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Philippe Vial, Deux visions d'Europe: le maréchal Juin et le général Ély face à la CED, 1948-1954

Deux visions d'Europe: le maréchal Juin et le général Ély face à la CED, 1948-1954

 

 

 

 

Bulletin n°1-2, printemps-automne 1996


 

 

Deux visions d'Europe: le maréchal Juin et le général Ély face à la CED, 1948-1954  

 

Philippe Vial

 

 

Il y a quarante et un ans, jour pour jour, le Conseil des ministres, réuni dans l'urgence, limogeait brutalement le seul maréchal de France encore vivant[1]. À l'origine de cette décision spectaculaire, le discours prononcé le 27 mars 1954 à Auxerre, où le maréchal Juin avait condamné la CED, jetant ainsi publiquement l'Armée dans le camp des opposants.

Délibérément provoqué, ce coup d'éclat contribua puissamment à l'enterrement du traité, et accrédita l'idée que les chefs militaires lui avaient été unanimement opposés. Or, à la même date, l'Armée française était commandée par un officier qui, en dépit de ses réserves à l'égard du traité. s'en montrait un partisan résolu. Nommé Chef d'État-major général des Forces armées en août 1953, le général Ély avait tenté au printemps suivant d'obtenir, de la part de ses pairs, un accord minimum en faveur du traité. Loin de consacrer l'opposition unanime de la haute armée, l'esclandre du maréchal Juin sanctionnait donc sa division...

 

Ainsi la querelle de la CED n'épargna-t-elle pas le sommet de la hiérarchie militaire, entraînant le déclin du dernier grand soldat de la Seconde Guerre mondiale, et catalysant l'ascension de celui qui allait devenir le patron incontesté de l'Armée jusqu'aux débuts de la ve République. Mais ce chassé¬croisé ne saurait se réduire au jeu des ambitions personnelles. La fronde de Juin, même assortie des droits particuliers que pouvaient lui donner son titre de maréchal et ses fonctions de conseiller militaire permanent du gouvernement, symbolisa la rébellion de certaines élites militaires qui, à travers la CED, dénonçaient le fiasco de Diên Biên Phu et, plus généralement, exprimaient leur méfiance à l'égard du régime. Par son ampleur inédite, cette fronde marqua une étape importante dans la lente dégradation des rapports entre le pouvoir politique et l'Armée qui finit par emporter la Ive République, avant de menacer la suivante... Autant de thèmes qui mériteraient à eux seuls une étude à part entière, et que nous ne ferons ici que mentionner.

Car la crise du printemps 1954 est d'abord un moment crucial dans cette marche sans fin que constitue la ratification de la CED. Sa violence prouve les efforts du gouvernement Laniel pour aboutir, des efforts jusqu'à présent largement occultés par l'interminable agonie de Diên Biên Phu. Dans cette perspective. le ralliement espéré des principaux chefs militaires représenta un élément capital de la stratégie gouvernementale, et prouve que certains cédistes ont cru pouvoir compter sur des relais fiables dans la haute armée.

Leur échec sanctionne les rapports de force, mais n'infirme pas leur calcul. Depuis la fin des années quarante, il existe bien, au sein du corps des officiers, un courant européen qui se reconnait dans les thèses de Schuman ou Monnet. Largement minoritaire, il s'oppose à celui qui propose une vision plus classiquement impériale de la grandeur française. Le remplacement de Juin par Ély, durant l'été 1953, symbolise cette ambivalence jusqu'à présent niée au profit d'une mythique unité de l'armée.

Transcendant le traditionnel clivage entre militaires et civils, l'affrontement entre les deux généraux confirme l'existence de deux visions politico-stratégiques différentes chez les élites françaises , au tournant des années quarante. La querelle de la CED prolonge ainsi, en le radicalisant, le débat né de l'entrée de la France dans la Guerre froide, fin 1947... L'opposition entre Juin et Ély symbolise cette évolution, qui demande donc, pour être expliquée, que l'on remonte à l'épisode fondateur du Pacte de Bruxelles...

 

 

Deux visions différentes du rôle de l'Europe pour la France (printemps 1948 -automne 1950)

 

 

Celui qui croyait au Pacte et celui qui n'y croyait pas

 

 

Au printemps 1947, après trois ans passés comme Chef d'État-major de la Défense nationale, Juin part au Maroc en tant que Résident général. Il quitte donc l'Europe, au moment où la guerre froide se développant, les Occidentaux s'apprêtent à mettre sur pied les instruments nécessaires à leur défense. Or, bien que l'Afrique du Nord en soit un élément fondamental, ses nouvelles fonctions éloignent Juin des lieux de négociation, et expliquent qu'il ne soit pas associé à celle du Pacte de Bruxelles. Mais cet exil va vite se révéler relatif, comme le prouve l'épisode de sa nomination manquée à la tête des Forces terrestres de la nouvelle organisation.

À la fin septembre 1948, son nom est en effet avancé pour ce poste, lors des négociations visant à mettre en place un commandement intégré, et Ramadier, le ministre de la Défense, lui téléphone personnellement, à Rabat, pour l'en informer. Juin tombe des nues mais, dès le départ, refuse énergiquement, et se rend à Paris, début octobre, pour expliquer sa position.

Pourtant, loin de désarmer, le gouvernement maintient son offre. À l'Élysée, en présence de Vincent Auriol, le président du Conseil, Henri Queuille, lui demande d'accepter, mais Juin persiste dans son refus. Il consent seulement à « aller faire un tour au Comité de Défense de Londres », mais sans titre défini... Une fausse concession, immédiatement écartée par le gouvernement, qui lui permet de rentrer sans tarder au Maroc[2].

C'est de là qu'il écrit le 13 octobre à Paul Ramadier une longue lettre de justification, où apparaît clairement son profond scepticisme à l'égard du Pacte de Bruxelles :

 

« Cette création, survenant à un moment où chacun nous sait désarmés sur le continent, et où notre situation intérieure n'est pas sans susciter bien des méfiances à notre égard, est purement artificielle et vide de substance »[3].

 

Un constat sévère, qui s'inscrit dans la continuité de ce que ses interlocuteurs à Paris avaient immédiatement perçu[4].

D'où une vision restrictive de la nouvelle organisation, dont il réduit le rôle à un simple audit préliminaire à une grande coalition avec les États-Unis.

Car c'est bien évidemment à « Washington que se trouve la clef du problème »[5]. Seule l'aide américaine peut permettre de mettre sur pied quelque chose de valable, d'où son refus de ce « commandement subalterne et mal défini »[6], finalement endossé par de Lattre, dont l'un des proches n'est autre que le général Ély...

 

 

En effet, de mars à septembre 1947, celui-ci a été le chef d'État-major de l'Inspecteur général des Forces terrestres, et lorsqu'en octobre 1948, de Lattre prend le poste refusé par Juin, Ély gagne Londres où il va désormais représenter la France au sein du Comité militaire permanent de la nouvelle organisation. Autant dire qu'il va être, côté français, l'un des acteurs essentiels de cette entreprise. Une nomination qui ne doit rien au hasard et témoigne de son engagement précoce en faveur d'une union européenne. Contrairement à Juin qui ne jure que par l'aide américaine, Ély considère en effet la Western Union comme une fin en soi.

