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Pauline Racquillet, L'Amérique du sud à l'exposition universelle de 1989

L'Amérique du sud à l'exposition universelle de 1989

 

 

Bulletin n° 03, printemps 1997

 

 

 

 

Pauline Racquillet

 

 

 

Née d'une première grande expérience londonienne en 1851, l'exposition universelle apparaît en France pour la première fois en 1855. Depuis lors de nouvelles rencontres internationales ont jalonné tout le XIXe siècle: 1867, 1878, 1889, 1900.

Une exposition, considérée ou dénigrée, utile ou futile, vise à faire l'inventaire des moyens dont dispose l'activité humaine pour satisfaire les besoins de la civilisation et fait ressortir les progrès, moraux et techniques, réalisés depuis une époque déterminée, prise comme point de référence. L'effort matériel et passager qui consiste à édifier les constructions, à ordonner les collections et à attirer le public ne suffit pas. Il faut ajouter à l'inventaire un exposé qui explique le pourquoi de ce progrès. Veiller à la rédaction de catalogues est également une manière de répertorier ce qui a été fait et d'en laisser trace. Concours, entreprise de publicité, manifestation internationale, l'exposition se veut d'intérêt public et ne s'envisage pas seulement comme lieu où s'affirment les puissances industrielles et commerciales. Les pays d'Amérique du sud[1] n'avaient jamais participé de manière véritablement officielle aux grands tournois universels[2]. En 1878, seul le Pérou s'était offert une représentation. Les autres Etats s'étaient simplement constitués en un syndicat et présentaient un stand collectif. En 1900, l'Argentine, la Bolivie, le Chili, la Colombie, l'Uruguay, le Paraguay et le Venezuela abandonnent leur projet de participer à l'exposition suite aux crises intérieures, politique et économique, qui les frappent depuis 1890. Avant cette date, la croissance économique et unification politique se renforcent mutuellement dans la plupart des pays de l'Amérique du sud, qui s'intègrent à l'économie mondiale propulsés dans la compétition internationale par le capital industriel et financier de l'Europe et des Etats-Unis[3]. L'Argentine, le Chili et l'Uruguay bénéficient en premier de cette dynamique. Nations jeunes et prometteuses, elles voient leur production[4] augmenter et enregistrent une croissance spectaculaire de leurs exportations[5]. Bien que placés au second plan, la Bolivie, la Colombie, L'Equateur, le Paraguay, le Pérou et le Venezuela ne profitent pas moins de cette période de croissance: la reprise du sucre au Pérou, les débuts puis l'apogée du cacao à Guayaquil, l'essor de l'activité minière au Pérou... L'extension des réseaux ferroviaires contribue, dans le même temps, à faire monter le prix des terres et à attirer les spéculateurs et participe, comme en Argentine[6], à la politique de conquête des territoires vierges, à l'installation de colons et à l'ouverture de nouveaux marchés. Le Cône sud se convertit en une société d'immigrants blancs[7] influencée par une Europe policée et rayonnante. Elite urbaine et grands propriétaires fonciers parlent espagnol, vivent à l'intérieur du marché international et bénéficient de cette phase de croissance économique et de stabilité politique. Sur le plan politique, les gouvernements libéraux s'installent au pouvoir comme au Chili, en Equateur, en Uruguay, en Argentine ou en Bolivie. A la fin des années 1880, la plupart des pays sud américain[8], bénéficient de régimes stables débouchant sur une période de consolidation nationale. En Argentine et au Chili la vie publique se laïcise. Roca, appuyé par ses principaux opposants, Sarmiento et Mitre, donne à l'Etat les fonctions de l'état civil, crée le mariage civil et borne l'influence de l'Eglise dans le domaine scolaire. Le Président chilien Santa Marta élargit les fonctions de l'Etat, laïcise les cimetières et l'état civil et multiplie les travaux publics. L'Amérique entre dans la course au progrès. Ce nouveau continent cherche à s'infiltrer dans un monde plus grand, plus performant, plus "positif". Le "vieil édifice colonial »[9] entend céder la place à une Amérique moderne. La modernité, au cours des premières expositions universelles, "désigne tout événement nouveau, symbole de progrès et de civilisation, avec comme référence au progrès général: l'Europe"[10]. Durant ces années de fin de siècle, Paris continue d'être le modèle intellectuel et le coeur de la civilisation moderne. Malgré une forte concurrence londonienne et berlinoise sur les plans financier et économique, la capitale française reste, en outre, la référence globale en matière politique. "Le modèle français d'une Révolution considérée comme un commencement absolu, comme une origine radicalement nouvelle, plaçait d'emblée et définitivement les nouveaux pays latino-américains dans l'aire de la politique moderne de type français »[11]. L'Amérique du sud se trouve alors dans une situation de "filiation adoptive »[12]. La tonalité de cette période est peut-être donnée par le mot "exposition". Afficher, témoigner, exhiber, se faire voir est un point commun à toutes ces nations qui cherchent à coloniser, à apprivoiser ou à se faire reconnaître. 1889 est l'expression concrète du désir de se montrer aux autres. Paris, boudé par la monarchie, célèbre l'anniversaire du centenaire de sa révolution et impose sa République. L'Amérique s'affiche à ses côtés. Tout s'expose à la lumière naissante: de la tour Eiffel aux produits coloniaux, des inventions révolutionnaires à l'élevage local des provinces inconnues. Tout se veut progrès. L'exposition de 1889 apparaît donc comme une manifestation majeure à un moment où l'Amérique peut à la fois afficher sa prospérité économique et sa stabilité politique et montrer à l'Europe le visage, malgré tout fragile, d'une société en expansion. C'est pourquoi, nous tenterons de comprendre le rôle que joue l'exposition française de 1889 et la place que lui accordent les pays d'Amérique du sud à la fin de ce XIXe siècle.

