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Adrien Lherm, La fête d'Halloween aux États-Unis

La fête d'Halloween aux États-Unis

 

 

 

Bulletin n° 04, printemps 1998

 

 

 

 

Adrien Lherm

 

 

Nous sommes le 31 octobre au soir... Par magie, comme sur un tapis volant qui traverserait les saisons aussi vite que l'Océan, transportons-nous dans une banlieue résidentielle des États-Unis...

Déjà la nuit tombe ; dans les jardinets, à côté des décors de paille d'inspiration "gothique", constitués d'épouvantails et de sorcières, de chats noirs et d'hiboux menaçants, rayonnent les jack-o'-lanterns, ces citrouilles évidées et sculptées en forme de crânes grimaçants, guère plus avenantes; pourtant, dans les rues, l'agitation règne, et de petits rires excités fusent des trottoirs où se pressent de menues silhouettes aux visages masqués, aux couleurs et aux vêtements inhabituels; bientôt les sonnettes des portes d'entrée retentissent et sur les porches défilent des groupes de tailles et d'âges divers: héros de BD, vedettes de films ou de séries télévisées, et autres personnalités politiques ou médiatiques accompagnent désormais vagabonds, fantômes, vampires et fées Carabosse d'autrefois, pour ne pas parler des caractères insolites, toujours bienvenus; tous lancent, à leurs hôte(sse)s de palier, sur un ton qui se veut menaçant, la formule consacrée: "trick or treat!", c'est-à-dire: "donnez-nous quelque chose ou vous vous en repentirez!", ce qui déclenche comme par miracle une pluie de bonbons; chacun repart alors, au sein de son groupe, vers d'autres oasis d'hospitalité, pour en définitive rentrer chez soi la besace orange et noire (les soi-disantes couleurs d'Halloween) ou la jack-o'-lantern en plastique débordantes de friandises... et pleines de promesses de lendemains digestifs difficiles, au grand souci des parents, voire des médecins![1] Telle est l'image dominante que la littérature et les médias véhiculent au sujet de cette fête d'automne outre-Atlantique. Elle ne saurait pourtant résumer à elle seule la célébration, la réalité de ses observances contemporaines: elle ne constitue en effet qu'un seul de ses multiples et changeants visages, parfois simultanés et même concurrents. Mais la stabilité de cette représentation sur plus d'un siècle et l'occultation relative des pratiques concurrentes révèlent un profond désir de continuité aussi manifestement signifié qu'en définitive problèmatique. Derrière le nom d'Halloween se cachent a priori des images particulières -et des intérêts tout aussi particuliers- de l'Amérique. De quelle Amérique s'agit-il? La fête est associée à celle des villages, des communautés pré-urbaines et des petites villes pré-industrielles, dont le souvenir est encore vivace dans la culture nationale, et dont la référence reste la ligne d'horizon des jugements que bon nombre d'Américains portent sur leur société et leur environnement présents. Halloween aujourd'hui, pour les adultes, suggère par-delà ses évolutions très contemporaines un temps quelque peu mythique et béni (qui donc est aussi un point de convergence des représentations de ce qu'est, ou devrait être -encore-, l'Amérique) où les enfants se rendaient en toute confiance chez les voisins pour leur soutirer des bonbons ou leur jouer des tours. Une manifestation tangible de cet esprit de communauté (homogène), un temps de relations sociales personnelles (d'autant plus fortes qu'elles se fondent sur une interconnaissance et une confiance en un Autre qui est en fait le même), en quelque sorte ce fameux "temps de l'innocence" (en somme le temps d'avant la 'société', plurielle, anonyme, compétitive) dont le souvenir fabriqué et regretté habite toujours les esprits. En somme une certaine Amérique qui est plus précisèment celle des classes moyennes protestantes anglo-saxonnes (des Wasps), qui ont beaucoup oeuvré pour forger une identité nationale conforme à leurs attentes et à leurs valeurs, notamment à travers ce culte d'un ordre ancien que la célébration de la fête tendrait à réactualiser et dont le lamento de l'Halloween contemporain, récurrent, déplorerait la disparition. On voit donc que c'est là une représentation quelque peu fantasmée de ce que la pratique a pu être dans le passé; en même temps, s'il fallait trouver un élément de continuité dans la manière dont le dernier soir d'octobre est célébré outre-Atlantique, on pourrait avancer précisèment la permanence de cette idée, selon laquelle la fête n'est plus ce qu'elle était, et par-delà cette constatation, la nostalgie prègnante d'un temps heureux qui lui serait constitutive et qu'il s'agirait de rétablir à son occasion. C'est que la célébration s'est bâtie à l'aune de cette référence, c'est ce désir d'ordre et de tradition qu'elle a contribué à imposer. En effet, si elle a fini par devenir un des symboles de l'"américanité" (avec beaucoup de guillemets), dans ses origines, la fête n'a rien de spécifiquement américain: elle est celte et se perpétue dans les îles britanniques à l'époque moderne (I), d'une façon qui ne paraît plus adaptée à une société américaine urbaine et industrielle où elle tend à se transplanter au milieu du XIXe siècle. Dès lors Halloween fait l'objet d'une réélaboration, destinée à la conformer au nouvel environnement, et ce sous la houlette des Wasps: (classes moyennes anglo-saxonnes protestantes bon teint, c'est-à-dire blanches), qui cherchent aussi par là à imposer leurs normes et valeurs en même temps qu'à pérenniser leur influence sur le reste de la société, à un moment où celles-ci sont menacées (immigration massive en provenance de pays nouveaux, qui ne sont plus anglo-saxons, émergence d'une classe ouvrière contestataire, urbanisation rapide...) (II). Cette réinvention de la fête, sous une forme qui se veut traditionnelle et qui répond à des objectifs et intérêts spécifiques, n'aboutit pas complètement, de sorte que le 31 octobre devient un champ de bataille entre pratiques rituelles et derrière elles conceptions divergentes de la société (III).

