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Nicolas Vaicbourdt, Le monde de la Guerre froide selon John Foster Dulles

Le monde de la Guerre froide selon John Foster Dulles

 

 

 

 

Bulletin n°1-2, printemps-automne 1996

 

 

 

Le monde de la Guerre froide selon John Foster Dulles

 

 

Nicolas Vaicbourdt

 

 

Le 24 mai 1959, quelques semaines seulement après sa démission du Département d'Étal, John Foster Dulles s'éteignait Les chefs d'États et de gouvernements du monde entier assistèrent à ses funérailles, les ministres des Affaires étrangères des quatre grandes puissances réunis à Genève interrompirent leurs négociations pour venir lui rendre un dernier hommage. À les en croire, c'était une figure centrale de la scène internationale qui venait de disparaître.

Pourtant., quelques années plus tard, Dulles ne sera plus perçu que comme l'un des cinq plus mauvais secrétaires d'État de l'histoire des États-Unis. Conventionnellement réduit à quelques formules lapidaires : « représailles massives », « révisions déchirantes » et autres «neutralité immorale », le «père fouettard» décrit par André Fontaine ne sera rien de plus que le modèle archétypique d'un moralisme manichéen voire réactionnaire, caractéristique d'une école de pensée américaine. Ainsi catalogué, l'homme qui passait pour diriger personnellement la diplomatie de son pays en lieu et place d'un président falot, surtout intéressé par ses parties de golf, est ainsi tombé aux oubliettes de l'historiographie. Mais avec l'ouverture progressive des archives, force a été de constater que le président était l'épicentre du processus de décision, alors même que cette administration se révélait finalement plus pragmatique qu'il n'y semblait Cette revalorisation du rôle du premier commandant en chef de l'OTAN n'a pas pour autant profité à son secrétaire d'État, désormais sacrifié à l'hagiographie d'un Eisenhower qui avait su éviter l'engagement des « boys » au Viêt-nam et s'était fait fort de combattre les déficits publics... Pourtant, un parcours dans les archives du Conseil national de sécurité ou les minutes des entretiens entre le président et son ministre met en évidence un véritable travail d'équipe, en parfaite intelligence[1]. Et, s'il est avéré que Eisenhower était bien l'homme aux commandes, il est indéniable que Dulles ne fut pas simplement un exécutant, mais aussi un partenaire respecté , et plus important encore, « l'intercesseur » entre Eisenhower et la situation internationale: celui qui exposait les enjeux et fixait les termes des analyses. La longue expérience internationale d'Eisenhower, après avoir dirigé deux coalitions, lui avait conféré suffisamment de confiance dans ses décisions pour savoir déléguer une part notable de ses responsabilités à un secrétaire d'État, dont il partageait les valeurs et pour lequel il éprouvait une grande admiration.

 

 

La nomination de Dulles à la tête du Département d'État ne représenta une surprise pour personne. À soixante-cinq ans, il semblait qu'il ait de tout temps été destiné à cette fonction. Petit-fils et neveu de secrétaires d'État, il n'a que dix-neuf ans lors de sa première conférence internationale, la seconde Conférence pour la Paix de La Haye en 1907. Quatre années plus tard, après de brillantes études dans les plus prestigieuses universités du pays (ainsi qu'à la Sorbonne), il entre chez Sullivan et Cromwell, un des plus prestigieux cabinets de Wall Street. Il y poursuivra une brillante carrière d'avocat international, occasion de nombreux séjours en Europe qui lui permettront de se constituer un réseau efficace, riche d'amitiés durables notamment avec Jean Monnet. Ce qui ne le détournera pas pour autant d'ambitions internationales : membre de la délégation américaine à Versailles en 1919, il sera un des piliers du Council on Foreign Relations et signera plusieurs articles dans la revue Foreign Affairs. Son soutien au projet onusien de Roosevelt en tant que président du Conseil fédéral des Églises fit oublier ses maladresses concernant la situation dans l'Europe de l'entre-deux guerres. Si bien qu'aux lendemains de la guerre, il put reprendre ses activités politiques comme conseiller diplomatique du candidat républicain, Thomas Dewey, lors de la campagne présidentielle de 1948. Son engagement fervent pour le bipartisanisme, durant son bref séjour au Sénat, en fit un défenseur acharné du plan Marshall et de l'OTAN. Au nom de ce bipartisanisme, il fut même chargé, en 1951, de négocier le traité de paix avec le Japon. Cependant, son ton et ses engagements allaient brutalement se modifier à l'occasion de la nouvelle échéance présidentielle.