 

 

L'invitation

 

 

La nature de l'exposition

 

 

En 1889 la France accueille de nouveau[13] une exposition universelle. Mais celle-ci a une dimension spéciale: centenaire de l'industrie moderne, elle est aussi la fête du centenaire de la Révolution. Si 1789 fut le point de départ d'un imaginaire républicain lié au progrès, à la liberté et à une forme moderne de gouvernement, il faut, toutefois, attendre les années 1880 pour que la France revendique enfin clairement l'Etat républicain et, en 1889, c'est en pleine crise boulangiste qu'elle défend la République et consolide les fondations de son régime. La réalité prend le pas sur l'imaginaire. Cette rencontre internationale sert de support à un anniversaire politique qui traduit une fierté nationale, un sentiment de l'honneur français à la limite du chauvinisme. Le thème est dès lors trouvé mais, en le choisissant, la France se place dans une situation difficile par rapport au reste de l'Europe. En cette fin de XIXe, la tendance n'est pas au rapprochement entre la France et les autres puissances européennes. Narguer les monarchies, en célébrant la République, est un risque d'isolement supplémentaire. Pourtant l'exposition souhaiterait jouer, au point de vue politique, le rôle d'une zone de compréhension mutuelle, devenir un terrain de rapprochement français. Ainsi, Alphand confirme l'état d'esprit dans lequel les pays sont appelés à participer: "C'est le moyen le plus efficace d'appeler toutes les nations du monde à se réunir en esprit de concorde, de tolérance, de sympathie réciproque, aucune d'elles ne pouvant se sentir hostiles aux principes qu'il s'agit de glorifier"[14]. Ces principes sont ceux de l'égalité des citoyens devant la loi, de la liberté de l'homme, de l'émancipation de la pensée et du travail. Ils forment déjà la base de l'Etat social dans la plupart des nations "civilisées". Jusqu'au jour J les différents Etats du monde s'exercent: chacun organise ou participe à de petites expositions aussi bien chez soi qu'à l'extérieur: en 1883-84, l'Argentine expose à Nice ses produits de l'industrie et des beaux-arts. Bien d'autres pays s'adonnent à ces préparatifs, lorsqu'ils en ont les moyens, en attendant la grande exposition parisienne.

