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Marie-Pierre Rey, L'URSS et la sécurité européenne, 1954-1975

L'URSS et la sécurité européenne, 1954-1975

 

 

 

Bulletin n°1-2, printemps-automne 1996



 

 

 

L'URSS et la sécurité européenne, 1954-1975

 

 

Marie-Pierre Rey

 

 

Dans ce séminaire de relations internationales attaché à la question des représentations du monde et des ensembles régionaux, la prise en compte de la diplomatie soviétique, dans sa pratique comme dans ses présupposés idéologiques, paraît une donnée essentielle, car susceptible d'éclairer les enjeux majeurs de l'après Seconde Guerre mondiale. Or, dans cette politique extérieure, les questions européennes et plus précisément le problème de la sécurité européenne, occupent une place clef. J'ai donc choisi de m'arrêter à ce thème et d'étudier la période 1954-1975 qui, très riche, coïncide avec un certain nombre de mutations dans les perceptions et les choix géopolitiques soviétiques. Cet exposé, bâti sur des archives soviétiques provenant du ministère des Affaires étrangères (MID) et du PCUS, et des archives occidentales (Quai d'Orsay, Foreign Office) en cours de dépouillement, s'organisera autour de trois thèmes. L'on rappelera dans un premier temps les grandes options géopolitiques retenues par la diplomatie soviétique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'à la mort de Staline; dans un second temps, l'on envisagera les mutations progressivement effectuées entre 1954 et 1968-1969, avant d'étudier dans un dernier temps, les conséquences de ces nouveaux choix géopolitiques.

 

 

L'héritage : les grandes options géopolitiques au lendemain de la mort de Staline

 

 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'à la mort de Staline, les choix soviétiques en matière de politique étrangère, s'inscrivent dans une perspective traditionnelle, héritée de la révolution d'Octobre, voire de la période tsariste.

  

 

Des choix restés traditionnels  

 

Déterminée par une perception « géographique et voisine » des relations internationales qui privilégie ses intérêts régionaux, la diplomatie soviétique continue, comme dans la période tsariste, d'accorder une place déterminante aux confins immédiats de son territoire: Europe orientale et balkanique, Extrême-Orient, Asie centrale. Certes, officiellement, le discours soviétique, discours messianique et révolutionnaire à portée universelle, semble dépasser les contours d'une influence strictement régionale. Toutefois dans les faits, les zones de progression politique de l'après-guerre -Europe orientale, Mongolie extérieure, Corée du Nord, Chine, et les tentatives avortées de progression en Iran et en Turquie -restent des zones traditionnelles d'expansion. La propagande soviétique se place bien dans cette période, au service d'une logique d'expansion continue et monolithique, à l'image de l'expansion tsariste. Or, cette idée est d'autant plus intéressante que depuis 1949, l'URSS s'est dotée de l'arme nucléaire. Ainsi, jusqu'à la mort de Staline, si l'arme nucléaire renforce l'URSS, elle ne modifie pas fondamentalement les grandes données de sa politique étrangère.

 

 

Une place spécifique accordée à l'Europe

  

Dans ce schéma géopolitique, l'Europe, en tant qu'entité géographique, occupe une place spécifique. Perçue comme le prolongement « naturel » de l'État-continent -à cheval entre l'Europe et l'Asie -que constitue l'URSS, l'Europe revêt une double importance :

-d'abord, une importance politique: l'URSS qui ne cesse de se définir comme une puissance européenne, de revendiquer son appartenance au continent européen, aspire à rayonner en Europe et à peser sur le destin du continent.

-et une importance stratégique et militaire. La Seconde Guerre mondiale a cruellement révélé la vulnérabilité du territoire national face à un envahisseur occidental. Désormais, le thème dominant est celui de la protection, de la défense du territoire national.

Cette logique sécuritaire a eu deux conséquences majeures :

D'abord, elle a largement déterminé la politique stalinienne vis-à-vis de l'Europe orientale. Pour Staline, il s'agissait en effet de prolonger le territoire soviétique par un glacis d'États soumis et sûrs, afin de le protéger contre toute attaque occidentale, au moment où la « grande alliance» commençait à se déliter et les premiers signes de la guerre froide à apparaître. Soutenue par le mythe de la « forteresse soviétique assiégée », cette logique sécuritaire n'était certes pas une invention stalinienne. Elle s'intégrait dans un schéma apparu dès les débuts de la révolution d'Octobre et de la guerre civile, mais elle fut nettement exacerbée par le traumatisme national suscité par la Seconde Guerre mondiale.

