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Jean-François Boulanger, L'aide américaine après la Grande Guerre

L'aide américaine après la Grande Guerre

 

 

Bulletin n° 04, printemps 1998

 

 

Jean-François Boulanger

 

 

 

On sait l'importance qu'a revêtue la philanthropie américaine pour la reconstruction des régions françaises dévastées entre 1914 et 1918. L'impact de cette aide n'est pas seulement économique. Il est aussi culturel, dans la mesure où les liens tissés entre la France et les États-Unis pendant les combats trouvent là l'occasion de se prolonger et de s'approfondir.

C'est d'ailleurs l'une des raisons qui peut expliquer que cette aide, aussi appréciée qu'elle soit par ailleurs, suscite pourtant la réticence des milieux catholiques, qui y voient une menace pesant sur l'identité nationale française, définie comme catholique. Pour tenter de mieux comprendre ce regard particulier, nous nous placerons dans un observatoire privilégié pour le sujet qui nous concerne, Reims. Il nous faudra d'abord expliquer les raisons qui nous ont amené à choisir ce site. Nous envisagerons ensuite ce qui alimente les inquiétudes des milieux catholiques, avant de nous pencher sur une aide qui provoque d'autant moins la réserve de l'Église de France qu'elle lui renvoie une image valorisée d'elle-même, l'aide des catholiques américains.

  

La première raison pour laquelle le problème de l'aide américaine revêt à Reims une importance particulière réside dans les destructions que la ville a subies pendant la guerre. Occupée par les Allemands entre le 4 et le 13septembre 1914, elle est ensuite reconquise par les Français. Cependant, le front se stabilise à sa proximité immédiate et la ville reste exposée aux obus allemands jusqu'en 1918. Un inventaire opéré par le directeur administratif de la police municipale dénombre 8600 maisons totalement détruites sur un total de 13 806 recensées avant la guerre. Il n'y a plus que 950 maisons considérées comme habitables[1]. La ville a donc subi d'amples destructions que la littérature édifiante de l'après-guerre amplifiera encore dans les représentations collectives[2].

 Reims n'est pas la seule ville à avoir subi d'importantes destructions. Verdun et Arras peuvent également faire figure de villes martyres. Mais aucune de ces cités ne peut comme Reims ajouter à cette situation matérielle déplorable un passé prestigieux qui l'autorisait à prétendre, avant même la Grande Guerre, au statut de "lieu de mémoire" de la nation[3]. Reims est, bien sûr, la ville des sacres mais, plus encore peut-être pour les catholiques militants du début du XXe siècle, le "baptistère de la France", le lieu où s'est déroulé ce qui est, pour eux le mythe fondateur de la Nation, le baptême de Clovis.

  

Or, c'est justement le monument qui symbolise cette mémoire catholique française qui est devenu le symbole du martyre de Reims. Le 19 septembre 1914, la cathédrale Notre-Dame, bombardée, a été victime d'un incendie qui l'a considérablement endomagée. Dès lors, un contexte politique favorable -l'Union Sacrée- permet de faire de ce monument, qui paraissait relever d'abord d'une mémoire partisane, le symbole non seulement d'une ville bombardée mais, plus globalement, de toute une Nation meurtrie. En bombardant la cathédrale, c'est la France et donc la civilisation, que la "pseudo-kultur" des barbares allemands a voulu atteindre au plus profond d'elle-même. La force du symbole est telle qu'elle s'impose même à la prédication protestante. Ainsi, alors que le temple protestant de Reims a été détruit le même jour, c'est au sort de la cathédrale, assimilée pour l'occasion au Temple de Jérusalem, que nombre de pasteurs protestants consacrent leur prédication des dimanches suivants[4].

  

Un homme incarne ce lieu de culte et, avec lui, la résistance française à la brutalité germanique, c'est le cardinal Luçon. S'il est un personnage qui, avant 1914, semblait peu à même d'incarner l'Union nationale, c'est bien celui-là. Louis-Joseph Luçon est né à Maulévriers dans le Maine-et-Loire, là où Stofflet avait été garde-chasse avant de devenir un des chefs de la révolte vendéenne. C'est Mgr Freppel, chef de file du catholicisme intransigeant, qui le remarqua et l'envoya à Rome pour y poursuivre ses études théologiques. Ses sympathies pour l'Action Française ne sont pas un mystère[5]. Absent de Reims au moment de l'incendie de sa cathédrale en raison du conclave, il revient le 22 septembre 1914 dans sa ville pour ne plus la quitter jusqu'au 25 mars 1918, date à laquelle les autorités militaires lui imposent l'évacuation. Pendant toute cette période, il partage la vie des Rémois sous les bombes, réconfortant les sinistrés, visitant les soldats blessés dans les hôpitaux et ceux qui combattent dans les tranchées. Chaque vendredi, il accomplit dans sa cathédrale dévastée un chemin de croix par lequel il prend en charge symboliquement le martyre de Reims. Jadis expulsé de son palais archiépiscopal, il est désormais reconnu par les plus hautes autorités de la République. C'est Raymond Poincaré en personne qui vient le décorer de la Légion d'Honneur le 17 juin 1917. Pendant et après la guerre, le cardinal Luçon est devenu, au même titre que sa cathédrale, un de ces symboles de la France blessée et qui exige des réparations, que l'on montre aux personnalités étrangères. L'archevêque de Reims joue ce rôle pour des délégations très diverses que lui envoie, entre autres, le chef des Services des Oeuvres françaises à l'étranger, Jean Giraudoux qui salue en lui "une grande voix française" 6 . À ce titre, Mgr Luçon reçoit fréquemment des Américains, du président Wilsson le 26 janvier 1919 au candidat démocrate à la présidence James Cox en 1920, en passant par diverses délégations à qui il faut montrer "les ruines dont nous avons à nous relever"[6]. Le cardinal dispose par ailleurs d'une grande autorité morale dans l'Église de France. Pendant la guerre, il a partagé, avec le cardinal Amette, archevêque de Paris, la présidence d'honneur du Comité catholique de propagande à l'étranger. En novembre 1918, il préside la réunion des évêques des régions dévastées[7]. Il faut dire que la province ecclésiastique qu'il dirige comprend, avec les diocèses de Châlons, Reims, Soissons, Beauvais et Amiens, une grande partie de l'ancienne ligne de front. Président de l'oeuvre de secours aux églises dévastées, il entre alors dans la dernière phase de sa vie, "celle des restaurations nécessaires"[8], restauration matérielle de son diocèse que les destructions imposent, restauration de la France chrétienne que le nouveau climat politique rend envisageable.