 

 

L'enjeux de la participation

 

 

Un enjeu politique

 

 

L'année 1889 est-elle à considérer comme l'année de l'exposition universelle ou comme celle du centenaire de la Révolution française? Comme un tournoi industriel ou plutôt un tournoi politique, social et démocratique? Cet affrontement entre valeurs catholiques et laïques, les monarchies l'avaient réglé en boycottant l'exposition: l'année 89 symbolisant pour elles le centenaire de la Révolution française. Plus que la situation économique, c'est le contexte politique intérieur qui va faire qu'un pays sud-américain participera ou non à l'exposition. Trois types de réponses apparaissent:. Argentine, Chili, Uruguay, Venezuela, Paraguay. Pérou, Colombie. Equateur, Bolivie. Argentine, Chili, Uruguay, Venezuela, Paraguay: une réponse franche. A partir de 1880, plusieurs mesures de laïcisation sont prises en Argentine et débouchent sur un conflit avec l'Eglise: expulsion du nonce apostolique puis rupture des relations diplomatiques avec le Vatican. Cette politique libérale, anticléricale et républicaine fait que le pays, marqué par une attitude francophile et profitant de l'absence des monarchies européennes à l'exposition, est un des premiers à répondre à l'invitation de la France. "La France républicaine a le courage de fêter, à la face de la terre, le centenaire de la révolution qui a proclamé les droits de l'Homme et la souveraineté du peuple. Nous autres républiques américaines, nous lui devons l'hommage de notre adhésion, nous devons accourir au rendez-vous, notre présence montrera que la liberté a porté ces fruits chez nous, peuple né trente ans après la chute des Tuileries. Le monde monarchique se retire du tournoi, que le monde républicain montre son oeuvre et qu'il fasse voir sa puissance à faire le bien du peuple"[15]. Participer à l'exposition de 1889 est une manière, pour l'Argentine comme pour d'autres nations sud-américaines, de rompre une nouvelle fois avec l'Espagne monarchique et colonisatrice en s'affichant, avec la France, dans le camp des républicains. Au Chili, dans un contexte libéral, républicain et laïc Balmaceda poursuit une politique de réformes en utilisant de plus en plus de capitaux étrangers. Tout comme le gouvernement uruguayen, le gouvernement chilien sera un des premiers à répondre positivement à l'invitation française. Au Venezuela, c'est sous l'influence de Guzman Blanco que le pays se modernise et s'engage sur la voie de la laïcisation. A l'occasion du 100ème anniversaire de la naissance de Bolívar, Guzman Blanco traduit sa foi dans le progrès dans la pure tradition comtiste: "Ce nouveau Venezuela qui, à l'occasion du grand devoir de célébrer le centenaire du Père de la Patrie, se montre régénéré, plein de forces, de vitalité, de conscience publique et jouit de tous les progrès bienfaisants de la civilisation"[16]. Au moment de l'exposition universelle, le panorama politique vénézuélien est complexe mais toutes les tendances qui s'affrontent sont libérales[17]. Le libéralisme, l'anticléricalisme et le positivisme francisé marquent ainsi la politique intérieure du pays à la fin des années 1880. L'invitation française est acceptée. C'est parce que la situation financière et économique du Paraguay est catastrophique que le pays souhaite rappeler au monde son existence. Participer à l'exposition universelle est pour lui une manière de se relancer sur la voie du progrès.

 

 

Equateur et Bolivie : une réponse ambiguë

 

 