Cette logique sécuritaire a également déterminé la perception soviétique de la question allemande et par là même des relations à établir avec l'Europe occidentale: dans cette période, l'État stalinien, dans la lignée des conférences de Yalta et Potsdam, cherche à affaiblir politiquement l'Allemagne mais surtout, à la démilitariser de manière durable. L' Allemagne est en effet perçue comme une menace aiguë et, si la naissance d'une démocratie populaire allemande apparaît aux Soviétiques comme un gage de sécurité, la non reconnaissance par la RFA de la ligne Oder-Neisse et l'intégration croissante de la RFA dans le bloc occidental au moment où la guerre froide est de plus en plus exacerbée, sont de réels motifs d'inquiétude.

Cette obsession de la question allemande débouche dans cette période sur une politique agressive , une politique d'affrontement dont témoignent les revendications sur Berlin, le recours au blocus... Dans ce contexte, l'Europe occidentale, perçue comme l'alliée de l'Allemagne fédérale, et depuis la signature du plan Marshall , comme la courroie de transmission des États¬Unis, suscite la plus grande défiance et bientôt une forte déception.

En dépit de la forte progression politique des partis communistes Occidentaux, (France, Italie) et du grand capital de sympathie dont jouit l'URSS auprès des opinions occidentales, l'Europe occidentale reste une zone « ennemie ».

Jusqu'à la mort de Staline, la perception soviétique des relations internationales reste dominée par une vision territoriale de la puissance qui accorde une place clef aux continents européen et asiatique. En dépit de son discours universaliste, l'URSS est alors une grande puissance régionale, essentiellement préoccupée de la question allemande. À partir de 1954-1955, la perception soviétique des relations internationales évolue et avec elle, sa perception des questions de sécurité en Europe.

 

 

1954-1969, l'URSS et la sécurité européenne: une période de maturation

 

 

Le problème allemand au cœur de la diplomatie soviétique

 

 

La disparition de Staline entraîne la mise en place d'un pouvoir collégial encore mal assis où des sensibilités, des perceptions différentes s'expriment tant sur le plan intérieur qu'extérieur. Sur le plan extérieur, l'Allemagne reste au cœur de la diplomatie soviétique mais divise les responsables politiques : au lendemain des émeutes de juin 1953 à Berlin-Est, Béria appelle à 1'« abandon» de la RDA. La jugeant rétive à toute réelle soviétisation et par là source de difficultés majeures, Béria se prononce pour une progressive réunification allemande sur la base d'une neutralisation militaire garantie par l'Occident, solution qui présenterait l'avantage de régler le problème du réarmement allemand. Véritable provocation pour la majorité du Bureau politique, ce projet iconoclaste pèsera lourd dans l'éviction définitive de Béria. Pour le reste du Bureau politique en effet, il faut au contraire poursuivre deux objectifs :

-parier sur la soviétisation de la RDA ;

-n'envisager une éventuelle réunification que sur la base d'une adhésion de l'Allemagne au modèle de démocratie populaire, ou tout au moins sur la base d'une « neutralisation » fixée à l'avantage de l'URSS...

Au-delà des divergences qu'elles révèlent, ces analyses attestent d'un point fondamental: l'acuité, toujours réelle, du problème allemand dans la sécurité soviétique. Or,de ce point de vue,l'année 1954 coïncida avec une évolution majeure: le projet de Commuauté européenne de défense, puis en octobre 1954 la question de la ratification des accords de Paris et la création de l'UEO attestèrent d'une accélération sensible de l'intégration de la RFA dans le camp occidental et dans l'Alliance atlantique.

Face à ce processus jugé dangereux, les diplomates soviétiques s'efforcèrent de reprendre l'initiative, par un dialogue nouveau avec l'Europe occidentale, visant à promouvoir le concept de sécurité collective européenne. Le coup d'envoi de cette nouvelle politique fut donné en février 1954 par le plan Molotov exposé à la conférence de Berlin.

