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Annie Guénard, La vision française de l'Europe centrale et orientale dans la construction d'une politique culturelle extérieure (1936-1940 et 1944-1951)

La vision française de l'Europe centrale et orientale dans la construction d'une politique culturelle extérieure (1936-1940 et 1944-1951)

 

 

 

Bulletin n°1-2, printemps-automne 1996



 

 

La vision française de l'Europe centrale et orientale dans la construction d'une politique culturelle extérieure (1936-1940 et 1944-1951)

 

 

Annie Guenard

 

 

« [...] Notre sécurité ne peut être seule garantie sur le Rhin [...] la France a des intérêts à défendre dans l'espace danubien, dont dépend sa sécurité même, en particulier le plateau de Bohême [...] la France a un intérêt d'ordre général à la stabilité politique de l'Europe centrale et danubienne (Elle devra y travailler) [...] C'est seulement à ce prix qu'elle [...] pourra remplir le rôle important que (cet espace) parait lui réserver ».

 

Ces extraits d'un courrier adressé le 6 janvier 1945 au ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, par le délégué du CFLN à Londres apportent un éclairage sur l'importance accordée à l'issue du second conflit mondial au centre et à l'est de l'Europe[1].

  

L'analyse conduite ici s'insère dans le cadre de cette dominante de la politique étrangère française, l'intérêt porté aux États issus de la dislocation de l'Empire austro-hongrois. À partir de 1918, la perception des enjeux recouverts par le nouvel ensemble régional conduisit les dirigeants français à implanter dans cet espace différents outils d'influence. Parmi ceux-ci[2], le réseau des établissements d'enseignement et des associations diffusant la langue et la culture françaises apparaît comme un instrument de premier ordre. Dans une phase de relative sérénité des relations internationales, jusqu'au début des années trente, avec une perception inchangée de la zone, la présence culturelle française présenta une grande continuité dans ses options.

Par contre, dans les années qui nous intéressent, des années de crises, celles de l'escalade vers la Seconde Guerre mondiale, puis celles de l'émergence du conflit, la vision gouvernementale française de cet ensemble régional a très nettement induit l'élaboration d'une politique culturelle spécifique.

Les périodes prises en compte, situées de part et d'autre du temps de guerre, de 1936 à 1940 puis de 1944-1945 à 1951, s'inscrivent dans des phases d'incertitudes grandissantes pour l'avenir de l'Europe, des temps où des idéologies totalitaires progressent. Limitrophe de puissances qui manifestent des ambitions inquiétantes, l'espace géographique considéré est une zone sensible et vulnérable.

Vigilants face à ces ambitions, les gouvernements alors en charge de la France (en 1936, gouvernement de Front populaire, en 1944-1945, gouvernement provisoire de la République française) ont concentré leur attention et leur action sur l'Europe centrale et orientale. « Politique culturelle» le terme n'est pas trop fort dans le sens où, élément central d'une politique étrangère, l'action a été conduite du sommet de l'État, structurée par lui, qu'elle a représenté une volonté politique de résister à des processus en cours et a montré une cohérence, un projet global.

La première partie de cet exposé est consacrée à la vision de l'Europe centrale et orientale par les décideurs politiques français au départ de chaque période étudiée. Une vision qui inclut un état des lieux des positions culturelles françaises.

Dans une deuxième partie, l'exposé montre comment cette vision amène les décideurs à l'élaboration d'une politique culturelle précise et originale, au service des intérêts français, représentant aussi une réaction aux constats effectués et aux menaces perçues.

Enfin une troisième partie met en évidence les inflexions ultérieures de la politique culturelle française, en étroite relation avec une vision de l'ensemble régional qui évolue.

 

 

Vision française de l'Europe centrale et orientale...

 

 

Une vision française de l'Europe centrale et orientale

 

 

La vision au printemps 1936 - Un espace sensible

 

 

Les propos de Léon Blum à la Société des nations le 1er juillet 1936 donnent le ton de la perception de l'Europe par le chef du gouvernement de Front populaire récemment installé au pouvoir :

« [...] L'Europe présente n'est pas une Europe de paix [...] Le fait est là [...] Pour la première fois depuis 18 ans, il y a risque de guerre en Europe [...] Il n'y a pas de conflit européen où la France ne risquerait de se trouver entraînée tôt ou tard, bon gré mal gré [ ...] »[3].

 

Depuis le printemps 1935, les espoirs placés dans une politique de sécurité collective par le biais de la SDN sont affaiblis. Léon Blum ne renonce pas à la coopération internationale, mais il estime indispensable d'utiliser d'autres voies pour préserver la sécurité et la paix. La fermeté face aux risques expansionnistes doit conjuguer « une paix armée» et un volontarisme accru dans les constructions de liens diplomatiques, économiques,ou autres encore, en Europe.

L'Europe centrale et orientale est une zone sensible en raison d'expansionnismes voisins; elle l'est aussi en 1936 aux yeux des responsables français parce qu'elle révèle à l'observation une évolution interne inquiétante.

