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Linda Emirian, L'exposition universelle et internationale de Bruxelles

L'exposition universelle et internationale de Bruxelles : 1958, la France confrontée à 47 nations

 

 

Bulletin n° 03, printemps 1997

 

 

 

 

Linda Emirian

 

 

Le 17 avril 1958, l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles ouvre ses portes au public. Les 41 454 412 entrées qu'elle enregistre jusqu'au 19octobre, date de sa clôture, témoignent de son incontestable succès. Pendant six mois, les 200 hectares du parc du Heysel qui ont accueilli l'Exposition bruxelloise de 1935, abritent les pavillons de 48 nations et de sept organisations internationales et, reçoivent la visite de 80,2% de la population belge.

La précédente Exposition a eu lieu à New York en 1939, interrompue par la Seconde Guerre mondiale, elle se solda par un lourd déficit. Bruxelles 1958 est donc la première Exposition Universelle de l'après guerre, et fort de ce contexte elle affiche un thème humaniste et pacifique: " Bilan du monde pour un monde plus humain. La technique au service de l'homme." Si cette épigraphe ne fait que confirmer la vocation même de ce type de manifestation, le souvenir de la Seconde Guerre mondiale plane sur l'ensemble des présentations.

 

En effet, le conflit mondial a profondément ébranlé la foi envers le progrès en utilisant contre l'homme les dernières découvertes scientifiques. L'évocation des seuls noms de Nagasaki et Hiroshima est en ce sens significative. Dès lors, Bruxelles 1958 défend une science sans frontière dont tous les enjeux militaires ont disparu. Les stands consacrés aux armées et louant leurs performances ont définitivement cédé la place à des expositions scientifiques collectives. Ainsi, à Bruxelles, le Palais International de la Science accueille conjointement les travaux de quatorze nations sur l'atome, le cristal, la molécule et la cellule vivante. Le deuxième symbole de cette science pacifiste est l'Atomium, reproduction 165 milliards de fois agrandie d'une molécule cristalline de métal et de ses neufs atomes. D'ailleurs cet emblème de la recherche nucléaire constitue le clou de l'Exposition.

 

Après l'inventaire des progrès technologiques, le deuxième principe inhérent à toute Exposition universelle est la confrontation pacifique et amicale des nations présentes. Encore une fois, suite aux bouleversements entraînés par la guerre, Bruxelles 1958 apporte une innovation. Aux côtés des 48 Etats qui ont accepté l'invitation du Gouvernement belge, on assiste à la représentation de sept organisations internationales, dont les Nations-Unis, la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier, le Conseil de l'Europe, l'Organisation Européenne de Coopération Economique et le Bénélux. Cette participation rejoint le dessein des organisateurs: prôner à Bruxelles le rapprochement des peuples et la paix. Elle est renforcée par l'édification d'un Palais de la Coopération Mondiale dont l'objectif est "de faire mieux saisir la nécessité d'une collaboration toujours plus active entre les peuples"[1].

 

En fait, derrière cette volonté pacifique, presque utopique, une compétition inavouée mais inévitable a lieu entre les différents pays participants. Chaque Etat désire être vu sous son meilleur jour. L'Exposition devient alors pour les sections étrangères, l'occasion d'imposer une image avantageuse de leur pays. Le Commissaire Général de la section française déclare même qu'il y voit un moyen de réaliser "une démonstration de propagande nationale"[2].  

 La France possède une longue tradition dans la réalisation et la présence à ce genre de manifestation. C'est d'ailleurs elle, qui à la Libération propose d'organiser la prochaine Exposition Universelle. La Grande Bretagne a eu la même idée et souhaite monter une Exposition en 1951, date du centième anniversaire de la première Exposition Universelle: Londres 1851. Devant la trop grande dépense suscitée par la réalisation d'un tel événement, la Grande Bretagne abdique. C'est la France qui récupère le projet et repousse la date initiale à 1955, année de la commémoration des dix ans de la Libération et du centenaire de la première Exposition Universelle française. Le projet est lancé mais il avorte en novembre 1950, du fait des difficultés internes et externes que connaît la France à cette époque. La Belgique entre alors en scène et se substitue à la France. Elle choisit pour date 1958 et fait enregistrer le 5 novembre 1953 l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958 au Bureau International des Expositions.