Il le redira, quelques années plus tard, dans une lettre adressée en avril 1951 à René Massigli, où il regrettera le peu de cas qui a été fait de cette première union:

« Vous savez à quel point j'ai toujours pensé que le Pacte de l'Atlantique ne prendrait sa vraie valeur que comme complément du Pacte de Bruxelles. Or, trop souvent, il a servi chez nous de prétexte pour "tuer" l'esprit même de Bruxelles »[7].

 

Des propos que n'aurait pas reniés de Lattre, et qui prouvent bien l' existence, à la fm des années quarante, de deux approches différentes de la sécurité européenne, au sein des élites militaires françaises[8]. Loin de les effacer, le problème du réarmement allemand, qu'Ély est un des premiers à soulever[9], va cristalliser les positions, même si la solution européenne que propose le gouvernement va, d'abord, profondément déconcerter les officiers pro-européens.

 

 

Automne 1950 : Juin hors jeu, Ély aux premières loges

 

 

L'un des paradoxes du Plan Monnet-Pleven est en effet, dans un premier temps, de dresser contre lui ceux-là des officiers qui devraient, a priori, être les mieux disposés à son égard[10]. Les conditions de sa naissance expliquent leur hostilité initiale : non seulement les experts militaires ont été soigneusement tenus à l'écart des travaux de l'équipe Monnet[11], mais les circonstances le font trop apparaître comme un hochet qui doit permettre de faire lanterner des Américains à qui les Français ne peuvent indéfiniment refuser tout réarmement allemand.

Ély est particulièrement bien placé pour juger de la manœuvre, puisqu'il dirige, depuis octobre 1949, la délégation française au Standing Group de l'OTAN. Il est à ce titre étroitement associé aux négociations de l'automne 1950[12], et ne peut être que d'accord avec les exigences américaines, lui qui souligne, depuis deux ans déjà, l'absolue nécessité d'un réarmement allemand. D'où sa stupéfaction, lorsque fin octobre, lors du Comité de Défense de l'Alliance, à Washington, il découvre le fossé qui sépare les ambitieuses perspectives politiques, tracées par le Plan Monnet-Pleven, des nécessités militaires de l'heure.

En dépit de ses sympathies européennes, Ély ne peut être que contre ce projet :

 

«D'un simple point de vue de l'efficacité -déclarera-t-il plus tard -je trouvais qu'il était plus simple de mettre sur pied des divisions allemandes, et non toute cette organisation »[13].

 

Un point de vue que n'aurait pas renié Juin, pour l'heure toujours éloigné de la scène européenne...

En cet automne 1950, celui-ci continue en effet à jouer les proconsuls au Maroc. C'est à ce titre qu'il se rend en France, début octobre, pour accompagner le Sultan Mohamed V, un voyage qui aurait pu lui donner l'occasion de faire valoir son point de vue dans les négociations atlantiques ...

Mais dès son arrivée, Juin est informé que le gouvernement a décidé de l'envoyer en-mission extraordinaire en Indochine, où la situation se dégrade rapidement[14]. S'il obtient de retarder quelque peu son départ, afin d'assister aux premiers entretiens avec le Sultan, Juin doit néanmoins s'envoler pour Saïgon à la mi-octobre[15]. Il ne rentrera à Paris qu'au début du mois suivant, pour en repartir tout de suite, à destination du Maroc[16]. Il est donc absent de la capitale au moment du lancement du Plan Monnet-Pleven, une absence qui est le fruit des circonstances, mais qui correspond à ses intuitions de fond concernant la défense occidentale et le rôle qu'il entend y jouer.

 

 

Si fin 1949, Juin avait accepté de représenter la France dans les négociations prévoyant la création, au sein de l'Alliance, d'un secteur Europe Méridionale -Méditerranée Occidentale, c'est parce que celle-ci devait lui permettre de conjuguer ses responsabilités africaines avec un engagement atlantique.

 

« Je pensais alors, écrira-t-il quelques mois plus tard à un proche, de Lattre ayant déjà dans le cadre du Pacte de Bruxelles le commandement terrestre du secteur Centre-Europe, que je pourrais revendiquer ensuite, au moment de la mise en place des commandements atlantiques, celui du secteur Europe Méridionale ¬Méditerranée Occidentale, ce qui me permettrait sans doute de conserver mon poste à Rabat. »[17]

 

Une répartition des rôles à travers laquelle transparaissent nettement les a priori stratégiques de Juin, que partage d'ailleurs la grande majorité des élites militaires de l'époque[18] : l'Europe des Six est un non-sens, seule l'Afrique du Nord peut donner à la défense européenne la profondeur nécessaire. fi le dira de la manière la plus claire lors d'un grand discours prononcé à Strasbourg le 3 janvier 1953 qui, s'il se termine par sa première critique publique de la CED, est d'abord pour lui l'occasion d'un magistral exposé de géopolitique.

S'interrogeant sur la nature de l'Europe que se propose de défendre l'Alliance atlantique, il la définira comme

 

« L'Europe résiduelle (...), celle que n'affecte pas l'immense nappe de charriage soviétique (...), une Europe minuscule, en vérité, (...) et qui constitue avec l'Afrique du Nord française, qui en fait manifestement partie et qu'on ne saurait rattacher à l'Afrique, dont elle est séparée par des immensités désertiques, une sorte d'archipel »[19].

 

Et Juin se verrait très bien incarner cette dimension eurafricaine de l'Alliance atlantique ! D'où sa fureur quand, début 1951, il est pressenti pour prendre le commandement des Forces terrestres du secteur Centre Europe...

 

« Je me suis défendu comme un beau diable, racontera-t-il quelque temps plus tard, jusqu'au jour où, Eisenhower intervenant, et devant le risque couru par le Pays de voir le commandement du Centre-Europe confié à un autre qu'à un Français, j'ai dû donner mon nom. J'y ai ai mis, ajoute Juin, certaines conditions, notamment que je ne pourrais rejoindre qu'au milieu de l'année 1951. »[20]

 

Ainsi donc, Juin a tout fait, dans la continuité de son refus de l'automne 1948, pour éviter de quitter le théâtre nord-africain. Ses attaches personnelles ont certainement joué : né en Algérie, ayant épousé la fille d'un riche colon de Constantine, Juin est d'abord un pur produit de cette armée d'Afrique, à partir de laquelle, en 1942-43, s'est rebâtie l'Armée française. Mais cet enracinement débouche sur une vision du monde où l'Europe n'existe pas sans l'Afrique, Ia France servant de lien entre le Nord et le Sud[21]. Juin peut ainsi être considéré comme le chef de file des impériaux¬atlantistes, qui ne croient pas à l'utilité d'une médiation européenne. Pour eux, l'Empire demeure le socle d'une puissance française, désormais inscrite dans le cadre atlantique, mais qui se suffit à elle-même. Car elle incarne, à elle seule, cette dimension eurafricaine qui assure à l'Occident tout entier la profondeur stratégique nécessaire pour contenir avec succès une attaque venue de l'Est. C'est pourtant à cet homme que va être confiée la lourde tâche de préparer l'Armée à se fondre dans une communauté européenne de défense...