 

 

Un virage en cours ?

 

 

Un constat est dressé : depuis 1934 existe une dérive fasciste de plusieurs gouvernements. Ancienne en Pologne et Hongrie, elle est plus récente en Bulgarie, en Roumanie, en Yougoslavie, liée à des personnalités, les rois Boris et Carol II, le chef de gouvernement yougoslave Stoyadinovitch.

 

L'éviction de la scène gouvernementale de responsables modérés est un signe de l'évolution en cours, ainsi, en août 1936, celle du ministre des Affaires étrangères roumain, Tataresco.

Cette évolution imprime une certaine réorientation des politiques étrangères. Des gouvernements de l'Europe centrale et orientale ne réservent plus à la France la primauté des liens diplomatiques comme ils l'avaient fait jusque-là à travers divers contrats : alliance franco-polonaise, accords conclus avec elle par les membres de la Petite Entente (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie). Depuis 1934, quels que soient leurs fondements, plusieurs décisions convergent, un accord germano-polonais, une politique de rapprochement avec l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste menée par les nouveaux gouvernements yougoslave et roumain. Un risque de tiédeur à l'égard de la France est à craindre de la part de trois alliés sur quatre.

De telles modifications sont capables de remettre en question les alliances conclues, d'affaiblir le système de défense française face à l'Allemagne et l'équilibre européen vers lequel a tendu la politique étrangère française depuis 1919.

 

 

Une bascule des influences ?  

 

Cette inflexion nouvelle des choix de plusieurs gouvernements coïncide avec une montée en force des puissances allemande et italienne dans cet espace, dont les dirigeants français mesurent l'ampleur.

Ils perçoivent la dépendance croissante de la zone vis-à-vis de ces États, en particulier du voisin allemand. Seules la Tchécoslovaquie et la Pologne résistent mieux au processus en cours. Lié aux échanges économiques, le poids technologique et scientifique allemand s'accentue; il intervient dans les formations professionnelles, les enseignements supérieurs, le plus souvent reçus en territoire allemand. Au-delà de ces faits, l'Allemagne nazie conduit aussi une expansion culturelle et idéologique.

Entre 1933 et 1936, divers documents émanant du ministère des Affaires étrangères mettent l'accent sur la multiplicité des actions conduites par l'État nazi dans cette zone. Comme les mises en garde adressées à Paris par les diplomates et responsables culturels en poste, ces notes du Quai d'Orsay font état d'une conquête des marchés culturels de la zone. Les solides relais que forment les minorités allemandes, une économie dirigiste, un soutien étatique à un dumping commercial, autant d'éléments mis en évidence qui facilitent la diffusion de produits culturels comme le livre et le film. Notons le signalement d'un fait paradoxal, en 1934, correspondant à des « réparations de guerre» en nature, d'importants dons de livres ont servi cette avancée allemande.

Les analyses montrent un autre niveau d'inquiétude. Évolution inverse, l'influence culturelle française forgée par un travail de longue haleine depuis le début des années vingt est en passe de s'amenuiser, ceci pour deux raisons, le décalage existant entre deux modes d'affirmation, un moindre effort français.

L'Allemagne attire à elle les milieux professionnels et scientifiques. Cette donnée de base, traditionnelle, est accentuée par la masse des budgets consacrés par le régime nazi à son expansion. La France, elle, a construit une présence culturelle sur des qualités traditionnelles et unanimement reconnues, plus particulièrement sa littérature, ses arts. Si la médecine et le droit français ont aussi une grande notoriété et attirent vers des formations en France, sur place, seuls les Instituts français de Prague et Varsovie proposent des enseignements scientifiques. Le plus souvent la présence culturelle française reste d'abord érudite, « aimable » et mondaine (en particulier à Bucarest, la sphère d'influence se limite trop nettement aux classes sociales aisées, à une clientèle fréquemment oisive).

Les positions françaises sont fragilisées par les réductions répétées des crédits destinés au rayonnement à l'étranger. Il faut en chercher l'origine dans la crise économique, dans une rigueur budgétaire, mais sans doute aussi dans un intérêt moindre accordé à cette sphère géographique, alors que les dirigeants français cherchent avant tout un rapprochement diplomatique avec l'Union soviétique, fait acquis en 1935.

Le manque de dynamisme, la torpeur menacent les lieux d'amitié française. Gérant la pénurie, la plupart des Instituts sont freinés dans leurs activités. Une situation qui est source de déception chez les amis francophiles. Entre 1933 et 1935, seules les capitales des États alliés sont le lieu de grandes manifestations artistiques : concentrer l'action pour mieux frapper les esprits et compenser les insuffisances au quotidien, tel paraît être le choix des responsables.

Avec la multiplication des accords de clearing, le volume des échanges commerciaux entre la France et les États de cet espace s'est légèrement accru, mais les produits de caractère intellectuel et culturel n'ont pas profité de cette embellie. Exception faite du cas tchécoslovaque, la chute vertigineuse entre 1933 et 1935 des exportations françaises de produits imprimés est source d'inquiétude.

