le texte opaque. Même s'ils ont toujours été voués à un usage interne, ces documents sont traditionnellement restés prudents sur tout ce qui touchait aux questions ethnico-raciales, depuis les années 1920 où l'administration fixait des quotas d'étudiants juifs pour limiter leur nombre sur le campus, jusqu'à l'introduction de l'affirmative action, en passant par toute la période de discrimination et de ségrégation raciale contre les Noirs.

 

 

Mais surtout, l'utilisation de données chiffrées apparaît comme une étape incontournable, comme le seul moyen de dépasser le stade des simples conjectures, de donner un contenu précis à des notions vagues, comme celles de "préférence" ou de "qualifications". Comme le soulignait Tamar Jacoby dans un article paru dans The New Republic en 1994:


«Imaginez que vous essayiez de parler du système national de santé sans savoir que des millions de personnes ne sont pas assurées. Pire encore, imaginez que vous discutiez du budget sans savoir qu'il existe un déficit de plusieurs milliards de dollars. Impensable, n'est-ce pas? Mais, débattre sans connaître les chiffres est exactement ce que nous faisons quand nous parlons d'affirmative action. (...) Après des années d'exagération (...) des deux côtés, les chiffres pourraient nous surprendre. Et ils permettraient, au moins, le début d'un débat sensé[[Traduction de: "Imagine trying to talk about national health care without knowing that millions of people are uninsured. Worse still, imagine discussing the budget without knowing that there is a multi-billion-dollar deficit. Crazy, right? But debating without knowing the numbers is exactly what we do when we talk about affirmative action. (...) After years of exaggeration (...) on both sides, the numbers might surprise us. And they would permit, at last, the beginning of a meaningful debate", cité dans Jacoby (Tamar), "Stat-Free", in New Republic, 17 oct. 1994, p. 35.]].»

 

 

Quelques données chiffrées ont été publiées concernant les années 1980. En 1973, le candidat blanc Allan Bakke accuse l'Université de Californie à Davis de pratiquer une discrimination à son encontre, en admettant des candidats de minorités ethniques moins qualifiés que lui. Le procès est porté devant la Cour suprême. En 1978, celle-ci rend son arrêt. Les universités sont autorisées à prendre en compte le facteur ethnique lors de l'admission, mais ne peuvent fixer de quotas ethniques[[Regents of the University of California v. Bakke, 438 U.S. 265 (1978).]]. Aussitôt, naît un véritable débat national sur l'affirmative action. Partout, les craintes concernant l'existence de quotas s'intensifient. En Californie, les étudiants asiatiques s'estiment victimes d'une arithmétique raciale qui les pénalise. Ils accusent les universités de limiter leur nombre par des quotas exclusifs, tout en favorisant des étudiants noirs moins qualifiés. Avocats, militants pour les droits civiques, étudiants et chercheurs multiplient les initiatives pour que les universités publient leurs statistiques, et que le public américain connaisse la nature exacte des programmes d'affirmative action. Quelques-unes aboutissent[[Bunzel (John H.) et Au (Jeffrey K.D.), "The Asian Difference", in The Public Interest, n°87, printemps 1987, pp. 49-62; Salhoz (Eloise), "Do Colleges Set Asian Quotas?", in Newsweek, vol. 109, n°6, 9 févr. 1987, p. 60; Jaschik (Scott), "Asian Americans Call for Further Federal Inquiries into College Policies that Result in Discrimination", in Chronicle of Higher Education, vol. 37, n°7, 17 oct. 1990, p. A26; Nakanishi (Don T.), "A Quota On Excellence?", in Change, vol. 21, n°6, nov. 1989, pp. 38-47; Biemiller (Laurence), "Asian Students Fear To Colleges Use Quota Systems", in Chronicle of Higher Education, vol. 33, n°12, 19 nov. 1986, pp. 1, 34 et ss; Tsuang (Grace), "Assuring Equal Access of Asian Americans to Highly Selective Universities", in Yale Law Journal, janv. 1989, p. 659.]]. En 1989, la presse publie ainsi quelques chiffres sur l'appartenance ethnique des étudiants inscrits à Berkeley[[Voir par exemple Hacker (A.), "Affirmative Action, the new look", in The New York Review of Books, n°36, 12 oct. 1989, pp. 63-68.]]. En 1994, Herrnstein et Murray publient The Bell Curve. Ils y donnent pour une année donnée, l'écart entre les résultats au SAT des Noirs, des Blancs et des Asiatiques inscrits dans 26 universités américaines[[Herrnstein (Richard J.) et Murray (Charles), The Bell Curve. Intelligence and Class Structure in American Life, op. cit., p. 452.]].

 

 

Méthodologie

 

 

Pour évaluer l'ampleur de la préférence accordée aux Noirs, nous aurons recours à plusieurs types de données. En premier lieu, nous utiliserons le taux d'admission des Noirs et de l'ensemble des étudiants. Ce taux correspond au rapport entre le nombre d'étudiants admis sur le campus et le nombre de candidats qui se présentent. Il a été calculé à partir des chiffres fournis dans les rapports annuels des doyens des admissions. Globalement, ces données sont fiables. Certes, le classement des candidats par catégories ethniques suppose quelques approximations, ces derniers n'étant pas obligés d'indiquer leur affiliation ethnique dans leur dossier de candidature. Mais, le bureau des admissions a d'autres recours. Il peut entre autres utiliser l'essai biographique du candidat, dans lequel les origines familiales sont mentionnées, ainsi que le quartier d'habitation et l'école fréquentée. Généralement, la marge d'erreur est donc très réduite. La comparaison du taux d'admission des Noirs et du total des étudiants nous permettra de voir si les candidats noirs sont admis plus facilement que les autres et, ce faisant, s'ils bénéficient d'un statut préférentiel.

 

 

Mais, il nous faudra également prendre en compte d'autres paramètres, car le taux d'admission est loin d'être une donnée suffisante pour évaluer l'ampleur de l'admission préférentielle. Il faut tout d'abord préciser que la valeur du taux d'admission dépend du type de recrutement mis en place par les universités. Le recrutement est un concept étranger à l'observateur français, qu'il faut distinguer de l'admission, et qui a une fonction fondamentale. Sous cette appellation, on désigne l'ensemble des activités de prospection qui permettent à l'université d'identifier les lycéens ayant le profil souhaité, à travers tout le pays, et de les encourager à déposer un dossier de candidature. Autrement dit, ce concept regroupe toutes les activités en amont de l'admission. Il s'apparente en quelque sorte au travail de chasseur de têtes des entreprises privées. L'université doit partir à la recherche des talents qui s'ignorent ou qui l'ignorent. Le recrutement est fondamental, car la réputation, si grande soit elle de l'université, ne suffit pas à attirer un nombre suffisant de candidats. Certains lycéens, par exemple, ne déposent pas leur dossier de candidature, au vu des frais de scolarité exigés. D'autres, résidant dans un État éloigné, préfèrent tenter leur chance dans une université plus proche. La qualité des activités de recrutement a donc une incidence directe sur celle des promotions. Plus l'université est sélective, plus le recrutement a d'importance. En pratique, celui-ci recouvre des visites dans les lycées, l'organisation de conférences sur l'université, l'envoi de documentation, etc... On l'aura compris, le recrutement a un effet direct sur la valeur du taux d'admission, car il effectue une présélection des candidats.