 

 

De la négociation à la ratification, deux évolutions inverses (printemps 1951-été 1953)

 

 

Juin : du « oui, mais » au refus

 

 

Compte tenu de l'ultime sursis arraché au gouvernement, ce n'est qu'en septembre 1951 que Juin rejoint ses nouvelles fonctions . Elles sont à la fois nationales et atlantiques[22]. En France, et pour ne retenir que l'essentiel, Juin est devenu Inspecteur général des Forces armées, et préside à ce titre le Comité des Chefs d'État¬Major. Autant dire qu'il est le patron incontesté de l'Armée, concentrant dans ses mains une somme de pouvoirs qu'aucun de ses successeurs n'avait réunie depuis qu'en 1947, il avait quitté l'État-Major de la Défense nationale. Mais à la différence de cette époque, Juin a désormais une autre casquette , toute aussi importante, puisqu'il est désormais le Commandant en Chef des Forces terrestres du secteur Centre Europe. Comme le résume joliment Jean Planchais, c'est Juin partout ![23]

Ainsi, l'homme qui n'a eu cesse de se tenir à l'écart des problèmes de la scène européenne, en devient l'un des acteurs majeurs, au moment où le Plan Monnet-Pleven a cessé d'être une abstraction fumeuse. Le rapport intérimaire de juillet 1951 a en effet marqué la seconde naissance du projet, qui doit désormais donner vie à une véritable Communauté Européenne de Défense[24] ; Alphonse Juin va devoir composer avec cette entreprise qui lui correspond pourtant si peu...

Paradoxalement, sa première réaction à l'égard du projet de traité reste positive. Il est vrai que Juin est d'une certaine manière mis devant le fait accompli: réuni le 23 août, en Conseil restreint, le gouvernement Pleven a entériné le rapport intérimaire, fort du oui conditionnel donné quelques heures auparavant par le Comité des Chefs d'État-Major[25]. Le 27, Le Comité de Défense nationale en fait la position officielle de la France[26]. Juin ne peut donc que suivre le mouvement, mais le fera d'autant mieux que cet assentiment réservé au traité correspond fort bien à ses convictions.

Ce qui prime pour lui, en cet automne 1951, c'est la nécessité de pouvoir compter rapidement sur l'appoint allemand. En prenant ses fonctions à l'OTAN, Juin est en effet traumatisé par la disproportion des forces en présence; le risque d'une offensive éclair des Russes, et de l'effondrement brutal du dispositif de l'Alliance, devient pour lui une véritable hantise, comme il l'écrira plus tard[27].  Dans ces conditions, peu importe la manière dont se fait le réarmement allemand, même si ce doit être sous la forme d'une Armée européenne dont les principes ne lui parlent guère ... Comme il l'expliquera au Comité de Défense nationale du 24 avril 1952, il s'y est rallié

« parce qu'il est indispensable de renforcer tout de suite la défense de l'Europe occidentale et qu'une position négative aurait conduit à la reconstitution de l'armée allemande, avec la complicité des États-Unis »[28].

Ce dernier argument explique qu'à la suite des Chefs d'État-Major, il mette néanmoins une condition sine qua non à la création de la CED : la France doit y tenir la première place, et le gouvernement doit impérativement donner à l'armée les moyens de cette ambition, comme il le rappelle le 5 septembre 1951, à Georges Bidault, nouveau ministre de la Défense:

«Il ne fait aucun doute en effet que si, fin 1952, nous n'arrivions pas à nous présenter en Europe avec une armée majoritaire, tant en quantité qu'en qualité, c'est aux Allemands qu'iraient, sans que nous puissions nous y opposer, priorités et faveurs... »[29]  

 

Un scénario catastrophe qui reste malheureusement crédible, compte tenu du coût croissant de la guerre en Asie. Comment Juin n'en serait-il pas conscient lui qui, dès mars 1951, a manqué démissionner de sa toute nouvelle charge d'Inspecteur général des Forces armées, pour protester contre les ponctions supplémentaires effectuées sur les troupes d'AFN au profit de l'Indochine?[30]

« L'hypothèque indochinoise, écrit-il à Georges Bidault, agit sur l'ensemble de nos ressources à la manière d'une machine à dépiquer qui, après avoir séparé le bon grain, s'en réserve la meilleure part... »[31].

C'est l'aggravation de cette hypothèque qui va progressivement saper les bases de l'assentiment de Juin à la CED. L'année 1952, tout entière, va retentir de ses mises en garde répétées. Ainsi la lettre capitale qu'il remet en personne, le 5 mars, au Président de la République, où il souligne que

« le déficit de notre budget militaire, par rapport à ce qui serait souhaitable, correspond à peu près aux dépenses nécessitées par la guerre que nous supportons en Indochine dans un intérêt commun »[32].

Bien sûr, d'autres facteurs entrent en ligne de compte dans cette évolution: l'étendue des attributions du futur Commissariat européen, la nature des relations entre l'OTAN et la CED ou entre les pays membres et la Grande-Bretagne... autant de questions qui n'évoluent pas assez dans le sens souhaité par le maréchal[33]. Mais le cœur du problème reste le coût de la guerre en Indochine qui, en accaparant une part sans cesse croissante des ressources de la Défense nationale, lamine les bases du leadership français au sein de la future CED.

Il est difficile de dater précisément le moment où Juin décide que la CED n'est plus acceptable. On peut néanmoins considérer que l'impossibilité d'une réelle déflation des effectifs en Indochine, patente à l'été 1952, a dû peser lourd dans son diagnostic[34]. Une chose est sûre, il exprime son hostilité au traité tel qu'il est, à la fin du mois d'octobre, lors d'une entrevue avec l'ambassadeur Massigli, au cours de laquelle il souligne la nécessité de le remanier profondément[35].  

Juin va donc jouer un rôle capital dans l'opération des protocoles additionnels, début 1953. C'est lui qui, fin janvier, estimant insuffisants ceux préparés par le gouvernement, va demander qu'ils soient complétés par quatre nouveaux textes[36]. L'un d'entre eux traite de l'organisation territoriale, un sujet a priori technique mais qui entraîne de lourdes conséquences : comme Juin l'écrira lui-même au Président du Conseil,

« il donne la possibilité de prolonger la période transitoire aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour mettre au point l'application du traité... »[37]

Ce texte a donc de quoi susciter les passions, puisque dans sa version définitive, dite du septième protocole, il subordonne la mise en œuvre effective du traité à l'instauration d'une autorité politique supranationale[38], entraînant de facto son report sine die ! Cela fait longtemps que les Chefs d'État-Major, Juin en tête, réclament une mise en place progressive de la CED[39]. Ce qui est nouveau, c'est qu'ils en donnent désormais une interprétation maximaliste, en exigeant une prolongation indéterminée de la période intérimaire, qui aboutit à enterrer le traité.

Juin va orchestrer ce tournant: à partir de janvier, il effectue plusieurs interventions publiques qui, de Strasbourg à Constantine, lui permettent de développer de plus en plus nettement cette vision des choses[40]. Le 26 mars, il est auditionné par la Commission de Défense, à l'Assemblée nationale[41], où ses propos, en principe confidentiels, sont dès le lendemain analysés par tous les grands quotidiens.

Porte-parole de l'Année auprès de l'opinion publique, il l'est également auprès du gouvernement. Dès le 23 mars, il avertit solennellement le Président du Conseil :

« En mon âme et conscience, il me serait impossible d'adhérer au traité et même d'en soutenir la ratification si ces protocoles ne devaient pas être acceptés sous une forme ou sous une autre (...). J'attache en particulier la plus grande importance à celui concernant l'organisation territoriale »[42].

Mais ce dernier n'est pas retenu par le gouvernement. Loin de s'en tenir là, Juin repasse immédiatement à l'offensive : dès le 16 avril, il écrit à la fois au Président du Conseil et au ministre de la Défense pour réitérer ses exigences, menace de démission à l'appui[43].