 

 

Le projet de Conférence sur la sécurité européenne  

 

Le 10 février 1954, à la conférence de Berlin, le projet de conférence sur la « sécurité européenne » est exposé par le ministre soviétique des Affaires étrangères, Molotov. Il présente alors aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France, un plan qui consiste à négocier et à signer, préalablement à la réunification de l'Allemagne, un traité de sécurité européenne et dans ce but, il précise que les quatre puissances concernées -États-Unis, URSS, Grande¬Bretagne et France -devront s'engager « à convoquer une conférence des États européens ».

Le plan Molotov met en avant l'idée de la « neutralisation » de l'Allemagne -on retrouve là la position majoritaire au Politburo en 1953 -et il propose un code de bonne conduite européen, avec la promotion d'un certain nombre de principes clefs -reconnaissance des frontières existantes, non-ingérence dans les affaires intérieures des États, respect de la souveraineté des États -que la conférence des États européens serait chargée de discuter et d'entériner... Le but du plan Molotov est double : il s'agit alors d'obtenir le « gel » de la situation européenne par l'élaboration d'un traité de sécurité collective, mais aussi de séduire les opinions européennes alors rétives au réarmement ouest-allemand et par là d'empêcher la ratification des accords de Paris. Ce dernier point est capital: si le projet est à peine abouti sur le plan politique -les déclarations de Molotov sont très évasives quant aux modalités de la conférence à tenir -, en revanche, il apparaît comme très abouti sur le plan d'une propagande pan-européenne pacifiste.

Le plan Molotov témoignait d'une évolution sensible : à la politique d'affrontement précédemment choisie, succédait désormais une logique de dialogue et de conciliation; par ailleurs, alors que la politique précédemment suivie isolait la question allemande, désormais cette question allemande était intégrée à une problématique plus large, mettant en avant le concept de sécurité collective européenne.

Au fil des années cinquante, le projet soviétique s'étoffe, devenant progressivement un élément clef de la politique extérieure soviétique. Toutefois, si la volonté soviétique de dialogue avec l'Europe occidentale est alors de plus en plus nette, dans le même temps, la mise en place en mai 1955 du Pacte de Varsovie vise à verrouiller le dispositif est-oriental. Et toute cette phase de dialogue sera ponctuée de tragiques rappels à l'ordre soviétique, en 1956 à Budapest et en 1968 à Prague...

À partir de 1956-1957. les Soviétiques combinent le projet initial de conférence européenne sur la sécurité avec des propositions de désarmement qui porteraient en Europe sur une zone géographique donnée. C'est également dans cette période que les mouvements pacifistes proches du PCUS (Congrès mondial pour la Paix, Association internationale des résistants ...) sont les plus offensifs, réclamant sur plusieurs fronts (ONU, opinions publiques...) des mesures de désarmement.

Cette effervescence conduit à l'élaboration de plans de désarmement émanant des satellites est-orientaux. En 1957, le plan Rapacki propose une dénucléarisation des deux Allemagne, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, dénucléarisation qui serait doublée d'un engagement de non agression nucléaire de la part des puissances possédant l'arme atomique. En 1963 -et alors que la signature du traité de Rome et les premiers grands succès rencontrés par la Communauté européenne ne cessent d'inquièter les Soviétiques -, le plan Gomulka relance le plan initial tout en le limitant : il s'agit désormais de se contenter du gel des armes nucléaires.

Face aux propositions soviétiques, les Occidentaux restent majoritairement réservés voire hostiles : ils s'inquiètent de tout projet susceptible de servir à terme une éventuelle neutralisation de l'Allemagne et se montrent dubitatifs face aux propositions soviétiques de désarmement. Dans ce chorus hostile, quelques voix, encore individuelles, s'élèvent en faveur des projets soviétiques : en 1958, Macmillan admet dans un communiqué officiel l'idée d'une zone européenne où les armements seraient limités, encourant aussitôt les foudres américaines et françaises (en particulier les critiques de Foster Dulles.) De même, l'ancien ambassadeur George Kennan, pourtant peu suspect de sympathie pro-soviétique, se montre favorable au plan Rapacki dans lequel il voit à terme, un facteur favorable à la libéralisation des démocraties populaires.