 

 

En second lieu, pour déterminer la nature exacte du traitement préférentiel, le taux d'admission doit impérativement être mis en perspective avec le score au SAT. Le Scholastic Aptitude Test (SAT) est le principal test d'aptitude standardisé pour les lycéens américains. Il se déroule un an, au moins, avant de déposer un dossier de candidature dans une université. Généralement, les candidats le passent deux ou trois fois, au cours de leurs dernières années de lycée. Le test est composé de deux sections: le Verbal SAT qui mesure la qualité d'expression et la richesse de vocabulaire des candidats, et le Math SAT qui évalue leurs connaissances mathématiques. Chacune des deux parties est notée de 200 à 800. Par score au SAT, nous entendons la somme des points obtenus dans les deux sections. Ces chiffres sont cités chaque année dans les rapports annuels des doyens des admissions. Les erreurs sont inexistantes. Les doyens reçoivent tous les ans les scores obtenus par les candidats à chaque passage de l'examen, et en retiennent le meilleur (highest SAT score). Le score au SAT est un paramètre fondamental, qu'il faut mettre en parallèle avec le taux d'admission. En effet, qu'un groupe soit admis avec un taux d'admission supérieur à la moyenne des autres candidats prend une signification totalement différente selon que ce groupe possède des scores inférieurs, égaux ou supérieurs à ceux des autres concurrents.

 

 

Enfin, le dernier paramètre à prendre en compte pour évaluer l'importance de l'admission préférentielle, est le poids accordé au SAT par l'administration, lors de la sélection des candidats. Selon l'importance que l'université confère à ce test, les écarts de résultats obtenus par les différents groupes ethniques prennent une signification totalement différente. Plus l'administration utilise de critères de sélections différents, plus les écarts de scores entre groupes ethniques auront une importance relative.

 

 

Taux d'admission des candidats noirs

 

 

La première donnée que nous examinerons est le taux d'admission des étudiants noirs[[Pour définir la catégorie des étudiants noirs (Afro-American students ou African-American students), les universités reprennent la définition du Bureau of Census. Celle-ci regroupe "les individus ayant une filiation avec n'importe quel groupe racial noir d'Afrique" (traduction de: "A person having origins in any of the black racial groups of Africa", cité dans "Affirmative Action Plan", in Harvard University Gazette (supplément), 20 mars 1992, p. 5). Seules sont considérées les personnes ayant la citoyenneté américaine. Les étudiants africains résidant aux États-Unis n'entrent pas dans cette catégorie, mais dans celle des "étudiants étrangers" (Foreign Students).]]. Pour évaluer son ampleur, nous l'avons mis en comparaison avec celui du total des étudiants[[Nous avons préféré faire une comparaison entre les Noirs et le total plutôt qu'entre les Noirs et les Blancs. En effet, contrairement au gouvernement fédéral, les universités n'identifient aucune population sous l'appellation de Whites. Elles répertorient uniquement les Noirs (African-Americans), les Asiatiques (Asian-Americans), les Hispaniques (Hispanics) les Amérindiens (American Indians), et le total. Pour calculer le nombre de Blancs, il faudrait donc faire la somme du total moins les minorités ethniques. Mais, que faire des étudiants étrangers, non répertoriés dans les minorités ethniques?]]. Dans les graphiques qui suivent, nous retraçons l'évolution de ces deux taux, dans les années 1980, à Harvard, Yale et Princeton.

 

 

Graphiques n°1, 2 et 3 : Taux d'admission comparés des candidats noirs et du total des candidats[[Sources : Graphiques effectués à partir du nombre annuel de candidats et admis (Noirs et total), cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Reports to the President (1980-1991); Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, Reports to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1980-1986); Yale University. Office of Institutional Research. Yale University Undergraduate Minority Admission Statistics, Class of 1976 Through Class of 1996, pp. 2-3.]]

 

 

 

 

 

 

 

 

En moyenne sur les trois campus, les candidats noirs possèdent un taux d'admission presque deux fois supérieur à celui de l'ensemble des étudiants. Sur la période couverte par le graphique ci-dessus, le taux d'admission moyen des candidats noirs qui se présentent à Harvard est de 27% contre 16,5% pour l'ensemble des étudiants. A Yale, l'écart entre les deux taux d'admission est encore plus important. De 1980 à 1992, celui des Noirs est de 39% contre 19,7% pour le total des candidats. Les choses sont à peu près semblables à Princeton. De 1980 à 1991, les taux sont respectivement de 35% contre 17,3%. Cette différence est considérable. Chaque année, les Noirs ont quasiment deux fois plus de chances d'être admis que les autres étudiants. Les cartes semblent faussées. A première vue, ces chiffres laissent donc supposer que l'admission préférentielle est très importante.

 

 

Le recrutement

 

 

Mais, en réalité, l'ampleur du taux d'admission des candidats noirs s'explique par le recrutement très ciblé auquel procèdent Harvard, Yale et Princeton. Sur les trois campus, les lycéens noirs qui déposent un dossier de candidature ont, en quelque sorte, été présélectionnés par les recruteurs. Dans les années 1980, les universités n'essaient pas d'avoir l'éventail le plus large possible de candidats noirs, quitte à encourager des lycéens médiocres à déposer un dossier. Elles ne tentent d'attirer à elles que les plus qualifiés, éliminant du même coup les candidatures irréalistes. Les candidats recrutés comptent donc parmi les meilleurs lycéens noirs du pays. Lorsque l'administration procède à la sélection, leurs chances d'être admis deviennent importantes.