 

 Un troisième facteur fait de Reims un lieu stratégique dans la perspective de notre sujet. C'est l'ampleur de l'aide américaine dont la ville bénéficie. "France et Amérique rivalisent pour embellir la ville martyre", titre L'Illustré[9]. Il est vrai qu'à un don de Rockefeller destiné à restaurer la cathédrale viennent s'ajouter l'édification de l'American Memorial Hospital[10], destiné aux enfants, et la reconstruction de la bibliothèque municipale grâce à un financement de la fondation Carnégie[11]. L'omniprésence américaine est telle que l'on appelle "le magasin américain" le local de l'oeuvre le Retour à Reims, pourtant dirigée par des notables locaux, mais approvisionnée par l'American Red Cross[12]. Le symbole que constitue Reims n'est sans doute pas étranger à l'attention particulière portée par la philanthropie américaine à la ville.

  

Pour quelles raisons Mgr Luçon abandonne-t-il provisoirement son rôle de récitant de la Passion de Reims et de la France pour se préoccuper de l'aide venue d'outre-Atlantique? L'attention de l'archevêque de Reims est d'abord attirée sur ce sujet par les milieux catholiques américains. En juin 1919, le cardinal reçoit par câble le texte d'une résolution adoptée par les représentants des différentes paroisses du diocèse de New York, dénonçant "le projet que forment, en ce moment, diverses organisations protestantes d'envoyer de nombreux missionnaires américains et des sommes considérables d'argent américain dans le but de convertir les Français au protestantisme »[13].Les archives du cardinal contiennent par ailleurs un document signé Arthur Benington. Celui-ci affirme que "les Églises protestantes organisent en ce moment une campagne mondiale d'évangélisation" concernant notamment l'Europe catholique. Les circonstances de l'après-guerre favorisent l'application de ce plan en France. Ce serait pas moins de 3,2 millions de dollars qui seraient ainsi destinés non seulement à la reconstruction des temples protestants détruits mais aussi à "gagner aux sectes 20000000 de Français, n'appartenant essentiellement à aucune organisation religieuse". À ces Français éloignés de l'Église, les protestants "fourniront un évangile démocratique et dynamique »[14].L'inquiétude de Mgr Luçon est également alimentée par la lecture de La Croix qui consacre deux séries d'articles au sujet en 1919 et en 1920. Leur contenu ne diffère guère de celui des documents présentés précédemment. On cite l'archevêque de New York Mgr Hayes, dénonçant au Carnegie Hall "le dessein sacrilège de ces sectes qui, profitant des malheurs de la France ensanglantée, s'apprêtent à lui ravir sa foi et à lui marchander l'âme de ses orphelins"[15]. Ce projet est replacé dans une perspective plus générale: "Depuis la guerre (...) l'Amérique protestante semble vouloir assumer la direction spirituelle de l'univers, comme elle avait aspiré, l'an dernier, à sa direction politique"[16]. L'instrument principal de l'ambitieuse entreprise? le Federal Council of the Churches of Christ in America. C'est en tant que représentant de cette organisation que le révérend Charles Mac Farland prend la parole lors d'une "assemblée générale du protestantisme" qui se tient à Lyon du 18 au 22 novembre 1922 pour déclarer qu' "il y a dans ce pays des multitudes qui, consciemment ou inconsciemment, cherchent la lumière de notre Évangile"[17]. Selon La Croix, l'entreprise protestante ne négligerait pas les enjeux symboliques puisque "l'église que les protestants méditent de bâtir à Reims devra être de style gothique comme la cathédrale martyre et rivaliser avec elle d'esthétique et de bon goût"[18]. Le thème du protestantisme tirant sa force de l'étranger n'est pas nouveau. Déjà en 1893, le libre penseur François de Mahy s'en prenait à la version protestante de l'ultramontanisme, "l'outre-manchisme"[19]. Simplement, le contexte lui donne une nouvelle résonnance, d'autant que, dans le cas de Reims, la communauté protestante a fait preuve tout au long du XIXe siècle d'un dynamisme qui lui a permis de passer de cinq cents membres en 1850 à deux mille cinq cents en 1912[20].

  

Pourquoi l'offensive protestante américaine prend-elle particulièrement comme cible la France? L'auteur anonyme de l'article de La Croix va chercher des éléments de réponse dans "un livre de propagande protestante" dont il a traduit un extrait pour le citer:


"Plus que nulle autre nation au monde, la France a montré au cours de son histoire qu'elle sait voir par delà les frontières et sympathiser avec tous les grands mouvements libérateurs. Cette connaissance profonde des besoins de l'humanité et ce génie universel si apparents en France ont trouvé leur plus haute expression dans le zèle des missionnaires. Dans le vaste champ des missions catholiques, la France est de toutes les nations liées au Saint-Siège celle qui a toujours tenu le premier rang (...) L'esprit de propagande est profondément enraciné dans l'âme française. Quand une vérité scientifique ou politique, économique ou religieuse s'est une fois logée dans l'esprit des Français, ils la prêchent partout où ils sont; la France fut toujours un colporteur d'idées"[21].

  

C'est donc ce don particulier de la France, qui a fait d'elle la Fille aînée de l'Église, qu'il s'agit de retourner au profit du protestantisme. La France, puissance catholique au grand rayonnement international constitue un enjeu stratégique de première importance dans une sorte de théories des dominos appliquée au domaine religieux. Pour appuyer l'idée, La Croix cite un discours prononcé par John R. Mott, "abasourdi" devant l'influence exercée par la France en Amérique Latine et le journal résume ainsi les propos du président de l'YMCA: "la meilleure façon de porter la foi protestante en Russie, en Afrique, en Asie, c'est de prendre la France comme intermédiaire et porte-flambeau"[22].