Le risque d'un déclin de l'influence française tient aussi au décalage des deux images forgées dans cet espace. Apportant une image de technicité, de dynamisme, l'Allemagne nazie utilise tous les vecteurs disponibles, y compris le film documentaire, « les actualités », la radio. Au même moment, la France vit sur son capital de puissance artistique et intellectuelle et utilise avant tout des instruments traditionnels. Seul le film français dit « de spectacle » connaît une diffusion commerciale importante et, par sa qualité, conquiert les publics de cette partie de l'Europe.

Autre inquiétude, le régime nazi déverse dans tout l'espace une propagande dont l'objectif est de discréditer la France. Celle-ci est montrée comme un pays vieilli, retardataire, incapable d'innovation. Avec la victoire électorale des forces de gauche, la propagande antifrançaise s'accentue et colporte aussi de sombres pronostics sur une France en proie aux troubles sociaux. Au printemps 1936, les dirigeants socialistes et radicaux ont conscience des bases politiques et idéologiques de cette stratégie. Ils savent qu'il leur faut alors réactiver la confiance des quatre alliés et convaincre les autres États du poids de la France en Europe.

 

 

La vision en 1944-1945

 

 

Une zone d'un intérêt vital

 

En 1945, on l'a vu plus haut, les responsables du Gouvernement provisoire considèrent cette zone comme un centre de gravité de l'équilibre européen à reconstruire.

La France a des intérêts communs avec elle, se préserver d'un danger allemand potentiel. En étant présents dans cet espace, les dirigeants français entendent aussi défendre leur conception des conditions de stabilité future du continent tout entier, face à celles des grands alliés anglo-saxons mais aussi soviétiques. La conception du général de Gaulle sur le rôle que doit jouer la France apparaît dans l'analyse suivante

« [...] Quant à la Vistule, au Danube, aux Balkans, l'Amérique et l'Angleterre les abandonneraient sans doute à la discrétion des Soviets. Mais alors le monde constaterait qu'il y avait corrélation entre l'absence de la France et le nouveau déchirement de l'Europe »[4].

 

L'attention portée à cet ensemble régional recouvre aussi d'autres enjeux. L'ancrage de l'influence française y est plus fort que celui des puissances victorieuses, un certain nombre d'instruments économiques et culturels perdurent, il faut protéger autant que possible « ces intérêts » et les revivifier. Au-delà de ce fait, les dirigeants français y voient un point d'appui pour, à travers une politique de présence active, recouvrir une reconnaissance internationale et une stature de grande puissance perdues dans la défaite et le temps d'occupation. Un double rôle paraît possible, celui d'interlocuteur privilégié et de médiateur dans les tensions internes à la zone, celui de « pont » entre deux entités qui se profilent autour des deux grandes puissances.

 

 

Un nouveau jeu dangereux des influences extérieures ?

 

 

L'espace est désormais libéré des influences et emprises allemande et italienne, « des places sont à prendre ». Au printemps 1945, les Anglo-saxons et les Soviétiques s'y attachent, alliés de la France mais aussi concurrents. De toute évidence, les dirigeants français craignent d'être pris de vitesse et de ne pouvoir retrouver alors les positions privilégiées d'antan.

Les responsables du GPRF observent des ambitions expansionnistes ou simplement dominatrices. Sur ses gardes face à la position dominante des États-Unis dans le monde, la France l'est aussi vis-à-vis du poids de l'Union soviétique sur cette zone. Liés par traité à la grande puissance communiste depuis l'hiver 1944, les dirigeants français restent cependant lucides. Un témoin comme Jean Paul-Boncour, ambassadeur de France à Bucarest, fait part très tôt au Quai d'Orsay de son inquiétude face à « un blocus virtuellement établi sur les États balkaniques » par l'Union soviétiques[5].

 

L'Est européen en mutation

 

 

Dans une Europe ruinée, l'ensemble est-européen est particulièrement atteint. Autre vision française alors, celle d'une sphère qui doit renaître, se reconstruire, alors qu'elle est amputée d'une part importante de son potentiel humain et est extrêmement vulnérable à tout niveau.

En 1945, dans chaque État libéré, des coalitions gouvernementales s'installent, rassemblant diverses formations antifascistes et où dominent les forces progressistes, communistes compris. De manière significative, elles dotent leur État du qualificatif « nouvelle », ainsi « Roumanie nouvelle » , « Pologne nouvelle ». La vision de cet ensemble régional par les responsables français c'est donc aussi celle de mutations déjà en cours. Ils y voient une volonté commune de reconstruction des structures politiques, des sociétés et des économies sur des bases plus équitables, volonté partagée par une France qui, elle même, se qualifie de « France nouvelle ».

Leur vision est enfin celle de profonds remaniements sociaux, des tensions qui opposent les classes sociales privilégiées aux classes populaires montantes. Celles-là sont souvent installées dans une opposition aux changements. Cette donnée laisse entrevoir des risques majeurs pour l'avenir de l'influence française.