 

 

Dans les années 1980, le réservoir national de lycéens noirs "qualifiés" est restreint. En 1988, par exemple, seuls près de 5000 lycéens noirs obtiennent un score total au SAT compris entre 1000 et 1600 points[[Tous scores confondus, ils sont 97.500 Noirs à passer le SAT cette année-là sur un total d'un million de lycéens américains. Chiffres cités dans Ramist (Leonard), Morgan (Rick), Affleck (Arthur), "An Analysis of Score Gains for Black SAT Takers, 1978 to 1988", rapport présenté à la Conférence Nationale de la National Association of College Admission Counselors, College Board, 7 oct. 1989, p.13.]]. Dans le même temps, nombreux sont les lycéens noirs qui renoncent à entamer des études supérieures, pour obtenir rapidement un emploi. C'est ainsi qu'en 1985, seuls 38,5% d'entre eux s'inscrivent à l'université, contre 55,9% pour les lycéens blancs[[Altbach (Philip G.) et Lomotey (Kofi), The Racial Crisis in American Higher Education, Albany (NY), State University of New York Press, 1991, p. 26. Si l'on ne retient que ceux qui optent pour le college et un cycle de quatre années d'études, seuls 27% des lycéens noirs s'y inscrivent en 1985, contre 35% de lycéens blancs (cf: Nettles (Michael), Toward Black Undergraduate Student Equality in American Higher Education, New York, Greenwood Press, 1988, p. 3).]]. Pour les recruteurs des universités élitistes, la tâche est donc rude et les candidats potentiels peu nombreux. D'autant que le temps où quelques campus avant-gardistes, soucieux de pratiquer une politique d'affirmative action, se partageaient le réservoir national est révolu. Dans les années 1980, tout le monde cherche à augmenter ses effectifs noirs. La concurrence est désormais acharnée, et les lycéens noirs littéralement courtisés[[Caroll (M.J.), "Education", in Encore, n°10, janv./févr. 1981, pp. 46-47; Marriott (Mitchel), "Intense College Recruiting Drives Lift Black Enrollment to a Record", in The New York Times, 15 avril 1990, p. 1.]].

 

 

Dans ce contexte, beaucoup d'universités n'hésitent pas à utiliser des méthodes radicales, pour élargir à tout prix l'éventail de leurs candidats noirs. Parmi ces méthodes, on retiendra l'utilisation de bourses ethniques (ethnic scholarships), accordées uniquement aux minorités quels que soient leurs revenus familiaux, et de bourses au mérite (merit scholarships) qui récompensent les qualités scolaires des étudiants, également sans considération de leurs besoins financiers. University of Miami réserve ainsi 50 bourses uniquement aux étudiants noirs[[Marriott (Mitchel), "Move Against Minority Aid Is Debated", in The New York Times, 14 déc. 1990, p. B 6.]]. University of Louisville et University of Alabama se partagent quant à elles 100.000 dollars de bourses ethniques en échange de leur participation en décembre 1990 au Fiesta Bowl, un concours de football organisé en Arizona[[Marriott (Mitchel), "Colleges Basing Aid On Race Risk Loss Of Federal Funds", in The New York Times, 12 déc. 1990, p. A 1.]]. D'autres universités vont encore plus loin, employant parfois les méthodes les plus folkloriques. Dartmouth (New Hampshire), met ainsi en place un budget de 20000 à 30000 dollars pour payer des billets d'avion aux Noirs, afin qu'ils visitent le campus. En 1990, University of Pennsylvania envoie une poignée de ses recruteurs faire une visite de courtoisie au père d'une lycéenne se remettant à l'hôpital d'une opération chirurgicale. Au même moment à l'autre bout du pays, Tom King, associé du doyen des admissions de University of Southern California emmène un candidat potentiel visiter les studios Universal à Los Angeles, et lui paie un voyage d'une journée à Mexico[[Celis (William 3d), "Campuses Find New Ways To Recruit As Fight For Good Students Gets Fierce", in The New York Times, 15 avril 1992, p. B 11.]].

 

 

Rien de tel à Harvard, Yale et Princeton. Malgré la concurrence des autres campus, les trois universités restent sur leur réserve. Elles ne sont pas prêtes à tout pour accroître leur réservoir de candidats noirs. Concrètement, elles n'utilisent que les méthodes classiques de marketing et se cantonnent aux lycées où se concentre la classe moyenne noire.

 

 

Pas question de faire comme ces "institutions qui achètent les candidats". Les trois universités refusent de mettre en place des bourses ethniques ou bourses au mérite. "Je ne pense pas qu'il faille accorder ce type de bourses", précise en 1983 Fred Hargadon, doyen des admissions de Princeton[[Traduction de: "institutions who buy candidates", et de: "I do not believe that we should make comparable awards", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1982-1983), p. 20.]]. Seules les techniques classiques de marketing sont adoptées, et c'est déjà beaucoup, comme le note Fred Jewett, son collègue d'Harvard:


«Certains s'interrogeaient sur la nécessité et la dignité d'avoir recours au marketing et aux relations publiques. Mais, étant donnée l'évolution des problèmes de cette décennie, et la concurrence grandissante des autres universités pour les meilleurs étudiants (...), c'était sans doute inévitable[[Traduction de: "Marketing and public relations were questioned by some as being unnecessary and undignified, but given the changing issues of the decade and the increasing competition from other universities for the best students (...), they were probably inevitable", cité dans Harvard University Archives. Annual Reports, President's Report (1984-1985), p. 111.]].»

 

 

On travaille à "construire une image" de l'université. Brochures, catalogues, cassettes vidéo, tous les supports sont mis à contribution pour vanter les mérites du campus. En 1981, Princeton monte un film sur la vie de ses étudiants[[Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1980-1981), p. 18.]]. Huit ans plus tard, elle conçoit une brochure pour les candidats noirs. Les membres de l'Association of Black Princeton Alumni[[Nom de l'association des anciens étudiants noirs de Princeton.]] y font un résumé de leur expérience à Princeton et de la carrière qu'ils ont entreprise ultérieurement[[Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1989-1990), pp. 4-5.]]. Ensuite, on contacte tous les lycéens noirs qualifiés du pays, même s'ils n'ont montré aucun intérêt pour l'université. Pour cela, on a recours aux véritables sous-traitants que sont les organismes privés qui répertorient leurs coordonnées sur fichiers informatiques. Le Student Search Service[[Organisme créé en 1971. Pour dix cents par personne (en plus des 100 dollars d'inscription), le SSS envoie aux universités le nom, l'adresse, l'appartenance ethnique, le sexe, les centres d'intérêts, et le score obtenu au SAT de centaines de lycéens américains.]] est le plus fréquemment utilisé. Harvard, Yale et Princeton profitent également de la publicité qui leur est faite par des organismes comme Prep for Prep. Depuis 1978, cette organisation privée fournit aux minorités des programmes intensifs de préparation scolaire avant d'entrer à l'université. Située non loin de Columbia à Manhattan, elle travaille étroitement avec cette dernière, et plus largement avec l'Ivy League[[Prep for Prep, Leaders just don't happen, brochure annuelle de l'organisation, 1993, 16 p. L'Ivy League regroupe les universités de Harvard, Yale, Princeton, Columbia, Dartmouth, Cornell, Brown et Columbia.]]. En 1992, elle a envoyé 57 lycéens à Harvard, Yale et Princeton[[Ces chiffres nous ont été fournis par le secrétariat de Prep for Prep en mars 1993.]]. A Harvard, on organise enfin des Call-a-Thons, grâce auxquels tous les lycéens noirs finalistes des concours nationaux comme le National Achievement Scholarship Program sont personnellement contactés par téléphone[[Cohen (Adams), "Minority Recruitment a Major Weapon In struggle for Diverse Student Body", in Harvard Crimson, 19 avril 1982, p. 1.]]. Quant aux recruteurs, ils ont totalement intégré les techniques d'agent commercial. C'est à eux que revient la charge de promouvoir l'image de l'université. Rien n'est laissé au hasard. En 1982, Princeton organise une série de conférences pour les candidats noirs et leurs familles à Washington (D.C.), Newark, Los Angeles et Philadelphie[[Idem (1981-1982), p. 19.]]. A Harvard, on met sur pied des journées d'information sur le campus pour les plus indécis[[Cohen (Adams), "Minority Recruitment a Major Weapon In struggle for Diverse Student Body", loc. cit.]].