 

 S'il en était besoin, un dernier document vient convaincre le Cardinal Luçon de la gravité du danger qui menace la France catholique. Daté du 5novembre 1920 et signé du Cardinal Merry del Val, il émane de la Sacrée Congrégation du Saint-Office. Cette dernière veut attirer l'attention sur "certains agissements dirigés contre la foi par des associations non-catholiques". La vigilance du clergé doit être d'autant plus grande que ces associations


"offrent en abondance des facilités de toute nature qui, en apparence, ne visent que la culture physique et la formation intellectuelle et morale mais en fait corrompent l'intégrité de la foi catholique et arrachent des enfants à l'Église. (...) Parmi ces sociétés il suffira de mentionner celle qui ayant donné naissance à beaucoup d'autres, est la plus répandue (en raison surtout des services importants qu'au cours de l'affreuse guerre elle a rendus à une foule de malheureux) et qui dispose des ressources les plus considérables: nous voulons parler de la société dite Young Men's Christian Association (Association chrétienne des jeunes gens) par abréviation YMCA".

  

Le cardinal Luçon n'avait pas attendu les consignes de la Congrégation du Saint-Office pour mettre son clergé en garde contre le prosélytisme protestant. Il l'avait déjà fait à plusieurs reprises en 1919 et 1920 dans la confidentialité de diverses retraites pastorales et d'une réunion des doyens. L'intervention de Rome lui permet de donner un caractère plus officiel à ses avertissements. Par une lettre circulaire, il porte à la connaissance du clergé diocésain le texte de Rome. Datée du 12 mars 1921, cette lettre ne doit pas être lue en chaire. Dans ce texte, l'archevêque reprend les analyses de La Croix en les adaptant aux circonstances particulières de son diocèse. Composé du département des Ardennes et de l'arrondissement de Reims, ce dernier a été particulièrement touché par la guerre, directement le long de la ligne de front et indirectement dans les zones occupées, soumises aux réquisitions de l'ennemi.


"C'est sous prétexte de venir en aide aux pays dévastés par la guerre que ces légions de propagandistes se sont abattues chez nous. Pour se faire accepter dans les contrées où ils débarquent, ils se couvrent du manteau de la bienfaisance; et comme ils disposent de ressources considérables, ils cherchent par leurs dons en argent ou en nature à gagner les populations que la guerre a laissées dans la détresse et que la misère prédispose à prêter à leurs suggestions une oreille facile".


"
Nombreux et variés sont leurs moyens d'action. Ils établissent des maisons d'oeuvre, des orphelinats, des nids, des colonies de vacances, des dispensaires, des cantines, des gouttes de lait, des écoles, des patronages, des cours sociaux, des clubs, des cercles, des foyers, des jardins, des maisons d'abri, des ouvroirs. Ils distribuent gratuitement et à profusion des bibles, des livres illustrés, des revues, des brochures, des tracts, des feuillets. Ils ouvrent et entretiennent des bibliothèques, des cabinets de lecture, des cinémas"[23].

  

Cette analyse prend appui sur quelques exemples rémois que le cardinal ne mentionne pas dans sa lettre circulaire, mais qu'il a eu l'occasion d'étudier attentivement. Le premier est celui du "Foyer civil". Cette oeuvre s'est installée entre la gare et la principale place de la ville, sur les Basses promenades. À la manière d'un placard électoral, une affiche énonce les principes qui l'anime: "Contre la démoralisation sociale, l'ignorance, l'affaiblissement de la race, l'alcoolisme, le vagabondage nocturne, la crise du chômage, la crise du logement, la vie chère". En face de la mention de chacun de ces fléaux dénoncés en gros caractères, figure en opposition le remède apporté par le foyer sous la forme d'une activité ou d'un service dont les horaires sont précisés. Une brochure de propagande permet de mieux saisir l'esprit de l'oeuvre. Le Foyer civil y est présenté comme


"le lieu de rencontre de la communauté sur le terrain social et moral, un lieu où les passions s'apaisent, où l'on peut se rencontrer sans rien perdre de son individualité, sans se croire obligé de se plier à une règle de pensée commune, dans une atmosphère de vraie et confiante fraternité basée sur le respect mutuel, ouvert indistinctement à tous (...) réunissant les hommes de toutes croyances politiques et confessionnelles (...) Le "Foyer" peut ainsi servir de ralliement à tous ceux qui veulent travailler à la reconstruction sociale et morale de la France"[24]
.

  

Pour atteindre ce but, l'oeuvre propose différentes activités: cours d'anglais, de français pour étrangers, "cours d'illettrés", solfège, TSF, technique automobile, boxe, escrime. Il met également à la disposition du public une bibliothèque, une salle de jeux, un restaurant où l'on sert des "consommations hygiéniques". Soucieux du sort des enfants, il organise une garderie, une troupe d'Éclaireurs de France et un camp de vacances auquel deux cent cinquante enfants ont participé. La tonalité générale du foyer est donc laïque. Il rencontre d'ailleurs la faveur de la municipalité radicale qui lui confie la gestion de l'asile de nuit. Ce n'est pourtant pas cela qui inquiète Mgr Luçon, mais la généalogie de l'oeuvre. En effet, le Foyer civil a été fondé par la Société des foyers de l'union franco-américaine qui poursuit l'oeuvre entreprise des foyers du soldat de l'YMCA.