Ces échecs ne découragent pas la diplomatie soviétique. En 1964, le ministre Rapacki relance à l'ONU le projet d'une conférence européenne à laquelle les États-Unis seraient désormais invités à participer. Peu après le lancement du nouveau projet, L. Brejnev, devenu secrétaire général du PCUS, précise la nouvelle conception soviétique de la sécurité européenne, énonçant en 1966 :

« Garantir la sécurité européenne signifie avant tout rejeter les doctrines et les conceptions revanchardes, reconnaître la situation qui s'est créée au centre de l'Europe, procéder du fait, évident pour chacun que deux États allemands existent, la RDA et la RFA. Il n'y a pas, et il ne peut y avoir d'autres bases pour sauvegarder la paix en Europe. »

Désormais, la sécurité européenne ne passe plus par la neutralisation d'une Allemagne réunifiée mais par la reconnaissance de la division de l'Allemagne et de l'Europe en deux parties distinctes. À l'hypothétique et aventureux projet d'une réunification allemande par neutralisation, succède désormais, et de manière très nette, la volonté de consolider et de « sanctuariser » tout l'édifice européen en place, de légaliser la division du continent.

Les projets soviétiques commencent alors à trouver un écho en Occident. Quelques pays occidentaux -dont au premier pian la France du général de Gaulle, soucieuse d'un véritable dialogue Est-Ouest -se montrent désormais intéressés par le projet de conférence sur la sécurité ; toutefois c'est la réunion des membres de l'OTAN à Reykjavik en juin 1968 qui apporte la première adhésion collective au principe de conférence, en arrêtant cependant deux conditions nécessaires: une amélioration tangible du climat Est-Ouest quant aux questions en suspens, -dont au premier plan la question allemande -et l'acceptation par l'URSS d'une négociation Est-Ouest sur la réduction des armements conventionnels en Europe. Un an plus tard, la diplomatie soviétique se rallie au projet de négociation sur la réduction des armements conventionnels en Europe -les MBFR, on y reviendra plus loin -, et obtient en contrepartie l'ouverture de la préparation de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe...

Ainsi, quinze ans après le lancement du projet initial, les Soviétiques obtiennent donc satisfaction. Mais en 1969, la négociation qui s'engage intervient dans un contexte politique et diplomatique radicalement différent du contexte des années cinquante.

 

Un contexte politique et diplomatique radicalement nouveau

 

 

Au moment où s'engagent les préliminaires de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, les questions européennes restent certes fondamentales pour la diplomatie soviétique. Mais elles s'intègrent désormais dans un ensemble beaucoup plus vaste.

Dans la seconde moitié des années cinquante et au début des années soixante, la politique extérieure de l'URSS change véritablement de dimension et accède véritablement au statut de puissance mondiale. Deux éléments ont favorisé cette évolution : d'une part, les erreurs et maladresses accumulées par la diplomatie américaine dans ses relations tant avec les pays en voie de développement qu'avec les non-engagés et d'autre pan, la volonté soviétique de faire pièce à la montée en puissance de la Chine populaire dans le Tiers-Monde. La percée soviétique en Égypte au moment de la crise de Suez, l'entrée de l'URSS sur le continent américain sont autant de signes de cette dilatation de la diplomatie soviétique, désormais présente à l'extérieur du continuum euro-asiatique. Ce trait majeur de la diplomatie soviétique, qui a considérablement modifié l'équilibre international, s'accentuera encore au fil des années soixante-dix -avec la percée soviétique sur le continent africain -, et perdurera jusqu'à l'arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev.

Parallèlement à cette dilatation de la politique extérieure soviétique, l'URSS s'est engagée dans un dialogue privilégié avec les États-Unis. Je n'insisterai pas sur la mise en place bien connue de ce dialogue ; il suffit de rappeler qu'au lendemain de la crise de Cuba, les grandes puissances ont progressivement multiplié les concessions mutuelles, ce qui a conduit à des résultats tangibles : après l'installation du télétype rouge en juin 1963, le traité de Moscou d'août 1963 -qui interdit les expériences nucléaires dans l'atmosphère, l'espace extra-atmosphérique et sous la mer -témoigne d'une bonne volonté mutuelle. En juin 1967, la rencontre de Glassboro entre le président Johnson et le président du Conseil Kossyguine, aboutit un an plus tard à la signature du traité de non-prolifération des armes atomiques ; c'est la même année, en 1968, qu'une négociation sur la limitation des armes stratégiques, négociation dite SALT, s'engage.