 

 

Alors que dans les années 1960 et 1970, les trois universités ont envoyé leurs recruteurs dans les ghettos des grandes villes pour aller chercher des lycéens noirs défavorisés[[Yale University. Y 31 A 135. Office of Admissions and Freshman Scholarships. Annual Report to the Dean of Admissions (1969-1970), p. 5; "Freshmen and the numbers game", in Yale Alumni Magazine, nov. 1968, p. 44; Dippel (John V.), "On Recruiting Black Students", in Princeton Alumni Weekly, 15 oct. 1968, p. 13; Princeton University. Office of the President Records. Office of Admisssion, Annual Report to the President (1968-1969), p. 184; Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1971-1972), pp. 108 et 111; Jewett (Fred L.), "Black Students at Harvard", in The New York Times Magazine, 14 oct. 1973, p. 23.]], dans les années 1980, elles se concentrent sur les lycées de quartiers aisés. L'idéalisme des années 1960 n'a plus cours. A l'image d'un pays qui met fin à l'ère des droits civiques, et sonne le glas du libéralisme pour instaurer le retour des valeurs conservatrices, Harvard, Yale et Princeton se retirent du champ social. A l'ouverture des portes du campus aux lycéens noirs en difficulté des quartiers noirs de New York ou Chicago, les universités préfèrent le recrutement de lycéens qualifiés, issus de la classe moyenne noire.

 

 

Étant donné la relation existant -écrit ainsi le doyen des admissions de Princeton- entre avantage économique et éducatif, est-il bien responsable d'admettre un grand nombre d'étudiants sérieusement défavorisés?[[Traduction de: "Given the relationship of economic and educational advantage, would it be responsible to admit many seriously disadvantaged students?", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1986-1987), p.9.]]

 

 

C'est l'efficacité qui l'emporte. Les recruteurs doivent toucher le plus de candidats en un seul voyage. Plus question de sillonner un par un les lycées des ghettos noirs, ou ceux des zones rurales de l'Alabama ou du Mississippi[["'Diversity': Does Yale's Rhetoric Reflect Reality?", in Yale Daily News, 28 févr.1986, p. 4.]]. Au mieux, cette méthode ne permettait de recruter qu'un candidat par école. Le nom d'Harvard, Yale et Princeton y est inconnu des élèves. L'administration et les enseignants savent qu'ils n'ont que peu de chances de revoir le recruteur l'année suivante. Pourquoi alors pousser les étudiants à y poser leur candidature? Comme le note William R. Fitzsimmons, directeur du programme de recrutement à Harvard en 1982: "ils veulent un engagement. (...) Ils ne me l'ont pas dit ainsi, mais je sais qu'ils se demandaient: 'va-t-il revenir?'"[[Traduction de: "they look for commitment. (...) They didn't say this to me, but I know they were thinking 'Is he coming back?'", cité dans Cohen (Adams), "Minority Recruitment a Major Weapon In struggle for Diverse Student Body", op. cit., p. 3.]]. Quant au prix des études, il semble exorbitant à tous. Fitzsimmons raconte ainsi l'expérience d'un recruteur dans l'un de ces lycées. Pour répondre à la question d'un élève, celui-ci mentionne le prix de l'inscription à Harvard: "la salle entière éclata d'un rire hystérique", se souvient-il, "c'était plus que la plupart de leurs parents gagnaient en un an. Ils ont pris le recruteur pour un grand comique"[[Traduction de: "the entire room broke up in hysterical laughter", et de: "it was more than most of their parents earned in a year. They thought the recruiter was a great stand-up comedian", cité dans Cohen (Adams), "Minority Recruitment a Major Weapon In struggle for Diverse Student Body", loc. cit.]].

 

 

Abandonnant leur idéalisme et l'engagement politique des années 1970, Harvard, Yale et Princeton envoient leurs recruteurs là où la tâche est plus facile: dans les magnet schools. Littéralement "écoles-aimant", ces lycées furent créés dans les années 1970, comme alternative au busing. Par la qualité de leur enseignement, elles permettaient en effet d'attirer spontanément dans la même école, enfants noirs et blancs. A la fin des années 1980, on en compte près de 5000 aux États-Unis. 20% des lycéens, parfois même 40% dans certaines villes comme Birmingham en Alabama, y suivent leurs études. Elles sélectionnent les meilleurs élèves, embauchent les enseignants les plus qualifiés, et bénéficient d'une part disproportionnée des ressources publiques[[Cohen-Steiner (Olivier), L'enseignement aux Etats-Unis, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1993, pp. 95-97; Metz (Mary Haywood), "The Life Course of Magnet Schools", in Education Digest, déc. 1984, pp. 20-23; "Magnet Schools: Busing Without Tears?", in New Republic, 7 nov. 1983, pp. 18-19.]]. Les trois universités stipulent qu'elles y ont de plus en plus recours. En 1985, le New Journal de Yale précise ainsi que Don Hancock, membre du bureau des admissions, "s'en tient à une liste informelle de magnet schools dans une région donnée, généralement des lycées privés, des lycées publics compétitifs et des lycées de quartiers assez aisés"[[Traduction de: "stick to an informal list of 'magnet' schools in an area, usually private schools, competitive public high schools and schools in wealthier neighborhoods", cité dans "Admissions and Financial Aid: Getting into Yale, Paying to Stay", in The New Journal, 19 avril 1985, p. 28.]].

 

 

Ce recrutement ciblé a une influence directe sur l'ampleur du taux d'admission des étudiants noirs. Celui-ci ne serait pas aussi élevé, si les candidats noirs n'avaient pas été présélectionnés.

 

 

Résultats au SAT des étudiants noirs

 

 

Après avoir vu que la valeur du taux d'admission était partiellement expliquée par un recrutement ciblé, nous allons maintenant étudier un autre paramètre, pour évaluer l'ampleur de l'admission préférentielle dont bénéficient les étudiants noirs: leur score au SAT.

 

 

Dans le graphique ci-dessous, nous retraçons l'évolution des résultats obtenus au SAT par les étudiants noirs et l'ensemble des étudiants admis à Harvard et Princeton, dans les années 1980.