 

Le foyer féminin attire également l'attention de l'archevêque de Reims. "Ce foyer a été jusqu'à présent le foyer de YWCA qui était de tendances nettement protestantes", affirme la princesse de Polignac dans une lettre non datée à l'archevêque de Reims[25]. Il dépend désormais de l'oeuvre centrale des Foyers-cantines féminins, les protestantes américaines ayant passé le relais à une équipe française. Il se fixe comme but d'"offrir aux isolées de la vie un centre de réunion où elles trouveront une atmosphère familiale, de l'instruction, de la récréation, de l'amitié, procurer à celles qui ont une famille un élargissement de vie qui, loin de les éloigner de leur famille, les aidera à enrichir le foyer familial"[26].  Elle propose à ses adhérentes des chambres meublées, une salle de lecture, une salle des fêtes, une salle de travail, des cours d'anglais, d'hygiène, d'économie domestique, de gymnastique, un piano d'exercice, une machine à écrire -louée à l'heure-, des bains chauds, des consultations médicales et un camp de vacances à Quiberon. L'accent est particulièrement mis sur le sport, le Foyer disposant d'un terrain où il est possible de pratiquer le tennis et aussi deux sports créés par des membres de l'YMCA, le basket-ball et le volley-ball. "Le foyer doit avoir une équipe bien entraînée"[27]. Une pratique qui ne peut que susciter les réticences de l'Église qui, à Reims en particulier, s'inquiète des conséquences sur les moeurs du développement du sport chez les jeunes filles[28]. Le foyer féminin pose par ailleurs un problème spécifique dans la mesure où il est l'occasion pour les dames de la haute société protestante locale de proposer aux dames d'oeuvres catholiques "de s'unir sur les questions de charité"[29] ... Faut-il accepter cette offre? Dès 1912, dans un contexte différent, le cardinal Luçon avait pesé le pour et le contre. Ces oeuvres "ont l'inconvénient (...) de drainer la charité catholique au profit de nos adversaires". Mais se tenir à l'écart, c'est prendre le risque de voir le protestantisme en tirer tous les profits. Alors, "le peuple, même catholique, les estimera. Cette estime et cette sympathie tourneront à notre détriment. On nous reprochera de bouder, d'être intolérants". Il est donc préférable d'y entrer, si cela est possible. "Nous pourrons faire quelque bien, obtenir quelques bonnes mesures. Empêcher quelque mal, des mesures regrettables"[30]. Pouvait-on faire autrement? Dans son raisonnement, l'archevêque de Reims ne prend pas en compte un élément qu'il ne peut cependant ignorer: la sociabilité qui associe à Reims notables protestants et notables catholiques. Lorsque les "dames américaines" qui fondent le foyer féminin arrivent à Reims, "les Georges Charbonneaux ont mis leur maison à leur disposition pendant un an"[31]. Georges Charbonneaux appartient à une famille catholique qui possède une importante verrerie au sud de Reims. Il a fondé en 1912 un organisme d'HBM appelé le Foyer rémois, qui crée entre 1920 et 1922 une importante cité-jardin destinée aux familles ouvrières dans le quartier du Chemin Vert. Incontestablement, Georges Charbonneaux appartient à la tradition, si riche à Reims[32], du catholicisme social. Cependant, il entretient des relations suivies avec la haute société protestante locale. Ainsi, il associe Joseph Krug à la création du Foyer rémois. C'est par l'intermédiaire de ce dernier qu'il fait la connaissance du peintre Gustave-Louis Jaulmes, né à Lausanne d'un pasteur français et d'une mère britanique. Décorateur du temple protestant en 1923, se dernier se trouve ainsi appelé à participer, au coté d'artistes catholiques aussi éminents que Maurice Denis, à la décoration de l'église de la cité-jardin du Chemin Vert[33]  l'exemple de Georges Charbonneaux, est révélateur d'une réalité plus générale: à la veille du premier conflit mondial, les protestants participent pleinement à la vie mondaine rémoise. Il sont également assez largement associées aux pratiques charitables des élites: Croix Rouge, dispensaires anti-tuberculeux, etc. Dans ce cadre, ils n'ont jamais tenté d'avantager leur confession, bien au contraire. De cette expérience, la princesse de Polignac tire la conclusion suivante:


"je ne crois pas qu'il faille au premier abord refuser l'offre que font certaines protestantes aux catholiques de s'unir dans les questions de charités. J'ai eu à Reims deux exemples de grande loyauté et sincérité de la part des protestants dans mes oeuvres. Je ne veux pas dire que tous les protestants soient aussi larges et qu'il ne s'en trouve pas faisant du prosélytisme, mais il y en a beaucoup qui ne nous sont nullement hostiles. A Reims, où le contact avec les protestants est journalier, mon impression est qu'il est impossible de les évincer, ce qui les met fatalement en état d'animosité et nous empêche d'avoir sur eux aucune action"[34].

  

La princesse de Polignac accepte donc d'entrer dans le comité d'honneur du foyer à condition que les activités de ce dernier ne nuisent pas aux patronages catholiques. Le Cardinal Luçon lui a donné son accord. Il faut dire que


"même les associations qui ont un rôle actif dans la propagande contre laquelle nous avons à nous défendre, ont rendu de réels et précieux services (...) Nous devons le reconnaître cordialement, en tenir compte, et éviter dans nos paroles publiques et privées, dans nos écrits, dans nos interventions, dans les rapports que nous pouvons avoir avec ceux-là même contre l'action desquels nous avons à protéger la religion de nos fidèles, tout ce qui serait de nature à les blesser. En les blessant d'ailleurs, nous ne ferions que les irriter. que nous leur sommes reconnaissants de l'aide qu'ils apportent à nos malheureuses populations, mais que nous les prions de ne pas s'en faire un moyen de pression sur les consciences, un appât pour attirer les âmes et les détourner de la religion qui fut celle de leurs ancêtres"[35].

  

C'est dans cet état d'esprit que le cardinal Luçon reçoit les responsables des oeuvres d'origine protestante américaine. Ce sont ces derniers, conscients de la méfiance de l'Église, qui demandent à être reçus. Venu à Reims le 9 mars, le responsable national des foyers issus de l'YMCA, Emmanuel Sauter, sollicite une entrevue[36]. Le prélat reçoit en outre à une date qu'il ne précise pas le directeur du "Foyer franco-américain". Catholique, ce dernier assure son interlocuteur de ses bonnes intentions. Cependant, l'archevèque de Reims note que le foyer


"a une bibliothèque de plus de deux mille volumes (...) On ne peut pas croire que dans cette bibliothèque qui leur est fournie par l'Amérique, il n'y a pas de livres dangereux pour la foi d'un lecteur catholique et pour les moeurs chrétiennes"[37].