En 1948, en insistant au nom du bipartisanisme pour que Dewey cautionne la politique étrangère de Truman, Dulles s'était trouvé en partie responsable de l'échec de son candidat. Force avait été de constater que, avec la guerre froide, les questions diplomatiques étaient devenues essentielles. Aussi, en 1952, était-il évident que, pour garantir l'élection du candidat républicain, il faudrait adopter une position nettement plus critique à l'égard de l'activité de l'administration Truman. D'autanl plus que le contexte s'était notablement modifié, entre l'impact du maccarthysme -particulièrement influent chez les républicains -et celui de la guerre en Corée.

Pour autant, il ne s'agit pas de remettre en question les principes fondamentaux d'une politique dont il avait aussi été l'artisan (et Eisenhower un serviteur) ; mais seulement ses « options », En prenant soin d'éviter les aberrations de McCarthy et de donner des gages à la forte tendance isolationniste du parti, Dulles entreprit une série d'articles pour dénoncer la faiblesse des résultats de la politique d'endiguement telle qu'appliquée par l'équipe d'Acheson et qui, malgré son coût élevé et ses intentions affichées de vaincre le communisme, ne débouchait sur rien de plus qu'un statu quo peu glorieux en Corée. Proposant une politique «plus audacieuse » de refoulement des communistes -ou roll-back -, pour résoudre le problème, Dulles s'efforça surtout de marquer sa différence, sans bouleverser les grands engagements du pays. Apparemment, cette fois-ci, il sut trouver le ton juste dans cet exercice d'équilibriste et séduire une bonne partie de l'électorat. Suivant une méthode qui allait se perpétuer, c'est alors à Eisenhower qu'il revint de gagner les autres en jouant d'un registre plus modéré, moins rigide.

Après les débordements de la campagne électorale, que Dulles avoua benoîtement lors de son audition devant la Commission du Sénat en janvier 1953, le chef de la diplomatie américaine se trouva vite face à ses responsabilités. Ses débuts furent placés sous le signe d'un pragmatisme inattendu; les six premiers mois étant consacrés à une consciencieuse prise de contact « sur le terrain ». Il commença par un rapide tour des capitales européennes pour rassurer les alliés, gommer les aspérités du roll-back et leur signifier la volonté de continuité -tout particulièrement l'attachement à la CED. Puis, il entama une tournée au Proche et Moyen -Orient , Inde et Pakistan pour de longs entretiens avec les dirigeants régionaux. Le ton de sa méthode était donné : il ne pouvait y avoir de diplomatie que directe et concrète.

Un pragmatisme similaire caractérisa l'élaboration de la nouvelle stratégie officielle. Une vaste étude sur les différentes options possibles, le projet Solarium, fut mise sur pied afin d'aider le Conseil national de sécurité à concrétiser les axes futurs qui permettraient de gagner la guerre froide. Après en avoir élaboré les bases de travail avec Eisenhower, c'est à Dulles qu'il revint de formaliser les décisions prises. L'exercice n'était pas des plus aisés puisque le résultat de ces longs travaux fut finalement l'adoption d'une version à peine améliorée de l'endiguement pratiqué par ses prédécesseurs. Il fallait donc insister davantage sur la méthode que sur le fond, d'autant que même le roll-back était mis entre parenthèses. Dulles exposa donc ce principe de changement dans la continuité à l'occasion d'un discours devant le Council on Foreign Relations, en janvier 1954. Un discours qu'il fut encore nécessaire de préciser, au printemps suivant, par un article dans Foreign Affairs[2]. Ces deux interventions, considérées comme les manifestes stratégiques du pouvoir, constituent aussi la quintessence des idées de Dulles el, mises en perspective avec ses prises de position de 1952, elles soulignent bien son influence prépondérante dans l'adoption de la politique dite de « New Look »,