  

Bien qu'attachée dans les esprits aux calendrier et folklore festifs des Etats-Unis, la soirée du 31 octobre n'est ni récente ni non plus d'origine américaine: on repère sa trace dans la civilisation celte[2] où elle apparaît à la principale charnière du calendrier, à la veille de Samhain, ou Nouvel An. A ce titre, elle consacre la fin des récoltes et surtout (en certains endroits, comme le Pays de Galles, l'Ecosse, l'Irlande) le retour des troupeaux dans leurs abris d'hiver. En même temps, elle conclut à la fois l'été (ou la période de grande activité agricole) et en définitive l'année (divisée en deux séquences d'activité, été et hiver): il convient à cette occasion de préparer les récoltes futures et de délivrer par le biais de rites de feu les champs et le bétail des mauvais esprits prompts à rôder dans l'air et susceptibles de compromettre les productions à venir. Le soleil est l'objet d'une sollicitude particulière: son renouveau est appelé et préparé par de grands bûchers. Ainsi peut-il mieux passer les longues soirées de la période froide. C'est aussi, en quelque sorte, une Saint Sylvestre préhistorique, un temps de purification, à la fois bilan de l'année écoulée et ouverture sur la nouvelle, qui est d'autant plus propice que la date institue la possibilité d'entrer en contact avec le monde occulte. La fête borne le retour des puissances chtoniennes: le monde celte, particulièrement enchanté, fait une large place au surnaturel; Samhain organise par conséquent non seulement la venue des mauvais génies qu'il convient de repousser, mais aussi celle des défunts, dont les vivants peuvent tirer à cette occasion quelque appui, voire maints conseils... La date autorise et suscite de la part des membres des tribus toutes sortes d'appels lancés aux morts, pouvant prendre la forme de prédictions et de divinations. C'est enfin un prétexte à des cérémonies politiques (élection de rois, réunion de conseils) et à des festivités populaires qui peuvent s'étendre sur plusieurs jours... La célébration intègre ensuite le calendrier romain: Pomone, déesse des vergers et jardins, prête de bonne grâce son auspice aux rites du moment. La fête passe les siècles. Et suscite bientôt l'hostilité de l'Eglise, si l'on en juge par les mesures précoces, prises en particulier par les papes, pour donner à ces rites païens, à défaut de parvenir à les éradiquer, un visage chrétien...

 

 Ainsi, en 837, le pape Grégoire IV, crée la Toussaint; le Jour des Âmes est institué au siècle suivant. Le nom de l'ancienne fête se transforme alors pour donner Halloween, All-Hallows' Evening, c'est-à-dire le "soir de la veille de Toussaint". Mais si la terminologie change, à nouveau les rites et les significations propres à la soirée paraissent stables. Et pour longtemps. On retrouve en effet dans les descriptions des communautés rurales faites par des voyageurs, des ministres du culte, des collectionneurs d'antiquités des XVIIIe et XIXe siècles, bien des traits qui s'apparentent avec ceux de la fête celte[3]. Ou qui, dans un but polémique (recherche de rites païens), sont qualifiés de survivances celtes (signalées, condamnées, et de ce fait, du point de vue des auteurs, bien souvent promises à la proscription). De même, Halloween entre en résonance, en quelque sorte en réseau, avec d'autres célébrations qui scandaient l'année celte: des pratiques similaires, s'agissant des rites de feux ou des divinations, sont à noter entre Halloween et Beltane, le 30 avril, ancien début de l'été, ou encore la chandeleur (Imbolc) et Lammas (Lugnasad, 1er août), ponctuations des deux semestres. La célébration ne tarde guère non plus à s'inscrire dans le calendrier festif chrétien: vers Halloween est élu le Maître des Désordres (Lord of Misrule) qui présidera aux douze jours de Noël, tandis qu'à la Toussaint sont installés les cierges allumés une dernière fois à la Chandeleur.

  

C'est que la date constitue un marqueur de l'activité collective et de la vie locales, qui peut se décliner de diverses manières (ainsi est-elle tout aussi bien adaptée aux communautés de pêcheurs des îles et bords d'Ecosse). De nombreux termes viennent à échéances entre la fin du mois d'octobre et la mi-novembre. Des élections -le maire de Londres, entre autres exemples- ont alors lieu. La fête inaugure également un moment de relâche: avec Halloween, la fin des récoltes, et la trève des grands travaux, débute le temps des visites informelles d'hiver (dont les douze jours dits épagomènes de la fin d'année forment le point d'orgue), différentes des quelques processions solennelles de plein air de l'été. C'est une période de bonne chère (saison d'hécatombes de volailles et de viandes)...

  

Profondèment inscrite dans le calendrier des travaux et des jours, Halloween demeure aussi en raison d'autres fonctions de réassurance de l'organisation et des liens du groupe, qu'elle permet de mettre en scène, parfois sous une forme rituellement inversée. Elle sanctionne toujours le retour des esprits, parfois malfaisants:


"Les Ecossais des Highlands ont un nom spécial (dérivé de Samhain) Samhanach pour désigner les redoutables croquemitaines (...) qui rôdent cette nuit là afin de commettre mille atrocités. Et bien que les fées soient gens plus aimables, il est dangereux de les voir prendre leurs ébats la veille de la Toussaint."[4]  

 

Ce temps parfois appelé du diable est le prétexte d'une réinstitution du pouvoir des chefs de maisonnée. En effet, dans les îles britanniques, à l'époque moderne, ce sont ces derniers qui, à cette date, sont chargés, au nom des familles et de leur exploitation, de faire rituellement le tour des champs; on retrouve là des pratiques propitiatoires et apotropaïques connues: les brandons que les hommes promènent au bout des fourches au cours de leur tournée passent pour éloigner les mauvais esprits, voire brûler les oripeaux des sorcières de passage dans les airs. Ils servent aussi et peut-être davantage à signifier l'autorité et désigner publiquement son incarnation au sein des foyers, des clans ou des villages.