  

Le 20 mai 1921, c'est autour de miss Williamson, "américaine", et de Melle Lafontaine, "française", toutes deux responsables du Foyer féminin, de se rendre à l'archevêché. Relatant l'entrevue, le cardinal Luçon écrit:

"Nous nous sommes entendus sur les bases:

1°Nos oeuvres et patronages gardent leur autonomie; on ne cherchera pas à en détourner.
2°Le dimanche, on s'arrangera de manière à laisser aux jeunes filles la liberté d'aller aux offices - messe de dix heures et vêpres

3°Il n'y aura ni journaux ni livres contraires à la religion"[38].

  

Désireuse de montrer sa bonne foi, Melle Lafontaine propose d'intégrer à la commission bibliothèque du foyer des dames d'oeuvres catholiques. Ainsi une oeuvre d'origine protestante est-elle transformée en oeuvre "neutre" aux destinées de laquelle préside un comité réunissant des catholiques, des protestantes et des femmes de notables radicaux[39].

 

 Ainsi s'esquisse un premier niveau de riposte à l'échelon de la ville de Reims. Mais c'est l'ensemble du diocèse qui paraît menacé par la propagande protestante d'origine américaine. Mgr Luçon demande donc à ses curés d'être vigilants et de pratiquer une politique de présence dans les organismes caritatifs qui pourraient voir le jour. Un questionnaire est joint à la lettre circulaire déjà évoquée. Il porte sur les oeuvres fondées pendant et après la guerre. Le prélat veut connaître la nationalité et la religion de leurs fondateurs et de leurs animateurs[40], "l'oeuvre générale à laquelle elles sont éventuellement rattachées -YMCA, Foyer franco-américain, Armée du Salut", savoir si elles sont un obstacle à la pratique par les horaires de leurs activités ou "par des faits particuliers d'hostilité à l'égard de la religion catholique".

  

La presse diocésaine est également mise à contribution pour mettre en garde les jeunes catholiques "contre la propagande doctrinale de l'YMCA"[41]. Les publications locales des mouvements de jeunesse sont invitées à reproduire la condamnation du Saint-Office. Dès 1920, Le Trait d'union, qui s'adresse aux jeunes gens sous les drapeaux, avait attiré l'attention de ses lecteurs sur les Foyers du Soldat. Tout en reconnaissant leur utilité, il affirmait qu'"il ne faudrait pas cependant que, sous prétexte de moralisation du soldat, certains Foyers, dirigés par les Américains soient plutôt des foyers de propagande, de prosélytisme protestant (...) Les catholiques ne sauraient se résigner à accepter que leur foi soit la rançon des services rendus"[42].

  

Dernier niveau de la riposte imaginée par Mgr Luçon, le niveau interdiocésain. Le 5 avril 1921 se tient l'assemblée annuelle des évêques de la province ecclésiastique. Les évêques de Châlons-sur-Marne, Beauvais et Soissons sont présents, ainsi que Mgr Neveux, évêque auxiliaire de Reims. Seul, Mgr Lecomte, qui vient d'être nommé à Amiens, est absent. "Les évêques présents ont longuement conféré ensemble de la propagande anticatholique signalée par la Lettre du Saint-Office du 4 novembre 1920 (...) Chacun d'eux exposa ce qu'il avait remarqué à ce sujet dans son diocèse". Or, "dans aucun des diocèses (excepté celui de Reims), on n'avait rien remarqué qui méritât d'être noté". L'assemblée en tire la conclusion que "pour le moment, aucun fait ne s'est produit dans les diocèses représentés à l'assemblée qui pût motiver un acte public collectif"[43]. Cependant, afin de donner satisfaction au Saint-Office, on décide que chacun des évêques de la province ecclésiastique rédigera un rapport sur la question. Nous n'avons retrouvé que celui de Beauvais. Il montre que le nord-est du département de l'Oise est caractérisé par une forte densité des implantations philanthropiques américaines qui semble prolonger le réseau tissé par Anne Morgan dans l'Aisne autour de Blérancourt[44] : trois Foyers des campagnes installés dans des petits villages, deux foyers "nettement intitulés YMCA" et quatre Foyers franco-américains. Pourtant, l'évêque de Beauvais ne semble pas inquiet outre-mesure. Il y a plusieurs raisons à cela. Dans certains cas, l'YMCA ne s'intéresse pas à la population locale. Ainsi, le foyer de Ressons "n'apporte ses soins qu'à l'amélioration du sort des Chinois employés aux exhumations". Dans trois cas, les directrices "sont des catholiques qui donnent personnellement le bon exemple". Par ailleurs, selon le chanoine Lagneau, archiprêtre de N-D de Noyon, les activités proposées ont peu de succès. "On paraît peu goûter les boy-scouts et les enfants qui ne fréquentent pas les patronages catholiques, se montrent peu assidus aux cours complémentaires organisés par le Foyer de Noyon"[45]. Tout au plus, certains curés se plaignent-ils de la mixité et des horaires des activités qui gênent la pratique religieuse.