 

 

Graphiques n°4 et 5 : Scores au SAT comparés des admis (Noirs et total)[[Sources: courbes effectuées à partir des moyennes annuelles du score au SAT (highest SAT-V et highest SAT-M) fournies dans: Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Reports to the President (1980-1988). Pour les années 1980, les doyens de Princeton ont rassemblé dans leurs rapports des statistiques sur leurs concurrents directs. Parmi elles, figurent les scores au SAT des étudiants d'Harvard.]]

 

 

 

 

 

 

Sur les deux campus, le score des Noirs est inférieur à celui du total. De 1980 à 1987, les candidats noirs sont sélectionnés à Harvard avec une moyenne de 1242 points contre 1351 pour l'ensemble des étudiants, soit une différence de 109 points. A Princeton, la situation est tout à fait comparable, puisqu'ils sont admis avec un score total de 1226 contre 1349, soit un écart de 123 points. On ne dispose pas de statistiques complètes sur Yale[[Les rapports administratifs du Bureau des admissions de Yale ne sont pas répertoriés dans les archives de la Sterling Memorial Library pour les années 1980. Ils sont conservés dans les Bureaux administratifs concernés et non accessibles aux chercheurs.]]. Mais, les chiffres que nous avons obtenus pour l'année 1985 confirment ceux d'Harvard et de Princeton. Cette année-là, les étudiants noirs sont admis sur le campus avec un score moyen de 1212 points contre 1350, soit un écart de 138 points[[Chiffres cités dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1985-1986), pp. 27 et 31. Les doyens des admissions de Princeton ont également rassemblé quelques statistiques sur Yale.]]. Si l'on examine l'évolution de cet écart années après années, on observe qu'il se réduit progressivement. Ainsi, en 1987, il n'est plus que de 110 points à Harvard et de 90 points à Princeton[[En 1987, le score total au SAT des Noirs admis à Princeton est de 1271 points contre 1361 points pour l'ensemble des admis. A Harvard, les chiffres sont respectivement de 1260 et 1370 points.]].

 

 

Comment analyser ces chiffres? Signifient-ils que les Noirs sont admis avec un niveau anormalement bas? Comment qualifier l'écart qui les sépare des autres étudiants? En moyenne sur les trois campus, les résultats des Noirs sont inférieurs d'environ 10% à la moyenne totale. Si l'on se réfère à Richard J. Herrnstein et Charles Murray, une différence de cette ampleur[[Cette différence correspond environ à un écart-type (calculé à partir de la distribution des scores au SAT). Cette grandeur statistique représente l'étalonnement de la distribution.]] n'a rien d'un "coup de pouce", mais constitue bien "un avantage extrêmement important"[[Traduction de: "nod" et "extremely large advantage", cité dans Herrnstein (Richard J.) et Murray (Charles), The Bell Curve, op. cit., p. 447.]].

 

 

On peut nuancer cette interprétation. Il suffit pour cela de se replacer dans un contexte national. De 1980 à 1990, l'ensemble des lycéens noirs américains qui passent l'examen du SAT obtiennent en moyenne un score total de 719 points. Cela signifie que ceux qui sont admis à Harvard, Yale et Princeton forment le peloton de tête, l'élite de cette population lycéenne noire. En outre, ils se placent nettement au-dessus du niveau moyen du total des lycéens américains, tous groupes ethniques confondus, puisque celui-ci n'est que de 898 points[[Moyennes calculées à partir des scores annuels fournis dans National Center for Education Statistics, Digest of Education Statistics 1992, Washington D.C., U.S. Department of Education, Office of Educational Research and Improvement, U.S. Governing Printing Office, nov. 1992, p. 125.]]. Comme le précise dans son rapport annuel de 1982, le doyen de Princeton, les Noirs admis sur son campus "ont une moyenne au SAT qui les place parmi les 15% les plus qualifiés des étudiants de ce pays"[[Traduction de: "have mean SAT scores that place them in the top 15% of the college bound population in this country", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1981-1982), p. 14.]].

 

 

Par rapport aux critères de sélection d'Harvard, Yale ou Princeton, les résultats obtenus par les étudiants noirs restent-ils dans la fourchette communément admise par les trois campus? Qu'est-ce qu'un bon score au SAT pour entrer à Harvard, Yale ou Princeton? Bien que les universités n'exigent pas de score minimal et qu'aucun ne garantisse l'admission automatique des candidats, on peut dire qu'avec un score total supérieur à 1500, ceux-ci sont très bien placés. Avec un score total compris entre 1200 et 1500, ils ont de bonnes chances d'être admis. Entre 1000 et 1200, le score est considéré comme bas. Enfin, un total de 800 est absolument insuffisant[[Voir par exemple: "To all Princeton Alumni, from James W. Wickenden, Jr. '61, Director of Admission", in Princeton Alumni Weekly, 22 oct. 1979, pp. 19-20; Kilson (Martin), "Blacks at Harvard: solutions and prospects", in Harvard Alumni Bulletin, juin 1973, p. 41.]]. Les étudiants noirs sont admis à Harvard, Yale et Princeton avec une moyenne supérieure à 1200. Ils ont donc un niveau moyen conforme aux exigences des trois universités. A titre comparatif, leur score est à peu près similaire à celui des candidats blancs au début des années 1960[[En 1960, par exemple, le score au SAT des candidats blancs (soit 99% des étudiants) admis à Princeton était de 1221 points (cf: Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1960-1961), p. 316).]].

 

 

Compte tenu des sources disponibles, il est impossible de savoir si sur cette moyenne, certains étudiants noirs sont admis avec un score total aussi bas que 800 ou 700. Il faudrait pour cela être en possession d'une distribution des scores obtenus par les étudiants noirs. Si les rapports annuels des doyens des admissions fournissent de telles distributions pour l'ensemble des promotions, ils ne le font pas pour les différents groupes ethniques qui les composent. Les seules affirmations qu'il est possible d'apporter sont les suivantes. Il est mathématiquement possible mais non prouvé, que sur l'ensemble des étudiants noirs, certains aient un score total au SAT de 800 ou 700. Si tel était le cas, ces étudiants ne seraient absolument pas représentatifs de l'ensemble et ne constitueraient qu'un phénomène marginal, compte tenu du score obtenu par la moyenne[[Nous nous basons ici sur l'hypothèse suivante: la courbe de distribution du score au SAT de l'ensemble des étudiants admis est similaire à celle que l'on peut faire pour les admis noirs. Cette courbe a la forme d'une gaussienne (cloche). Les scores les plus bas et les plus élevés en forment les extrémités.]].

 

 

L'étude comparée des résultats au SAT des Noirs et l'ensemble des étudiants apporte donc les informations suivantes. Les étudiants noirs ont en moyenne un niveau inférieur à celui des autres étudiants. Cependant, leurs résultats restent conformes aux critères de sélection des universités. S'il est possible que sur la moyenne des étudiants noirs, un petit nombre ait un niveau anormalement bas, ce n'est pas le cas de la majorité. Enfin, la différence qui les sépare de l'ensemble des étudiants s'amenuise à la fin des années 1980. Si les Noirs bénéficient d'un statut préférentiel, ils restent cependant qualifiés.

