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Joseph Kennet, L'Apaisement : constante de la politique étrangère britannique, 1865-1939

L'Apaisement : constante de la politique étrangère britannique, 1865-1939

 

 

 

 

Bulletin n°1-2, printemps-automne 1996



 

 

 

Paul Kennedy

L'Apaisement : constante de la politique étrangère britannique, 1865-1939

 

 

Joseph Kennet

 

 

Paul Kennedy, ancien fellow d'Oxford et de la fondation Humboldt à Bonn, ancien professeur de l'université d'East Anglia et visiting fellow de l'Institut d'études avancées de Princeton est professeur d'histoire à Yale. Il mériterait d'être mieux connu en France. Comme Toynbee, Renouvin, Duroselle et leurs successeurs, il s'efforce de dégager les facteurs sous-jacents, semi-permanents auxquels les dirigeants politiques ne peuvent contrevenir, même contre l'opinion publique du moment, sous peine de conséquences graves. Telle est l'approche de Kennedy dans tous les ouvrages qu'il a publiés à ce jour[1]. Elle fournit une explication particulièrement convaincante de la politique d'apaisement britannique dans les années précédant la guerre de 1939[2]. Apaisement est un mot qui a acquis une connotation péjorative. Dans l'esprit de beaucoup, il équivaut à lâcheté, à démission devant la force, à la soumission devant la menace de la violence. Il symbolise les efforts de paix de Chamberlain face aux dictateurs, les crises des Sudètes, de Prague, de Dantzig.

Pour certains, la politique d'apaisement avait commencé avec l'abandon de la Chine au moment de l'attaque japonaise de 1931 en Mandchourie, puis avec celui de l'Abyssinie conquise par les Italiens en 1935-1936. Mais pour Kennedy, la politique britannique d'apaisement remonte au milieu du XIXe siècle et reste constante jusqu'à son échec final en 1939.

Il la définit comme une politique consistant à régler les conflits internationaux par la reconnaissance et le règlement des revendications au moyen de négociations fondées sur la raison et le compromis, l'objectif étant d'éviter éviter un conflit armé qui serait coûteux, sanglant et qui pourrait entraîner des conséquences très graves.

 

 

Pour les Britanniques, l'apaisement était une approche positive, sans doute optimiste, assumant que les hommes étaient régis par la raison. L'autre caractéristique était la crainte et l'horreur de la guerre. Cet aspect a pris le dessus dans les années 1930 et a donné son sens péjoratif à l'expression.

 

 

Les débuts de la politique d'apaisement

 

 

Ce n'est qu'après la mort de Palmerston, le grand « impérialiste », que Gladstone institua une politique d'accommodements intérieurs tenant compte des changements économiques et des exigences sociales du temps. La priorité accordée aux affaires nationales, d'autant plus que l'affaire du Schleswig¬Holstein avait montré que la Grande-Bretagne ne pouvait guère intervenir sur le continent Ce n'était pas encore une politique continue ni toujours possible dans un monde peu « raisonnable »,

Certes, il y eut la politique péremptoire et coloniale de Disraeli, la guerre des Boers, le Soudan ; il y eut aussi Fachoda, la concurrence navale avec la France, la Russie, puis l'Allemagne. Mais les exigences d'un électorat de plus en plus nombreux et populaire et l'émergence du Labour Party forçaient le gouvernement à des dépenses pour l'éducation, la santé, l'aide aux pauvres, la sécurité sociale et les pensions. Toutes ces charges limitaient les dépenses militaires, d'autant plus que, comparée à celle de ses rivaux, la position industrielle, commerciale, coloniale, navale et militaire de la Grande-Bretagne était en déclin, tandis que l'étendue de l'Empire et des voies de communication à défendre restait immense.

La solution négociée des conflits devenait donc de plus en plus indispensable, comme le montrent abondamment l'abandon de toute influence politique et militaire dans les Amériques, l'acceptation de la doctrine Monroe, les tentatives de conciliation et l'offre de concessions coloniales à l'Allemagne après 1906 et jusqu'en 1914.

Comme toute bonne politique, l'apaisement avait des raisons multiples. Aux principes moraux l'apaisement alliait des avantages économiques et stratégiques et reposait sur des considérations de politique interne aussi bien que la situation internationale.

 

 

Une question de morale et d'économie

 

 

Les mouvements évangéliques étaient très influents en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Leurs exigences de justice et de moralité en politique étaient très réelles et sincères. Ils excluaient la guerre comme moyen de politique étrangère et des arguments moraux devaient justifier les décisions gouvernementales.

Bien évidemment, la morale ne suffit pas à faire une politique. À l'époque, au milieu du XIXe siècle, la Grande-Bretagne victorienne avait abandonné le mercantilisme. Elle était devenue « l'atelier du monde ». Elle importait les matières premières et la nourriture, exportait du charbon, des produits finis et des capitaux, et assurait les transports maritimes et les services de bourse, d'assurance et de banque du monde entier. Mais tout reposait sur la liberté des échanges. Tant que le monde prospérait, le Royaume-Uni s'enrichissait grâce à elle. Par contre, elle était vulnérable à toute crise économique qui diminuait les échanges, et surtout à la guerre qui les empêchait ou les rendait dangereux et chers, tandis que les pays plus protectionnistes ou plus autarciques souffraient beaucoup moins des entraves à la circulation des biens et des services.