  

Que faut-il conclure de ces enquêtes menées à différents échelons, de la paroisse à la province ecclésiastique? Le danger n'apparaît pas aussi important que l'imaginait Mgr Luçon. Dans sa bonne ville de Reims, le protestantisme, victime de la guerre, est en réalité sur le déclin[46]. Ce n'est peut-être pas tant le prosélytisme religieux que craint le clergé catholique que la progression de l'indifférence religieuse et l'introduction de l'esprit de "neutralité" dans tout un pan du secteur caritatif qui restait contrôlé par l'Église. L'évêque de Beauvais pense que les nouvelles oeuvres sont "de nature, par la neutralité qui y est adoptée et par l'horaire des exercices, à entraver l'esprit religieux chez les fidèles et surtout chez les enfants". Cette analyse rejoint la conclusion d'un article consacré par La Documentation catholique à "La défense des pays catholiques contre la propagande protestante". Selon ce périodique, les résultats de l'action menée par l'YMCA et l'YWCA "en gain positif pour le protestantisme, sont presque nuls; mais en influence sur la pensée de certains milieux dirigeants et sur la vie chrétienne des pauvres gens secourus à profusion par l'or anglais ou américain, considérables. Ceux qu'atteint la propagande ne deviennent pas protestants, ils cessent d'être catholiques"[47]. On peut se demander si ce que l'Église combat par protestantisme américain, ce n'est pas la sécularisation et la laïcisation de la société française, telles qu'elles sont à l'oeuvre depuis plus d'un siècle. Pour un épiscopat marqué par la tradition du catholicisme intransigeant, il n'y a pas de place pour une religion civile à l'américaine entre un laïcisme considéré comme hostile et le paradis perdu de la Chrétienté. Par ailleurs, l'événement oblige les dignitaires de l'Église à s'interroger sur la réalité de la victoire de 1918. La France catholique semble alors l'avoir doublement emporté. Elle vient de gagner la guerre face à un Empire luthérien et l'Union sacrée lui a permis de sortir de sa marginalité politique. Mgr Luçon peut être considéré comme un symbole de cette double victoire. Cependant, l'offensive protestante américaine oblige le clergé à s'interroger sur la fragilité des positions reconquises. Tributaire de l'aide américaine, la France ne sort-elle pas considérablement affaiblie de la Grande Guerre? Que vaut le rôle quasi officiel accordé au cardinal Luçon au regard des millions de Français éloignés de l'Église? Le regain de la pratique constaté durant le conflit est-il durable?

 

 À cette image dérangeante que les États-Unis lui renvoient de la France, Mgr Luçon semble en préférer une autre, celle émise par une Amérique souvent catholique et toujours respectueuse de Rome et de la Fille aînée de l'Église. On a vu qu'il existait des relations entre le personnage emblématique du catholicisme français qu'est l'archevêque de Reims et les catholiques américains. Ce qui indigne Mgr Hayes dans les entreprises de ses compatriotes protestants, c'est qu'il y voit une bien mauvaise manière faite à un pays envers lequel les États-Unis ont, selon lui, une double dette. La première remonte à La Fayette. Le renfort apporté par l'armée américaine à partir de 1917 y répond. La seconde vient du soutien que le catholicisme apporta à l'Église américaine naissante. "La France catholique nous envoya d'abondantes aumônes et, qui mieux est, de vaillants missionnaires qui évangélisèrent ce pays au prix d'innombrables souffrances"[48]. Particulièrement révélateur de ce rapport entre les deux Églises, le pèlerinage que les Chevaliers de Colomb font en France en 1920. Leur périple doit les mener à Metz, redevenue française, pour l'inauguration d'une statue de La Fayette qu'ils ont financée par souscription. Ils sont à Reims le 18 août. Mgr Luçon leur remet une pierre de la cathédrale endommagée pour en faire une relique dans l'église Saint-Patrick de New York[49]. L'archevêque marque ainsi l'aînesse de l'Église de France sur sa cadette d'outre-Atlantique.

  

La reconstruction fournit donc l'occasion pour les catholiques américains de payer la dette contractée auprès de l'Église de France. Le 19 juin 1919, le diocèse de New York s'engage "dans la mesure de (ses) pouvoirs et de (ses) ressources à aider financièrement (ses) Frères catholiques du Nord et de l'Est de la France à construire des abris temporaires pour la célébration des Saints Offices de notre Foi et à reprendre entièrement les Oeuvres de l'Église"[50]. Un comité se met en place à Washington sous la présidence d'honneur des cardinaux Gibbons et O'Connor. Il promet une aide de cinq millions de dollars. Une grande quête est organisée dans le diocèse de New York le 29 juin 1919[51].

  

Cependant, les espoirs des catholiques français seront partiellement déçus. L'aide venant d'Amérique se révèle moins importante que prévue. En août 1920, l'oeuvre de secours des églises dévastés des régions envahies demande au cardinal Amette, archevêque de Paris, de "tenter un nouvel appel en notre faveur auprès de Son Éminence le cardinal Gibbons qui va présider la prochaine réunion générale des évêques des États-Unis". La Croix constate que, malgré les appels pressants de Mgr Hayes, "les quêtes n'ont pas eu le rendement qu'on espérait"[52]. Il existerait en particulier un décalage entre la côte Est et le reste du pays, où la campagne de collecte a à peine commencé. Ces maigres résultats s'expliqueraient par l'image négative de la France aux États-Unis, celle d'un "croque-mitaine anticlérical, mangeur de curés et pourfendeur de nones". Ayant abandonné son destin historique de Fille aînée de l'Église, la France découragerait l'aide internationale.

  

Certains protestants américains se mettent également au service de l'Église. Dans sa lettre à son clergé du 12 mars 1921, le cardinal Luçon tient à préciser qu'il ne serait "pas juste d'envelopper dans une même méfiance tous les étrangers d'Angleterre et d'Amérique, dont le plus grand nombre sont pour nous des amis aussi désintéressés et aussi délicats que généreux. (...) La justice, la vérité, la gratitude nous font un devoir de reconnaître en particulier que la Croix Rouge Américaine a exercé la bienfaisance dans notre diocèse, avec une largesse, une discrétion, un respect des croyances religieuses dont nous n'avons eu qu'à nous louer"[53]. Ce jugement peut s'appuyer sur une expérience de plusieurs années. Les premiers contacts avec l'organisation qui agit alors sous le nom d'American Relief Clearing House datent de 1915.

 

"Le lundi 25 octobre, j'ai reçu la visite de M.Whitney Warren (le vice-président de l'association) et de sa femme. Ils m'ont fait les offres les plus généreuses et les plus spontanées pour m'aider à secourir les malheureux de mon diocèse et les soldats. D'Amérique, si je fais appel à leur charité, ils m'enverraient des effets pour les uns et pour les autres. (...) Ils ont même dit: Nous sommes protestants, mais je suis sûr que si vous faisiez appel à l'Amérique pour un objet spécial, bien déterminé(...) nos Congrégations (c'est-à-dire nos paroisses protestantes) diraient: nous nous en chargeons"[54].