Pourtant, le septième protocole est définitivement repoussé lors d'un Comité de Défense nationale houleux, le 21 avril, qui voit s'affronter violemment Juin et les principaux responsables du gouvernement[44]. Une victoire à la Pyrrhus pour celui-ci puisqu'il est renversé un mois plus tard, jour pour jour. Comment ne pas voir dans cette coïncidence le symbole du rôle déterminant joué par les chefs militaires, emmenés par Juin, dans l'échec de cette opération de ratification?

Mais désormais, les choses sont claires : Juin ne sera pas celui qui, en l'état, fera endosser la CED à l'Armée. Il en prévient personnellement le président de la République, le 24 avril[45], après l'avoir écrit à René Mayer dès le 21 :

« Il ne faudra pas compter sur moi pour aider à la ratification, aussi longtemps que la précaution que je suggère, et que j'estime indispensable, n'aura pas été prise. S'il arrivait que je ne fusse suivi ni par le Parlement, ni par le gouvernement, celui-ci aurait à pourvoir à mon remplacement dans les charges que j'assume en ce moment »[46]

René Mayer n'aura pas le loisir de prendre le maréchal au mot, mais ce sera l'une des premières décisions de son successeur, d'autant plus rapide qu'il dispose désormais, en la personne du général Ély, d'une personnalité militaire de premier plan favorable à l'année européenne...

 

La conversion cédiste d'Ély

  

En effet, après lui avoir été hostile, Ély s'est finalement rallié au projet de CED. Certes, jusqu'au bout il continuera à le critiquer sévèrement, mais assez vite, ses avantages politiques vont à ses yeux primer sur ses insuffisances militaires.

Il est là encore difficile de donner une date précise, même si l'on peut situer sa conversion dès la fin 1950. Il joue en effet un rôle déterminant, à cette époque, dans le compromis élaboré autour du combat-team[47], une solution qui, à la différence des bataillons initialement envisagés, présente un début de crédibilité militaire. Mais le combat-team offre d'autres avantages, d'ordre politique, cette fois :

«C'est le seul niveau, celui de la division, déclarera-t-il plus tard, où l'on ait une action directe sur ses subordonnés. Et cela pouvait peut-être marquer le début de la création d'une véritable Europe »[48].

 

Il ne s'agit pas là de paroles en l'air... Très vite, Ély a pris conscience de l'opportunité politique qu'offre le problème du réarmement allemand.

 

«L'Armée européenne, écrit-il à l'automne 1952, apporte en effet une solution qui se place bien au-dessus du simple plan de l'utilisation de contingents allemands, car elle s'élève au niveau de la réalisation d'une Europe unie, dont elle est une étape essentielle»[49].

 

La profondeur des sentiments européens d'Ély ne fait donc aucun doute.

 

« Je suis intimement convaincu de la nécessité de développer l'idée d'une Europe unie, écrit-il à la même époque au général Ganeval, non seulement pour faire face, avec l'aide de l'Amérique, au danger soviétique, mais aussi pour survivre entre les masses américaines et asiatiques, bien envahissantes toutes les deux »[50].

 

Une analyse développée dès le printemps 1951 dans cette longue lettre à René Massigli, dont nous avons déjà fait mention. Répondant à l'ambassadeur, qui l'interrogeait sur le risque d'une guerre préventive déclenchée par les USA, il soulignait la différence de perspectives entre Européens et Américains :

 

« On pourrait presque dire, quoique ce soit une vue bien simplifiée de la question, que l'Europe cherche avant tout à maintenir la paix, alors que les Américains cherchent peut-être à obtenir une victoire sans guerre. J'en arrive ainsi à penser, poursuivait-il, que le vrai motif d'inquiétudes tient essentiellement dans la faiblesse de l'Europe, non pas seulement vis-à-vis de l'URSS, mais je dirais presque vis¬à-vis des USA eux-mêmes. Et de conclure: les Américains mènent actuellement, seuls, le jeu de la politique mondiale, sans posséder l'expérience, ni la maturité nécessaire à la conduite de cette politique »[51].

 

Une vision des choses qui rejoint directement celle que développent, à la même époque, des responsables aussi variés que de Lattre ou Monnet[52] qui, avec d'autres, représentent ce que l'on pourrait appeler le courant euro¬atlantiste. Leur anticommunisme se double d'une réelle méfiance à l'égard de la superpuissance américaine, qui les amène à considérer que, vu l'affaiblissement de la France, c'est seulement dans le cadre d'une union européenne dont elle prendrait la tête, que celle-ci peut espérer échapper aux risques de vassalisation atlantique. Sa vocation passe désormais par un leadership européen d'un nouveau genre, seul à même de lui garantir une place de grand dans le concert occidental, et d'y contrebalancer la toute-puissance américaine.

Le ralliement d'Ély à la CED s'inscrit donc dans le cadre d'un courant de pensée dont l'atlantisme bien compris débouche sur une méfiance à l'égard de la puissance américaine qui n'est pas seulement politique, mais militaire. Son poste au Standing Group lui permet en effet de bien évaluer les dangers d'une Don-ratification sur les options stratégiques américaines...

Là se trouve en effet un second ensemble de raisons qui militent, selon Ély, en faveur de l'Armée européenne. Il s'en explique à plusieurs reprises auprès du ministre de la Défense nationale, René Pleven, en particulier dans sa lettre du 9 janvier 1953, où il insiste sur la nécessité de réaliser au plus tôt la CED,

« dans le cadre d'une Europe unie, sous une forme ou sous une autre. Car seule une Armée européenne, valable et cohérente[53], peut fournir le contre-poids nécessaire aux "forces" divergentes qui, en cas de conflit, attireraient puissamment les Britanniques vers les ports de la Mer du Nord, et les Américains vers ceux de l'Atlantique. »[54]

Bref, un retour à cette stratégie périphérique qu'avec de Lattre, ils n'ont cessé de combattre à l'époque du Pacte de Bruxelles, et dont l'abandon définitif n'a été obtenu que de haute lutte[55]. La CED s'impose donc comme la meilleur garantie par rapport à ce risque, d'autant qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une politique européenne qui a déjà considérablement amélioré la position de la France aux yeux des Américains.

« La seule attitude maintenant permise est d'aller résolument de l'avant, écrit-il au général Ganeval, en septembre 1952. Nous conserverons ainsi les gains que nos initiatives nous ont apportés par le Plan Schuman et le Plan Pleven, et nous resterons un partenaire dont on ne pourra, ni ne voudra se passer. Pour conclure: la position française au sein d'une Europe unie pourra ainsi rester prépondérante parce que la France aura été l'initiatrice et le moteur de la nouvelle Europe, parce que les nations anglo¬saxonnes lui conserveront leur amitié agissante, parce que ses responsabilités mondiales la maintiendront sur un plan plus élevé et plus large que le plan simplement européen »[56]. D'où ces appels angoissés à la ratification que multiplie Ély, début 1953. La CED est devenue, pour lui, la pierre de touche[57] de la politique française dans la mesure où elle permet de conjuguer les nécessités stratégiques, le souci du rang et l'ambition européenne.

« Je voudrais pour terminer, écrit-il à Pleven en janvier 1953, souligner avec force combien, lorsque l'on observe de l'extérieur le comportement de la France, on ne peut pas se défendre d'une certaine angoisse à l'idée que nous pourrions, sous l'empire d'une sorte de complexe d'infériorité que rien ne justifie, risquer de laisser échapper l'occasion, qui peut-être ne se reproduira plus de longtemps, de devenir vraiment les leaders de l'Europe et d'asseoir définitivement notre position dans le monde par une généreuse réconciliation franco-allemande, seul geste capable de lever l'hypothèque qui, depuis plus d'un siècle, a si lourdement pesé sur notre pays »[58].