 

 

L'importance relative du SAT

 

 

Enfin, pour évaluer l'ampleur de l'admission préférentielle, il convient d'ajouter que les trois universités n'accordent qu'une importance relative aux notes obtenues aux examens nationaux, et qu'elles se basent sur d'autres critères pour sélectionner leurs candidats. Pour comprendre l'importance relative accordée au SAT par l'administration d'Harvard, Yale et Princeton, il nous faut nous arrêter sur leur système d'admission. Tel qu'il fonctionne dans les années 1980, celui-ci a été défini au début des années 1960. La raison en est simple. Avec l'arrivée des classes d'âge du baby-boom[[En 1950, on comptait 24,2 millions d'Américains âgés de 14 à 24 ans. Ils sont 26,7 millions en 1960, soit une augmentation de 10% (cf: Harvard University. Admissions and Scholarships Committees. Annual Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1971-1972), pp. 98-99).]], les trois universités voient alors le nombre de leurs candidats augmenter. En 1959, Princeton en compte 4757, l'année suivante 5615, et en 1963, 5882[[Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1966-1967), p. 225.]]. A Harvard, la progression est similaire. En 1957, 3470 candidats se présentent. Ils seront 4155 en 1959 et 5085 en 1961[[Harvard University. Admission and Scholarship Committee. Annual Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1961-1962), p. 210.]]. Dans le même temps, leurs qualifications s'améliorent[[En 1959-1960, la moyenne obtenue au SAT par les candidats qui se présentent à Harvard est encore de 632 en anglais, et de 654 en mathématiques. En 1962, elle atteint respectivement à 679 et 701 (cf: Harvard University. Admissions and Scholarships Committees. Annual Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1961-1962), p. 220; idem (1966-1967), p. 103). A Princeton, on observe la même évolution. La moyenne passe en effet respectivement de 604 et 647 en 1958; à 589 et 632 en 1961; et à 614 et 666 en 1964 (cf: Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1966-1967), p. 238).]]. Mais, Harvard, Yale et Princeton ne peuvent élargir leurs promotions. La sélectivité s'accroît donc considérablement. Alors qu'auparavant, les universités n'avaient le choix qu'entre un petit nombre de candidats issus de l'élite sociale de Nouvelle-Angleterre, elles font désormais face à une masse de lycéens issus de tous les milieux sociaux, de toutes les régions du pays, et extrêmement qualifiés. Harvard, Yale et Princeton se trouvent donc face à un problème évident. Comment choisir parmi cette masse de candidats? Un grand nombre de promotions totalement différentes pourraient être sélectionnées, en fonction de critères complètement opposés, et elles seraient toutes composées d'excellents étudiants[[Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1961-1962), p. 357; ibid. (1962-1963), p. 143; ibid., (1967-1968), p. 374; DUNHAM (Alden), "A Look at Princeton Admissions", in Princeton Alumni Weekly, 19 janv. 1965, p.7; Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee."Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1966-1967)", p. 104.]]. Redéfinir la mission éducative et les critères de sélection de l'université devient donc une priorité[[Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, "Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1964-1965)", p. 100; Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1962-1963), pp. 146-147; ibid. (1963-1964), p. 1.]].

 

 

L'option choisie est la suivante. Les universités décident de fonder leurs critères de sélection sur le mérite, mais le bureau des admissions fera également intervenir des critères non méritocratiques. On a là, le premier indice du poids relatif accordé au SAT. Parmi les critères non méritocratiques dont les universités tiennent compte, on retiendra tout d'abord l'origine géographique et sociale des candidats. Concrètement, l'administration accordera une préférence aux étudiants originaires de certains États. Elle sera sensible aux difficultés économiques auxquelles certains auront fait face, ou au contraire à leur appartenance à une grande famille des milieux industriels ou financiers[[Yale University. YAR, YRG 2-A-16, Presidential Records, A. Whitney Griswold Files (1960-1963), boîte n°5, dossier n°36, "Report of the Dean of Admissions and Student Appointments to the President and Fellows of Yale University, 1959-1960", 22 nov. 1960, p. 2; Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1962-1963), pp. 156-157.]]. C'est que les universités se sont fixé une mission: la diversité. Elles doivent rassembler "des jeunes gens représentant une variété d'intérêts, de talents, et de milieux"[[Traduction de:"men representating a variety of interests, talents, backgrounds", cité dans Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, "Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1964-1965)", p. 100. Voir également "The Admissions Scramble", in Yale Alumni Magazine, oct. 1966, p. 28; Dunham (Alden E.), "A Look at Princeton Admissions", in Princeton Alumni Weekly, 19 janvier 1965, p.6.]]. En somme, chaque promotion doit être un échantillon prestigieux de la société américaine, tout à la fois la reproduction de sa diversité et un concentré de ses meilleurs éléments. La prise en compte de ces deux critères produit des résultats très nets. Chaque promotion est ainsi savamment composée pour rassembler la plus grande diversité géographique, avec une relative constance d'année en année, comme le montre le graphique ci-dessous[[On observe le même phénomène à Princeton et Yale. Pour la première, voir Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1973-1974), p. 243. Il y est fait allusion à la politique de diversification géographique développé sous Alden E. Dunham, au début des années 1960. Pour Yale, voir YAR, YRG 2-A-16, Presidential Records, A. Whitney Griswold Files (1960-1963), boîte n°6, dossier n°44, Arthur Howe, Dean of Admissions, Yale College, "Yale Admissions Policy", 17 mai 1961, p. 1. Voir aussi les paragraphes intitulés "Geographical Distribution of Matriculants by Residence", dans le chapitre "Statistics on Admissions and Financial Aid", in Y 31 A 135. Yale University. Office of Admissions and Freshman Scholarships. Annual Reports to the Dean of Admissions (1960-1965).]].

 

 

Graphique n°6: Origine géographique des étudiants à Harvard[[Sources: Graphique effectué à partir des pourcentages annuels de répartition géographique des candidats cités dans Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1964-1965), p. 93 et idem (1969-1970), p. 85.]].

 

 

 

 

Dans le même temps, le choix des promotions assure une importante diversité sociale. Comme l'explique Chase N. Peterson, doyen des admissions d'Harvard, en 1969:

«_ Nous avons une diversité économique unique, qui expose trois groupes les uns aux autres. Au cours des années récentes, plus de 15% de chaque promotion sont issus de familles éligibles pour une aide financière (...). Nous avons un large élément de classes moyennes (...). Et nous avons un groupe qui va des classes aisées à très aisées. (...) Dans les universités américaines en général, seule la classe moyenne est représentée, accompagnée d'une représentation symbolique d'étudiants riches ou pauvres, mais rarement les deux.[[Traduction de: "We have an economic mix which exposes uniquely three economic modules to each other. In recent years more than 15 per cent of the entering class has come from families who qualify for poverty programs (...). We have a broad middle class element (...). And we have an affluent and superaffluent group. (...) In American colleges as a whole there is little but middle class representation, leavened by not more than a token representation of rich or poor and rarely both.", cité dans Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1969-1970), pp. 96-97.]]»