  

Après l'entrée en guerre des États-Unis, la Croix Rouge Américaine se substitue officiellement à l'American Clearing House. Elle concentre ses efforts après l'armistice dans les régions libérées ou dévastées, créant des dépôts à Reims, Laon, Mézières, Amiens, Lille et Verdun. L'American Red Cross est alors dirigé dans la Marne par Henry du Bellet. Sa personnalité contribue assurément au jugement favorable porté par Mgr Luçon sur l'organisme qu'il représente. Peut-on imaginer un Américain plus étranger à l'esprit yankee, tel que le prélat se le représente? Originaire de Louisiane, il a fait ses études en France. Consul des États-Unis à Reims avant la guerre, il revient dans cette ville après le conflit.


"Le 11 février 1919, S.E. le cardinal recevait la visite d'un officier de haute taille et d'un âge déjà avancé: c'était le capitaine du Bellet. Celui-ci, en arrivant, se mit à genoux devant Son Éminence et lui dit, après avoir baisé l'anneau et s'être relevé: "Éminence, j'ai l'honneur de vous informer que je suis nommé directeur de la Croix Rouge américaine à Reims; je viens pour vous servir, je suis à votre service". Et, en effet, dès ce moment, le capitaine, depuis commandant du Bellet, provoquait plus qu'il n'attendait, de la part du cardinal, les demandes de secours"[55].

 

 Cette aide prend des formes très diverses: vêtements, linge, objets de literie, de toilette, meubles, jouets, baraquements provisoires pour les écoles catholiques ou les églises, une bibliothèque, une cloche, etc. À la suite d'un accord avec la Croix Rouge Américaine des Ardennes, du Bellet peut venir en aide aux curés des arrondissements de Rethel et de Vouziers. Au total, 323 prêtres bénéficient de ses secours. La reconstruction achevée, Henry du Bellet propose au cardinal Luçon de fonder, avec les fonds qui lui restent, des "prix d'hygiène américains" dans quatre-vingt-cinq communes. Ils sont destinés à récompenser dans chacune des localités concernées "l'épouse légitime, âgée de vingt-cinq à trente ans, qui, par ses soins intelligents, son activité laborieuse, son dévouement, son constant souci de l'hygiène morale et physique (...) se sera le plus distinguée au jugement du curé et du maire »[56]. En 1923, M.du Bellet, qui mourra le 3 octobre 1924, décide de se convertir au catholicisme. C'est bien sûr à Mgr Luçon qu'il confie son abjuration.

  

Après la mort du commandant du Bellet, le bulletin diocésain, qui honore rarement les laïcs, lui consacre une longue notice nécrologique relatant cette histoire hissée au statut d'exemplum. Le responsable de la Croix Rouge n'est-il pas l'antithèse de ces protestants yankee qui semblent menacer le catholicisme latin? Par ses lointaines origines françaises, cet officier dont la famille est installée en Amérique depuis la fin du XVIIIe siècle, bat en brèche le mythe WASP. Il est la preuve incarnée de l'ancienneté du catholicisme américain que certains, à l'époque, assimilent à d'inquiétantes vagues d'immigration populaire. Certes, il était protestant, mais le retour sur le lieu des origines, la rencontre de la France catholique en la personne d'un de ses représentants les plus prestigieux lui ont permis de retrouver la foi de ses ancêtres. Directeur de la Croix Rouge Américaine, le commandant du Bellet possédait la puissance matérielle. A ce titre il est venu en aide à la France catholique, dont il a perçu très vite tout le rayonnement. Sa conversion est la preuve de la puissance spirituelle intacte de la Fille aînée de l'Église.

  

Ainsi, les États-Unis offrent à l'Église, et plus particulièrement au Cardinal Luçon, deux images opposées, celle d'un pays protestant tenté d'abuser d'une force récemment acquise et celle d'une nation cadette mettant sa richesse au service de son aînée. Ces représentations contraires sont en fait passées par le même prisme déformant de l'idée incertaine que l'Eglise se fait d'elle-même et de la France. D'une part, elle a le sentiment d'avoir accru son autorité morale à la faveur de la guerre. Ayant retrouvé le rôle de defensor civitatis qui avait été celui de ses plus anciens prédécesseurs, le Cardinal Luçon, que l'on visite tel un monument, toujours vigoureux malgré son âge[57], semble incarner la force intacte d'un vieux pays catholique à qui l'on apporte une aide momentanée qui n'est que le paiement d'une dette antérieure. Dès lors, le diocèse peut s'associer au Memorial Day qui coïncide avec "la date fixée par la liturgie pour l'office de sainte Jeanne d'Arc"[58]. Calendrier providentiel qui permet de placer le recueillement des Américains sous l'autorité de la nouvelle sainte française! Cependant, la France ne peut ignorer la fragilité de sa position. Elle sort affaiblie de la guerre et la paix de Versailles, inspirée par Wilson, apparaît protestante[59]. La guerre a provoqué un retour vers les églises, mais il n'a pas été durable. La faiblesse de l'aide apportée par les catholiques américains comme l'ambition de certains de leurs compatriotes protestants d'évangéliser vingt millions de Français sans appartenance religieuse précise sont autant de signes d'une réalité que les bénédictions solennelles de monuments aux morts ne peuvent masquer. Si la menace représentée par un protestantisme venu de l'étranger apparaît soudain plus grande, c'est sans doute en raison de l'accroissement des moyens mis en oeuvre, mais c'est aussi parce qu'elle oblige l'Église à discerner, derrière les apparences glorieuses, la réalité d'une France catholique affaiblie.

 

 


[1]     François Cochet, Rémois en guerre 1914-1918: l'héroïsation au quotidien, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, pp. 160-161.