D'ailleurs Ély ne se contente pas de prêcher, il agit De l'automne 1950 à l'automne 1953, il est, avec constance, le défenseur efficace du projet d'Armée européenne au sein des instances atlantiques[59]. Une tâche qui ne va pas sans mal puisque, comme il le rappellera au général Ganeval en septembre 1952,

« je n'ai pu faire émettre un avis favorable, du point de vue militaire (...) par le Groupe permanent, puis par le Comité des Représentants militaires -et sans la moindre réserve, comme j'en avais reçu instruction de Paris -que parce que j'avais la présidence et que j'ai pu pratiquement escamoter la discussion », Une mission difficile donc, qui n'empêche pas Ély de proposer à nouveau ses services, nouvelle preuve s'il en était besoin de son engagement résolu en faveur de la CED... [60]

Celui-ci ne l'empêche pas de rester lucide, et de faire part au gouvernement de ses critiques, même sévères. Ainsi, fin 1950, quand il doit, contre vents et marées, défendre la conception française -minimaliste ¬du combat team, il n'hésite pas à écrire au ministre de la Défense que cette formule « ne peut pas servir de base à une participation allemande adaptée à l'effort qu'il s'agit de réaliser autour des années 1954-55 »[61]. De même, à l'automne 1952, il pointe sans concessions les carences militaires du traité qui lui paraissent

« susceptibles d'amener le désordre et le désarroi le plus complet, et souligne la nécessité de lui donner ce caractère de progressivité et de souplesse, dans le domaine des réalisations immédiates, qu'il n'a pas actuellement »[62].

Des propos que n'aurait pas reniés Juin, et qui prouvent que ses convictions politiques n'interdisent pas à Ély de demeurer intransigeant sur l'efficacité militaire. Interlocuteur exigeant du gouvernement, il n'en reste pas moins son serviteur fidèle, dans la droite ligne de ce qu'il écrivait au Président du Conseil, fin 1950: « Le gouvernement peut compter sur ma loyauté pour défendre en toute circonstance le point de vue qui sera le sien. »[63] Comment René Pleven ne penserait-il pas à lui, après ses déboires du printemps 1953, face aux Chefs d'État-Major emmenés par Juin ? La réorganisation du commandement atlantique en Centre-Europe va lui fournir l'occasion rêvée de faire discrètement le ménage...

 

 

L'affrontement (automne 1953 -printemps 1954)

 

 

La réorganisation de l'été 1953 et sa signification

 

 

Cela faisait bien longtemps que Juin souhaitait étendre ses responsabilités en Centre-Europe. Dès le printemps 1951, il avait manifesté le désir d'y obtenir le commandement de l'ensemble des forces de l'Alliance, mais Eisenhower avait exigé de le garder pour lui, et Juin avait dû se contenter des seules Forces terrestres[64]. Le départ d'Eisenhower pour la Maison Blanche, courant 1952, avait modifié les données du problème, et début juillet 1953, le principe de l'élévation de Juin au commandement interarmé du secteur Centre¬Europe était acquis. [65]

Une réforme qui, si elle satisfaisait la vanité française, n'allait pas sans raviver les craintes des Belges et des Hollandais qui, au printemps 1951, avaient dénoncé la concentration excessive de responsablités nationales et atlantiques dans les mains du seul Juin. Sa promotion leur donnait de nouveaux arguments, et dès le 2 juillet, ce dernier proposait de lui-même, au Ministre de la Défense, d'abandonner la présidence du Comité des Chefs d'État-Major, pourvu qu'il puisse conserver son titre d'Inspecteur des Forces armées[66].

Mais très vite Juin revenait sur son offre, soulignant le caractère indissociable de ces deux fonctions, et suggérant de n'accepter sa promotion atlantique que pour un trimestre[67]. Pourtant, le 18 août, paraissait un décret réorganisant le haut-commandement, qui lui enlevait l'essentiel de ses responsabilités nationales. Juin perdait la présidence du Comité des Chefs d'État-Major, désormais confiée au général Ély, Chef d'État-Major général des Forces armées, un nouveau poste qui comprenait en particulier dans ses attributions l'Inspection générale[68]. Ainsi, à la faveur d'une promotion atlantique, Juin était sanctionné, quatre mois après avoir défié le gouvernement dans l' affaire de la CED[69].

Que la promotion d'Ély soit à relier à son cédisme ne fait aucun doute. Rendant compte à Londres d'une conversation qu'il a eu début octobre avec Ély, avant son départ de Washington, l'Air Chief Marsbal Elliot rapportera :

«J'ai demandé à Ély quelle était la tâche la plus importante qui l'attendait à Paris. Sans hésiter, il m'a répondu: "Convaincre l'Armée française de la nécessité d'accepter (sic) la CED" (...) Et Ély a ajouté, presque avec passion: "Si nécessaire, je la lui imposerai". »[70]

 

Comment rallier la haute armée ?

 

 

Dès son arrivée à Paris, Ély s'est attelé au dossier, conscient comme il le note fin octobre, que «le moment critique approche »[71]. Pourtant ce n'est pas avant la mi-décembre que le nouveau chef d'état major va véritablement s'y investir. Le 21 a lieu en effet une réunion du Conseil supérieur des Forces armées qui, sous la houlette de Juin, dont c'est l'une des dernières responsabilités nationales, doit se prononcer sur la nécessité du réarmement allemand.

Après plus de trois ans de débats et de controverses publics, il serait temps ! En vérité, l'opération n'a d'autre but que de permettre au gouvernement de se prévaloir de l'assentiment des chefs militaires. À la veille de relancer le processus de ratification, pareil soutien ne peut être que capital, d'autant que du problème du réarmement allemand à celui de la CED, il n' y a qu'un pas, vite franchi pour les besoins de l'entreprise...

«Dans les couloirs de l'Assemblée nationale, on laisse discrètement entendre que, désormais, le Haut-Commandement tout entier est acquis à la CED et que le maréchal lui-même ne formule plus d'objection »[72].

La manœuvre gouvernementale se confirme, début janvier, avec la double démarche entreprise par Ély, sur une idée, semble-t-il, de Pleven[73]. D'une part, il va chercher à mettre au point un texte de compromis, acceptable par ses pairs, et dont le gouvernement pourrait faire état publiquement lors du débat de ratification. D'autre part, il va rencontrer personnellement le maréchal Juin et chacun des Chefs d'État-Major pour les convaincre de signer ce document[74]. L'entreprise est hardie, mais ne semble pas hors de portée, comme l'indique à Ély le général Pedron, chef de l'état major particulier de Juin[75].

Le texte de compromis est élaboré pour l'essentiel en janvier, au cours d'une série de réunions entre Ély, Alphand et Pedron[76]. Nous ne possédons que la version finale de ce document qu'Ély enverra finalement seul, le 20 mars, au ministre de la Défense. Sans occulter les insuffisances d'un traité, qualifié d'« imparfait », et soulignant la nécessité de son «application souple et progressive », ce texte de compromis considère que le traité répond aux impératifs qui furent à son origine, en particulier,

« la nécessité de lever l'hypothèque du conflit franco-allemand et de réaliser une entente durable et solide entre nos deux pays ».