En Bolivie, le clivage entre conservateurs et libéraux s'intensifie à l'approche de l'exposition. La Compagnie de Jésus dont les discours tendent à saper les bases de l'institution républicaine, le Ministre des relations extérieures et le gouvernement critiquent la conduite du Président Arce, favorable à la participation du pays à une exposition républicaine. El Imparcial s'insurge: "Cette atteinte aux principes de la République française légitimés en 1889, est une manière de contester le régime bolivien de nature républicaine"[18]. La réponse positive de la Bolivie dès 1887 n'empêche pas l'opposition de continuer à critiquer cette décision, puisqu'au moment même où a lieu l'exposition, La Industria, dans un article du 5 juillet 1889, note à son propos: "Voyant qu'ils allaient à l'encontre des sentiments de l'opinion publique, ils ont peu à peu modérer un discours désobligeant envers le gouvernement français et lui ont transmis quelques marques de sympathie"[19]. En Equateur, on retrouve le même clivage entre conservateurs et libéraux. En 1888 s'élève un conflit entre le clergé, dont l'influence reste très puissante, et l'autorité civile. Le clergé, par l'intermédiaire de l'Archevêque, "(...) chercha à prouver que ceux qui voteraient en faveur de l'exposition perdraient non seulement leur ,me mais encore la République de l'Equateur"[20]. Un conflit s'élève alors entre le Président Flores, favorable à l'exposition, et le Gouvernement et le Congrès, fidèles à l'autorité ecclésiastique. Flores réussit enfin à montrer que l'exposition n'a pas un caractère politique tel qu'il peut empêcher le pays d'y prendre part. : "L'Equateur ne peut figurer comme l'unique exception d'une République qui conjointement avec les monarchies ait décliné l'invitation qui lui ait été faite"[21]. Cette République est la dernière des républiques latino-américaines à accepter l'invitation française.

 

 

Pérou et Colombie, abrités par l'Uruguay

 

 

Seuls le Pérou[22] et la Colombie[23] traversent une époque difficile et souffrent d'un manque permanent de finances. "Le Pérou est dans un tel état de prostration que ni le gouvernement ni les particuliers ne sont capables de prendre les mesures nécessaires et pratiques pour se faire représenter au concours international(...)"[24]. Accueillis par le pavillon de l'Uruguay, ils pourront tout de même faire connaître quelques unes de leurs richesses. Ils ne doivent leur présence qu'à l'action de leurs commissaires généraux qui se sont attachés à les représenter par n'importe quel moyen. Le rapport du Commissaire général de la Colombie atteste de ce combat:" Malgré moi, et par un sentiment facile à deviner, je désirais vivement que le nom de Colombie ne soit pas oublié dans cette solennelle occasion (...)"[25]. Il commente la brève participation de son pays en ces termes: "(...) L'exposition colombienne a en définitive un caractère particulier et unique; c'est-à-dire qu'elle se présente comme un ensemble qui a pour but un objet déterminé, désintéressé et patriotique: celui de faire connaître et apprécier la Colombie(...)"[26].

 

 

L'enjeu économique

 

 

La notion de progrès est au coeur des préoccupations européennes: elle est synonyme de transformation ou de révolution industrielles véhiculées par le travail et le bien-être. La Tour Eiffel symbolise aux yeux de tous l'avance technique qu'incarne la France. C'est pourquoi, pour les pays d'Amérique du sud, être présent à cette exposition signifie avoir la stimulante impression d'entrer dans ce monde moderne et de trouver la reconnaissance nécessaire à leur devenir économique. Car, malgré le boycottage politique de l'Europe monarchique, des délégations d'industriels anglais, allemands, italiens... représentent économiquement leur pays. En Uruguay, le Général Tajes rassure la France sur la situation intérieure du pays. Dans une lettre datée de mai 1887 qu'il fait parvenir à Juan José Diaz, Ministre plénipotentiaire à Paris, il indique: "Je suis heureux de vous annoncer que la situation du pays s'améliore considérablement. Dix projets de création de banques avec capitaux nationaux et étrangers sans privilèges fiscaux, de nombreuses propositions d'emprunts, d'établissements de chemins de fer, de ponts, de routes sont faites à des conditions avantageuses. La propriété territoriale prend rapidement de la valeur. Le mouvement commercial et industriel s'accroît considérablement. Il règne un contentement général, la paix est solidement établie. Le bien-être se développe. "C'est ainsi que cette jeune Amérique voit dans l'exposition un excellent moyen pour se faire connaître et reconnaître.