Ainsi, à la fin des années soixante, au moment où un nouveau dialogue soviéto-européen s'engage sur la sécurité en Europe, les questions extra¬européennes et le dialogue américano-soviétique qui achèvent de hisser l'URSS au rang de puissance mondiale, occupent désormais une place clef dans la diplomatie soviétique. La première moitié des années soixante-dix apporte aux questions européennes encore en suspens un certain nombre de réponses, tout en parachevant cette évolution. C'est ce qu'il convient de voir maintenant.

 

 

1969-1975 : négociations bilatérales et multilatérales au service de la sécurité européenne

 

 

Entre 1969 et 1975, les questions européennes ont considérablement évolué, sous l'influence de plusieurs facteurs.

L'intérêt croissant des Européens de l'Ouest pour le projet soviétique de Conférence sur la Sécurité européenne, la volonté des autorités américaines de trouver là une monnaie d'échange pour la négociation MBFR engagée à leur initiative, la volonté du chancelier W. Brandt d'établir avec Moscou un dialogue pragmatique, enfin la position du gouvernement français, soucieux de conserver son rôle d'interlocuteur entre l'Est et l'Ouest, sont autant de facteurs décisifs dans l'évolution des questions européennes qui s'est dessinée dans la première moitié des années soixante-dix.

 

 

La conférence sur la sécurité et la coopération en Europe: préparation et déroulement

 

 

Tout au long de la première moitié des années soixante-dix, les diplomates soviétiques continuent de privilégier la préparation de la CSCE. À la recherche d'une légitimation du statu quo européen, s'ajoutent deux autres objectifs, de plus en plus patents à partir de 1971-1972. Il s'agit en effet d'atténuer au maximum les effets d'une Communauté européenne à laquelle ils sont toujours hostiles et de travailler à désolidariser progressivement les États-Unis de leurs alliés européens. De ce point de vue, la mise en avant du thème de la « maison commune européenne » à laquelle l'URSS prétend appartenir à la différence des États-Unis est bien symptomatique. Par ailleurs, dans cette période préparatoire, les autorités soviétiques cherchèrent à partir d'une déclaration d'A. Gromyko datée de 1970, à installer la future conférence dans la durée avec le projet d'un organisme permanent de sécurité; mais la logique pan-européenne qui sous-tendait le projet, fut nettement refusée par les Occidentaux.

Les préliminaires achevés, la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, s'ouvrit en novembre 1972 à Helsinki et à l'issue de trois phases distinctes, conduisit à la signature de l'Acte final le 1er août 1975. Faute de temps, je ne m'arrêterai pas à l'ensemble des travaux de la conférence mais j'évoquerai seulement les mesures relatives à la sécurité européenne, inscrites dans la première corbeille (et dans une moindre mesure dans la troisième corbeille).

Sur le plan de la sécurité, le compromis établi dans l'Acte final joua essentiellement au profit de la diplomatie soviétique. Elle obtint la reconnaissance internationale d'un certain nombre de principes auxquels elle était particulièrement attachée : respect de la souveraineté des États, non¬ingérence dans les affaires intérieures des États, respect et inviolabilité des frontières établies, règlement pacifique des conflits. Toutefois, des concessions furent imposées aux Soviétiques : ils furent contraints d'admettre le principe de l'« inviolabilité » des frontières européennes et non celui de l'intangibilité tant réclamé. Cette différence était importante puisqu'elle laissait ouverte et légale toute modification pacifique des frontières allemandes. Par ailleurs, des mesures dites de « confiance » furent fixées : tout déplacement massif de troupes aux frontières d'un État européen devait désormais être notifié; il s'agissait pour les Occidentaux d'éviter le renouvellement de la crise tchécoslovaque... Enfin, comme on l'a dit plus haut, la proposition soviétique de créer un organe permanent de sécurité ne fut pas agréée par les Occidentaux.

Sur le plan de la sécurité, la CSCE permit ainsi de promouvoir un certain nombre de principes clefs, et de donner au dialogue Est-Ouest une assise plus sûre. Premier grand forum international depuis les grandes conférences de l'après-guerre, il eut aussi une portée symbolique majeure. Sur le plan de son efficacité directe, il faut être plus nuancé : sans valeur juridique, l'Acte s'apparenta essentiellement à une déclaration de bonne intention signée consensuellement par 33 pays souverains dont les deux États allemands. En revanche, il est clair que la préparation de cette conférence engagée depuis 1968-1969, a accompagné toute l'Ostpolitik du chancelier Brandt. Les deux processus, l'un multilatéral -la CSCE -, l'autre bilatéral -le dialogue germano-soviétique-, se sont fait mutuellement écho, facilitant indéniablement la signature des textes fondamentaux de la première moitié des années soixante-dix : traité germano-soviétique et traité germano-polonais reconnaissant solennellement la frontière Oder-Neisse et accord inter¬allemand.