  

L'accent est donc mis sur les liens collectifs, de même que sur la reconnaissance des sources du pouvoir local, et ce, dans un contexte ludique: on allume ainsi, de préférence au sommet des collines, de grands bûchers autour desquels les membres de la communauté (parentèle, village, quartier) partagent jeux et bombance. Les plus riches des membres sont mis à contribution et, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, se plient sans barguigner à cette obligation. Après l'intermède puritain de la République de Cromwell, hostile à ce genre de pratiques, ceux-ci encouragent même le renouveau de ces usages, afin de mieux asseoir leur domination. Ainsi les enfants quémandent-ils auprès d'eux des combustibles destinés aux feux de joie, tandis que de maison en maison défilent les processions d'hommes déguisés (animaux, chevaliers, guérisseurs) ou travestis, mendiant de quoi alimenter leurs agapes nocturnes. Ces groupes n'hésitent pas à investir les demeures des plus puissants et, après la représentation d'une saynette chantée et dansée (mumming), à contraindre ces derniers à verser leur écot. Ce faisant, et bien qu'ils inversent l'espace d'une soirée les rapports d'autorité à leur profit, ils soulignent et en définitive avalisent les différences statutaires qui traversent la communauté.

  

Halloween entérine également les choix matrimoniaux des jeunes du groupe, par le biais des prédictions amoureuses et matrimoniales qu'elle rend possibles. L'irruption du surnaturel dans un quotidien par ailleurs enchanté (la reconnaissance des pouvoirs de celui-ci surtout) légitime des choix sentimentaux qui ont toute probabilité d'avoir été déjà effectués. De multiples rites divinatoires sont censés donner des informations sur l'éventuel(le) élu(e); ils sont davantage l'objet d'interprétations qui peuvent être conformés à des désirs préalables; plus encore, ils rendent publiques et par là engageantes des affinités électives. R. Burns, dans ses poèmes, offre une illustration un peu ironique de ces pratiques.

  

Dans ce cadre ancien, contrairement à l'image que nous avons aujourd'hui de la fête, il est à noter (sans grande surprise dans l'environnement familial patriarcal et hiérarchique de l'époque) que les enfants ne jouent pas de rôle prépondérant: c'est aux hommes chefs de famille que revient la mise en oeuvre des pratiques usuelles. Tout juste est allouée aux premiers la tâche peu éminente de collecter des combustibles pour alimenter les foyers... Reste que, même mineure, place est faite au cours de la soirée aux "dominés": femmes, enfants, serviteurs collaborent aux festivités et trouvent leur place dans une répartition des tâches bien précise; pauvres et éventuellement mendiants sont comblés; en dernier lieu, les morts peuvent être invités à se joindre aux festivités (en particulier par la consultation symbolique et la voix qui leur est faite lors des divinations). Dans de nombreuses familles on leur laisse de quoi se sustenter durant la nuit...

 

 Ainsi, derrière les rites de fertilité (faire fuir par les flammes et la fumée le monde occulte et les menaces qu'il peut faire peser sur les travaux agricoles; utiliser des objets chtoniens comme certaines plantes ou germes; restaurer, de façon symbolique, au moyen des feux, l'ardeur d'un soleil sur son déclin, afin qu'il puisse éclairer l'année à venir et favoriser la récolte prochaine) se cachent des fonctions de réassurance des liens qui unissent la communauté, en tout cas d'affichage de ceux-ci: vivants et morts, parenté, maîtres et serviteurs, pauvres et riches, dominés et dominants, communient tous dans des rites le plus souvent unanimistes. Inversion, agrégation, désignation, avertissement également. Car existe aussi la possibilité d'une exclusion symbolique...

  

En effet, gare aux récalcitrants... ou aux mal-aimés de la communauté locale! Car, comme pour d'autres temps exceptionnels de l'année (ainsi des douze jours de Noël au cours desquels de semblables pratiques prévalent), Halloween sert aussi à régler certains comptes. Ou en tout cas, à signifier et à afficher les inimitiés. Dans le même temps s'opère une certaine forme de justice populaire, de désignation des déviants ou des mal-aimés de la communauté locale (prédictions funestes à leur endroit, ostracisme et mise au ban des réjouissances, sortes de charivari effectués à leurs dépens...).

 

 Cependant, dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle[5] et surtout au XIXe siècle, au Royaume-Uni, la fête perd ce caractère unitaire: désormais ce sont les jeunes générations qui célèbrent et animent, presqu'exclusivement, la soirée; en fait, les hommes, jadis principaux intéressés, leur abandonnent l'observance de ces coutumes, qui au demeurant se perdent; la fête décline, face aux transformations du village et des communautés familiales et locales (disparition des terrains communaux, émigration, dislocation des liens traditionnels), face aux nouvelles exigences de la vie économique, industrieuse (l'idée de fête est dévalorisée car time is money), face au caractère désormais inviolable et sacré de la propriété (pénétrer chez des particuliers équivaut à une effraction). Les populations adultes qui célèbrent encore la soirée et qu'observent à présent avec nostalgie les folkloristes (c'est-à-dire l'équivalent des ethnologues de l'époque), effrayés par l'évolution des temps, le font dans les contrées les plus reculées, dites "attardées", "conservatoires" des lointaines traditions: Irlande, Ile de Man, Shetlands, montagnes du Pays de Galles et d'Ecosse... Il est vrai qu'Halloween a souffert de la concurrence de Guy Fawkes Day, dont elle est très proche dans le calendrier (5 Novembre), et dont la veille (Nuit du Feu de Joie) a repris un certain nombre de ses coutumes, comme celle des bûchers, des collectes de vivres, de la mise à feu d'effigies[6]. De surcroît, cette dernière fête, politique, dynastique, a bénéficié du relais des autorités, alors même qu'Halloween était confrontée à leur désengagement. Au début du XXe siècle, le soir du 31octobre est en voie de disparition de ce côté-ci de l'Atlantique; de l'autre, il renaît cependant de ses cendres... De ces cendres?