 

 

La préparation

 

 

Le rapport d'Alfred Picard[27] donne peu de renseignements sur les dépenses des comités étrangers car seuls quelques pays lui en ont fourni la somme exacte: 210 000 frs pour la Bolivie, 713 000 frs pour le Chili, 200 000 frs pour l'Equateur. Des crédits sont accordés par le gouvernement du pays invité. En outre, des subsides offerts par les pouvoirs publics peuvent compléter les sommes versées par le Gouvernement. Ainsi, 3 200 000 frs seront accordés à l'Argentine[28], 210 000 frs à la Bolivie, 713 500 frs au Chili et 50 000 frs au Paraguay. En cas de désaccord sur la participation à l'exposition, le gouvernement peut créer des difficultés pour accorder les crédits suffisants. C'est le cas de l'Equateur où le gouvernement, défavorable à la présence de son pays à Paris, concède à contre-coeur la somme de 50 000 frs nécessaire pour figurer au tournoi. Les commissaires généraux ont la charge d'organiser et de chapeauter l'événement. Ce sont pour la majorité d'entre eux des membres du corps diplomatique: consuls généraux ou ministres plénipotentiaires[29].

 

 

L'Exposition

 

 

L'architecture des pavillons

 

 

La France accorde à l'Amérique du sud une place de choix. Les pavillons sont situés au pied de la Tour Eiffel, le monument le plus en vue de l'exposition. De 2 000m2 de surface totale occupée par l'Amérique méridionale et centrale en 1878, on passe à 4 185m2 en 1889[30]. L'Argentine possède la plus grande surface (1 600m2), l'Equateur la plus petite (100m2). Deux types d'architecture se distinguent: L'une, propre au nord du continent, témoigne d'un passé disparu et fait référence soit à la renaissance espagnole, soit à un style indigène. Ainsi, le pavillon de l'Equateur est un temple du soleil du temps des Incas, celui du Paraguay, un mélange d'architecture locale et d'architecture espagnole. Quant au Venezuela, il a choisi le style renaissance espagnole. L'autre, propre au cône sud, opte pour un style européanisé et même français puisque ingénieurs, architectes[31] et artistes sont de nationalité française. L'époque est au fer, objet exposé et procédé d'exposition. Le palais argentin, formé d'une ossature comme celui du Chili et de l'Uruguay, est bâti selon les principes de Formigé. Il est sculpté, peint, travaillé et aménagé par un Gervex, un Hector Leroux, un Besnard ou un Olivier Merson... Construit par l'architecte Ballu (vainqueur du concours ouvert par l'Argentine en 1887), l'édifice est décrit par C. de Varigny comme "un monument grandiose où l'ingénieuse et heureuse fantaisie de l'architecte a semé à profusion des cabochons qu'éclaire le soir la lumière électrique."[32] Cette division du point de vue architectural laisse apparaître la dualité de l'Amérique du sud au niveau culturel et économique, à savoir l'avance du sud sur le nord. Mais elle traduit aussi les faiblesses d'une société plus capable d'imiter les exemples étrangers que d'innover.

 

 

Production et collection

 

                                                                                                          