Grâce à ses exportations « invisibles », cette situation ne changea pas quand l'Allemagne, puis les États-Unis prirent la tête du développement industriel. La richesse nationale continuait à croître, mais à un rythme ralenti qui ne suffisait plus à subvenir à la fois aux dépenses sociales grandissantes et au maintien d'une défense suffisante. La préservation de la paix n'en devint que plus vitale pour la Grande-Bretagne. Une course aux armements avec une puissance étrangère, outre le danger d'hostilités éventuelles, ne faisait qu'exacerber ce dilemme. Les gouvernements britanniques cherchaient donc normalement à mettre fin aux courses aux armements par la diplomatie, ne serait-ce que pour des raisons de budget, pour diminuer les dépenses militaires.

 

 

Situation géostratégique

 

 

À la différence des autres grandes puissances, la Grande-Bretagne avait des intérêts dans toutes les parties du monde. Cela signifiait que même après 1815, au faîte de sa puissance, quand sa marine était suprême et que ses rivaux étaient préoccupés par leurs problèmes internes, les dirigeants britanniques devaient tenir compte de leurs multiples obligations et ne pouvaient concentrer leur attention et leurs moyens sur une région particulière.

La situation changea vers la fin du XIXe siècle. D'autres puissances contestaient la maîtrise des mers de la Royal Navy. La puissance des armées de terre par rapport aux marines se renforçait, en nombre par la conscription et en mobilité par les chemins de fer. L'Empire devenait de plus en plus vulnérable. Le gouvernement se trouva face à une disproportion grandissante entre ses moyens et ses obligations. Liddell Hart dira que l'Empire britannique était devenu le plus grand exemple d'overexiension de l'histoire.

De plus en plus, le gouvernement était contraint de choisir les régions prioritaires et celles où il faudrait céder. Le seul fait du nombre et de la diversité des obligations et des dangers menait parfois à la paralysie un gouvernement craignant de dégarnir certaines régions pour en protéger d'autres.

Quelles que fussent les choix décidés, l'extension même de l'Empire était une raison puissante, souvent préconisée par les conseillers militaires et diplomatiques du gouvernement, pour la solution pacifique des disputes et pour les compromis avec les autres puissances.

 

 

La situation intérieure en Grande-Bretagne

 

 

L'extension continue du droit de vote après 1867 et 1884 rendait les politiciens de plus en plus attentifs à « l'opinion publique », qu'elle fût exprimée par les journaux populaires, les groupes de pression ou par les résultats électoraux. Patriotisme et atrocités envers des peuples pouvaient mobiliser l'opinion, mais elle était généralement hostile à la guerre, particulièrement quand elle risquait d'être coûteuse, ce qui mettait un frein à une politique étrangère belliqueuse. D'ailleurs, l'électorat n'était pas disposé à accepter un grand budget de défense aux dépens des réformes sociales et économiques. Une déclaration de guerre ne pouvait se faire que si elle était « populaire ».

Des couches sociales nouvelles et une proportion de plus en plus grande de la population entraient dans l'électorat et s'intéressaient à la politique. Il s'ensuivait un besoin continu de réformes constitutionnelles, sociales et économiques. C'étaient elles que les politiciens considéraient leur tâche comme primordiale s'ils voulaient rester aux affaires. La grande majorité d'entre eux se consacraient donc aux problèmes internes. Les affaires internationales étaient des distractions à expédier aussi rapidement que possible.

 

 

En résumé, ces motifs d'ordre moral, économique, géostratégique et interne étaient constants dans l'opinion publique depuis le milieu du XIXe siècle et, à de rares exceptions près (en 1978 et 1911), ils obligeaient à une politique étrangère de pragmatisme, de conciliation et de rationalité, l'hypothèse étant, qu'à moins d'une atteinte trop grave à l'intérêt national, la résolution pacifique des différends était bien plus avantageuse pour la Grande¬Bretagne que la guerre.

Cette politique, fruit d'un pot-pourri de motivations morales et de considérations froidement calculées représentait le sentiment du plus grand nombre. Elle ne recueillait évidemment pas un consensus total. Elle était critiquée à gauche par des groupes hétéroclites changeants et d'opinions diverses comprenant des visionnaires de toutes sortes : des isolationnistes, des marxistes, des idéalistes pacifistes oublieux des réalités de ce monde, qui réclamaient l'abolition des dépenses militaires et se reposaient, après 1920, entièrement sur la SDN. À l'autre extrême, les soi-disant réalistes, qui se méfiaient des étrangers et réclamaient une politique étrangère vigoureuse appuyée par une défense puissante.

 

 

 



[1] The Rise and Fall of British Naval Mastery , Londres, Fontana Press, 1976; The Rise of the Anglo-German Antagonism, 1860-1914 , Londres, Fontana Press, 1980; The Realities behind Diplomacy, Background Influences on British Foreign Policy, 1865-1980 , Londres, Fontana Press, 1981 ; Strategy and Diplomacy, 1870-1945 , Londres, Fontana Press, 1983 [Trad. fr. : Stratégie et diplomatie, Economica, 1988] ; The Rise andFaUofthe Greai Powers.Economie Changeand MilitaryConflict from 1500 to 2000 , Londres, Fontana Press, 1988 [Trad. fr. : Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1989, Payot Poche, 1991]; Preparing for the Twenty-First Century , Londres, Fontana Press. 1993 [Trad. fr. : Préparer le XXle siècle, Odile Jacob, 1994.  

[2]  Cf. Strategy and Diplomacy, 1870-1945, op. cit., pp. 13-39.