 

 Paradoxalement, tandis qu'au cours du XIXe siècle la fête d'Halloween se perd dans son berceau britannique, elle s'implante et se développe de l'autre côté de l'Atlantique, alors même que sa trace et sa tradition n'y existaient pour ainsi dire pas -ou de façon ponctuelle, disséminées qu'elles étaient vraisemblablement, çà et là, dans certaines communautés de migrants écossais, gallois, irlandais, reproduisant sur place les pratiques du Vieux Monde. Rien d'étonnant à cela: d'une part, les immigrants en provenance de l'Europe tendent à refonder sur le sol américain la communauté qu'ils ont quittée, menacée, en voie de transformation rapide, en Europe, et recréent sur place, dans un souci de maintien d'identité, nombre de ses traditions[7]; à telle enseigne que c'est là-bas sans doute que les anthropologues britanniques du XIXe siècle auraient pu chercher et découvrir leurs conservatoires d'anciennes pratiques. D'autre part, et presque paradoxalement, les Etats-Unis du début du XIXe siècle offrent un terrain peu favorable à l'émergence de fêtes observées sur large échelle: comme le soulignent les visiteurs de l'époque, le pays est jeune, tout entier absorbé dans sa propre construction; de sorte que les forces qui ont concouru à la destructuration des vieilles communautés et notamment au déclin des grandes fêtes y sont peut-être plus fortes encore que sur l'Ancien Continent. Le fermier, le commerçant, l'entrepreneur, a fortiori ses ouvriers, ont peu de temps à consacrer à l'oisiveté quand il est question de faire de l'argent. Ou tout simplement de travailler, dans une culture "fédérale" qui dévalorise l'ostentation et le gaspillage des ressources. Seules quelques rares grandes fêtes apparaissent alors dans les documents (descriptions de voyageurs, calendriers): le 4 Juillet, dans les États du Centre Noël et le Jour de l'An, en Nouvelle Angleterre Thanksgiving, les Jours de Commencement (fin de l'année universitaire)... D'Halloween il n'est point question dans ces sources avant 1849[8]. Encore s'agit-il pour cette année d'un calendrier canadien reproduisant le modèle des calendriers britanniques, qui font alors parfois place à la mention de la soirée. Ce n'est que 3 ans plus tard que la fête apparaît dans un équivalent américain... De façon très ponctuelle. Vingt cinq ans après le milieu du siècle cependant, la citation n'a plus rien de rare.

 

Cette brusque épiphanie d'Halloween pourrait être mise au compte de l'immigration massive en provenance d'Irlande au cours de la décennie 1840. De fait, des documents ultérieurs (manuels scolaires et arts de la fête), attachés à expliquer à leurs lecteurs -souvent fort jeunes- les origines et les pratiques traditionnelles du 31 octobre, feront le lien. Pourtant rien ne permet d'affirmer que la fête que nous connaissons aujourd'hui sous son visage américain proviendrait d'une influence directe de ce flux migratoire[9]. Au contraire même presque... Les Irlandais étaient très mal vus des Américains, leur influence d'autant[10]. Si influence il y a, il faut avant tout voir celle des élites, plus exactement des classes moyennes protestantes anglo-saxonnes, qui se saisissent d'Halloween à partir du début des années 1870 pour faire de cette fête un passage obligé du calendrier juvénile et imprimer à ce titre leurs valeurs et normes aux jeunes consciences.

 

En effet la célébration américaine émerge des documents, périodiques et mémoires, journaux et récits de vie, avant d'entrer dans les almanachs et les manuels d'art de la fête, pour deux principales raisons: le trouble que sa pratique traditionnelle peut ponctuellement poser au bon fonctionnement de la société et l'interrogation sur l'identité américaine, constitutive des États-Unis, et d'actualité brûlante, avec l'arrivée massive d'immigrants d'origines nouvelles. D'abord la fête apparaît dans un environnement urbain, que ses parades et charivaris perturbent. Les journaux soulignent alors que les observants sont d'origine rurale, fraîchement arrivés dans la ville pour travailler à l'usine ou étudier à l'université[11]. Quelques mémoires renseignent sur les usages contemporains de la campagne et les tours pendables que les enfants jouent, comme en Angleterre, aux voisins mal-aimés de la communauté: objets déplacés (le boogie sur le toit, la remise renversée) les animaux libérés, les vitres ensavonnées... Transplantées en ville, ces farces sont fort peu au goût des passants, des chalands et des commerçants. Les quelques processions dérangent la circulation et font vite figure de carnaval de mauvais aloi. Des dépradations ont lieu à leur occasion. D'où l'opprobre jeté sur la fête, qui reproduit l'image négative et hostile que peuvent en avoir les classes moyennes protestantes attachées aux valeurs d'ordre et de respect de l'intimité et de la propriété, c'est-à-dire les piliers du bon fonctionnement de la nouvelle société urbaine. A partir des années 1870, les premières mentions de la fête dans les quotidiens ne font en effet que rendre compte de ses débordements: petites agressions sur les personnes (bousculées, insultées, enfarinées voire maltraitées -le plus souvent involontairement), délits sur les biens (vitres maculées, voire brisées, mobilier d'extérieur déplacé, etc.), processions et chahuts d'étudiants venus des campagnes... Toutes choses relativement tolérées avec philosophie, voire approuvées par les villageois des campagnes. Mais la licence qui pouvait s'exprimer dans la petite communauté devient dans la grande synonyme de désordre. Auquel il convient de remédier. En l'encadrant, en la normalisant... Aussi tout un effort de construction d'une tradition se fait-il jour à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle.

 

C'est pour donner à ces pratiques licentieuses, apparemment indéfinies et potentiellement incontrôlables, une forme respectable, et pour encadrer leur observance, qu'à la fin du XIXe siècle des femmes et des éducateurs issus des classes moyennes de "souche américaine" s'emploient à inventer, ou à reconstruire, à partir de leur lecture des travaux folkloristes britanniques, les rites que nous connaissons aujourd'hui, et à les présenter dans de nombreux manuels éducatifs, arts de la fête et articles, comme des traditions immémoriales qu'il convient de ce seul fait de respecter. A travers la codification de la fête il s'agit aussi pour eux de discipliner les rejetons des classes défavorisées et de la "nouvelle vague" d'immigrants qui, à leurs yeux, envahissent le pays et menacent son ordre et son identité, alors perçue comme anglo-saxonne. Halloween dès lors se doit d'être célébrée, d'une part comme manifestation du caractère anglo-saxon que ce groupe estime être celui des Etats-Unis, de l'autre, de façon à prévenir tout risque de désordre. Ce double objectif n'est pourtant pas nouveau, pas plus que son articulation avec la réélaboration d'une fête ancienne. Si la société américaine a longtemps été pauvre en célébrations d'envergure nationale, de nombreux membres de l'établissement ont déploré cette lacune préjudiciable à l'identité du pays ainsi qu'à son bon ordre (l'idée se faisait jour de prévenir d'éventuels débordements festifs par l'organisation de fêtes susceptibles de leur donner cours et les canaliser, en somme de ritualiser le besoin de réjouissance de populations peu considérées), et ont cherché à y remédier. Aussi la réinvention d'Halloween ne constitue-t-elle pas un phénomène isolé.