 

 

Une vision des positions françaises dans l'ensemble régional

 

 

En 1945, la composition du GPRF met la France en phase avec les coalitions gouvernementales centre et est européennes. Il existe aussi des similitudes dans le parcours à accomplir, un virage profond après un épisode de tentation fasciste, une reconstruction.

Très différente des données politiques globales de l'avant-guerre où une France dirigée par des forces de gauche s'adressait des gouvernements pour la plupart orientés à droite, cette situation de concordances entretient un espoir d'entente et de coopération avec des partenaires à l'Est aux sensibilités politiques proches.

Cet espoir est conforté par le fait qu'arrivent aux postes de commande des États des interlocuteurs d'obédiences diverses, très souvent connus des dirigeants français et de membres des missions universitaires. Des formations acquises en France aux activités des Instituts français, nombreux ont été les cadres de contacts. À ceci s'ajoutent des liens nés des séjours d'exil politique en France dans les années trente, de relations entre militants antifascistes, de combats communs (Guerre d'Espagne, Résistance, gouvernements en exil à Londres).

Cet atout n'empêche pas de constater la complexité des positions françaises. Liées à la signature des accords de Munich, à l'armistice séparé de juin 1940, au régime de Vichy, les séquelles sont là, l'image est altérée. La France a, pour un temps indéterminé, perdu dans cet ensemble régional une place de puissance amie et alliée de quatre États. Réticences ou prudence lui sont parfois opposées.

Mais en même temps, les représentants diplomatiques se font l'écho, de la part de représentants de toutes formations politiques, d'un souhait de présence française active, en particulier sur le plan intellectuel et culturel, une présence susceptible de contrebalancer le poids déjà sensible de l'Union soviétique.

En 1945, cet espace reste encore isolé du fait des destructions d'infrastructures. Sur place, la France de la Résistance et du rassemblement des forces progressistes est profondément méconnue en dehors de sphères très restreintes, sphère politique, sphère intellectuelle. Les dirigeants français savent qu'il est nécessaire de construire une image reflétant la réalité de 1945 et favorisant une reconnaissance .

Seul véritable outil à la disposition du GPRF en 1945 pour mener une politique étrangère étant donné l'état matériel et financier du pays, la dimension culturelle et intellectuelle revêt alors un rôle essentiel. Elle intervient aussi dans le cadre d'une confrontation en Europe centrale et orientale de deux systèmes de pensée.

 

 

L'élaboration d'une politique culturelle

 

 

1936-1938: un sursaut

 

 

À partir de l'été 1936, une fermeté française

 

 

La politique culturelle offensive française décidée par le gouvernement de Front populaire s'intègre dans une politique de fermeté française qui rompt avec l'immobilisme des mois précédents face aux actes agressifs de l'Allemagne nazie et de l'Italie mussolinienne. Une volonté existe, renverser le cours des choses, ne pas laisser le champ libre aux puissances fascistes au centre et à l'est de l'Europe et conserver les positions acquises.

Fermeté avec le plan de réarmement lancé au même moment, en août 1936. Fermeté dans la conduite de la politique extérieure. Vers cet espace qui focalise l'attention, force est de constater la convergence d'actions françaises cherchant à créer une dynamique de solidarité : proposition d'un renforcement des liens entre États de la Petite Entente, soutien à un projet d'une Entente économique balkanique, projet d'aide militaire accrue à la Pologne.

Le déploiement intellectuel et culturel au centre et à l'est de l'Europe s'associe à ces démarches. Il doit marquer la détermination française à œuvrer pour la Paix et la Sécurité en Europe, c'est une réponse nécessaire à une vision réaliste des faits. Pour Léon Blum, il a aussi une dimension humaniste, allant à l'encontre d'une propagande totalitaire :

« [...] la France n'entreprend pas de croisade doctrinale [...] son action tend à une intelligence réciproque entre les peuples; [...] à dresser les forces morales des peuples pacifiques contre l'agresseur »[6].  

 

 

Innovations

  

Président du Conseil, Léon Blum est au centre des décisions. Deux innovations en sont la démonstration, la création d'un Secrétariat général de la Présidence du Conseil, celle d'une « Commission interministérielle pour l'action et l'information à l'étranger », directement rattachée à cette première instance gouvernementale. Autre fait significatif, dans ces deux structures, expert en ces questions, Yves Chataigneau occupe un poste clé. Dirigeant jusque-là une section du service du Quai d'Orsay chargée de l'expansion culturelle, le « Service des Oeuvres françaises à l'Étranger »[7], il a une bonne connaissance des Balkans et est l'auteur de synthèses renouvelées portant sur les risques et les conséquences d'un recul culturel.