Toute cette nouvelle stratégie reposait sur une série de prémisses, partagées aussi bien par Dulles que par Eisenhower[3]. Il était fondamentalement erroné de limiter la guerre froide à un simple affrontement entre deux grandes puissances militaires et économiques. Il fallait bien davantage la comprendre comme l'opposition de deux modèles de société profondément antagonistes. Ce que Dulles avait souligné lors d'une réunion préparatoire du projet Solarium, en comparant la menace soviétique à celle de l'Islam au Xe siècle; un danger bien supérieur à Napoléon ou Hitler selon ses propres termes[4]. Ainsi n'était-il pas si éloigné des positions de Kennan. Le danger militaire qu'avait souligné le fameux NSC. 68 ne représentait qu'une part limitée et purement conjoncturelle du défi lancé aux États-Unis et à leurs alliés. Le plus grave était que l'état de guerre permanent dans lequel le bloc occidental était contraint de vivre pervertissait son développement économique dans une vaine tentative pour se maintenir au niveau du potentiel militaire soviétique. D'autant plus que Moscou pouvait se permettre d'engager des conflits périphériques particulièrement coûteux, comme en Corée, pour entamer la vitalité de l'Occident. Entravés par une stratégie purement réactive, les États-Unis pouvaient fort bien perdre la guerre froide à long terme. S'ils n'étaient pas défaits militairement, le coût social et économique de la résistance risquait, de toute façon, de s'avérer rédhibitoire. Les alliés européens étaient bien trop faibles pour l'assumer; alors même que le pays pourrait se fourvoyer en préférant un illusoire isolationnisme aux charges incontournables que lui conférait son destin. Il fallait donc mettre un terme au danger le plus pressant -celui de la guerre -pour maintenir le dynamisme de l'Occident, qui parviendrait alors naturellement à soumettre le communisme dans une compétition économique et sociale. Quitte à accélérer le processus en pratiquant une politique de déstabilisation derrière le rideau de fer; ultime avatar des promesses de roll-back.

Dans cette logique, les États-Unis se devaient d'exploiter au mieux leurs atouts spécifiques, sans se laisser manipuler par les Soviétiques. À la puissance conventionnelle de l'Est devait répondre la suprématie nucléaire américaine. L'enjeu était simple: réfuter les termes d'un conflit imposé par les Soviétiques et éviter de se soumettre à cette véritable guerre d'usure. Le bloc communiste jouissait d'une position géopolitique idéale qui lui permettait de porter ses coups en n'importe quel point du « monde libre », sans grande difficulté. Tout en assumant la logique de l'endiguement,reprise dans la théorie des dominos, Dulles relevait que jamais les États-Unis ne pourraient garantir une protection militaire conventionnelle sans condamner les fondements économiques de la nation. Il fallait désormais faire comprendre aux communistes que les Occidentaux allaient s'extirper de ce dilemme d'une défense effrénée et sans issue en exploitant leur propre supériorité, de façon « massive », Et que, dans l'éventualité d'un conflit, même périphérique, ils répondraient de manière asymétrique: c'est-à-dire par les moyens et dans le lieu qu'ils choisiraient, à l'instar de leurs adversaires. Comme il se fit fort de le souligner, ceci signifiait que, désormais, les États-Unis se réservaient le droit d'utiliser directement des armes atomiques sur Moscou ou Pékin, aussi bien dans l'éventualité d'une insurrection communiste en Iran que.dans celle d'une intervention chinoise en Indochine. De la sorte, Dulles pensait prévenir aussi bien une nouvelle Corée qu'une invasion de l'Europe. Les réticences de Truman à l'encontre de l'arme atomique étaient balayées ; et l'option jadis prônée par MacArthur devenait la ligne officielle. En supprimant toute idée de sanctuarisation, Dulles comptait bien donner sa véritable ampleur politique à la guerre froide, tout en éliminant les conflits périphériques.

Bien entendu, cette théorie des représailles massives n'avait de sens que considérée avec son corollaire: une politique d'alliance extrêmement élaborée, tout autour du bloc communiste. Car pour être efficace, la dissuasion nucléaire ne devait pas constituer la seule et unique option face à une agression. Il était indispensable que se constituent des systèmes de défense collective capables de résister tactiquement à toute forme d'agression, ne serait-ce que le temps d'une « négociation », Sous la houlette de Dulles, qui se fit un devoir d'assister à toutes les réunions plénières de l'OTAN, l'OTASE et autres rencontres bilatérales, les États-Unis entreprirent de boucler le cercle défensif autour du bloc communiste. La pactomanie du secrétaire d'État s'illustra dans les « détails» de cette architecture d'alliances s'emboîtant comme des poupées...russes. En imposant une connexion entre les différentes sphères géopolitiques, les participations française et surtout britannique parachevaient l'endiguement des Soviétiques par delà la nécessaire intervention américaine. D'autres pays -appelés à devenir des puissances régionales -renforçaient les liens entre ces structures par leurs appartenances multiples, ainsi le Pakistan ou la Turquie, respectivement membres de l'OTASE et du pacte de Bagdad, du pacte de Bagdad et de l'OTAN. Là où de grandes structures s'avéraient impossibles ou inopérantes, les États-Unis s'engageaient par des pactes de « défense mutuelle », comme avec Formose. La volonté de Dulles était de figer l'échiquier géopolitique, ne plus laisser de marge de manœuvre à l'adversaire et l'empêcher d'emporter toute nouvelle victoire, qui affaiblirait au moins psychologiquement le camp occidental.