  

Au contraire. Noël a été la première des fêtes à faire l'objet d'une reconstruction. Comme pour Halloween, la célébration traditionnelle, vivace à New York, mettait au premier plan les pauvres et les mendiants, qui s'introduisaient dans les intérieurs plus aisés et exigeaient de leurs hôtes des compensations à leur départ. Au début du siècle, cette pratique ancienne n'est plus tolérée dans la bourgeoisie new-yorkaise et des heurts entre les parties en présence se produisent parfois. De surcroît, les bandes de marginaux qui célèbrent la fin d'année suscitent la crainte des possédants. Dans les années 1820, en guise de réponse indirecte aux événements fâcheux qui ont eu tendance à se multiplier à cette occasion, des membres éminents des élites, comme J. Pintard, C. Moore, s'appuyant sur les écrits et les recherches de W.Irving (puis de C. Dickens), travaillent à redéfinir les fêtes de fin d'année. L'une des plus retentissantes contributions sera le poème de C.Moore, "The Night Before Christmas", qui change la nature des bénéficiaires des largesses: ce ne sont plus les marginaux, mais les enfants qui sont l'objet de la sollicitude de Santa Claus, cette divinité empruntée à la tradition germanique et en somme inventée pour l'occasion. Le Noël nouveau cultive la nostalgie de relations sociales harmonieuses et intenses, il est toutefois centré désormais autour non plus des relations d'une communauté qui sous la pression démographique a éclaté, mais de la famille, sanctifiée, base de la nouvelle société[12]. Aussi la condamnation de l'évolution du temps et les références à un passé mythique de paix sociale s'accompagne-t-elle d'une prise en compte des transformations récentes de l'environnement urbain. Les commerçants ont vite saisi l'intérêt qu'ils pouvaient retirer de cette évolution, et l'ont relayée, diffusée, banalisée. A la suite de cette success-story, la Saint Valentin fait l'objet d'un traitement commercial similaire dans les années 1840[13]. Puis c'est au tour de Thanksgiving, fête familiale et patriotique s'il en est aux yeux de sa championne, la Bostonienne Sara Josepha Hale, qui finira par convaincre Lincoln de proclamer fête nationale le quatrième jeudi de novembre jusque là réservé aux habitants de Nouvelle-Angleterre. Le jour célèbre le mythe des pères Pélerins, manifeste en cela l'identité anglo-saxonne et protestante des États-Unis, en même temps qu'il représente l'harmonie des foyers et des relations entre générations... Enfin le 4 Juillet, jour de l'Indépendance, devient la cible de réformes: des associations d'éducateurs, de travailleurs sociaux, cherchent à le discipliner, c'est-à-dire à le rendre "safe and sane", sain et sauf, ainsi que sobre, selon le slogan de l'époque, c'est-à-dire à proscrire boissons et artifices, qui font à leurs yeux dégénérer la célébration et la rendent dangereuse.

  

Dans les années 1870-1880, c'est au tour d'Halloween d'être (re)créée et adaptée de façon à célébrer et inculquer ces mêmes valeurs chères aux Wasps, présentées de surcroît comme "nationales": anglo-conformité, respect de la propriété, privatisation et domestication de la soirée, soumission aux autorités, dans un cadre qui toutefois prétend susciter une inventivité par ailleurs valorisée. Des travaux des folkloristes britanniques, rédacteurs, éducateurs, animateurs sociaux, exhument des thèmes, des pratiques et des jeux, comme le décor fantastique, le goût pour le monde occulte et surnaturel, les rites de divination matrimoniale, ainsi que des occupations d'intérieur... Un souci d'anglo-conformité sous-tend cette sélection: la production éditoriale, vite relayée par l'institution scolaire, souligne l'origine celtique de la fête, son inscription britannique et rurale, et suggère ainsi une continuité et une identité commune de part et d'autre de l'Atlantique; en ce sens, célébrer Halloween, c'est retrouver l'esprit britannique et communautaire qui a présidé à l'édification du pays et qui demeure prétendument la référence. Autre point bien mis en évidence dans les manuels et arts de la fête de l'époque, de même que dans les compte-rendus d'activités d'association de proximité et d'encadrement de la jeunesse comme la YMCA, le respect de la propriété: sont ainsi multipliées les mises en garde contre les atteintes aux biens des personnes et la tentation du vandalisme (ou ce qui en tient lieu) parce qu'ils tendent à "dénaturer l'esprit joyeux" unanimiste, qui est censé être celui de la soirée: plus question d'effectuer des tours susceptibles d'endommager les biens d'autrui; pour ce faire, la fête doit être célébrée dans les intérieurs privés, sous forme de soirée déguisée et animée: dès les années 1890, les magazines féminins abondent en conseils destinés aux mères au foyer; dans l'espace confiné que sont le foyer familial, le club local, bientôt la classe, les enfants sont dorénavant surveillés, soumis à un contrôle discret; pour ses concepteurs, la fête doit être encadrée par des adultes responsables (et bien sûr exemplaires); divinations, mascarades, jeux, tirés des recueils des folkloristes, sont adaptés aux intérieurs privés, scolaires ou communautaires, car éloigner les jeunes de la rue, de ses potentialités subversives, de ses dangers, superviser leurs activités, constitue un nouvel impératif tant des maîtresses de maison et des instituteurs que des responsables des centres sociaux. A cette fin, les revues féminines, parentales, enfantines, scolaires et édilitaires rivalisent de suggestions: dans son cadre dorénavant bien délimité, Halloween, paradoxalement, peut se muer en fête d'une (prétendue) spontanéité et d'une inventivité d'autant plus prisées qu'elles participent de l'image que les groupes qui redéfinissent la fête se font de leur pays: démocratie, absence de formalisme, individualisme; il importe donc de faire de surcroît preuve d'originalité dans le choix du thème de la soirée, de la décoration, des jeux, des costumes, des friandises distribuées: les magazines se chargent donc de codifier si l'on peut dire ce désir d'originalité. De le nourrir et canaliser à la fois... Halloween renaît donc de cendres anciennes, adaptées au contexte contemporain. Mais la fête échappe aux bornes dans lesquelles on cherche à la contenir...