Pour la première fois depuis plusieurs années, la spirale de réduction des crédits disponibles est stoppée. La loi de Finances de l'exercice 1937 renforce nettement la part accordée aux « Oeuvres Françaises à l'étranger» dans le budget du ministère des Affaires étrangères (augmentation de 20% en francs constants par rapport à l'année précédente). L'Europe reçoit plus de 40% du total des crédits votés et les États de l'Europe centrale et orientale drainent à eux seuls le quart des sommes destinées à ce continent

Lancé dès la fin juillet 1936, le «vaste programme d'expansion intellectuelle et culturelle », s'il est mondial, est très largement orienté vers l'Europe centrale et orientale. Ses objectifs, combler insuffisances et retards jusque-là non redressés, réagir aux faits nazis, donner l'image d'une France moderne, industrielle, forte, sûre d'elle-même et d'une démocratie. D'où une évolution de la conception du champ d'application d'une action culturelle à l'étranger, évolution déjà entamée à Prague et à Varsovie.

Face à un ensemble régional qui, hormis la Tchécoslovaquie, bascule vers d'autres influences étrangères, rehausser le prestige de la France est une priorité. L'intervention multipliée en 1936 et 1937 de personnalités, écrivains et universitaires, membres du gouvernement, responsables de branches professionnelles (médecins et chirurgiens dans un premier temps) y contribue largement. La Tchécoslovaquie est très privilégiée, preuve de l'importance accordée à cet allié. Illustrer l'excellence française c'est aussi donner le patronage des Instituts français à des noms de grande notoriété, réaliser de manifestations artistiques de qualité. En 1937, mis à part Belgrade, toutes les capitales alliées en sont le lieu.

D'autres axes priment: briser la baisse sensible de la diffusion du livre, rendre accessible à un public élargi la production écrite française la plus vaste et la plus noble possible, production littéraire et artistique mais surtout scientifique et universitaire. Dans cette direction, un programme est lancé dès juillet 1936, à l'échelle mondiale, «Don gouvernemental du livre français », rapidement mené à bien. L'espace centre et est européen en est le principal bénéficiaire. Sous le signe de la rapidité et de l'efficacité, un comité rassemblant universitaires, représentants de l'édition, écrivains, élabore un outil bibliographique de premier ordre, un catalogue de 8 000 titres, facilitant le choix des organismes bénéficiaires.

À partir de juillet 1936, un programme de dumping commercial est orchestré et subventionné par le gouvernement. S'inspirant des pratiques commerciales nazies, il réussit à dépasser les freins habituels inhérents à l'extrême prudence des maisons d'édition françaises. Mais envisagé sur large échelle, il est finalement limité à une expérience dans deux États, la Roumanie et la Yougoslavie.

Jusqu'au printemps 1938, le caractère intellectuel et universitaire de l'affirmation française est perceptible. Marque sans aucun doute de Léon Blum, c'est également le reflet des choix des hommes, représentant'; d'une France humaniste et attachée aux valeurs républicaines. Citons simplement les noms de Jean Zay et de Jean Perrin.

 

 

C'est aussi une nécessité. Ce choix doit permettre de distinguer les deux faces d'une présence culturelle, celle qui, ouvrant à la culture et à la pratique de la langue, attire la minorité aisée et cultivée, celle qui veut atteindre les étudiants et les forces vives de chaque pays. Il est vital de s'adresser aux jeunes à la recherche d'un niveau de formation supérieure dans des domaines très variés, aux milieux en prise directe avec la réalité économique, technique et administrative des États d'accueil.

Les Instituts français sont, à des degrés divers, l'objet de plans de développement des activités et de rénovation matérielle. Retiennent aussi l'attention les relations avec les Universités nationales, les écoles techniques, celles formant les élites administratives, et la création de chaires et de lectorats. En quelques années, la multiplication des relais d'influence française dans ces nouvelles sphères est réalisée. En hausse très nette, le contingent des bourses d'études en France soutient cette action, favorisant d'abord les États alliés de la France. À travers cette progression, une autre image française est bâtie, déniant les insinuations nazies.

Confrontés à la quête adverse des opinions publiques, multiforme, fait de l'Allemagne nazie avant tout, les leaders du gouvernement de Front populaire vont s'intéresser à celles-ci .

Jusqu'en 1938, dans le vocabulaire officiel, « propagande » ou, plus pudiquement, «publicité » recouvrent encore plutôt un concept classique d'affirmation ou de rayonnement. Une grande importance est accordée aux associations: encadrées par la France (<< sections» de l'Alliance française) ou strictement nationales, donc plus autonomes (ainsi en Yougoslavie et en Pologne). Partout, la densification des réseaux, correspond à une stratégie d'ensemble.

La politique d'expansion culturelle élaborée par Léon Blum et suivie à partir du printemps 1937 par Camille Chautemps a d'autres ambitions, elle veut donner toute leur mesure aux instruments plus récents permettant d'atteindre les masses, la radiodiffusion et le mm; sont surtout visés ici les documentaires, les « actualités », sources visuelles jusqu'alors trop négligées et pourtant incontournables pour forger une image à l'étranger.