Dans la mesure où il était parfaitement illusoire d'espérer obtenir une réelle cohérence de l'ensemble de ces pays sur la seule base d'objectifs défensifs, inévitablement locaux, Dulles entreprit de promouvoir une véritable conscience du bloc anticommuniste. Indéniablement impressionné par la cohérence idéologique et la force d'attraction du communismes[5], son ambition était de générer une vigueur et une unité symétrique dans son propre camp. Ainsi, la virulence de ses dénonciations d'un communisme athée, bafouant les droits des individus ... impliquait-elle en fait toute une rhétorique -indéniablement cynique -prônant a contrario les valeurs du camp occidental.

À ce titre, les États qui se déclaraient neutres représentaient une pierre dans le jardin du secrétaire d'État. Non seulement, ils remettaient en cause la validité de la portée idéologique du combat que pensaient mener aussi bien Dulles qu'Eisenhower. Mais ils constituaient des espaces échappant au parapluie atomique et, dès lors, devenaient la proie de l'expansionnisme communiste, d'éventuels casus belli qui pesaient sur la certitude du système dissuasif. Or, pour fonctionner, le principe de la dissuasion ne devait laisser aucun espace au doute. Conscient de cette difficulté, Dulles entreprit de se donner une image de fermeté inébranlable. Le prix de la crédibilité passait, selon lui, par un discours terriblement manichéen mais conçu comme pédagogique, à même de mobiliser les énergies d'une population et d'un parti républicain dont les velléités isolationnistes auraient pu être nuisibles. Cependant, sa dénonciation de l'Empire du mal, du communisme athée ou de l'immoralité de la neutralité... ne l'empêcha pas de rencontrer Tito (et même de faire du voilier avec lui) ou de s'efforcer de soutenir économiquement une Pologne qui semblait vouloir se démarquer de la ligne soviétique. Fort cyniquement, Dulles ne semblait guère s'émouvoir d'éventuels soutiens à des communistes « neutres» dans le conflit avec Moscou. Ils étaient même plus utiles neutres que ralliés. De même ses relations avec Nehru furent-elles certes complexes, mais des plus pragmatiques[6]. En fait, obnubilé par le souvenir de l'échec de Lansing et Wilson, son obsession fut bien plutôt d'être toujours assuré du soutien du Congrès pour sa politique. Indépendamment de son activité, son discours virulent -le rôle du méchant -devait lui accorder le soutien des conservateurs..., à charge au souriant président de nuancer et amadouer les démocrates.

L'application de cette stratégie, empreinte d'une fausse naïveté, se révéla toutefois d'une grande difficulté, exigeant force pragmatisme. Mais davantage que dans ses discours théoriques, c'est bien dans le détail de sa pratique qu'il faudrait juger la validité des représentations de Dulles.

De fait, la logique sous-jacente de cette stratégie reposait sur une perception particulièrement complexe à gérer du milieu international. En maintenir la cohérence se fit souvent au détriment d'ambitions plus personnelles de Dulles quant à la portée de son action.