 

 Malgré l'important effort de reconstruction et de contrôle moral et social[14], les débordements juvéniles se poursuivent. Cela ne saurait surprendre, car si l'effort de codification porte auprès des associations de proximité et par leur intermédiaire auprès d'une partie des populations ciblées, il s'adresse aussi et surtout aux lectrices des magazines, les femmes au foyer, c'est-à-dire précisément les représentantes de ces classes moyennes dont les enfants sont peu à même de menacer la bonne marche ou l'identité de la société, et qui ne s'avèrent guère susceptibles, dans un cadre ségrégé, de propager leur modèle de comportement aux familles d'immigrants et de pauvres. Par ailleurs, recoupant pour une part l'affrontement social, s'opposent au sujet et au travers de la fête deux visions de la jeunesse: celle, proposée par le groupe adulte dominant, et celle des jeunes en question, qui répugnent à se voir imposer des normes de conduite et par-delà celles-ci une image d'eux-mêmes qu'ils n'auraient pas choisie. Des bandes d'adolescents continuent donc à profiter de l'impunité de la soirée pour rançonner les foyers, effectuer au détriment de leurs tenanciers toutes sortes de tours pendables, barbouiller d'oeufs et de savon voitures particulières et devantures de magasins. Pour beaucoup d'adultes[15], le 31 octobre continue à évoquer par conséquent le soir de l'année dévolu aussi bien à la créativité enfantine qu'à la délinquance juvénile. En effet, très vite il s'avère que la famille, l'école, le club de quartier ne suffisent pas à contenir les ardeurs contestataires des adolescents, à leur inculquer et faire respecter un code minimal de bonne conduite; aussi, dès les années 1900, les associations de commerçants, les chambres de commerce, les municipalités, les responsables éducatifs et sociaux repartent à l'assaut de la soirée, la font sortir des intérieurs où seule une partie des populations concernées parvient à la cantonner, et organisent à l'échelle locale des activités de récréation, allant des concours de peinture sur vitrines (une reformulation créative et acceptable du barbouillage au savon ou à l'oeuf) aux parades de chars et aux concours de déguisements faisant suite à des processions civiques, instituent des bals costumés et des tournois de sport... En maints endroits la soirée se transforme en carnavals communautaires ou municipaux, encadrés et contrôlés... Parfois même en spectacles qui attirent des dizaines de milliers de touristes et de chalands[16]... Cette tendance se déploie dans l'Entre-deux-Guerres jusqu'aux lendemains du second conflit mondial et sa postérité s'étend jusqu'à nos jours... Par delà les intérêts commerciaux, c'est à nouveau l'unité tant de la communauté locale que des générations, le consensus qui règne entre elles sur un certain nombre de valeurs, en bref tout ou partie de l'American way of life qui est ainsi manifesté, dramatisé, exalté.

  

Non sans succès, même si les actes de vandalisme perdurent. C'est aussi qu'un autre facteur, puissant, de normalisation des pratiques, a investi le temps de la fête: le commerce. Le monde des affaires a recherché, trouvé et suivi son intérêt: dans la soirée, qu'il a investie depuis peu (c'est-à-dire en gros le milieu du XXe siècle, et donc avec plus d'inertie que pour les autres grandes fêtes américaines). Et ce, paradoxalement dans un calendrier festif qui dès l'après Guerre de Sécession est devenu la proie des commerçants et des industriels. Si Halloween a longtemps échappé à la commercialisation, le rattrappage des quarante dernières années a fait d'elle à présent la seconde date pour le volume des ventes réalisées, bien devant les anciennes et fructueuses Saint Valentin et Pâques (mais encore bien loin derrière Noël...) A telle enseigne qu'on parle aujourd'hui à son sujet, d'après le terme désignant les centres commerciaux (malls), de "Malloween". De même, afin de profiter à plein des ventes qui débutent dès le lendemain du Jour du Travail (Labor Day, premier lundi de septembre), et parfois même avant, la fête ne demeure pas cantonnée à la soirée du 31, mais peut étaler son observance sur un week-end ou une semaine entière: on parle alors d'"Halloweek". Ainsi chaque année les Américains consacrent 2,5 milliards de dollars en masques et déguisements, 5 milliards en friandises, sans parler des boissons, snacks et autres accessoires désormais indispensables à la soirée d'octobre. Autant de chiffres de surcroît en expansion, et qui s'alignent toujours plus nombreux les uns derrière les autres. Car l'agressivité commerciale appliquée à la fête d'octobre, dans une période de vente assez creuses, a eu tôt fait de développer de nouveaux marchés, de susciter nouveaux produits, de nouvelles demandes, et de aussi nouveaux consommateurs... Halloween décline ainsi désormais une série de figures imposées qui ne valent plus que pour les seuls enfants. Leurs parents, c'est-à-dire les baby-boomers, font aussi et beaucoup le bonheur des commerçants...