L'Ostpolitik du chancelier Brandt et le processus de la CSCE permirent donc à la diplomatie soviétique d'obtenir un certain nombre des revendications contenues dans le plan Molotov de 1954 (respect des frontières établies dont la ligne Oder-Neisse, élaboration de principes concrets de coexistence pacifique).

En revanche, aucune avancée concrète ne se produisit sur les questions théoriques de désarmement et chaque partie resta campée sur ses positions : de manière récurrente en effet, les Soviétiques ne cessèrent durant les années 60-70 de se prononcer en faveur d'un désarmement général, tandis que les Européens de l'Ouest réclamaient, eux, des mesures de désarmement progressif et garanti par un contrôle mutuel des États concernés, contrôle que l'URSS ne cessa de refuser tout au long de la période.

 

 

Enfin, le dernier point de difficulté fut lié aux MBFR.

 

 

Cette négociation correspondait à une initiative des pays membres de l'OTAN lancée en 1968 avec le signal de Reykjavik. Elle s'expliquait du côté américain par la prise en compte des sentiments d'une opinion de plus en plus hostile au maintien massif de troupes américaines en Europe et par la volonté de substituer à un retrait américain unilatéral, une diminution négociée des troupes en présence de part et d'autre. Elle concernait les forces militaires « nationales» et « étrangères» et devait aboutir à une réduction mutuelle et équilibrée de ces forces, effectuée dans le cadre des deux alliances (OTAN et Pacte de Varsovie) ce qui posait le problème délicat de la prise en compte ou de la non prise en compte des forces françaises dans le décompte.

Les Soviétiques d'abord hostiles au projet de négociation MBFR s'y rallient progressivement à partir de 1971, devant l'insistance américaine à lier ouverture des MBFR et ouverture de la CSCE. Toutefois, le projet va s'effilocher et s'engluer. Plusieurs facteurs ont joué dans cet échec. Il y eut d'abord l'hostilité de la diplomatie française, farouchement opposée à cette négociation de bloc à bloc jugée dangereuse. Pour le président Pompidou comme pour son ministre des Affaires étrangères M. Jobert, cette négociation pouvait à terme aboutir à la mise en place au cœur de l'Europe d'une zone tampon, démilitarisée qui, en s'étendant à l'Allemagne fédérale et au Bénélux, hypothèquerait l'avenir de la Communauté européenne et affaiblirait la sécurité européenne au bénéfice de l'URSS. Elle était donc en cela néfaste. Mais il y eut aussi l'inertie des Soviétiques. Une fois le processus de la CSCE lancé, et une fois le processus de détente américano¬soviétique largement conforté par la signature des accords SALT en mai 1972 et l'accord de juin 1973, la négociation MBFR essentiellement perçue comme une monnaie d'échange, n'apparaissait plus nécessaire.

Ainsi, en 1975, si la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe s'achève triomphalement par la signature de l'Acte final d'Helsinki qui témoigne d'une volonté de dialogue mutuel et d'un attachement à des principes de coexistence pacifique et de sécurité collective, en revanche, sur le plan des négociations concrètes de désarmement, les succès sont inexistants. Pourtant, cette situation, qui contraste alors avec le dynamisme des négociations menées directement entre Américains et Soviétiques, ne dérange plus vraiment les Soviétiques. En 1975, avec un glacis est-européen renforcé et des frontières est-européennes garanties par la communauté internationale, avec un dialogue noué d'égal à égal avec les États-Unis sur les questions de sécurité, la diplomatie soviétique est confortée dans ses positions. Elle peut désormais se détacher du vieux continent et se lancer dans une politique extérieure plus offensive, plus hasardeuse en Afrique et en Amérique latine. Ce sera là tout le sens de l'aventure politique et idéologique tentée au fil de la seconde moitié des années soixante-dix et de la décennie quatre-vingt...