[2]  Cf. François Chatelle, Reims, ville des sacres, Paris, Tequi, 1951, p.115. L'auteur arrive au chiffre de deux cents maisons saines et sauves.

[3]     Jacques Le Goff, "Reims, ville du Sacre", Les lieux de mémoire. 2.La Nation, Paris, Gallimard, 1986, vol. 1, pp. 89-115.

[4]     Ainsi Jean Lafon au Havre le 4 octobre 1914, cité dans Paul Grojeanne, Le Temple de l'Église réformée de Reims, Reims, 1991, p. 5.

[5]     Eugen Weber, L'Action française, Paris, Fayard, coll. "Pluriel", 1985, p.53 et p. 116.

[6]     Lettre de l'office national du tourisme au cardinal Luçon, ADM 7J 27.

[7]     Pierre Liautey, Le cardinal Luçon, Paris, Plon, p. 233.      

[8]     Mgr Braudillard, Éloge funèbre de S.E. le Cardinal Luçon, Reims, 1930, p. 17.

[9] L'Illustré, août 1925.

[10]    Françoise Ouzan, "Un exemple d'engagement: l'American Memorial Hospital de Reims (1919-1947)", Actes du colloque international Les Américains et la France (1917-1947): engagements et représentations, à paraître.

[11]    Delphine Quereux, "La fondation Carnégie pour la paix internationale", ibid.

[12]    Le Courrier de la Champagne, 14 mai 1919.

[13]    ADM 7J 27.

[14]    Id.

[15]    La Croix, 8 août 1919.

[16]    Ibid. 12 août 1919.

[17]    Ibid. 15 juillet 1919. Découpé, cet article figure dans les dossiers du cardinal Luçon.

[18]    Ibid. 29 juin 1920. Le temple protestant de Reims a bien été reconstruit dans les style néogothique et selon un plan en croix latine. Ces caractéristiques semblent bien exceptionnelles dans l'architecture religieuse protestante selon Paul Grojeanne (op. cit.). Mais il semblerait qu'il s'agissait surtout d'inscrire le projet architectural dans la tradition de cet "art si français" qu'est l'art gothique. L'enjeu n'est pas négligeable pour une communauté dont les notables descendent de négociants allemands. De la même façon, Luther ne figure pas sur le vitrail consacré aux Pères fondateurs de la réforme. Au total, un monument plus proche de l'esprit de la High Church que de la tradition calviniste

[19]    Jean Baubérot, Le retour des huguenots, Paris, Cerf/Labor et Fides, 1985, p.105

[20]    Marc Walbaum, Histoire du protestantisme à Reims. Le XIXe siècle, Reims, 1966.

[21]    La Croix, 15 juillet 1920

[22]    Ibid.

[23]    ADM 7J 27

[24]    Ibid.

[25]    ADM 7J 27. La princesse Henri de Polignac, dont le mari a été tué pendant la guerre, est alors une des principales dames d'oeuvres catholiques. Elle est à la tête de la maison de champagne Pommery

[26]    Brochure sur le Foyer féminin, 7J 27

[27]    Id.

[28]    ADM 7J 153

[29]    ADM 7J 27, lettre de la princesse de Polignac au cardinal Luçon déjà mentionnée

[30]    ADM 7J 153.

[31]    ADM 7J 27, lettre de la princesse de Polignac

[32]    On pense ici à l'action de Mgr Langénieux et surtout de Léon Harmel. Cf. Pierre Trimouille, Léon Harmel et l'usine chrétienne du Val des Bois (1840-1914), Lyon, Centre d'Histoire du Catholicisme de Lyon, 1974

[33]    Benoît Marillier, L'église Saint Nicaise du Chemin Vert, mémoire de maîtrise, Reims, 1996, p. 21.

[34]    ADM 7J 27, lettre de la princesse de Polignac...

[35]    Lettre circulaire du cardinal Luçon du 21 mars 1921, ADM 7J 27

[36]    Lettre d'Antoine Martin, directeur du Foyer civil au cardinal Luçon, datée du 6mars 1920, ADM 7J 59

[37]    ADM 7J 27.

[38]    Ibid.

[39]    Ce comité est présidé par Mme Langlet, épouse du maire radical de Reims pendant la Grande Guerre

[40]    Question 76: "De quelle religion? (catholique, protestante, neutre, hostile?)"

[41]    Bulletin du diocèse de Reims, 25 juin 1921

[42]    Le Trait d'union, 1er octobre 1920

[43]    ADM 7J 27, notes manuscrites sur l'assemblée annuelle des évêques de la province ecclésiastique de Reims du 5 avril 1921.

[44]    Évelyne Diebolt et Jean-Pierre Laurent, Anne Morgan, une Américaine en Soissonnais (1917-1952), Soissons, Éd. AMSAM, 1990

[45]    ADM 7J 27, rapport de l'évêque de Beauvais du 21 mai 1921.

[46]    Marc Walbaum, op. cit.

[47]    La Documentation catholique, 15 janvier 1921.

[48]    La Croix, 16 août 1919

[49]    Le Courrier de la Champagne, 17 août 1920.

[50]    ADM 7J 27.

[51]    La Croix, 16 août 1919.

[52]    Ibid., 29 juin 1920.

[53]    ADM7J 27.

[54]    ADM 7J 59.

[55]    Bulletin du diocèse de Reims, 1er novembre 1924.

[56]    ADM 7J 56 (1).

[57]    "He is 80 years of age, but vigoures and strong and powerfull in style and delivery of speech", afirme le Denver Catholic Register qui relate le pèlerinage en France des chevaliers de Colomb. Conservé par le Cardinal Luçon dans ADM 7J 59 (B).

[58]    Le Courrier de la Champagne, 22 mai 1920.

[59]    "L'effondrement de l'Allemagne a été un désastre protestant. Aussitôt, autour de la table de Conférence de Versailles, les Anglo-Saxons ont fait bloc pour le réparer, et ils ont malheureusement réussi à refaire une Europe à leur gré, où les forces catholiques ont impitoyablement combattues", La Documentation catholique, 15 janvier 1921.