 

 Appuyant la pratique de la tournée des maisons, et la circonscrivant dans la quête d'un butin sans autre forme de procès, les confiseurs ont découvert, et propagé, à partir de la fin des années 1940, l'expression désormais usuelle et symbolique d'Halloween: "Trick-or-treat", relayant le plus ancien "Boo!" supposé apporter l'effroi (notamment d'éventuelles représailles, désormais presque relèguées dans l'oubli) et déclencher le don de sucreries attendu. Ils ont ainsi remplacé par des produits manufacturés (barres chocolatées, paquets de chips, bonbons et sucettes enveloppés) les fruits, le cidre, les beignets et les cookies confectionnés et prodigués par les ménagères du début du siècle. Par ailleurs, les fabricants de masques et de costumes ont exploité un filon qui relevait aussi autrefois de l'artisanat ou du "fait maison", tout en l'étendant aujourd'hui au monde adulte, de concert avec les brasseurs et les bars, les cabarets, les boîtes de nuit; les rayons spécialement garnis des papeteries et des carteries, les étagères "horreur" des vidéothèques sont également pris d'assaut par les jeunes et les moins jeunes en prévision de la soirée. Temps béni des peurs, de l'épouvante et de l'horreur, temps de relâche de celles-ci comme des individualités, Halloween s'est également transformée en un temps de carnaval, qui s'épanouit dans les nombreuses parades de rue comme dans les intérieurs privés domestiques et commerciaux. C'est qu'il n'y a plus désormais -si tant est qu'elle ait jamais prévalu- une façon canonique de célébrer l'événement, mais au contraire autant de mises en scène de soi et de groupes d'appartenance...

  

Certes la fête reste fort contestée. Parfois à ce titre. De manière périodique ressort le stigmate de l'origine païenne et des pratiques sulfureuses de la célébration contre lesquelles s'élèvent les groupes fondamentalistes. Aujourd'hui comme auparavant dans les années 1950, ici et là, des associations de parents d'élèves demandent et parviennent à bannir des salles de classe toute célébration, voire toute mention, de la fête d'Halloween. Ces groupes, il est vrai très ponctuels et minoritaires, mais révélateurs de tensions et de tendances au sein de la société, sont du reste confortés dans leur rejet de la fête par le fait que celle-ci est l'objet d'une récupération ou d'une appropriation depuis la fin des années 1960 par des groupes d'adultes qui sont loin d'être en odeur de sainteté dans la société américaine contemporaine: les Wiccans, ou sorciers, quelques dizaines de milliers de membres d'une secte se réclamant, entre autres, de l'héritage druidique; les Chicanos, ou communauté hispanique, pour qui elle fait figure d'introduction aux célébrations de la Toussaint et peut aisèment être intègrée à elles; la Bohème artiste, notamment celle du Village à New York, qui a institué la Grande Parade locale d'Halloween, comme une manifestation de l'inquiétude que la gentrification du quartier suscitait au début des années 1970; les Gays, ou les homosexuels, dont la frange militante a prétexté du caractère carnavalesque et des possibilités d'inversion rituelle (notamment de sexe, via le travestissement) de la fête pour faire de cette soirée une grande manifestation d'identité de la communauté et étayer ou organiser d'importantes parades dans quelques grandes villes comme New York ou San Francisco. Là, parfois de pair avec, voire submergeant celles des artistes, elles attirent par dizaines de milliers participants et spectateurs, et contribuent à prendre à contrepied, le temps du défilé, les rôles et les frontières de la normalité, les outsiders devenant, le temps d'un soir, les favoris, vedettes de la rue admirées par un public composé essentiellement d'hétérosexuels marginalisés en tant que tels (spectateurs et hétérosexuels)[17]. Enfin, en réaction face à ces évolutions récentes, des groupes intégristes, catholiques et protestants, ont proposé d'autres alternatives à l'interdiction pure et simple d'une fête populaire, et, en définitive, participé à la diversité de la célébration de la soirée: ainsi des communautés organisent-elles des défilés à thèmes religieux, sous le patronage d'archanges et de saints, tandis que les traditionnelles chambres d'horreur décorées à l'intention des enfants mettent ici en scène les produits honnis de la société permissive (portraits de tueurs en série, foetus avortés et décapités...) Depuis sa réinvention, Halloween n'en finit pas de servir les représentations et intérêts de groupes particuliers, et ses modes de célébration entrent souvent en conflit... En une polyphonie quelque peu discordante...

  

De plus, la fête continue, un peu conformèment à sa prétendue vocation, à susciter la peur. De façon ludique, comme on l'a vu. Mais aussi depuis la fin des années 1960, en posant un nouveau problème. Les sujets de préoccupation adulte ont évolué: si le vandalisme juvénile persiste, voire prend une ampleur nouvelle dans un contexte de crise sociale et d'hyperghetto, comme en témoignent au milieu des années 1980 les incendies rituels de maisons à Detroit la veille d'Halloween (Mischief Night, Nuit des Tours Pendables et Devil's Night, Nuit du Diable[18]), ou les couvre-feux imposés pour la soirée dans certaines banlieues industrielles défavorisées (Camden, New Jersey, au début des années 1990 par exemple), la phobie de soi-disant "sadiques anonymes" a relayé la hantise du déchaînement enfantin. De délinquants potentiels, les jeunes deviennent des victimes éventuelles d'Halloween. Désormais, les enfants font moins peur aux adultes que les adultes n'ont peur pour eux. La production littéraire et cinématographique a multiplié les histoires d'individus, bien sûr inconnus et donc d'autant plus dangereux, qui distribueraient à leurs innocentes victimes des bonbons empoisonnés, des pommes contenant des épingles ou des lames de rasoir, des piècettes chauffées à blanc, cependant que les serial killers profiteraient de la licence des heures nocturnes et de l'incognito pour sévir, à l'instar de Michael Myers dans le blockbuster Halloween (premier de la série, 1979, John Carpenter); nourries de l'imagination d'écrivains ou de scénaristes, ainsi que de quelques faits avérés mais déformés par les médias, ces légendes urbaines[19] ont trouvé à partir de la fin des années 1960 dans les banlieues résidentielles à la fois épargnées par la violence des centres urbains, mais en fait guère éloignées de celles-ci, un terreau particulièrement favorable à leur propagation, au point de participer -parfois de façon dominante- de la représentation que les Américains ont aujourd'hui de la célébration; elles indiquent surtout que l'Amérique des classes moyennes redoute globalement en définitive la permissivité de la société et craint l'Autre. La légende urbaine des sadiques d'Halloween informe désormais l'observance de la fête. Ainsi, la représentation de la violence diffuse influe fortement sur les pratiques traditionnelles et tend à freiner la ronde des bambins. La phobie est devenue tellement présente et intense que chaque année dorénavant des hôpitaux proposent de passer gratuitement aux rayons X le butin des trick-or-treaters à l'affût d'éventuelles épingles, punaises, ou lames de métal, contenues dans les sucreries, ou que de nombreuses municipalités imposent un jour (qui n'est plus forcément le 31 Octobre) ainsi qu'un créneau horaire, en fin d'après-midi, pour la tournée traditionnelle, désormais motorisée et accompagnée par des adultes. Il est rare de voir des cortèges d'enfants non escortés par de plus grands (frères, soeurs, parents). D'où un désir de contrôle renforcé, et d'autant plus vive la nostalgie d'un temps ancien (où les enfants pouvaient se livrer, en toute impunité et sans crainte de représailles adultes, à leur vindicte pourtant alors décriée!)