Surtout, il met l'accent sur « les graves répercussions qu'aurait sur le prestige et la position même de la France dans le monde » une non¬ratification qui, en Europe, n'aboutirait qu'à l'isoler, «face à un bloc germano-soviétique considérablement renforcé », D'où cette conclusion sans appel :

« dans la situation actuelle de la France, les conséquences de la non-ratification C..) seraient autrement plus graves que les difficultés techniques de la mise en application »[77].  

Si la mise au point de ce texte ne semble pas avoir posé de problèmes insurmontables, sa signature par Juin et les chefs d'état major va se révéler autrement plus ardue. Pourtant, Ély ne ménage pas ses efforts et rencontre à plusieurs reprises les uns et les autres, tandis que le général Pédron assure la liaison avec le maréchal... Mais celui-ci, comme le général Blanc, refusent de se laisser convaincre, même s'ils reconnaissent la validité de l'argumentation d'Ély, tout spécialement sur le plan international...[78]

À la fin du mois de janvier, le blocage est patent, comme en témoigne la longue lettre que le maréchal adresse au Président du Conseil, en réponse à ses ouvertures[79].

« Pour ma part, y déclare Juin, je ne saurais recommander le oui, même conditionnel. Il est maintenant trop tard, dût-on encourir le reproche de versatilité que nos amis américains s'apprêtent à nous faire ... »

Rappelant les nombreuses difficultés techniques que poserait l'application du traité, il souligne que

« c'est non seulement le concret qui est à revoir, mais aussi l'abstrait en ce qu'il laisse entrevoir une amorce d'intégration politique et de dénationalisation de nos Armées qui n'est pas sans inquiéter la plupart des consciences françaises ».

L'heure n'est donc plus aux aménagements de détail,

« il faut avoir le courage de reposer le problème, et Juin propose un type de communauté plus acceptable, dégagé dans son expression de toute idée d'intégration politique et de supranationalité. Cette communauté, précise-t-il, ne serait, en vérité, qu'un groupement de sous-locataires continentaux (...) qui resteraient étroitement dépendants de l'OTAN, seule habilitée à définir la politique de défense »,

Une analyse aux antipodes de la position défendue un an auparavant par le maréchal, quand il certifiait à René Mayer que

« reprendre le chemin plein d'embûches des négociations (...) pour corriger le traité ou pour en bâtir un nouveau ne ferait que renforcer les oppositions déjà enregistrées au cours des premières négociations, et nous faire perdre encore une année sans avoir pour autant la certitude d'aboutir à un meilleur résultat »[80].

 

Des propos qui auraient certainement rendu possible le compromis voulu par Ély, quelques mois plus tard, mais qui ne sont plus d'actualité. Dans l'immédiat, force est de constater qu'en dépit de plusieurs semaines d'effort, les chances de cette entreprise semblent plus que jamais réduites... Seule concession, Juin et Blanc s'engagent néanmoins à ne pas faire d'éclat en cas de ratification. C'est ce fragile modus vivendi que le maréchal va briser, fin mars, à Auxerre...

 

L'échec : la crise du printemps 1954

 

 

Le mois de février va pourtant se dérouler sans anicroches: il est vrai que la gestion de l'opération Diên Biên Phu accapare tout le monde, et gèle en quelque sorte la situation. Ély doit, tout comme Blanc, Fayet Pleven, se rendre en personne au Tonkin, et n'a plus le temps de s'occuper du dossier. À son retour, il reprend néanmoins sa campagne, et se heurte aux mêmes refus dilatoires, en particulier de la part de Blanc[81].

On ne peut être que frappé par la pauvreté de l'argumentation de Blanc et Juin, que ne sous-tend aucune vision politique globale, même nationaliste. Face aux brillantes analyses d'ensemble développées par Ély, tous deux ne peuvent qu'avouer leur impuissance, et se réfugient derrière des arguments où les problèmes de conscience le disputent aux questions de personne. Acculés, ils finissent par reconnaître, comme l'amiral Nomy, qu'ils redoutent surtout d'endosser le traité face à leurs officiers...

Dans l'immédiat, l'opération de compromis reste un échec, et c'est donc seul que, le 20 mars, Ély envoie officiellement son texte à Pleven. Cette logique de rupture trouve son aboutissement dans le coup d'éclat de Juin, une semaine plus tard. Rendu furieux par les bruits que certains cédistes s'obstinent à faire courir sur son ralliement au traité, et fort de son titre de Conseiller militaire permanent du Gouvernement[82], il intervient publiquement à Auxerre, le 28 mars, pour dénoncer le traité, au mépris de ses engagements antérieurs[83].  Les termes employés restent modérés, mais personne ne s'y trompe comme le prouvent, le lendemain, les titres de la presse. La condamnation est d'ailleurs réitérée trois jours plus tard, à Paris, de manière cinglante: «Je ne dis pas deux fois la messe pour les sourds... », Le gouvernement, qui a cherché par tous les moyens à temporiser, ne peut plus reculer, et le limoge dans la nuit du 31 mars au 1er avril[84].

Le retentissement est énorme, à l'heure où la fine fleur de l'armée se sacrifie à Diên Biên Phu. Quelques jours plus tard, Pleven et Laniel sont violemment pris à parti, lors d'une cérémonie officielle, à l'Arc de Triomphe, où les officiers sont nombreux, et où le limogeage du maréchal cristallise tous les mécontentements. Par son intervention il a, aux yeux de l'opinion, clairement manifesté le refus catégorique de l'armée d'accepter la CED, enterrant du même coup les derniers espoirs du gouvernement Laniel en matière de ratification.

 

 

Alphonse Juin a donc bien joué un rôle majeur dans ce qu'il qualifiera lui¬même de torpillage de la CED[85]. On ne peut que s'interroger sur les modalités de cette longue lutte contre le traité, qui l'a amené à risquer-gros et à perdre beaucoup. Elle se termine par un coup d'éclat sans précédent dans les annales de la IVème République, qui pose de manière spectaculaire le problème des rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir militaire, à la veille de la Guerre d'Algérie. Mais, comme nous l'avons indiqué dès le départ, nous nous en tiendrons ici à un simple constat.

La crise du printemps 1954 marque d'abord, en effet, l'échec de la deuxième tentative de ratification du traité. Après s'être heurté à l'intransigeance des Chefs d'État-Major au printemps précédant. le gouvernement a tenté de contourner l'obstacle en leur donnant un nouveau patron. Juin a ainsi été privé de l'essentiel de ses responsabilités nationales au profit d'un officier à la fois plus loyal et plus européen. À partir de là, le gouvernement Laniel a tenté une opération de grand style, afin d'obtenir un ralliement minimum de la haute armée, et au pire, sa neutralité.

Le soin apporté à cette entreprise témoigne de l'importance cruciale que revêtait, aux. yeux des responsables gouvernementaux, l'attitude des chefs militaires. Leur assentiment semble bien avoir été, dans la problématique de la ratification, l'une des conditions essentielles d'un succès global. L'histoire a confirmé cette intuition puisque chacun de leur refus a coïncidé avec un nouvel ajournement de l'opération.

Inversement la violence cachée de la crise du printemps 1953. et celle, ouverte, du printemps suivant attestent, contrairement à bien des idées reçues, des efforts des gouvernements successifs pour faire ratifier la CED. Des efforts longtemps masqués par l'absence de résultats décisifs et par l'ombre de la crise indochinoise, particulièrement en 1954. L'histoire de la ratification manquée de la CED n'est donc pas celle d'une léthargie de deux ans enfin dissipée par la geste mendésiste, et doit tout entière être relue à travers l'impossible ralliement de la haute armée.