La validité du New Look et de son système de dissuasion reposait sur une prémisse fondamentale: la compétence et la compréhension réciproque des interlocuteurs dans un contexte de crise, afin que chaque camp prenne la réelle mesure des enjeux. Il ne pouvait y avoir de «diplomatie du bord du gouffre» (brinkmanship) sans une représentation idoine des Soviétiques. Une perspective pour le coup tout à fait manichéenne et, finalement, surprenante de la part d'hommes pour lesquels l'art de gouverner relevait avant tout du pragmatisme. Pour Dulles ou Eisenhower, les maîtres du Kremlin étaient avant tout des doctrinaires, soumis à un idéal qui les dépassait dans la durée. En tant que telle, leur hostilité était certes profonde et irréversible, mais ils échappaient aux réactions émotives et présentaient toutes les qualités des joueurs d'échec qui semblaient être inscrites dans les gènes de tout Russe. Sans surprise, cette conviction était l'apanage aussi bien de Foster que de son frère et directeur de la CIA, Allen Dulles. Tous deux avaient adopté Les principes du léninisme de Staline comme un manifeste idéologique et politique à considérer avec la même attention qu'on aurait dû prêter, en son temps, à Mein Kampf. Commune à toute une administration qui ne remit jamais en cause l'agressivité de Moscou, ce sentiment fut finalement partagé par Eisenhower qui pouvait pourtant se targuer d'une connaissance plus personnelle des Soviétiques. De là découlait l'intime conviction que jamais les Soviétiques ne prendraient le risque d'une guerre dont les conséquences se révéleraient aussi démesurées. Bien entendu, il fallait éviter toute « erreur de calcul» de l'adversaire. À elle seule, cette obsession justifiait toute la rhétorique de démonisation du communisme chez Dulles: prouver qu'il n'hésiterait jamais à aller au terme de sa logique. Enfin, pour être opératoire, ce modèle nécessitait une parfaite cohérence du bloc communiste, dirigé sans contestation par le Kremlin, stratège et interlocuteur final. Une certitude de Dulles que les membres du Conseil national de sécurité n'eurent guère la tentation de contester[7].

Ainsi, durant la première crise des îles côtières de Formose (Quemoy et Matsu), au printemps 1955, Dulles et son président voyaient-ils la main du Kremlin derrière les revendications de Mao. Sans contestation, Dulles invoqua le lien direct avec l'évolution de la situation en Europe et le réarmement allemand. Il insista pour que les États-Unis demeurent fermes, même pour un enjeu aussi secondaire que ces petites îles, dénuées de la moindre valeur, si ce n'est symbolique, pour les deux Chine. Elles représentaient un symbole de la validité de l'engagement de l'Amérique à protéger le territoire de l'un de ses alliés, alors même que ses intérêts vitaux n'étaient pas mis en cause. Si les États-Unis s'avéraient incapables de tenir leurs engagements pour Quemoy, quelle confiance leur accorder pour Berlin ?[8] Dans la pure logique des dominos, ces îles étaient momentanément devenues indispensables pour la sécurité nationale américaine, dans la mesure où elles mettaient en cause toute la crédibilité de la dissuasion. En demeurant fermes, fût-ce au risque d'une guerre atomique, Dulles et Eisenhower pensaient faire une démonstration claire et préserver l'avenir d'une éventuelle « erreur de calcul» des Soviétiques. Il ne fallait plus permettre que puissent se produire des erreurs d'analyse diplomatique comme en 1950; d'autant plus que désormais les conséquences des risques de dérapages allaient croissantes.

L'avènement de Khrontchev inquiéta nettement Dulles, remettant en cause la subtilité du brinkmanship. Cette fois-ci, le Kremlin n'était plus dirigé par un subtil joueur d'échec, comme Dulles se plaisait à évoquer Molotov ou Boulganine qu'il appréciait, mais par un individu imprévisible, irrationnel et que la CIA dépeignait comme un ivrogne. Avec le succès du Spoutnik, et malgré leur supériorité stratégique sans équivoque, Dulles s'inquiéta de plus en plus de l'aventurisme -et même de « l'amateurisme» -du nouveau dirigeant qu'il ne sentait guère capable d'analyses raisonnables . Au début de 1958, prenant la mesure de ces évolutions et des risques croissants, il engagea le Joint Chiefs of Staff à penser de nouveaux concepts tactiques et stratégiques qui permettent d'échapper à l'engrenage des représailles massives. Il fallait avant tout préserver la marge de manœuvre d'une diplomatie qui menaçait de perdre toute crédibilité, aussi bien vis-à-vis des alliés que des adversaires des États-Unis.

Pour Dulles, cette démarche ne relevait pas d'un constat d'échec, mais de la nécessaire évolution d'un concept purement conjoncturel. Conçu, en leur temps comme le moyen le moins coûteux, à la fois politiquement et financièrement, d'assurer la défense de l'Occident, les représailles massives n'avaient jamais eu vocation à perdurer. Pour leur inventeur, il était évident qu'il faudrait constamment faire évoluer ce qui n'était que des outils pour sa diplomatie. Ne serait-ce que parce que l'une des ambitions de l'équipe au pouvoir était de provoquer une scission entre Moscou et Pékin, maniant la carotte avec le premier et le bâton avec le second. Le duo Eisenhower-Dulles était persuadé que les relations entre les successeurs de Staline et Mao ne feraient que se détériorer au fur et à mesure que les intérêts politiques et stratégiques divergeraient. La concrétisation d'une telle politique ne pouvait que rendre sans cesse plus hasardeuse l'application d'une logique de dissuasion aussi stricte. Les représailles massives ne pouvaient fonctionner que dans un monde bipolaire, exempt de prolifération et de dissémination des centres de décision.