Les catalogues[33] constitués durant l'exposition permettent de répertorier, de détailler et d'analyser non seulement les produits exposés mais aussi la provenance et la qualité des exposants. Il existe dix groupes (outillage et procédés des industries mécaniques, électricité) à leur tour divisés en classe (électricité). A l'intérieur de chaque classe sont mentionnés le pays et les exposants concernés. Au total, on dénombre 1 473 exposants pour l'Argentine, 423 pour le Chili, 375 pour l'Uruguay, 341 pour le Venezuela, 235 pour la Bolivie, 103 pour l'Equateur, 92 pour le Paraguay, 34 pour la Colombie, 18 pour le Pérou. Les groupes qui mettent le mieux en valeur les produits de l'Amérique sont les groupes 5 "Industrie extractive et produits bruts" avec 859 exposants et 7 "Produits alimentaires" avec 971 exposants. Le groupe 10 "Economie sociale" n'est représenté par aucun des pays. Les expositions des neuf pays fournissent de nombreux échantillons des richesses de leur sous-sol, de leur sol, de leur agriculture et de leur élevage. Avec un total de 1 473 exposants, l'Argentine est la nation la plus représentée. Elle impressionne les visiteurs frappés par sa production de blé, son cheptel (moutons, boeufs, chevaux) et ses produits d'élevage (viandes, laines, peaux). Le Chili passe pour offrant la plus riche et la plus complète exposition de minerais (cuivre, argent, or... ) suivi par la Bolivie. Seuls l'Argentine et l'Uruguay accordent une large place au groupe 2 "Education et Enseignement" et exposent du matériel scolaire, des documents, des livres, des brochures... en témoignage de la politique éducative de Sarmiento. Chili, Uruguay, Argentine et Venezuela se sont procurés des oeuvres d'art permettant au public de jeter un oeil sur des tableaux ou des oeuvres littéraires. Le cône sud, avec 337 exposants contre 59 pour le reste du continent, cherche à faire découvrir à l'Europe un aspect plus artistique qu'artisanal de leur pays. Les neuf participants se font plus rares dans les groupes concernant l'industrie et les produits manufacturés. La Bolivie, l'Equateur et le Paraguay ont le moins d'exposants dans ce domaine. La production du Chili est présentée comme ayant "peu d'intérêts et due en outre pour la grande partie à des étrangers résidants dans le pays"[34]. La production industrielle nationale se résume le plus souvent à une industrie artisanale: fabrication d'articles de voyage ou d'objets en cuir (Argentine, Uruguay, Chili), de dentelle (Paraguay et Venezuela) ou de chapeaux (Equateur)... En parallèle à l'industrie artisanale, on note toutefois la présence d'une industrie pastorale argentine, uruguayenne, chilienne et vénézuélienne. Des particuliers comme le Président équatorien Flores ou des compagnies d'exploitation de minerais ou de chemin de fer exposent leurs propres ressources. Les compagnies sont souvent des compagnies étrangères installées en Amérique qui exposent dans le stand du pays où elles travaillent. C'est une manière de marquer leur territoire aux yeux des autres concurrents. Citons pour exemple la Royal Silver Mines présente en Bolivie, la Société française de Ticapampa au Pérou, la Compagnie française des mines du Néchi en Colombie. Cette représentation montre non seulement le retard industriel de ces pays (même avancés économiquement: Argentine, Chili) mais révèle aussi la fragilité de leurs économies, incapables de se diversifier suffisamment. L'Argentine est l'exemple type du pays qui importe la majorité de ses produits manufacturés et de son capital et qui reste un producteur d'aliments et de matières premières. Son progrès économique dépend avant tout d'associations commerciales et d'investissements stables, des grandes puissances externes et des "élites collaboratrices"[35].

 

 

Les récompenses

 

 

La consécration passe par la remise des prix. Le Chili reçoit le Grand Prix des industries extractives, l'Uruguay et l'Argentine celui des produits agricoles non alimentaires. Ces prix récompensent les efforts, les progrès et les performances des lauréats. Le pays en est très fier et l'exposant aussi car c'est un label de qualité que le jury a attribué à ces produits. La fastueuse Argentine, qui tout au long de l'exposition s'est détachée du reste du continent, est donc le grand vainqueur avec un total de 687 récompenses dont 12 Grands Prix, 429 médailles et 246 Mentions honorables. Elle devance de loin le Chili, l'Uruguay et le Venezuela qui font pourtant partie du peloton de tête avec plus de cent récompenses chacun. Lors de l'exposition, l'Argentine confirme son leadership sud-américain et ses capacités à apparaître comme un pays neuf, capable de concurrencer, dans certains domaines, les pays européens. C'est elle aussi qui se montre la plus acquise aux idées françaises. Elle l'exhibe par son architecture, le prouve par l'accueil de 10 000 immigrants français en 1889 et l'entretien par un vaste va-et-vient d'échanges commerciaux et de capitaux. Félicitée par le Président Carnot pour sa participation, elle sera la grande révélation de cette exposition.