Cela nécessite des infrastructures adéquates et suppose aussi une convergence d'analyses de la part des différents ministères. Ici, la période du Front populaire correspond moins à une phase de réalisations qu'à un temps d'examen des insuffisances, un temps de lancement d'opérations coûteuses, exigeant des délais de construction, comme l'installation des nouvelles stations radios émettrices sur ondes courtes ou moyennes. Une « conquête des opinions» est entreprise, mais insuffisamment concrétisée.

Une évolution se dessine cependant. Deux domaines d'intervention à l'étranger convergent, le champ culturel et le champ de l'information. L'agence d'information Téléfrance qui naît en 1936 de la volonté du gouvernement, exclusivement tournée vers l'Europe centrale et orientale, en est une illustration: présentant, comme l'indique le titre de sa revue, Réalités françaises, des informations très concrètes, elle fait aussi une large part au domaine culturel et à son actualité.

 

1944/1945-1947 : face à une nouvelle Europe centrale et orientale

 

 

Des moyens conséquents

 

 

La politique culturelle à l'étranger élaborée par le Gouvernement provisoire de la République française revêt une grande importance: dans l'immédiat, pour accompagner la diplomatie, pour rebâtir une influence au centre du continent, seule subsiste la dimension culturelle française, un certain nombre de ses relais ont pu être maintenus en vie dans la guerre par des équipes restées en poste.

Les choix budgétaires de 1945 et 1946 illustrent cette réalité. Le Gouvernement provisoire reçoit l'aval du pouvoir législatif pour mener une politique culturelle active au dehors. Dans ces deux années, les subventions octroyées aux « Œuvres françaises à l'étranger» représentent 35% de l'ensemble du budget du ministère des Affaires étrangères, du «jamais vu ».

La diplomatie française et le retour culturel vont donc avancer de pair. Au printemps 1946, avec la reconnaissance officielle des coalitions gouvernementales, la France fournit une image en négatif de la reconnaissance diplomatique anglo-saxonne qui se limite encore à la seule Hongrie.

Une nouvelle Direction générale naît au sein du Quai d'Orsay, celle des Relations culturelles. À sa tête, le résistant et universitaire Henri Laugier qui, entre 1936 et 1939, a déjà acquis une expérience en ce domaine. Les orientations données par ce haut responsable correspondent aux convictions des diverses forces du GPRF, elles sont aussi directement le fruit des analyses portées sur les conditions de la reconstruction de l'influence culturelle dans un ensemble régional qui présente une réalité bien différente de celle des années d'avant-guerre.

Dans ce contexte, une nécessité s'impose vite, celle du choix judicieux des artisans de la relance culturelle. Henri Laugier et, à partir du printemps 1946, son successeur, Louis Joxe, choisissent des hommes ouverts aux changements en cours, acceptés, reconnus par les membres des coalitions politiques. Certains ont autrefois noué des relations avec des milieux et des personnalités désormais au pouvoir. Dans la nouvelle génération de normaliens nommés, beaucoup sont d'anciens résistants. Tous ces hommes ont une disposition commune, la conviction de pouvoir travailler avec les gouvernements qui s'installent. Eux -mêmes savent qu'ils sont les représentants d'une « France nouvelle » issue de la Résistance et décidée à œuvrer pour de profondes transformations.

 

 

Aperçu sur quelques orientations

 

 

La reconstitution du réseau des établissements publics et laïques, une extension en province, interviennent très tôt Tout en cherchant à conserver aux établissements leur qualité , le choix est fait d'en élargir le recrutement. Cette option répond au grand souffle de démocratisation de renseignement secondaire et supérieur qui, dans chaque pays, draine la jeunesse vers les lycées et les universités multipliés.

Une autre volonté du GPRF apparaît: pour perdurer, ne pas limiter l'ouverture aux seuls amis traditionnels et aux élites, développer les interventions vers les couches sociales montantes, vers le monde du travail, inventer de nouvelles formules pour être attractif; enfin atteindre les forces syndicales.

Dans un espace où les positions de la France sont complexes, trois règles guident l'action : la première, ne rien brusquer, agir avec prudence et patience, en « accompagnant » les demandes et non en les devançant. La seconde, se rendre utile, contribuer à la reconstruction de chaque pays, ainsi en remédiant aux insuffisances en matériel de laboratoire et en ouvrages scientifiques et techniques. Enfin, tout en visant une garantie juridique pour les implantations françaises, ne jamais favoriser les suspicions «d'impérialisme culturel» et développer au maximum une coopération bilatérale déjà inaugurée avant la guerre. Dans cette optique, en 1945 et 1946, des conventions culturelles et universitaires sont négociées, des commissions mixtes créées pour attribution de bourses d'études dans le pays partenaire; à ce niveau précis la coopération est vite difficile en raison des divergences dans la définition du profil des bénéficiaires.

