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Anne Deighton, Les États-Unis, une puissance européenne ?

Les États-Unis, une puissance européenne ?

 

 

Bulletin n° 04, printemps 1998

 

 

 

 

 

Anne Deighton

 

 

Nous savons tous que les États-Unis sont nés en partie du processus de colonisation européen à partir du XVIIe siècle et furent par voie de conséquence dominés par la langue anglaise, les systèmes de croyances puritains ou protestants. Les liens des États-Unis avec la France furent importants parce qu'il s'agissait de deux pays républicains, ayant tout deux fait la preuve de leurs engagements dans les domaines des droits de l'homme et des principes politiques communs.

La manifestation de la puissance américaine en Europe remonte, au XXe siècle, avec l'entrée en guerre des États-Unis pendant la Première Guerre mondiale. Après ces événements les Américains refusèrent de jouer un rôle actif dans la politique européenne, le traité de Versailles était rejeté, et ils connurent une période de repli relatif. Cela a eu pour effet de détruire l'efficacité que l'on aurait pu attendre du système de sécurité collective et de la Société des Nations. On pense souvent que cet échec est la cause des ennuis des années Trente, qui furent caractérisées par une forte dépression économique et la montée du fascisme en Europe, qui culmina avec la politique agressive et expansionniste d'Hitler et l'entrée en guerre de l'Europe en 1939. Certains pensent que le refus des États-Unis de jouer un rôle central après la Première Guerre mondiale, contribua à la reprise de la guerre, vingt ans plus tard.

 

 

Puissance européenne ou empire ?

 

Je vais être maintenant contrainte de donner une définition, subjective peut-être, mais assez claire, je l'espère, de cette expression provocante: "puissance européenne". Le sujet de cette conférence ne porte pas directement sur la puissance économique des États-Unis en Europe, ni sur leur influence culturelle en Europe, la "coca-cola culture". J'aborderai plus précisément les aspects importants mais différents, complémentaires, de la place de l'Amérique dans l'Europe. Je me limiterai plutôt aux relations stratégiques, diplomatiques, de défense et de sécurité. J'expose la politique du pouvoir américain, la politique diplomatique des États-Unis en tant que partenaire de notre continent depuis 1945. Les États-Unis ont commencé à cette époque à s'intéresser à l'Europe, d'un point de vue stratégique, politique, militaire, économique, la considérant comme une zone d'une importance centrale, voire comme leur véritable frontière orientale. Un empire, peut-être? Geir Lundestad dit que l'Europe de la guerre froide était un "Empire sur invitation". Si l'on peut trouver à redire sur le mot Empire, le mot invitation en revanche me semble parfait. Ce n'était pas un empire comme l'empire anglais ni comme l'empire français. Sans doute était-ce une sorte d'Empire dans le domaine de la défense avec l'hégémonie américaine au sein de l'OTAN, mais non dans les domaines de la politique et de diplomatie. (Souvenons-nous du Viêt-nam, de l'Ostpolitik, et des différences entre les États-Unis et l'Europe pendant les années 1980-1984).

  

À cette époque on ne pouvait pas encore parler d'empire américain, mais plutôt de rapports et d'institutions très compliqués, subtils, toujours en voie de développement, souvent mal compris, tant par les Américains que par les Européens eux-mêmes. Doit-on les considérer comme des amis ou des parrains? L'Amérique est-elle un participant actif ou simplement un catalyseur? Est-ce que la différence entre le domaine de défense -les États-Unis étant le principal participant grâce à l'OTAN- et "l'espace civil" de l'Europe durerait? Ces questions ne furent jamais complètement résolues pendant la période de la guerre froide.

  

D'un côté, les États-Unis apparaissent comme une puissance européenne dans les relations interétatiques avec le "trio" européen -ses grands partenaires européens, la France, l'Angleterre, et l'Allemagne. Dans le cadre de mon intervention, ce sont les relations bilatérales et multilatérales entre ces quatre États qui nous intéressent, caractérisées par la phrase de John Kennedy: "Ich bin ein Berliner"; ou, pour les Anglais "our special relationship".