 

 

Conclusion

 

 

L'Amérique du sud profite de l'exposition universelle pour améliorer son image de marque et chercher sa place dans la modernité économique et politique de l'Europe. En effet, son ambition est de profiter de l'ampleur de la manifestation pour négocier toute traitement favorable à son économie. La fièvre du travail et du progrès s'était emparée de ces républiques bien avant 1889. Mais 1889 donne une nouvelle impulsion à leurs activités en leur offrant un large champ de perspectives sur le monde. 1889 montre aussi que ces Etats sont appelés à figurer en première ligne de la production des céréales et de la viande et restent toujours des marchés ouverts à l'investissement et au savoir-faire étranger. 1889 témoigne du rôle crucial de la France dans la diffusion de références culturelles et politiques sur cette partie du continent et notamment en Argentine. Cette influence, renforcée par l'exposition de 1889 et entretenue par le corps diplomatique en place à Paris, s'estompera par le bouleversement des valeurs qu'introduira la Première Guerre mondiale. Cependant, l'Amérique du sud ne semble pas se rendre compte de l'énorme distance qui sépare ses rêves de la réalité de la situation de chacun de ses pays. De plus, son image est fragilisée par l'ambition européenne qui varie en fonction de son engouement ou de ses intérêts économiques et coloniaux pour le continent. Le Chili, pays prospère et en pleine croissance, fait face, en 1891, à une guerre civile où s'affrontent parlementaristes et présidentialistes. L'Uruguay n'échappe pas à cette période de trouble. Colorados et Blancos déclenchent une guerre civile en 1897. Le cône sud est donc au prise avec une situation intérieure difficilement gérable. Le sort de la Colombie et du Venezuela n'est pas plus enviable[36]. De plus, les mauvaises relations diplomatiques entre la France et le Venezuela font que celui-ci n'est pas invité en 1896 à participer à l'exposition de 1900. Cette même année le Paraguay rompt ses relations avec la France et n'est pas non plus invité officiellement. En 1900, le Sénat argentin refuse d'attribuer 700 000 piastres à une exposition et invoque la reprise du paiement intégral du service de la dette extérieure et la mise en état de défense du pays. La crise économique sévit en Colombie, l'état des finances boliviennes est précaire, la situation monétaire et économique du Chili reste difficile et les ressources financières de l'Uruguay, aussi bien celles des particuliers que du Gouvernement, sont des plus limitées. Alors que les nations prometteuses se retirent du tournoi en 1900, seuls le Pérou et l'Equateur, les deux grands absents de 1889, attestent de la présence sud-américaine à l'exposition de 1900. Il est dès lors clair que si les expositions sont pour l'Amérique un feu de joie et un lieu de publicité, elles restent avant tout un lieu de pouvoir et de progrès européen. 1889-1890 année charnière, année de crise attestent de la fragilité de l'envol économique [37]et de la relative stabilité politique. L'Amérique poursuit sa mutation.

 

 


[1]     Argentine, Chili, Uruguay, Bolivie, Pérou, Equateur, Colombie, Paraguay, Venezuela.

[2]     Expositions universelles de 1855, 1867, 1878.

[3]     L'Argentine reçoit en 1881 des prêts étrangers pour un total de 56 millions de pesos or et en 1889, 154 millions. Entre 1886 et 1890, les investissements étrangers en Argentine totalisent 668 millions de pesos or contre 150 millions entre 1880 et 1885.

[4]     L'Argentine, le Chili et l'Uruguay s'incorporent à l'économie internationale avec les types de productions suivantes: agriculture et élevage (viande, cuir, laine, grain) pour l'Argentine et l'Uruguay, économie minière (nitrate, cuivre) pour le Chili.

[5]     Commerce extérieur total de l'Argentine: 104 millions en 1880, plus de 250 millions en 1889. 35 % des échanges se font avec la France. ROCK, David, 1516-1987 desde la colonizacion espanola hasta Raul Alfonsin, Alianza America.

[6]     L'extension des voies ferrées est triplée en Argentine de 1870 à 1880. Durant la décennie 1880-1890, les principales lignes sont terminées.