Cette appréhension dynamique des modes de dissuasion ne faisait en fait que reprendre l'ambition originelle de Dulles qui dépassait largement le cadre de la confrontation avec les Soviétiques, une simple étape des relations internationales.

Dès le début, il avait tenté d'envisager et structurer le monde de l'après « guerre froide chaude ». Le « New Look » n'ayant pas pour ambition de mettre un terme à la guerre froide, mais seulement de figer un rapport de force stratégique, l'essentiel était de préparer la phase suivante, et même les lendemains de la guerre froide. Mais en l'absence d'une identification à la fois concrète et dynamique de ses objectifs à long terme, l'administration républicaine connut bien des difficultés en la matière. À partir de 1957, Dulles ne cessa de déplorer de n'avoir plus le temps de «penser l'avenir» sereinement. Après avoir imaginé démissionner pour devenir « simple » conseiller du président, il initia une série de réflexions « tous azimuts» pour redonner un second souffle à une diplomatie quelque peu dépassée par les bouleversements des deux dernières années. Nouvelle approche de la guerre froide, révision des principes de la dissuasion, de la gestion des alliances, des rapports avec Moscou ou avec les leaders nationalistes du Tiers Monde... furent autant de thèmes de réflexions lancés par Dulles, et qu'il n'eut jamais l'opportunité de reprendre.

En fait, le seul projet consistant de Dulles concernait l'Europe. Familier des questions européennes depuis 1919, ami intime de Jean Monnet, Dulles était depuis longtemps partisan d'une intégration européenne la plus aboutie possible. Devenu secrétaire d'État, il avait aussi vu dans le projet de la CED une opportunité historique de mettre un terme définitif à la querelle franco¬allemande, une véritable obsession, et le premier jalon probant d'un processus fédéral. Son ardeur à défendre le projet, qui allait bien au-delà des stricts intérêts de l'état-major américain, n'aboutit qu'au sentiment d'un échec personnel, doublé d'une profonde et quasi-irrémédiable déception à l'égard d'une France incapable de tenir son rôle à l'été 1954. Sans renier ses convictions européennes, Dulles allait désormais faire preuve d'une grande retenue, toute d'amertume, s'interdisant toute initiative d'envergure. Ses difficultés avec Eden et sa certitude du déclin français allaient le conduire à reporter toute son attention sur Adenauer, en qui il voyait un ami sincère et fiable, partageant des valeurs et des craintes similaires. Aux vues de la situation, le vieux chancelier lui paraissait seul en mesure de maintenir la République fédérale dans le giron occidental. Or, au cœur de l'opposition géopolitique entre les deux blocs, l'Allemagne représentait plus que jamais son principal souci, en attendant une conjoncture plus favorable en Europe. À terme, sa vision idéale était celle d'une Europe occidentale unifiée, capable d'attirer les satellites de l'URSS, et ainsi de participer à une forme de roll¬back pacifique, sans pour autant menacer un Kremlin obnubilé par la résurgence de la menace allemande. Pour préserver ses chances d'aboutir à un tel résultat, Dulles s'engagea davantage dans un processus fort complexe visant essentiellement à soutenir Adenauer, allié le plus fidèle mais aussi des plus exigeants. Ce choix était d'autant plus nécessaire que les interventions américaines dans le reste du monde, marquées d'une maladresse teintée parfois d'un extraordinaire cynisme, ne cessaient de compliquer les relations entre Washington et ses principaux partenaires européens