La volonté de coopération bilatérale se retrouve dans la naissance en France d'associations trait-d'union entre les ressortissants de deux États, dans la recherche de contacts avec leurs « jumelles» dans chaque capitale. Parmi celles-ci, France-Tchécoslovaquie, directement patronnée par le ministre des Affaires étrangères, représente l'engagement gouvernemental français le plus important. Mais, dans la partie Est de l'Europe, ces associations deviennent très vite des relais des ministères auxquels elles sont rattachées, Information, Culture, détenus par les communistes, puis des relais des propagandes d'État. Une situation rencontrée même à Prague et à Bratislava: la coopération culturelle est réelle, mais Tchécoslovaquie-France est de plus en plus un instrument politique aux mains du ministère de l'Information.

 

 

Restaurer l'image française

 

 

La réussite des actions entreprises, l'avenir même de la France dans la zone dépendent largement de la restauration de l'image française. En 1945 et 1946 les dirigeants français affichent une image de la France « positive », résistante, progressiste, à la pointe de la construction d'une démocratie sur des bases nouvelles. Aragon, Éluard, Tzara, Vercors, Seghers sont les grandes voix de la France résistante. D'autres messagers et des membres du gouvernement portent en avant la démonstration d'une reconstruction matérielle, morale et politique. Cours, conférences, expositions, documentaires servent cette image, ainsi que les journaux élaborés sur place dans les services de l'Information à l'étranger.

La persistance en 1945 d'images dépassées, anachroniques, celle de la France des années trente, celle de Vichy, est perçue comme dangereuse à un double point de vue. Elle entretient la méfiance des nouvelles forces

politiques, même si on y trouve des individualités francophiles plus au fait de la France de 1945. Elle entretient les illusions des amis traditionnels, qui continuent à former un important pourcentage de la clientèle gravitant autour des lieux français, et qui voient la France comme un refuge face aux bouleversements. Un risque existe alors, très vite repéré, être entraîné dans le camp des oppositions politiques aux coalitions en place. Ce qui serait alors un paradoxe et un échec pour une France politiquement ancrée à gauche et qui, au contraire, a choisi une position d'ouverture.

L'image française élaborée correspond aussi à une attention portée aux demandes exprimées par des responsables gouvernementaux de l'Est européen. Le glissement est extrêmement subtil entre la volonté de présenter une image sans faille et la certitude qu'il est nécessaire de satisfaire les attentes des forces progressistes agissantes. Il est perceptible avec les interventions de plus en plus rares en Europe centrale et orientale de personnalités de premier plan mais qui ne correspondent pas au profil requis. Les messagers de la France sont d'abord communistes ou compagnons de route, grandes figures de la Résistance, universitaires, rédacteurs les plus « progressistes» de revues françaises pourtant encore pluralistes dans l'immédiat après-guerre, Action, Les Lettres Françaises et, dans le domaine scientifique, La Pensée.

Entre 1945 et le début de l'année 1947 on passe d'une image librement construite par les responsables français, progressiste mais encore pluraliste, à une image de plus en plus partielle, adaptée aux conditions politiques qui prédominent au Centre et à l'Est de l'Europe. Seule la Tchécoslovaquie, dans laquelle les interventions restent nombreuses et diversifiées, échappe en partie à cette situation.

Au même moment, destinées à une diffusion mondiale, les nouvelles revues mensuelles élaborées par la Direction générale des Relations culturelles et par le ministère de l'Information transmettent une image nettement moins étroite.

La politique culturelle entreprise , avec bien d'autres volets, porte ses fruits, on le constate en 1946 et l'on peut parler d'une reconnaissance française dans cet espace. Bien sûr, la progression de la France sur la scène internationale contribue également à cette situation.

De la part de leaders politiques de cet espace, communistes non staliniens inclus, des attentes sont exprimées. Les liens intellectuels et culturels sont considérés comme compatibles avec la situation immédiate: la France apparaît comme la seule puissance occidentale capable de permettre une ouverture sur l'Ouest non contestable par les Soviétiques puisqu'elle en est l'alliée.

Mais, dès 1946 et dans les premiers mois de 1947, les relais français sont confrontés à la pression soviétique qui s'exerce sur les populations, en particulier par des jalons culturels. Ils sont aussi rapidement confrontés aux agissements des personnalités qui, au sein de chacun des gouvernements, sont alignés sur les positions de Moscou et limitent de plus en plus l'espace de liberté d'une expression occidentale.

 

 

Les inflexions d'une politique culturelle française

 

 

Dans chaque période, des éléments modifient la perception de l'ensemble régional, à chaque étape le poids des propagandes totalitaires, à partir de l'automne 1938 l'imminence de la guerre, enfin, avec le tournant de 1947 et au-delà, le poids des contraintes politiques et idéologiques. Les choix en matière de politique culturelle s'infléchissent alors nettement.

 

 

L'année précédant l'entrée en guerre

 

 

Dans l'été 1938 puis à l'automne, au moment de la reculade liée aux accords de Munich, des données nouvelles sont nettement perçues.