 

 

A la prise en compte de l'appartenance géographique et sociale du candidat, s'ajoute celle de son appartenance familiale. Tous les étudiants dont l'un des parents a fait ses études sur le campus bénéficient d'une préférence. Chaque année, un nombre fixe de places leur est réservé. A Princeton, par exemple, ils forment 20,6% de la promotion en 1960; 20,8% l'année suivante; 19,4% en 1963; et 20% en 1965[[Pourcentages calculés à partir des chiffres cités dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1960-1961), p. 321; idem (1962-1963), p. 181; idem (1964-1965), p. 158. Voir également HUA, HUC 960, University News Office, "Release: Picking a College Class", 25 févr. 1960, p.9. Le rapport précise: qu'"Harvard prend un peu plus de 200 enfants d'alumni chaque année, et (que) le comité maintiendra ce nombre" (Traduction de: "Harvard takes somewhat more than 200 alumni sons each year and the committee would maintain that number").]]. Les fils d'anciens élèves constituent en effet une des parties vitales de l'université. Ce sont eux qui, par l'exemple de leurs carrières professionnelles, assurent le rayonnement de l'institution, et ce sont eux qui financent une partie importante du budget de l'université. Le traitement de faveur accordé à leurs enfants est donc en quelque sorte le juste retour de leur soutien financier[["Family Continuity is Vital", in HUA, HUC 960, University News Office, "Release: Picking a College Class", 25 févr. 1960, p.9.]].

 

 

Deuxième indice de l'importance relative du SAT, afin de mesurer le mérite des candidats, Harvard, Yale et Princeton procèdent à une alchimie complexe. Elles tiennent bien évidemment compte des qualités scolaires. Mais, elles prennent également en considération la motivation, les capacités de leadership, les talents de musicien, ou encore les qualités de sportif du candidat[[Voir par exemple: Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1962-1963), p.156.]]. C'est qu'elles ont appris que de bons résultats scolaires ne garantissaient rien. "Pour ce qui est de la réussite ou de l'échec dans la vie future", souligne ainsi le doyen de Princeton, "le peu que nous savons semble montrer qu'il y a peu de relations entre les performances scolaires et les succès ultérieurs, même dans une carrière académique!"[[Traduction de: "As for success or failure in later life, what evidence there is suggests little relationship between academic performance and subsequent success - even in academic pursuits!", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1965-1966), p. 254.]]. Mais surtout, la mission d'Harvard, Yale et Princeton n'est pas de former les étudiants les plus brillants à la recherche ou à l'enseignement, pour produire une élite du savoir. Leur but consiste à former les futurs leaders du pays, dans des domaines aussi variés que les professions libérales, l'industrie, ou la politique[[Voir YAR, YRG 2-A-16, Presidential Records, A. Whitney Griswold Files (1960-1963), boîte n°6, dossier n°41, "Report of the President's Committee on the Freshman Year", 3 août 1962, p. 1; Harvard University. HUA, HUC 960, University News Office, "Release: Picking a college class", 25 févr. 1960, p.4; HUA, HUC 960.5A, Faculty of Arts and Sciences, "Admission to Harvard College. A Report by the Special Committee on College Admissions Policy", Févr. 1960, p. 7; "The Admissions Scramble", in Yale Alumni Magazine, oct. 1966, p.26; Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1965-1966), p. 4.]]. C'est ce que résume Fred Glimp, doyen des admissions d'Harvard, dans son rapport annuel:


«En plus de la poignée de jeunes gens dont le potentiel intellectuel est considéré par les enseignants comme étant extraordinaire "(...), nous avons essayé d'inscrire des candidats qui paraissaient de façon vraisemblable, prometteurs et efficaces à long terme, dans des secteurs variés -le Droit, les services publics et la politique, l'enseignement et la recherche, le commerce, (...) les métiers artistiques, la médecine, etc."[[Traduction de: "In addition to the relative handful of men whose intellectual potential will seem extraordinary to the Faculty (...) we have tried to admit men who seemed likely to be promising and effective in the long run in a variety of areas - law, politics and public services, teaching and research, business, (...) creative arts, medicine and so on.", cité dans Harvard University Archives. Annual Reports. Admission and Scholarship Committee, Report to the Dean of the Faculty of Arts and Sciences (1966-1967), pp. 104-105.]]»

 

 

A Princeton, Alden Dunham reprend exactement les mêmes termes, expliquant que le but du college est de "former des jeunes gens qui assureront des positions de leadership et de responsabilité, dans une multitude de domaines"[[Traduction de: "to educate young men who will assume positions of leadership and responsibility in many different walks of life", cité dans DUNHAM (Alden E.), "A Look at Princeton Admissions", in Princeton Alumni Weekly, 19 janvier 1965, p.6.]]. Pour évaluer la motivation et les divers talents des candidats, le bureau des admissions se base sur la liste de ses activités extra-scolaires, sur des lettres de recommandation, sur un essai personnel biographique, et sur des interviews[[Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1961-1962), pp. 356-357.]]. Pour recevoir une bonne appréciation, le candidat doit avoir fait preuve, durant sa scolarité de "contributions à la vie de l'école et de la communauté par l'exercice d'un sport, la participation à des organisations étudiantes, des publications, pièces de théâtre, etc."[[Traduction de: "contributions to the life of the school and communnity whether through athletics, student government, publications, dramatics...", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1962-1963), pp. 156-157.]]. Toute la spécificité de ce système d'admission vient du fait qu'un candidat qui possède un niveau scolaire correct mais fait preuve de dynamisme et de talents très remarqués, peut aussi bien être sélectionné qu'un concurrent ayant un niveau scolaire hors du commun, mais ayant développé peu de qualités extra-scolaires. D'après Dean Whitla, un des administrateurs familiers du processus de sélection d'Harvard, les qualités personnelles l'emporteraient même pour déterminer les chances d'admission[[Klitgaard (Robert), Choosing Elites, New York, Basic Books, 1985, p.7.]].

 

 

Enfin, troisième indice, même pour évaluer les capacités purement scolaires, les universités estiment qu'un test ne suffit pas. En pratique, elles n'ont pas uniquement recours aux notes obtenues au SAT. Elles tiennent également compte d'autres facteurs comme le bulletin scolaire et le rang du candidat au sein de sa classe[[Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1961-1962), p. 356.]].