En effet, autant les principes européens de Dulles étaient rigoureux, autant sa perception des enjeux liés aux autres aires se voulait marquée d'un pragmatisme sans faille, à la mesure des nouvelles responsabilités du pays. Un pragmatisme qui trahissait surtout l'opportunisme d'une administration aux conceptions plutôt obscures, se demandant encore en 1958 s'il valait mieux soutenir des démocraties fragiles ou des dictatures plus efficaces contre le communisme. Une des causes de l'ambiguïté provenait des relents d'un isolationnisme qui n'épargnait pas toujours les dirigeants républicains. Si on excepte l'Amérique latine, les membres de l'équipe d'Eisenhower ne s'étaient, globalement, sentis impliqués que très progressivement par les autres aires géopolitiques dans lesquelles ils étaient peu à l'aise. Le principe même de l'organisation des alliances, dans la logique du New Look, avec la charge de la défense conventionnelle confiée aux puissances locales, ou même les responsabilités initiales confiées aux alliés européens (OTASE, Pacte de Bagdad...) en attestent

À défaut d'une réelle capacité d'innovation, les républicains avaient adopté les analyses de leurs prédécesseurs. L'Asie était surtout perçue comme une source de difficultés, avec la menace chinoise, comme une épée de Damoclès, sur la Corée, l'Indochine et Formose. Comme il l'avait indiqué en « déneutralisant » Formose, en février 1953, Dulles comptait se servir de chacun de ces territoires pour ouvrir un second front en cas d'intervention de Mao sur l'un des autres fronts. Mais, par delà la théorie des dominos, l'objet de toutes les attentions du secrétaire d'État était le Japon. L'ancien ennemi, avec lequel Dulles avait négocié le traité de paix en 1951, avait tous les atouts pour suppléer les États-Unis et les Européens dans cette partie du monde. Géopolitiquement, il représentait le pendant de la base avancée américaine en Angleterre. Mais surtout, dans l'obsession de Dulles de trouver des contre-valeurs au prosélytisme communiste, le Japon, avec sa prospérité croissante, pourrait bien servir de vitrine asiatique du système occidental. À ce titre, il représentait une carte plus intéressante que ne pouvait l'être l'Inde, alternative régionale au modèle communiste, mais terriblement peu fiable du fait de sa persistance neutraliste.

Toutefois, c'est le Moyen-Orient qui finit par accaparer toute son attention, en raison de son importance stratégique aussi bien du fait de ses ressources que de sa position charnière entre trois continents. Le succès de sa politique de dissuasion ayant considérablement réduit les options militaires, Dulles avait la certitude que la menace soviétique allait changer de nature et de localisation. Il était persuadé que l'universalisme idéologique, les qualités intrinsèques de l'expérience soviétique (rusticité, adaptabilité...) auxquels était sensible le Tiers-Monde allaient lui conférer des atouts dans des zones périphériques de l'Europe. Cette clairvoyance fut l'une des rares. De la Méditerranée à l'Euphrate, se concentrèrent toutes les avanies de la diplomatie américaine. Une marge de manœuvre réduite du fait des liens indéfectibles avec Israël -pierre d'achoppement au Congrès -et la volonté initiale de ne pas trop s'impliquer avaient d'abord limité les options diplomatiques. Mais la prise de conscience des enjeux de la décolonisation (plus pressants que le traditionnel anticolonialisme historique des États-Unis) et de son éventuelle exploitation par les communistes modifia les perspectives de Washington. La résistance passéiste de Londres et Paris ne pouvait que miner les positions occidentales : détourner les mouvements nationalistes vers Moscou, ruiner les Européens dans des combats d'arrière-garde et surtout brouiller les messages du «camp de la liberté », Chypre, Aden, l'Afrique du Nord furent autant de points de friction entre Dulles et ses partenaires. Bien entendu , aucune de ces questions n'atteint l'intensité dramatique de l'affaire de Suez. Pas plus l'échec de la complexe solution légaliste de la conférence de Londres initiée par Dulles, que celui des pressions sur Nasser au sujet d'Assouan... ne rendirent les Américains plus souples face aux décisions franco-britanniques. Persuadés d'avoir été trahis par cette expédition condamnée d'avance, Eisenhower et Dulles n'eurent guère de scrupules à sacrifier des alliés obligatoirement dociles en Europe à un hypothétique prestige auprès du « front de Bandoung », et de Nasser en particulier. La position américaine, des plus ambiguës, renvoyait à deux réalités essentielles pour Dulles. D'une part, il s'agissait d'une extraordinaire opportunité pour démontrer la sincérité du discours anticolonialiste américain et marquer les Russes sur ce thème. Mais surtout, Dulles y voyait la défense d'un principe fondamental pour l'avenir: le respect de la loi internationale qui seule pouvait générer des relations interétatiques saines, sur une base contractuelle. La proclamation de la doctrine Eisenhower, l'année suivante, aurait dû capitaliser cette image d'arbitre respectueux des règles internationales, en lieu et place de Londres et Paris renvoyés à leurs rangs de puissances régionales. Ce ne fut que le début d'une longue incompréhension des réalités régionales, dont le premier épisode fut la coûteuse intervention au Liban.