 Dans les années qui suivent la guerre, la France apparaît de plus en plus comme une puissance de second ordre déconsidérée par ses citoyens lassés par les crises ministérielles répétitives et impuissante face à la désagrégation de son Empire Colonial. Ainsi la contribution française[3] à l'Exposition se doit de lever tous les doutes quant à la vigueur de la France et aux capacités de son génie, et par la même regagner la confiance de son peuple: "Frapper l'attention des étrangers, c'est un devoir qui sera rempli. Mais susciter l'enthousiasme des Français - et d'abord des jeunes - pour la France, c'est la première de toutes nos tâches."[4].

 Dès lors la France est un des pays les plus ancrés dans cette course à la reconnaissance internationale. Elle s'est vu délivrer un emplacement de 25 000 mètres carrés - la plus grande superficie mise à la disposition d'une nation étrangère - en tant que nation amie de la Belgique, mais sans doute aussi pour compenser sa désaffection comme pays organisateur. Ce régime de nation privilégiée place la France au même rang que les Etats-Unis, l'U. R. S. S. et les Pays Bas - pays partenaire de la Belgique au sein du Bénélux - les trois autres sections étrangères à avoir reçu un terrain de 25 000 mètres carrés. L'emplacement français accueille sur 70 % de sa superficie[5] le Palais de la France et le pavillon de la ville de Paris, seule capitale à bénéficier de sa propre construction dans l'enceinte de l'Exposition. Dès le jour de l'inauguration, l'aspect extérieur du Palais de la France fait grande impression. Son architecture audacieuse en verre et en acier, oeuvre de Guillaume Gillet apparaît à tous comme une prouesse technique. Ouvert avec dix jours de retard, le contenu du pavillon français, jugé confus et désordonné, est loin d'attirer autant de louanges. Sans doute en voulant trop bien faire et montrer à quel point la France était une nation pleine de ressources, les organisateurs de la section française ont oublié d'être sélectifs. Mais peu importe puisque le public est conquis et que le Palmarès de l'Exposition proclamé le 15 octobre 1958, place la France en tête du classement, bien avant la Belgique, avec l'attribution de 1159 prix sur les 3871 décernés.

 

Derrière cette volonté pacifique de l'Exposition et le désir des pays participants de ne dévoiler que les actes servant leur prestige et leur propagande, tout est mis en oeuvre pour effacer toute trace de contentieux pendant la manifestation. Pourtant lors de l'organisation de l'Exposition et même pendant les six mois de sa tenue au Heysel, les signes de certains conflits et antagonismes, trop importants pour être ignorés, transparaissent et appellent une solution diplomatique.

 

La désagrégation que connaît l'Empire colonial français dans les années cinquante est visible lors de l'Exposition dans la mesure où la part de la France d'Outre-mer dans la démonstration française est particulièrement réduite. En effet, la section Outre-mer du pavillon de la France est consacrée à l'Algérie, au Sahara, aux colonies africaines et aux Départements d'Outre-mer. La rapidité avec laquelle, pendant les années qui ont précédé l'ouverture de l'Exposition, l'Union française s'est dissoute, a conduit les organisateurs de la section d'Outre-mer à s'adapter à l'actualité et à être d'autant plus élogieux pour la France que le problème colonial français depuis 1954 se résume en un mot: Algérie. Par conséquent, "pour dissiper les préjugés ou les équivoques d'une opinion mal avertie, il importait de porter témoignage des grandes réalisations françaises au-delà de la Méditerranée"[6]. Ainsi pour ne pas flétrir le prestige français, silence est fait sur les difficultés que la France connaît en Algérie, et l'accent est mis sur le formidable travail de développement qu'elle y accomplit. Ainsi la présentation algérienne au sein du Palais de la France entretient le thème de l'Algérie française, allègrement repris dans une brochure publiée à l'occasion de l'Exposition: "A ne considérer que ses intérêts matériels, l'Algérie ne peut d'ailleurs envisager un destin séparé de celui de la France. L'Algérie française depuis 1830, restera française."[7]

  