  

On peut percevoir les États-Unis comme une puissance européenne dans le contexte des institutions internationales. Les institutions internationales sont sans doute un des phénomènes les plus marquants du monde de l'après-guerre. C'est surtout l'OTAN, mais aussi la fondation de la Communauté européenne (CE) qui démontrent le plus clairement l'expérience des États-Unis comme puissance européenne. L'Amérique était, et continue d'être le partenaire majeur de l'OTAN. Bien sûr, son influence sur la CE n'était pas, et n'est pas, celle d'un membre, mais celle d'un inspirateur, guide, ami, observateur, et, de temps en temps, celle d'un rival. C'est surtout avec les institutions que les Européens ont essayé d'impliquer les Américains, et dans le même temps, de contenir les Allemands.

  

Cette conférence se divise en deux parties: 1) les années 1945-1989, années de guerre froide; et 2) les années d'après-guerre froide. De plus, j'essaierai, le plus souvent possible, de me placer dans une perspective européenne. Le thème de cette conférence ne sera pas la politique extérieure américaine. Je me suis placée dans une perspective européenne parce que je souhaite vous démontrer que ce sont les Européens qui ont toujours encouragé les Américains à devenir une puissance européenne.

 

 

Les années 1945-1989, années de Guerre froide

 

La période d'intense engagement des États-Unis commença dès après la Seconde Guerre mondiale, et se développa ensuite dans le contexte de la guerre froide. Mais en 1945, personne n'était en mesure de dire si les États-Unis tireraient les leçons du passé. Le souvenir des années 1919-1941 était encore très vif dans les mémoires. Une fois encore, les États-Unis allaient-ils abandoner l'Europe et retourner à la tentation du repli de l'entre-deux-guerres? Ils auraient pu, à nouveau, se retirer du continent, après avoir joué le rôle du "pompier", pour reprendre l'expression d'Anton de Porte, un célèbre historien américain, c'est-à-dire, éteindre les feux en Europe avant de s'éloigner de la scène des incendies. A Yalta (février 1945), la crainte était réelle -que les Américains quittent l'Europe après deux ans. Leur attitude, aux réunions des ministres des Affaires étrangères tenues pour préparer les traités de paix avec les pays vaincus, avant l'automne de 1946, laisse transparaître une intention de pas participer plus avant à la surveillance des nouveaux régimes européens.

 

Les Européens, quant à eux, souhaitaient voir les États-Unis s'impliquer davantage en Europe, et se donnèrent beaucoup de peine pendant la période de la guerre froide pour s'assurer de leur présence continue sur notre continent. Ils savaient, en premier lieu, que les fonds américains constituaient la pierre angulaire de la reprise économique. Le soutien des États-Unis était, en deuxième lieu, essentiel à l'émergence d'une nouvelle Allemagne. L'Allemagne, comme nous le savons, fut divisée en quatre zones d'occupation après la guerre: zones américaine, anglaise, française et russe. On le comprend, le problème allemand dépassait largement les frontières du vieux continent. Cette occupation fut confirmée à la réunion tenue à Potsdam en juillet 1945. Les Américains s'étaient alors engagés à trouver une solution concernant l'Allemagne qui puisse être acceptable car les États-Unis étaient une des forces d'occupation dans l'Allemagne vaincue. La présence militaire et politique américaine était absolument essentielle pour compenser la puissance militaire et idéologique de l'Union soviétique: l'Allemagne était sur la ligne de front si un conflit se déclarait avec l'Union soviétique. En troisième lieu, les Européens encourageaient les intérêts américains dans l'intégration de l'Europe, pour aider à créer une Europe de paix -les guerres entre les divers États européens avaient dominé la première moitié du vingtième siècle.

 

Les Européens souhaitaient également que les États-Unis se plient aux conditions européennes. Ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Allemagne, n'étaient préparées à faire exactement ce que les Américains voulaient. Tous espéraient pouvoir tirer profit de la présence américaine pour leurs intérêts nationaux. Les relations entre les États-Unis et les grandes puissances européennes étaient, et sont encore fondées sur l'espoir de faire de bonnes affaires, pas seulement sur la bienveillance. L'objectif des Européens est clair: "to lead the Americans by the nose" (mener les Américains par le bout du nez).