 

 

Lorsque révolution de son cancer le contraint à démissionner, Dulles pensa laisser un bilan mitigé mais globalement satisfaisant. Par sa fermeté il avait préservé la paix durant toutes ces années et participé prudemment à l'essor d'une détente entre les deux blocs dont l'apogée fut l'année 1955... Mais l'administration républicaine n'était pas encore parvenue à tenir compte de toutes ces évolutions et de leurs conséquences. En désignant Christian Hertel, un « gestionnaire », pour lui succéder, Dulles avait pensé laisser toute latitude à son président pour achever leur œuvre. Mais le regain d'activisme d'Eisenhower ne fut apparemment pas suffisant. Le début de la crise de Berlin souligna amplement les limites de la politique de dissuasion. Et la modération inaugurée par Dulles ne fit que jeter le trouble chez de Gaulle ou Adenauer, sans autre effet. La question de la sécurité en Europe n'était pas réglée, pas plus que dans le reste du monde. L'abandon de la logique des représailles massives, sans révision de celle des alliances réduisit à peu de choses l'esprit de la politique de New Look et ses enjeux. De là tout un engrenage...

 

 

Enfin, si Dulles avait endossé la tenue du croisé anticommuniste, ce n'était pas sans quelque arrière pensée et ambitions qu'il espérait bien concrétiser par delà les nécessités de la guerre froide. La volonté de mener deux politiques de front, à court et long terme, ne simplifia ni ne clarifia la tâche d'un individu finalement peu imaginatif par delà sa maîtrise technique. En l'absence de mémoires ou autre testament autojustificateur légué à la postérité, Dulles continue à apparaître aussi ambigu et complexe que la politique mise en œuvre. Toute la difficulté du personnage réside dans le contraste entre l'apparente rigueur théorique et verbale et le pragmatisme qui semble prédominer dans ses analyses, à défaut de ses prises de position finales. Une seule certitude s'impose. Son cas illustre parfaitement les « vraies-fausses» ruptures de la politique étrangère américaine, tout autant que le poids des contingences nationales dans le discours diplomatique.



[1] Il s'agit des fonds actuellement disponibles à la bibliothèque Eisenhower à Abilène, et des papiers Dulles de la Firestone Library de Princeton qui sont à la base de cette étude.

[2] Dulles, J.F. «A Policy for Security and Peace », Foreign Affairs, XXXII. avril 1954.

[3] Pour Eisenhower et ses réflexions stratégiques, voir Immerman Richard, « Confession of an Eisenhower Revisionist: an agonizing reappaisal », Diplomatie History, Vo1.l4, Summer 1990, pp.319-342.

[4] Solarium Project. Principal points made by JFD, 8 May 1953. National Archives, RG. 59. Policy Planning Staff, Working Papers, box 54.

[5] Un sentiment trouble de Dulles à l'égard des «systèmes mobilisateurs » de l'entre-deux guerres que l'on retrouve notamment dans son ouvrage de 1939 War, Peace or Change. Sur ces questions, se reporter aux deux classiques fondamentaux : Guhin Michael, John Foster Dulles: A Statesman and his Times, New York, Columbia University Press, 1972, et Pruessen Ronald, John Foster Dulles: The Road to Power, 1888-1952. New York, The Free Press, 1982.

[6] Sur ces aspects, consulter Brands H.W. The Spectre of Neutralism, New York, Columbia University Press. 1989.

[7] Cf. Garthoff Raymond, Assesing the Adversary. Estimates by the Eisenhower Administration of Soviet Intentions and Capabilities, Washington, D.C, The Brookings Institution, 1982.

[8] On retrouvera la même logique chez Dulles lors de la seconde crise , en 1958. Dans une conversation avec Gerard Smith, directeur du Policy Planning Staff, le Il janvier 1958, Dulles prévoit une « année difficile » durant laquelle Khrouchev sera tenté de tester la fermeté américaine et la solidarité occidentale après les changements de 1957 ("effet Spoutnik", tensions liées à Suez...). National Archives. RG 59. Policy Planning Staff Files. Chronological 1958.