Quant à la Belgique, elle semble ignorer la question sur la décolonisation , en réalisant à l'Exposition de Bruxelles une section du Congo belge et du Ruanda-Urundi digne d'une Exposition coloniale. Il faut garder à l'esprit que l'année 1958 correspond au cinquantenaire du rattachement du Congo à la Belgique. Fêter la présence officielle de la Belgique en Afrique Centrale lors de l'Exposition, alors que tous les Empires coloniaux sont en train de s'écrouler parait complètement anachronique. Il existe un vrai décalage entre l'avancée irréversible du processus de décolonisation et ce qui est montré à Bruxelles dans la participation du Congo belge et du Ruanda-Urundi. Sur les sept pavillons de la section de huit hectares, cinq retracent les principaux traits de la domination belge: le Palais du Gouvernement, le Pavillon des Missions catholiques et ceux de l'Agriculture, des Mines et des Constructions. A eux cinq, ils symbolisent les trois pouvoirs régnant dans la colonie: l'administration, l'Eglise et les grandes sociétés capitalistes. La reconstitution des maisons types de l'"indigène" et du colon européen, le buste de Léopold II trônant à l'entrée de la section avec ces mots: "J'ai entrepris l'oeuvre du Congo dans l'intérêt de la civilisation. "illustrent magnifiquement bien les objectifs impériaux belges mais sont fort loin de la réalité coloniale comme le prouve le déclenchement des troubles au Congo belge deux ans plus tard.

 

 Derrière cette participation des Empires coloniaux qui vivent leurs dernières années, Bruxelles 1958 est également la première Exposition Universelle à accueillir des Etats nouvellement indépendants. Sept anciennes colonies, dont cinq appartenant autrefois à l'Empire colonial français sont des nations indépendantes et ont édifié leur pavillon.

  

La construction d'un pavillon des Etats arabes regroupant les présentations de l'Arabie Saoudite, de l'Irak, de la Jordanie, du Liban, de l'Egypte et de la Syrie n'a pas été sans poser quelques problèmes et notamment à la France qui assimile ce pavillon à une représentation de la Ligue arabe dont elle refuse la participation à une manifestation internationale. La France accusant la Ligue arabe d'attiser et de soutenir les mouvements nationalistes marocains, tunisiens et algériens, utilise la voie diplomatique[8] pour que les pays arabes ne bénéficient pas d'une représentation commune sous l'égide de l'Egypte. Mais l'ambassadeur de France à Bruxelles n'a pas réussi à convaincre le gouvernement belge, qui s'engage uniquement à empêcher toute participation propagandiste des Etats arabes au sein de leur pavillon.

 L'édification des pavillons tunisiens et marocains a suscité davantage de difficultés[9] dues à l'évolution soudaine du statut politique de ces deux pays. Au début de 1955, il est prévu que les présentations marocaines et tunisiennes soient intégrées à la section Outre-mer du pavillon de la France. Puis à la fin de l'année il semble préférable que ces deux pays aient leur propre pavillon mais dans l'enceinte du terrain alloué à la France, ce qui correspond le mieux au statut d'autonomie interne qui vient de leur être attribué. Or en mars 1956, les deux Etats deviennent indépendants. Ayant recouvré une souveraineté complète leur présence dans la section française n'est plus justifiée. C'est pourquoi le Commissariat Général belge prend l'initiative de rapprocher les emplacements du Maroc et de la Tunisie du pavillon des Etats arabes. L'opposition française ne se fait pas attendre. Finalement les pavillons marocains et tunisiens sont édifiés aux côtés de la France et ainsi illustrent l'harmonie et l'interdépendance existant entre les trois Etats. Ce qui apporte plus de cohérence à la présence algérienne dans le Palais de la France. Si la France, sans réussir à effacer complètement la déchéance de sa puissance coloniale, a su sauver l'honneur en présentant une section d'Outre-mer sous le signe de l'humanisme et des réformes, a-t-elle été en mesure de concurrencer les 47 autres nations présentes à Bruxelles? En effet l'Exposition de Bruxelles reste "une compétition pacifique mais ardente entre les nations du monde"[10].

  Lors du déroulement de l'Exposition, les pavillons américains et soviétiques sont les plus visités et ceux qui mobilisent le plus l'attention. Mais ensuite, ce sont les pavillons des pays européens qui obtiennent le plus de suffrages. D'ailleurs Bruxelles 1958 est placée sous le signe de l'Europe. Elle a lieu en Europe, ville en compétition pour devenir la capitale européenne, un an après la signature des Traités de Rome et quelques mois après l'ouverture du Marché commun. Elle accueille en plus les principales institutions européennes. Les présentations de l'Allemagne fédérale et de l'Italie se démarquent des autres pavillons. Pays perdants de la guerre, ayant accueilli des régimes autoritaires, leurs présentations sont plus modestes, dépourvues d'esprit propagandiste et les seules à véritablement traiter le thème humaniste de l'Exposition. Rien à voir donc avec les palais gigantesques bâtis par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste lors de l'Exposition de Paris 1937. Néanmoins, le pavillon de la France reste l'édification phare de la participation européenne, seul capable de rivaliser avec les présentations soviétiques et américaines.