Il ne s'agit pas d'en faire le deus ex machina d'une affaire autrement plus complexe, mais de souligner l'importance du rôle politique des chefs militaires dans un épisode dont ils sont traditionnellement absents. Leur poids a été déterminant, ne serait-ce qu'en raison de l'enjeu que représentait leur prise de position, réelle ou supposée, sur le plan parlementaire[86]. Loin d'être confinés dans cette Arche sainte où voulaient les enfermer les républicains du début du siècle, les chefs militaires ont pleinement participé aux débats politico-stratégiques qui ont divisé les dirigeants français au lendemain de la Seconde Guerre.

Il n'est donc pas étonnant de retrouver en leur sein le clivage fondamental de ces années de Guerre froide, qui oppose euro-et impériaux-tulantistes. À l'inverse de ce qu'a longtemps laissé croire le coup d'éclat de Juin, il a bien existé, à la charnière des années 1940-1950, un courant européen, certes minoritaire[87], mais qui représente autre chose que la simple collection d'individualités brillantes ou marginales, à laquelle on le réduit d'ordinaire. Par son itinéraire, jusque-là peu connu, Ély s'impose, après de Lattre, comme le chef de file de ces euro-atlantistes qui, après avoir milité en faveur de la Western Union, vont se battre pour la CED[88]. Ils n'en occultent pas les graves déficiences militaires ; simplement, ils les estiment inférieures aux gains politiques de l'opération, contrairement aux impériaux-atlantistes qui font le calcul inverse.

Pour eux, et c'est une constante, l'exigence d'efficacité disqualifie systématiquement toute entreprise européenne. Ils se refusent à sortir d'une logique strictement technicienne, qui sert de paravent commode à leur conservatisme. Certes, ils se sont convertis aux mérites de l'Alliance atlantique. Mais, à leurs yeux, son statut impérial dispense la France d'aller plus loin dans l'intégration. Juin est, par excellence, le représentant de ce courant, largement majoritaire au sein d'élites militaires, qui trouvent là une justification stratégique à des attachements souvent personnels.

Au fond, les uns ont déjà anticipé la décolonisation, alors que les autres continuent à croire au salut par l'Empire ... Mais qui, au début des années cinquante, peut aller au bout de cette logique ? La faiblesse structurelle du courant euro-atlantiste est là, dans cette impossible conjugaison de la tradition impériale et des ambitions européennes. Le traumatisme de la défaite tétanise les élites françaises dans la défense sourcilleuse du rang, exigeant d'elles une audace peu commune pour penser l'avenir, en une période où l'actualité internationale ne laisse aucun répit...

Ce n'est donc pas un hasard si beaucoup, dans l'armée, se reconnaissent dans Juin, et peu dans Ély. il faudra l'ébranlement de Suez et les déchirements de la décolonisation en Afrique pour que le maréchal reconnaisse la justesse des intuitions européennes de celui que Massigli considérait comme

« l'un de nos meilleurs cerveaux militaires, l'un de ceux qui étaient les plus ouverts aux considérations d'ordre politique... »[89]

 


[1]     Cette contribution, présentée au colloque de Louvain-la-Neuve (30-31 mars et 1er avril 1995), « L'échec de la CED: leçon s pour demain? », sous la direction de Michel Dumoulin , sera également publiée dans les actes de ce colloque (à paraître ).

 

[2]     Maréchal Juin, Mémoires, Tome II, Fayard, 1960, pp. 165-66.

[3]     Ibid., p. 167 et Fonds Juin, Service historique de l'armée de Terre (SHAT), 1K 238.

[4]     V. Auriol, Journal du septennat, Tome II, A. Colin, 1978. p. 463 : cité par G.-H. Soutou, « De Lattre et les Américains. 1946-1949 . L'Alliance avant l'Alliance », in Jean de Lattre et les Américains, 1943 •52, actes du colloque organisé les 26-27 mars 1994, sous la direction d'A. Kaspi, Commission d'Histoire de l'Association «Rhin et Danube » et Centre d'Histoire nord-amériaine de l'Université de Paris I, 1995. p. 49.

[5]     Juin, op. cit., p. 168. et SHAT, 1 K 238].

[6]     Ibid.

[7]     Lettre personnelle de Ély à Massigli, 27 avril 1951, Fonds Ély, SHAT, 1 K 233.

[8]     Sur toute cette question, voir la remarquable étude. déjà citée. de G.-H. Soutou sur «De Lattre et les Américains... », op. cit., en particulier p.47, 53, 56 et 58 à 60.

[9]      Interview du général Ély, 12 octobre 1965, aimablement communiquée à l'auteur par Madame G. Elgey.

[10]    Cf. le témoignage bien connu du général Stehlin, recueilli par G. Elgey, Histoire de la IVème République. Tome IL Fayard. 1968. p. 238.

[11]    Ph. Vial, "Jean Monnet, un père pour la CED T", in Europe brisée, Europe retrouvée. Nouvelles réflexions sur l'unité européenne au XXème siècle, sous la direction de R. Girault et G. Bossuat, Publications de la Sorbonne.1994, pp. 217-218 et p. 227.

[12]    Cf. en particulier le témoignage de son ancien directeur de cabinet. Le général Brohon, Service historique de l'armée de l'Air (SHAA), interview n°146

[13]    Interview d'Ély, op. cit.

[14]    Juin, op. cit., pp. 185 et 188-89.

[15]    B. Pujo, Juin maréchal de France. Albin Michel, 1988, p. 267.

[16]    Juin, op. cit., p. 193.

[17]    Lettre de Juin à M. Lemaigre-Dubreuil, 2 juillet 1951, SHAT, 1 K 238.

[18]    Cf. C. d'Abzac-Epezy et Ph. Vial, "In Search of a European Awareness : French military Elites and the Idea of Europe. 1947-54", in Building Postwar Europe. National Decision-Makers and European Institutions. 1948-63. sous la direction du Dr A. Deigbton, Macmillan. Londres. 1995. pp. 17-36.

[19]    Discours prononcé à l'occasion du huitième anniversaire de la libération de la ville, 3 janvier 1953. SHAT, 1 K 238. Le maréchal en a textuellement repris les quatre premières pages dans le Tome II de ses mémoires. op. cil. pp. 218-21.

[20]    Lettre de Juin à M. Lemaigre-Dubreuil, op. cit.

[21]    Interview de B. Pujo à l'auteur, 19 février 1995. Le colonel Pujo fut, de 1953 à 1955, l'aide de camp du maréchal.

[22]    Pujo, op. cit., pp. 278-79 et B. Chantebout, L'organisation générale de la Défense nationale en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.  Librairie générale de Droit et de jurisprudence. 1967. p. 79 et 173.

[23]    J. Planchais, Une histoire politique de l'armée. Tome II. Seuil. 1967. p. 239.

[24]    Vial, « Jean Monnet... », op. cit., pp. 229-34

[25]    Avis du Comité des Chefs d'État-major sur l'organisation d'une CED, 23 août 1951, Archives nationales, Fonds René Mayer, 363 AP 28.

[26]    P. Guillen, "Les chefs militaires français, le réarmement de l' Allemagne et la CED (1950-54)", Revue d'Histoire de la Seconde Guerre mondiale et des conflits contemporains, n°129. janvier 1983, pp. 11-12

[27]    Juin, op. cit., pp. 223-24. et Interview de Pujo. op. cil.

