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Robert Frank Visions du monde et des ensembles régionaux dans l'élaboration d'une politique : un séminaire

« Visions du monde et des ensembles régionaux dans l'élaboration d'une politique» : un séminaire

Bulletin n°1-2, printemps-automne 1996



 

CHANTIERS

 

« Visions du monde et des ensembles régionaux dans l'élaboration d'une politique» : un séminaire

 

Robert Frank

 

 

Ce thème a été l'objet d'étude du séminaire doctoral du Centre d'histoire des relations internationales contemporaines pendant deux ans de 1994 à 1996. Le présent numéro du Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin publie la plupart des communications présentées pendant la première année, 1994¬1995. L'une d'entre elles a trait à un fonds d'archives, celles du ministère des Finances, analysées par François Gasnault : elle a été classée plus loin dans le Bulletin, à la rubrique « Lieux de recherche » : elle ouvre des perspectives de travail vastes et passionnantes.

Les autres communications, placées dans les pages qui suivent celte très brève présentation, abordent de front la question des visions du monde et des ensembles régionaux (la « région» devant s'entendre au sens non point « infranational », mais « supranational », c'est-à-dire comme un espace englobant plusieurs États). La problématique est relativement familière aux spécialistes: les politiques étrangères sont élaborées par des décideurs et des conseillers dont les décisions et les conseils dépendent largement de leurs visions du monde et de la façon dont ils perçoivent les divisions de la planète en ensemble régionaux. La démarche « géopolitique », bien mise en œuvre par Yves Lacoste, doit inciter l'historien internationaliste à dépasser la vieille question des « contraintes géographiques », à s'interroger sur les « représentations» politiques de l'espace et à réfléchir sur leur agencement dans le système mental d'un individu-décideur, d'un groupe ou d'une large collectivité.

A bien des égards, les articles qui suivent, offrent une grille de lecture commune. La première question est celle de la taille de l'espace perçu et de la profondeur du champ: les visions des décideurs sont plus ou moins « mondiales », plus ou moins « régionales », Pendant les années cinquante , les perceptions de Dulles et des Américains, étudiées par Nicolas Vaicbourdt, sont planétaires, même lorsque les protagonistes envisagent les ensembles régionaux, car ils les conçoivent, précisément, dans une stratégie « globale ». A la même époque, les perceptions soviétiques, analysées par Marie-Pierre Rey, sont davantage eurocentristes : quant aux visions françaises, décrites par Philippe Vial - à travers les exemples du maréchal Juin et du général Ély -, elles oscillent entre l'Europe, l'Empire et l'Atlantique. La puissance internationale des pays se mesure à l'étendue des horizons représentés et, à l'inverse, leur faiblesse est révélée par les visions partielles et parcellaires des décideurs.

La représentation de ces espaces leur donne un contenu et les transforme en enjeu. Ils peuvent être perçus comme un marché. à conserver ou à conquérir, et il est dommage que la dimension économique n'ait pas été traitée ici. En revanche. il est un autre domaine bien étudié: les travaux pionniers d'Annie Guénard montrent comment la culture peut être l'instrument de la délimitation d'une politique régionale, comme ce fut le cas de la France en Europe centrale et orientale, à la veille et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, les visions de l'espace s'inscrivent dans le temps, d'une double façon. Elles changent, et l'historien a le devoir classique de reconstituer leur évolution, de retracer leur «chronologie », Mais à côté de ce temps reconstruit a posteriori, il existe le temps vécu par les contemporains, ainsi que la prise en compte politique du temps par ces derniers: c'est l'aspect « chronopolitique » de la question. L'analyse géopolitique de l'espace perçu à une époque donnée doit s'accompagner chez l'historien de l'analyse chronopolitique du temps vécu. Les contemporains ont par définition un système de représentations qui s'installe dans la chaîne du temps. Avec son passé, son présent et, ne l'oublions jamais, son futur, le futur tel qu'il est prévu, espéré ou redouté. Ainsi, les représentations du monde de Weygand, de Juin, d'Ély ou de Foster Dulles relèvent à la fois de stéréotypes produits par les héritages du passé et de choix politiques en fonction de l'avenir envisagé. Les idéologies ne sont pas absentes, nourrissant aussi bien les préventions héritées que les perspectives choisies. Mais elles ne sont pas exclusives, car elles sont souvent transcendées par le problème de la sécurité future d'un espace: en particulier, la question allemande obsède aussi bien Weygand avant le second conflit mondial que Staline après la guerre, au point de modeler chez l'un et l'autre leurs perceptions de l'espace européen et leurs projections spatiales dans le futur. Frédéric Guelton montre en particulier comment Weygand a pu surmonter son aversion pour le communisme et envisager une alliance avec l'URSS. On est au cœur d'une problématique chère à Jean-Baptiste Duroselle : comme bien d'autres choses, les visions mondiales et régionales sont le produit à la fois d'un système de causalités -les forces profondes -et d'un système de finalités -les objectifs du décideur. Elles dérivent du poids du passé, mais aussi du choix de l'avenir. A n'en point douter, il faudra revenir sur cette histoire en chantier.