[7]     Immigration argentine: 120 842 en 1887, 155 632 en 1888, 260 909 en 1889.

[8]     La Colombie est une exception. En 1886, avec le retour des conservateurs au pouvoir, le pays enregistre une phase de troubles.

[9]     MANIGAT, L. , L'Amérique latine au XXème siècle, 1889-1929, Paris, ed. de. Richelieu, 1973.

[10]    OLENDER, Marcos, "Le premier centenaire de la Révolution française et la participation brésilienne dans l'exposition universelle de 1889 à Paris", in L'image de la Révolution française, Actes du congrès mondial pour le bicentenaire, Paris-Sorbonne, Paris, 1989.

[11]    GUERRA, F. X. , "La lumière et ses reflets: Paris et la politique latino-américaine", in Kaspi A. et Marès A. (dir), Le Paris des étrangers, Paris, Imprimerie Nationale, 1989, chap. 11, pp. 171-181.

[12]    Ibid..

[13]    La dernière exposition universelle organisée par la France date de 1878.

[14]    ALPHAND, Les expositions universelles, publiées sous la direction d'A. Picard, Paris, J. Rothschild, 1892-1895.

[15]    A.M.A.E., Série A.D.C., doc n. 76, Lettre de la Légation française en Argentine au M.A.E., Traduction d'un article de la Prensa, 27. 8. 1887.]]

[16]    DAVILA, Luis Micardo, L'imaginaire politique vénézuélien, Paris, l'Harmattan, 1995.

[17]    Il n'y a pas, tout au long du 19 et du 20ème siècles de véritable parti conservateur.

[18]    El Imparcial, La Paz, 1888.

[19]    La Industria, La Paz, 5 juillet 1889, n°1000.

[20]    A. M. A. E, Série A. D. C, Doc. n. 477, lettre de la Légation française à Quito au M. A. E., rapport du discours d'A. Flores relatif à l'exposition universelle, 21 septembre 1888.

[21]    Ibid.

[22]    Le Pérou ne s'est pas remis financièrement de la guerre du Pacifique (1879-1883).

[23]    Le retour des conservateurs au pouvoir en 1886 déclenche une phase de troubles.

[24]    A. M. A. E, série A. D. C. , doc. n. 478, lettre de la Légation française au Pérou au M. A. E. , Lima, 16 décembre 1887.

[25]    TRIANA, José, La Colombie à l'exposition universelle de 1889, A. Lahure, Paris.

[26]    Ibid.

[27]    PICARD, Alfred, Rapport général sur l'exposition de 1889 à Paris, Paris, Imprimerie Nationale, 1891-1892, 10 vol.

[28]    L'Argentine a déboursé la somme de 1 200 000 Frs pour la simple construction de son pavillon.

[29]    Consuls généraux : Equateur : Monsieur Ballen ; Uruguay : le Colonel Diaz ; Bolivie : Comte de Artola. Ministres plénipotentiaires : Général Guzman Blanco pour le Venezuela ; Don Moreno pour la Bolivie.]].

[30]    On ne totalise ici que la surface occupée par les neuf pays étudiés.

[31]    Citons, entre autres, Ballu pour l'Argentine, Fouquiau pour la Bolivie, Picq pour le Chili et Paulin pour le Venezuela.

[32]    VARIGNY (de), C. , "L'Amérique à l'exposition universelle", Revue des deux mondes, T. 6, 1889.

[33]    Catalogue général officiel, exposition universelle internationale de 1889 à Paris, Lille, Danel, 13 vol.

[34]    VARIGNY (de), L'Amérique à l'exposition universelle, op. cit.

[35]    ROCK, David, Argentina 1516-1987: desde la colonización española hasta Raul Alfonsín, Madrid, Alianza Editorial, 1988, p. 20.

[36]    En 1898, la "guerre des mille jours" éclate en Colombie. En 1899, la guerre civile se déclenche au Venezuela.

[37]    Faillite de la compagnie Baring en 1890 en Argentine.