[28]    Cité par Guillen, op. cit., p. 9.

[29]    Lettre de Juin à Bidault, 5 septembre 1951, SHAT, 1 K 238.

[30]    Lettre de Juin au président du Conseil, 27 mars 1951, SHAT, 1 K 238.

[31]    Juin à Bidault, op. cit.

[32]    Lettre de Juin à Auriol, 4 mars 1952, SHAT, 1 K 238.

[33]    Guillen, op. cit., pp. 19-23.

[34] .  Ph. Vial, « Les militaires français face aux constructions européennes de Défense (1950-1954) », mémoire de maitrise sous la direction du Professeur  R. Girault, Université de Paris r, 1988, pp. 18 et 102-105.

[35]    R. Massigli, Une comédie des erreurs, 1943-1956. Paris: Plon. 1978. pp. 325 et 345.

[36]    Lettre de Juin à Pleven, 27 janvier 1953, SHAT, 1 K 238.

[37]    Lettre de Juin à Mayer, 23 mars 1953, SHAT, 1 K 238.

[38] .  Guillen, op. cii., p. 24.

[39]    Ibid, p. 17et 24.

[40]    Planchais, op. cit., p. 247.

[41]    Commission de la Défense nationale, 26 mars 1953. audition du maréchal Juin, SHAT, Fonds Koenig, 1 K 237.

[42]    Lettre de Juin à Mayer, op. cil.

[43]    Guillen, op. cit., p. 25.

[44]    Ibid., pp. 24-26.

[45]    Auriol, Journal du Septennat, Tome VIT, op. cit., p. 112.

[46]    Lettre de Juin à Mayer. 21 avril 1953. SHAT. 1 K 238.

[47]    Lettre de Ély à Pleven, non datée, mais vraisemblablement de l'hiver 1950-51, SHAT, 1 K 233. Cf aussi Guillen, op. cit., p. 9.

[48]    Interview de Ély, op. cil.

[49]    Projet de lettre, vraisemblablement destinée à H. Alphand, 30 septembre 1952, SHAT, 1 K 233.

[50]    Lettre de Ély au général Ganeval, Chef de I'état-major particulier du Ministre de la Défense nationale. 12 septembre 1952. SHAT. 1 K 233.

[51]    Lettre personnelle d'Ély à Massigli, 27 avril 1951, SHAT. 1 K 233.

[52]    Soutou, op. cit., p. 47, 56 et 58-60 et Vial, "Jean Monnet...... op. cu., pp . 203•204 et 256•262

[53]    Souligné dans le texte.

[54]    Lettre d'Ély à Pleven. 9 janvier 1953. SHAT. 1 K 233. Cf. aussi sa lettre il Pleven du 6 mars où il souligne « le fait que l'armée européenne, avec la participation allemande qu'elle comporte, constituera dans la Zone Centre le ciment nécessaire entre les forces divergentes qui se manifestent» (ibid.)

[55]    Soutou, op. cit., pp. 54-68.

[56]    Ély à Ganeval, op. cit. On retrouve là un souci d'asseoir le rang de la France sur de grandes initiatives pclitico-stratégiques qui est l'une des caractéristiques du courant euro-atlantiste (Cf. Soutou, op. cit., p. 65 et Vial, «Jean Monnet... », op. cit., pp. 203-204 et 256-262 ).

[57]    Ély à Pleven, 9 janvier 1953. op. cit.

[58]    Ibid.

[59] .  Interview d'Ély, op. cit.

[60]    Ély à Ganeval, op. cit.

[61]    Cf note 46.  

[62]    Cf note 48.

[63]    Cf note 46.  

[64]    Juin, op. cit., pp. 223-24, et Pujo, op. cit., p. 28l.

[65]    Ibid., p. 252, et ibid., p. 293.

[66]    Lettre de Juin à Pleven, 2 juillet 1953, SHAT, 1 K 238.

[67]    Lettre de Juin à Pleven, non datée , mais vraisemblablement de la mi-juillet 1953, SHAT, 1 K 238.

[68]    hantebout, op. cit.. pp. 174-75 . et Planchais. op. cit.. p. 248. Juin reste , en particulier, Conseiller militaire permanent du Gouvernement. un titre vague et sans pouvoirs précis. mais qui est paradoxalement une reconnaissance de son magistère politico-militaire.

[69] . On notera au passage que si les mémoires du maréchal traitent largement de sa promotion atlantique (Mon élévation au commandement en chef des forces alliées du secteur Centre-Europe. titrent-elles fièrement, p. 251), elles ne soufflent mot de la disgrâce de l'été 1953, laissant croire que celle¬ci n'est intervenue qu'au printemps suivant...

[70]    Télégramme secret envoyé par l'Air Chief Marshal Elliot aux Chefs d'État¬Major, 3 octobre 1953, Public Record Office, PREM Il 373, Defence Organisation. Des propos qu'Ély confirmera par la suite : «Je pensais, en tant que Président du Comité des Chefs d'État-Major. qu'il m'appartenait de convaincre l'armée qu'elle devait accepter la 'CED» (Interview d'Ély. op Cil. )

[71]    Note d'Ély, 28 octobre 1953, SHAT, 1 K 233.

[72]    Planchais, op. cit., p. 249.

[73]    Cf. le récit pionnier qu'en a donné Elgey, op. cit., p. 506.

[74]    Interview d'Ely, op. cit.

[75]    Notes d'Ély, janvier 1954.

[76]    Ibid. et note manuscrite sur l'affaire de la CED. non datée . mais vraisemblablement dictée par le général bien après les événements. SHAT. 1K 233.

[77]    Lettre d'Ély à Pleven, 20 mars 1954, SHAT. 1 K 233

[78]    Notes d'Ély, janvier 1954, SHAT, 1 K 233. On ne possède malheureusement que peu d'indications sur l'attitude des deux autres Chefs d'État-Major, l'amiral Nomy et le général Fay, qui semblent. a priori, n'avoir pas joué un rôle majeur dans cet épisode.

[79]    Lettre de Juin à Laniel, 27 janvier 1954, SHAT, 1 K 238.

[80]    Lettre de Juin à Mayer. 23 mars 1953. SHAT. 1 K 238.

[81]    Notes d'Ély, mars 1954, SHAT, 1 K 233. On notera néanmoins qu'Ély, dans ses déclarations postérieures, affirmera être parvenu à obtenir l'accord des chefs d'état-major et du maréchal. C'est l'intervention spectaculaire de ce dernier à Auxerre (cf infra), qui aurait fait capoter la manœuvre ... (Interview d'Ély, op. cïr.). Les archives écrites que nous avons pu consulter montrent, au contraire, que les efforts d'Ély se heurtèrent très vite à la résistance opiniâtre de Blanc. Juin, voire Nomy.

[82]    Interview de Pujo. op. cit.

[83]    Juin, op. cit., pp. 261-64. et Pujo, op. cit., pp. 303-304 et 398-99.

[84]    Ibid. et Planchais, op. cit.. pp. 250-251.

[85]    Juin, op. cit., p. 251.

[86]    Interview de Brohon, op. cir., qui chiffre à une quarantaine les députés sous l'influence de Juin.

[87]    Ibid.

[88]    Contrairement à l'image édulcorée qu'en donne Massigli (op. cit., p. 423)

[89]    Ibid.