 

 

C'est donc une fête dont le statut comme l'objet ou la perception demeurent, aux Etats-Unis, particulièrement mouvants qui, depuis quelques années déjà, se développe en France. Fête traditionnelle dont les pratiques ne pouvaient aux yeux des catégories dominantes de la fin du siècle passé perdurer dans un environnement en rapide transformation, la soirée fait l'objet d'une réélaboration qui n'efface pourtant pas les anciennes observances. Deux façons de célébrer l'événement s'opposent alors, bientôt relayées par d'autres rituels qui eux aussi manifestent des intérêts, des valeurs et des identités de groupe. Comme si une fois formulé et aussitôt contesté, son objet constituait le prétexte à sa propre redéfinition: le 31 octobre ne ferait-il pas office de boîte de Pandore des images d'elle-même d'une société plurielle ?

 

 



[1] Entre autres phobies désormais associées à Halloween, on trouve un syndrome intestinal qui fait l'objet d'articles médicaux: ainsi par exemple R.A. Breitenbach, " 'Halloween diarrhea'. An unexpected trick of sorbitol-containing candy", Postgraduate Medicine, octobre 1992.

[2] Les fêtes étant anté-datées, il est fort possible que l'origine d'Halloween soit bien antérieure à la période celte. De fait le caractère de rite agraire d'automne de la célébration celte tend à accréditer cette hypothèse. C'est du reste ce que prétend Pierre Gordon in Les Fêtes à travers les âges, Paris, Arma Atis, 1983.

[3]     Quelques célèbres et utiles récits de voyages, qui peuvent aussi aussi être le fait de ministres du culte: H. Bourne, Antiquitates Vulgares, or The Common People..., Newcastle, 1725; J. Brand, Observations on Popular Antiquities, Londres, Vernor, Hood Shapes, 1810 (1776); T. Pennant, A Tour in Scotland, Chester, J. Monk, 1771; C. Vallancey, Collectanea de Rebus Hibernicis, Dublin, L. White, 1781-6.

[4]     Voir par exemple J. Frazer, Le Rameau d'or, Paris, Hazan, 1931; Encyclopedia of Superstitions, Detroit, Gale Research Cy, 1971 (1901); C.S. Burne, The Handbook of Folklore, Londres, Sidwick Jackson, 1914; "Brand material", Folklore, mars 1917; W. Henderson, The Folklore Record, Londres, Nichols Sons.

 

[5]     J. Brand parle du "mépris à la mode des vieilles coutumes".

[6]     Au point qu'aujourd'hui encore, en Angleterre, les deux fêtes paraissent parfois peu distinctes: contamination de l'une et de l'autre, échange de pratiques.

[7]     B. Bailyn, The Peopling of British North-America: an introduction, New York, Harper, 1986.

[8] En l'état des recherches, qui portent sur plusieurs centaines de calendriers et d'almanachs, du milieu du XVIIe au début du XXe siècle.

[9]     En l'état des travaux

[10]    A ce titre, la Saint-Patrick, désormais partie prenante du calendrier américain, préexistait à leur venue massive et était célébrée en grande pompe dès le milieu du XVIIIe siècle (processions et banquets de sociétés de notabilités Scotch-Irish.) Ce n'est que bien plus tard, au tournant du siècle, une fois leur intégration mieux assurée, qu'ils lui ont donné le caractère grand public que l'on connaît.

[11]    Ainsi le New York Times dénonce-t-il les agissements de jeunes désoeuvrés dans les rues de Washington dès les années 1872. Voir aussi l'analyse de K. Walden à propos de Toronto à la fin du siècle, "Respectable Hooligans: male Toronto College Students Celebrate Halloween 1884-1910", Canadian Historical Review, mars 1987, v. 68, pp. 1-34.

[12]    Voir le passionnant article d'histoire et de critique littéraire de Stephen Nissenbaum, "Revisiting 'The Night Before Christmas'", in Stephen Nissenbaum, The Battle for Christmas, New York, Knopf, 1997.

[13]    Voir au sujet de la commercialisation rapide des fêtes Eric Leigh Schmidt, Consumer Rites, Princeton, Princeton University Press, 1995.

[14]    P. Boyer, Urban Masses and Social Order in America 1820-1920, Cambridge, MA., Harvard University press, 1978; D. Cavalho, Muscles and Morals: Organized Playgrounds and urban Reform, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1979.

[15]    Et aussi dans maintes revues, philanthropiques, édilitaires, éducatives: ainsi des articles de The American City, Recreation, Rotarian, des années 1910 aux années 1950.

[16]    Ce mouvement a pour origine l'initiative que prend en 1920 la municipalité d'Anoka, dans le Minnesota, bientôt suivie par Allentown, en Pennsylvanie, puis Pinkneyville, dans le même État, qui se dote à partir de 1922 d'un Halloween Mardi Gras.

[17]    M.O'Drain, "San Francisco's Gay Halloween", International Folklore Review, 1986, v. 4, pp. 90-96.

[18]    Z. Chafets, Devil's Night and Other True Tales of Detroit, New York, Random House, 1990.

[19]    Jan Brunvand, The Vanishing Hitchhiker: American Urban legends and Their Meanings, New york, Norton, 1981.