 

Voyons maintenant, la position des Anglais dans ce contexte. Entre 1945 et 1949, les Anglais avaient le leadership européen en matière de diplomatie. Ils se rendirent compte très rapidement que, malgré leurs craintes à l'égard de la puissance allemande, la nouvelle menace à la stabilité en Europe était, bien sûr l'Union soviétique. Le point de vue anglais de l'équilibre des puissances en Europe fut toujours d'essayer d'élaborer des coalitions formelles et informelles, afin d'empêcher qu'un pays ne devienne trop puissant en Europe -ce qui pourrait entraîner une guerre, une guerre dans laquelle ils seraient eux-mêmes entraînés. C'est ce que déclara le Premier ministre Clement Attlee: "ce qui restait de l'Europe, n'était pas assez fort pour s'opposer à la Russie. Il fallait créer une force mondiale pour contrebalancer une force mondiale... car sans la puissance d'arrêt des Américains, les Russes auraient pu facilement essayer d'envahir le reste du continent". Le point de vue anglais de ce nouvel équilibre ne s'arrêtait pas là. Non seulement les Américains devaient rester en Europe, mais les puissances de l'Ouest avaient besoin du contrôle de l'Europe centrale pour assurer un équilibre favorable des forces. Cela signifiait l'assurance que l'Union soviétique ne prendrait pas le contrôle de toute l'Allemagne. Nous, Anglais, pragmatiques par nature, avions très tôt réalisé qu'il ne serait pas possible d'avoir toute l'Allemagne comme puissance alliée, du côté de l'Ouest. Les Russes étaient déterminés à conserver leur zone d'occupation, et, si possible -gagner un peu de terrain vers l'ouest. Il était donc crucial, à la fois de conserver les Américains en Europe, d'obtenir qu'ils remplissent leurs obligations en tant que force d'occupation, et de reconstruire l'Allemagne de l'Ouest comme puissance du côté occidental. Même si cela impliquait d'accepter une Allemagne divisée, le redressement allemand était une des voies suivie par l'aide économique et politique américaine dans cette Europe de l'après-guerre.

 

Les Anglais furent donc très actifs et encouragèrent vigoureusement le rétablissement des zones occidentales. Cela fut fait en partie grâce à l'argent américain -le Plan Marshall- après avril 1948. Alors, de même que les Européens avaient dû prouver qu'ils pouvaient travailler ensemble pour assurer le Plan Marshall, les Anglais encouragèrent activement le concept de l'Union occidentale. Le traité de Bruxelles fut signé en février 1948 pour démontrer aux Américains que les puissances européennes étaient solidaires pour assurer autant que possible une défense collective. Le ministre des Affaires étrangères, Ernest Bevin, a très justement fait remarquer en décembre 1947 que, désormais l'Angleterre et la France devaient entraîner les Américains en Europe: "il fallait les persuader que nous étions tous alliés". Il voulait "une consolidation spirituelle de la civilisation occidentale, une pensée commune soutenue par le pouvoir de l'argent, des actions résolues, pour arrêter les avances soviétiques. L'Allemagne et même l'Espagne devaient être incluses pour les protéger du communisme". Sa pensée alla même plus loin, car il envisageait aussi l'appui des Dominions. Les Anglais participèrent intensément aussi -avec les Français- aux "Pentagon Talks" qui aboutirent à la création de l'OTAN en 1949.

 

Mais en 1948 et dans les années suivantes, l'idée se développa en Angleterre qu'une intégration supranationale ne pouvait pas à elle seule contenir la puissance allemande, à moins que les Allemands eux-mêmes n'eussent souhaité la contenir. (La perte de notre souveraineté, comme c'est bien connu, était un autre problème). Les Anglais avaient peur du supranationalisme, et de leur partenaire principal -l'Allemagne- dans leur lutte contre l'Union soviétique. Il me semble qu'un des principaux arguments, dans la politique européenne anglaise, fut que, bien qu'il fût très important d'avoir les Allemands de l'Ouest de notre côté, il était aussi inconcevable que, seules, les institutions européennes pussent protéger l'Ouest de la crainte d'un excès résiduel de la puissance allemande.