 

 

Dans les années 1980, un autre paramètre vient encore relativiser l'importance du SAT. Le test fait alors fait l'objet d'une bruyante controverse. Au sein de la communauté noire et du monde universitaire, nombreux sont ceux qui dénoncent sa partialité[[D'Souza (Dinesh), Liberal Education: The Politics of Race and Sex on Campus, New York, Free Press Mc Millan, 1991, pp. 43-44, et p. 267, note 71. L'auteur mentionne notamment comme détracteur du SAT, l'organisation Fair Test qui regroupe plusieurs associations de minorités ethniques et de femmes, dont le NAACP et le National Political Congress of Black Women.]]. Parmi les arguments avancés[[Pour une catégorisation des arguments avancés, voir Green (Robert L.) et Griffore (Robert J.), "Standardized Testing and Minority Students", in Education Digest, n°46, févr. 1981, pp. 25-28.]], David Owen dénonce le fait que certains énoncés pénalisent les lycéens noirs. C'est la section verbal qui est en cause. L'exercice se présente sous forme de questions à choix multiples. Trop souvent, le champ lexical employé dans les problèmes de vocabulaire se réfère à un héritage culturel que les lycéens noirs ne possèdent pas. Concrètement, un candidat noir ayant passé son enfance dans un ghetto sera moins familier avec des termes tels que "régate" ou "sonate", qu'un lycéen blanc issu d'une banlieue aisée[[Owen (David), None of the Above: Behind the Myth of Scholastic Aptitude, Houghton Mifflin, New York, 1985, p. 222. Pour d'autres arguments, voir Vera (Ronald T.), "Protecting Minority Access in Higher Education: Minimizing Unfairness Through Legislative Protection", in Measures in the College Admissions Process, a College Board Colloquium, College Board, 1986, pp. 94-95 et Howard (Jeff) et Hammond (Ray), "Rumors of Inferiority", in Nieli (Russell), Racial Preference and Racial Justice. The New Affirmative Action Controversy, Washington, D.C., Ethics and Public Policy Center, 1991, pp. 367-381. Jeff Howard et Ray Hammond expliquent notamment la faiblesse des scores obtenus par les lycéens noirs par le phénomène pshychologique suivant: beaucoup de lycéens noirs ont intériorisé l'image de l'infériorité intellectuelle noire projetée par la société, et se mettent en situation d'échec devant l'examen.]]. On a là une des ironies de l'histoire. En 1926, le SAT est créé dans le but de remédier à l'injustice du système d'admission des universités américaines. La sélection, basée alors uniquement sur des lettres de motivations, des entretiens, une série d'informations sur le milieu familial, et une photographie du candidat, était trop subjective. Dans les faits, elle favorisait les lycéens aisés, rompus aux bonnes manières et à l'éloquence verbale. Pour les candidats juifs, catholiques ou noirs, exclus de Deerfield Academy, Choate et autres prestigieuses prep schools, la tâche était plus rude. Le SAT devait mettre fin à cette sélection sociale et promouvoir la méritocratie. Dans les années 1980, les critiques ont changé de camp[[Orlans (Harold), "Affirmative Action in Higher Education", in The Annals of the American Academy, AAPSS, n°523, sept. 1992, p. 146.]]. Sur les campus d'Harvard, Yale et Princeton, les doyens des admissions ont conscience des critiques opposées aux SAT. "Un profond désaccord existe sur la façon d'interpréter ces tests"[[Traduction de: "considerable disagreement exists about how these scores should be interpreted", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1981-1982), p.14.]], reconnaît ainsi celui de Princeton dans son rapport de 1982, ajoutant l'année suivante que l'examen est "un instrument controversé"[[Traduction de: "controversial instrument", cité dans Princeton University. Office of The President Records. Office of Admissions, Annual Report to the President (1982-1983), p.18.]].

 

 

On le voit, Harvard, Yale et Princeton disposent d'un système d'admission complexe, au sein duquel le SAT n'a qu'une importance relative. D'abord, ce test n'est pas le seul paramètre utilisé pour déterminer les qualités scolaires. Ensuite, le niveau scolaire n'est pas l'unique critère sur lequel est fondé le mérite. Enfin, le mérite ne constitue pas le seul facteur pris en compte pour choisir un candidat. Les universités font également intervenir des critères non méritocratiques. Si les étudiants noirs sont admis avec des scores inférieurs à la moyenne, cette différence n'a donc qu'un poids relatif. D'autres critères entrent en jeu pour les sélectionner. La préférence qui leur est accordée n'en apparaît que plus réduite.

 

 

L'examen des statistiques révèle que les candidats noirs bénéficient d'un traitement préférentiel important, mais que ce sont des étudiants qualifiés. Ils possèdent un taux d'admission presque deux fois supérieur à celui des autres candidats, et des résultats au SAT inférieurs d'environ 120 points à ceux de l'ensemble des étudiants, ce qui laisse penser qu'ils bénéficient d'une préférence importante. Il faut cependant nuancer cette conclusion par le fait que l'ampleur de leur taux d'admission s'explique en partie par le fait qu'ils sont présélectionnés par un recrutement ciblé. S'ils bénéficient d'une préférence importante, leurs scores au SAT ne sont pas anormalement bas, mais conformes aux exigences des trois universités. L'administration n'abaisse pas le niveau pour les admettre sur leur campus. Les universités ne bradent pas leur principe d'excellence et de méritocratie. L'exemple d'Harvard, Yale et Princeton permet donc de nuancer la thèse de Herrnstein et Murray.

 

 

Si l'on se place d'un point de vue qualitatif, l'importance de l'admission préférentielle peut encore être relativisée. On l'a vu, Harvard, Yale et Princeton ne souhaitent pas sélectionner leurs étudiants uniquement sur les capacités de ces derniers à répondre à un test standardisé. Telle qu'elle a été définie dans les années 1960, la mission des trois institutions n'est pas de produire une élite du savoir. Leur objectif consiste avant tout à produire des leaders dans tous les domaines, à former les gens qui compteront dans l'Amérique de demain, aussi bien dans les milieux intellectuels, qu'artistiques, financiers, politiques, sportifs, ou autres. Dans cette perspective, elles façonnent la composition de leurs promotions, pour que soit rassemblée à la fois la plus grande qualité et la plus grande diversité d'étudiants. Tous les profils doivent être représentés, de l'élève brillant d'un lycée privé de Californie, au sportif de l'Ohio, en passant par le fils d'ancien élève musicien, ou encore l'élève énergique et charismatique d'un lycée de quartier difficile. Parmi ces différentes catégories, figurent les étudiants noirs. Les universités ne peuvent en effet laisser de côté 12% de la population noire américaine. On le voit, à la différence du système de sélection des élites françaises, Harvard, Yale et Princeton utilisent des critères quantitatifs tels que le SAT, mais font également intervenir des critères qualitatifs. Lorsqu'on évalue l'admission préférentielle à partir du SAT et du taux d'admission, on décale donc un filtre d'admission quantitatif sur un système d'admission qualitatif.