  Tout le monde s'attend à assister pendant l'Exposition à un affrontement entre les deux Grands. Les deux pavillons ont été construits face à face, séparés uniquement par un bassin. La métaphore se poursuit avec le pavillon hongrois ironiquement situé entre les pavillons des Etats-Unis et de l'U.R.S.S. La participation soviétique est largement propagandiste. Même s'il n'est plus question de réaliser un bâtiment de style socialiste, orné de statues de travailleurs héroïques et de fondateurs du parti comme dans les expositions précédentes, la statue de Lénine trône au centre du pavillon, des fresques retracent l'histoire de la Révolution et la visite est cadencée par des marches militaires et les choeurs de l'Armée Rouge. L'U. R. S. S. dévoile aussi sa puissance technologique en exposant les maquettes de ces deux premiers satellites artificiels, Spoutnik I et II. Le pavillon américain est beaucoup plus ludique: studio de télévisions, cinéma avec écran géant, défilé de mannequins, marchands de ice-cream. La participation américaine est apparue bien légère face à l'effort scientifique et technique déployé par les Soviétiques. De cette confrontation, aucun pays ne sort vainqueur. Plus que les Américains, les Soviétiques ont témoigné d'une volonté de conciliation, contraints sans doute par l'esprit humaniste de la manifestation: "L'Exposition de Bruxelles sert comme un témoignage vivant, l'idée de la coexistence pacifique. Fait significatif, les pavillons soviétiques et américains se tiennent côte à côte. Et c'est notre plus cher désir que toutes les nations se tiennent non seulement côte à côte, comme elles le font ici à Bruxelles, mais aussi que dans leurs rapports amicaux et économiques, elles marchent ensemble sur la route du progrès"[11]. A l'inverse, les Américains, pendant la préparation de l'Exposition ont montré un réel souci de supplanter la présentation soviétique. Face à l'important budget accordé par les Soviétiques à leur section à Bruxelles, les Américains ont tenté à plusieurs reprises d'obtenir des crédits supplémentaires auprès du Congrès. Finalement les deux participations restent fidèles à l'antagonisme de fond qui existe entre les deux blocs. D'ailleurs, lors de l'Exposition les pavillons hongrois et surtout tchécoslovaque ont plus fait pour la propagande socialiste que le pavillon russe lui-même.

 La France a réussi son pari, elle est le troisième pavillon le plus visité après celui des deux Grands et la quatrième participation préférée des visiteurs. En recevant 25 millions de personnes, pendant les six mois de l'Exposition, le Palais de la France a obtenu un succès digne des participations françaises aux Expositions du début du siècle.

 L'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958 en réussissant à renouer avec le succès a ouvert la voie à la réalisation des Expositions futures comme Montréal 1967 et Osaka 1970.

 



[1]     Le Point: L'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958 fait le point, édité par la Direction des Relations Publiques de l'Exposition, Bruxelles, avril 1956, n°1, p. 63.

[2]     Commissariat Général de la Section Française à l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958, Catalogue et guide officiel de la participation française, Dijon, 1958, p. 14.

[3]     Pascal ORY, " Le pavillon de la France à l'Exposition de Bruxelles ", in Travaux et Recherches, n°4, été 1992.

[4]     Pierre de GAULLE, Commissaire Général de la Section Française à l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958, Avant propos par Pierre de Gaulle, Paris, non daté.

[5]     La Convention de 1928 qui réglemente les Expositions Universelles stipule que le terrain bâti doit recouvrir 70% de la superficie du terrain alloué.

[6]     Commissariat Général de la Section Française à l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958, Rapport Général sur la participation française, Dijon, 1960, p. 176.

[7]     Commissariat de l'Algérie à l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles 1958, L'Algérie: Terre franco-musulmane. En quelques mots et quelques images, Paris, 1958, p. 80.

[8]     Les documents relatifs à cette question se trouvent aux Archives Diplomatiques, Fonds Europe 1956-1960, Série Belgique, 109.

[9]     Ces difficultés ressortent de la consultation des Archives Economiques et Financières, Fonds Commerce Extérieur, Bruxelles 1958, B 53 150, Dossier Maroc/Tunisie.

[10]    Catalogue et guide officiel de la participation française, op. cit. , p. 3.

[11]    Extrait de l'hebdomadaire Spoutnik, édité par la section soviétique lors de l'Exposition et cité dans l'article de Walter H. WAGGONER, " Baudouin opens Brussels Fair. ", The New York Times, International Edition, Amsterdam, 18 avril 1958.