 

Mais on ne doit pas montrer une trop belle image de l'Angleterre! Ces idées allaient dans le sens de son intérêt national, et c'était le même cas avec la France et l'Allemagne. Tout d'abord, les Anglais n'avaient pas oublié que la présence des États-Unis rehausserait leur pouvoir. L'Angleterre était encore une grande puissance mondiale. Elle avait des intérêts économiques, politiques, stratégiques partout dans le monde. Elle pouvait négocier avec les États-Unis -dans d'autres sphères que l'Europe. L'Angleterre fut la première puissance européenne à développer sa propre bombe atomique, symbole d'une grande puissance. Bevin disait clairement que l'Angleterre occupait "le milieu de la planète" en tant que grande puissance aidée par les États-Unis. Les Anglais pensaient que leur habileté diplomatique pourrait persuader les Américains de suivre la politique anglaise -tout en acceptant qu'on l'appelle "politique américaine". Deuxièmement, les Anglais avaient établi une "relation spéciale" avec les États-Unis pendant la guerre -the Special Relationship- et en étaient très fiers durant la guerre froide. Cette relation spéciale était basée sur leurs expériences communes acquises pendant la guerre -en tant que puissances victorieuses- une langue commune (ou presque); les mêmes intérêts dans le monde; une relation proche en matière des services secrets et le sol de l'Angleterre comme une base militaire américaine.

 

Il serait possible d'analyser les relations politiques franco-allemandes sous le même jour. Les années cinquante étaient des années de supranationalité européenne, de "leadership" pour la France. On peut dire que Jean Monnet, le Français-Américain, a dominé les années cinquante, comme homme d'État important, surtout dans la création de la CECA et de l'Euratom. Et vers les années soixante, l'équilibre a changé encore une fois, après que l'Allemagne eut rejoint l'OTAN (1955), et avec la création de la CEE (1957). Aucune de ces puissances, la France y compris, n'avait sérieusement pensé à exclure les États-Unis d'une équation qui faisait contrepoids à l'Union soviétique, constituait une assurance contre l'Allemagne, s'érigeait en partenaire et fournissait une aide économique à l'Europe. Tous se félicitaient de voir les États-Unis rester l'une des puissances d'occupation en Allemagne. Ils se réjouissaient également de la présence continuelle des troupes américaines sur le sol européen, de leurs énormes efforts pour encourager l'intégration européenne, et du fait que les États-Unis pensaient qu'une Europe intégrée ne serait pas une Europe belliqueuse, mais, au contraire, un bon partenaire économique.

 

 

Les années d'après-guerre froide

 

 Après 1989, beaucoup pensaient que la présence des États-Unis en Europe était une conséquence de la guerre froide, et qu'avec la chute du mur de Berlin, le système européen-américain changerait. Trois scénarios d'avenir furent envisagés. Le premier, développé par Francis Fukuyama, penchait pour la fin de l'histoire. Il pensait que les valeurs de l'Ouest, et son système économique avait triomphé et que les grandes batailles du passé étaient révolues. Le deuxième scénario, imaginé par Samuel Huntington, prévoyait une nouvelle confrontation, cette fois-ci entre la civilisation occidentale et le monde musulman. La théorie du troisième scénario dont John Mearsheimer fut l'un des plus fervents supporters chez les anglophones, était que l'Ouest et l'Europe en particulier, retournerait au monde de 1919, que les institutions internationales se désintégreraient, que les conflits nationalistes et les rivalités nationales referaient surface. Ce qui était sûr, c'était que le type de distribution des puissances en Europe ne serait plus jamais le même. Pourquoi, se demandait-on, les États-Unis auraient-ils le même intérêt pour l'Europe, alors que le système communiste se désintégrait?

  

Entre 1989-1994 le rôle des États-Unis fut incertain. Ils eurent un rôle de "leader" en diplomatie qui amena l'unification de l'Allemagne en 1990. Ils eurent également un rôle de "leader" dans la guerre du Koweit. Mais, désormais, que pourrait donc être le rôle des États-Unis vis-à-vis de ses partenaires européens de la guerre froide? Les Européens eux-mêmes étaient optimistes sur leur futur, maintenant que la menace soviétique reculait. Les négociations de Maastricht devaient apporter une nouvelle cohésion à l'Europe. L'agrandissement de la CE compléterait une vision qui avait seulement été esquissée par les fédéralistes à partir des années quarante et l'Europe trouverait alors, sa nouvelle identité, unie et libre.

  

Mais les événements évoluèrent différemment. Il n'est pas encore possible, pour les historiens, de dépeindre avec précision ce qui s'est passé au début des années quatre-vingt-dix, et le rôle respectif des États-Unis et des Européens. Mais le rêve de Maastricht tourna plutôt au cauchemar. L'intégration européenne était menacée, juste au moment où l'on semblait pouvoir faire un grand pas en avant. Le coût de la reconstruction en Europe de l'Est monta en flèche. L'élargissement à l'Est serait donc un procédé lent et très difficile. La poussière des quarante dernières années ne s'était pas encore bien déposée en Europe de l'Est. La guerre dans l'ancienne Yougoslavie exposa la fragilité du consensus européen: une nouvelle situation effrayante apparut lorsque les États-Unis décidèrent de ne pas jouer un rôle de premier plan, quand la République des Balkans se déchira en raison de la pression des nationalistes, des intérêts régionaux et d'une mauvaise diplomatie en Europe. Pendant ce temps, le monde entier semblait changer -la vitesse de la mondialisation augmentait, avec, notamment, la montée en puissance des pays d'Asie et du Pacifique. La vieille Europe de la guerre froide semblait devenir à la fois plus pacifique mais aussi plus facile à mener.

 

 Il est intéressant de constater qu'à ce stade, les Européens recommencèrent à jouer le jeu qu'ils jouent le mieux: à savoir coopérer avec les États-Unis en Europe. "L'Empire sur invitation" dont Geir Lundestad parlait était encore bien présent. Les Européens appartenaient-ils encore à une culture de dépendance en matière de sécurité? Des discussions sur un rôle modifié de l'OTAN amenèrent à la création du Conseil de coopération de l'Atlantique Nord, suivi par un forum de l'OTAN en vue de la coopération avec les pays de l'Europe de l'Est. En 1994, le Partnership for Peace fut établi. En 1995 l'Association transatlantique qui liait les États-Unis à l'Europe dans le futur, fut signée. En même temps, les Français décidèrent de revenir à l'OTAN, même s'ils affirmèrent avec force qu'ils rejoignaient non pas l'ancien OTAN mais bien une nouvelle organisation. De plus, les Américains commençaient à penser que l'Europe constituait encore un terrain essentiel pour leurs intérêts. La nomination de Madeleine Albright, partisane de l'élargissement de l'OTAN sous le commandement américain, et la signature de traités d'amitiés avec les Russes à Paris en mai 1997 étaient aussi importantes. Comme les Américains aiment à le dire désormais, l'OTAN est un cadre pour le futur - "The only game in town" (le seul jeu en ville). De nos jours, il semble que l'Europe souhaite rester une puissance dépendante, contingente. Pendant la guerre froide, l'intégration européenne n'intégrait jamais les notions de défense: la Coopération Politique Européenne était très faible. Bien que ceux qui désirent continuer l'intégration soient encore nombreux, les poussées en faveur d'une intégration européenne ont été affaiblies depuis 1991. Les Européens jouent toujours le même jeu pour maintenir le rôle des États-Unis en Europe, mais désormais dans un paysage et un contexte différents.

  

Pourtant, les deux grandes énigmes de la sécurité de la guerre froide, restent identiques: qu'est-ce qui retiendra les États-Unis en Europe, et dans quelles conditions? C'est-à-dire, les États-Unis continueront-ils d'être le principal soutien, le "leader" et le principal financier de l'OTAN? La deuxième énigme réside dans la question de savoir si les Européens veulent vraiment faire une politique de défense indépendante et intégrée? Cela démontre le perpétuel dilemme de l'intégration européenne. Quelles seront les conséquences d'une Europe unie avec sa propre politique de défense et sécurité: deviendra-t-elle un rival ou restera-t-elle un partenaire pour les États-Unis ?

  

Étudions ce problème du point de vue des trois grandes puissances européennes.


1) La Grande-Bretagne est sans doute un des seuls pays en Europe à s'être rendu compte qu'une base européenne de défense remettait en cause l'existence de l'OTAN et la présence américaine comme puissance européenne. La défense a toujours été un domaine dans lequel les Anglais ont eu une influence importante, et il est par conséquent impossible de mettre en cause leur attachement pour l'OTAN après la guerre froide.


2) Comme je l'ai dit auparavant, pendant les années de guerre froide, la France fut poussée par un désir d'autonomie nationale et par son désir d'être en tête de l'Europe, surtout pour équilibrer la puissance allemande. Mais la France désirait aussi protection, argent et technologie américaine. On peut trouver une continuité dans l'équilibre qui avait prévalu pendant la guerre froide. La thèse selon laquelle la France est retournée dans l'OTAN, et a abandonné ses objectifs traditionnels et nationaux, reste encore à démontrer, surtout si les grandes lignes du système international de l'après-guerre froide (et la charte OTAN-Russie) se trouvent en difficulté. De plus, il n'y a pas de raison valable pour que le retour de la France dans l'OTAN, soit moins compliqué que le débat sur le tripartisme au sein de l'OTAN de 1949 à 1966. Les rapports de la France dans l'OTAN ne furent pas faciles, même pendant les moments les plus tendus. Désormais, la présence de l'Espagne, et de l'Allemagne réunifiée -et même de la Pologne- pourrait plonger la politique française dans des difficultés encore plus grandes.


3) Notons que les contradictions inhérentes au fédéralisme européen et à l'atlantisme, sont moins perçues en France qu'en Angleterre, et encore moins en Allemagne. La fin de la guerre froide a eu, inévitablement, un effet peut-être plus grand en Allemagne que dans tout autre pays occidental. Malgré la politique officielle, il existe un débat constant et profond au sujet des orientations futures entre l'Ouest et l'Est et son intégration au sein de l'Europe. Les politiciens allemands (comme en Italie) continuent d'être attachés à l'Union. Cela implique, par exemple, que l'Union européenne occidentale (UEO) fasse partie à l'avenir du processus de défense de l'UE quand une "finalité politique" émergera. L'inconsistance de cette thèse avec l'attachement parallèle de l'Allemagne à l'OTAN n'a pas encore été ni discuté ni élaboré jusqu'à ce jour. Le déséquilibre qui existe en Allemagne entre les intérêts nationaux, européens et atlantiques n'est pas encore apparu au grand jour, en raison de l'influence personnelle du chancelier Kohl.

 

 

Conclusion

 

 Cette analyse suppose que l'Europe souhaite rester comme "a dependant power", une puissance "contingente" des États-Unis, et que les États européens continuent d'avoir foi en la présence des États-Unis en tant que principale puissance européenne, plutôt que foi en eux-mêmes dans le domaine de la défense et la sécurité. Si la suite des événements se déroule comme les Américains et les Européens l'envisagent maintenant, gageons que nous assisterons, selon toute possibilité, avant la fin de ce siècle:

- à l'entrée en vigueur de la charte -pleine de rhétorique- entre la Russie et l'OTAN ;

- à une présence de sécurité européenne assez faible avec la PESC et l'UEO (l'UEO elle-même n'a pas de forces armées, ni d'équipement) ;

- à une Union européenne non encore élargie.

 

Tout cela suppose que les Européens souhaitent vraiment rester une puissance "contingente", qu'ils savent qu'ils dépendent de l'intérêt continuel des États-Unis à rester en Europe, et qu'ils entrent en compétition avec d'autres régions dans le monde. Les régions du Pacifique et de l'Asie présentent une bonne chance pour l'investissement économique américain, et il pourrait surgir dans ces régions des conflits nécessitant l'intervention des États-Unis pour les résoudre. Les Européens devront donc oeuvrer pour que les Américains conservent un intérêt en Europe et il leur semble que l'OTAN en soit le meilleur gage.

 

Mais ce scénario pose des problèmes lorsque l'on en vient à réfléchir au futur des institutions européennes et plus particulièrement à celui de l'UE. Nous savons que les institutions internationales ont besoin d'une forte implication des États au moment de leur création, puis, de s'affranchir de la tutelle de ceux-ci pendant leur existence. Il arrive également que les institutions internationales s'affaiblissent dans les périodes de perturbation du système international (problèmes de la monnaie unique, de l'élargissement, du caractère de "flexibilité" au sein de l'UE). Il est bien possible que, dans ce contexte, une nouvelle politique des grands États, les États-Unis et l'Allemagne, se dessine; l'Allemagne est la puissance de l'Ouest la plus grande en population et en importance géostratégique, et déjà, le premier partenaire des États-Unis en Europe. De plus, ce nouveau bilatéralisme, ou même un triangle avec les trois puissances, pourrait très facilement saper l'équilibre délicat de l'UE ainsi que celle de l'OTAN.

 

Coda... Cela impliquerait un affaiblissement certain des positions françaises et anglaises, écartées par l'Allemagne. Quelle ironie cela serait, si l'Angleterre et la France, qui furent les acteurs principaux pendant la guerre froide des années quarante et cinquante, avec tous leurs efforts faits pour attirer les États-Unis en Europe pour protéger l'Europe de la double menace de l'Allemagne et de l'Union soviétique, devaient voir leur propre continent dominé par un nouveau trio dont elles ne feraient pas partie.