Amputé de l'Autriche puis des Sudètes l'ensemble régional est plus vulnérable que jamais. Ces deux entités contribuaient largement à la cohérence de l'espace tout entier. L'Autriche, en particulier, représentait un filtre face à la puissance nazie.

Les observateurs notent dans cette zone des évolutions. Ils constatent la montée d'une propagande qui vise de plus en plus les masses. L'Italie et l'Allemagne sollicitent la participation des populations aux grands meetings à la gloire des régimes, dans leurs capitales; de forts contingents de jeunes y sont invités. Organisés avec les gouvernements fascistes dans quelques capitales, ainsi à Bucarest et à Sofia, d'autres rassemblements de masse mettent l'accent sur le rapprochement des régimes et des peuples.

Le gouvernement de « Défense nationale» conduit par Édouard Daladier va progressivement chercher à adapter aux urgences les interventions « culturelles» dans l'ensemble de la zone.

Jusque-là les réalisations avaient favorisé les alliés de la France. Elles vont désormais être nettement concentrées sur les autres États, Hongrie, Bulgarie, sans négliger pour autant les alliés balkaniques, Roumanie et Yougoslavie. Cette inflexion géographique des priorités françaises reflète aussi une modification de la tonalité des relations bilatérales. Conscients du poids grandissant de l'Allemagne nazie dans la zone, attirés vers elle mais inquiets de leur propre devenir, plusieurs gouvernements opèrent un rapprochement vers la France, suivant ainsi une politique étrangère en réalité ambiguë, mais dont les dirigeants français ne veulent retenir que l'aspect positif.

Pour répondre aux évolutions, les orientations adoptées depuis 1936 ne peuvent suffire. L'action culturelle s'infléchit indéniablement vers une propagande ouverte, la diffusion d'une information et la recherche de l'audience la plus large possible primant désormais sur les autres modes d'intervention. En décembre 1938, une structure restreinte de réflexion est constituée au sein de la Présidence du Conseil; rassemblant quelques membres de la « Commission interministérielle » née deux ans plus tôt, elle donne l'impulsion à cette inflexion.

Une préoccupation domine cette période, s'adresser en priorité à la jeunesse et agir bien au delà des lieux scolaires ou d'enseignement supérieur. Les décideurs s'orientent vers la recherche de messages clairs, simples et attractifs, ils s'intéressent au développement des rencontres sportives, reconnaissant leur force de ralliement sur les jeunes. Ils cherchent à bâtir une image vivante et tonique, porteuse de valeurs humanistes. chaleureuse aussi.

La situation impose aussi de faire la démonstration des capacités françaises. Les documentaires commandés par le Quai d'Orsay vont illustrer la puissance militaire, les ressources de l'Empire français; les sujets touristiques et littéraires sont délaissés. Quelques personnalités françaises apportent le message d'une France forte, déterminée, mais aussi el d'abord pacifique. Parmi ceux-ci , « prédicateurs de paix », «hommes de bonne volonté », citons Georges Duhamel et Jules Romains. Notons une permanence des choix français depuis 1936, renoncer à l'affirmation directe d'un combat antifasciste et restreindre ainsi l'image française.

Avec le sort réservé à la Bohême-Moravie et à l'Albanie, avec les pressions exercées sur la Pologne, le printemps et l'été 1939 confirment la vision d'un conflit imminent. Une nouvelle urgence s'impose, gagner au camp des démocraties les gouvernements et les opinions publiques, obtenir au minimum une neutralité en cas d'affrontement. Sur place des relais culturels font aussi «de l'information », La Présidence du Conseil lance vers plusieurs pays des programmes radiodiffusés en langues étrangères . Jusqu'à l'entrée en guerre et au delà, jusqu'en juin 1940, interventions culturelles et propagande vont fonctionner en symbiose.

 

 

De l'automne 1947 au printemps 1951, des adaptations nécessaires  

 

À partir du printemps 1947, les situations de blocages nées des exigences communistes se multiplient. Le raidissement des relations Est-Ouest, à l'automne 1947, et le rôle des relais du Kominform accentuent les difficultés rencontrées dans la conduite d'une politique culturelle.

À partir de ce moment, avec la vision d'un espace de plus en plus contrôlé par les forces communistes et par les relais de l'Union soviétique, l'élaboration de la politique culturelle française consiste à s'adapter à des situations sans cesse mouvantes, tout en conservant une façade de plus en plus fragile de coopération bilatérale.

Diverses formulations des acteurs français en poste illustrent l'état d'esprit adopté et l'inflexion de l'action :

« Conserver le maximum de notre patrimoine culturel tout en le présentant sous un éclairage particulier... ; sous peine de consomption, s'adapter avec souplesse, prudence, mais sans hésitation...; s'adapter sans se renier... »[8].

 

Les censures conduisent à choisir uniquement « ce qui reste dans les limites du possible» et à préserver la vitalité des lieux français. Seules les œuvres et les thèmes qui apportent une contribution, même lointaine, à la construction du socialisme sont présentés; ils permettent parfois de transmettre indirectement des messages de liberté. Les espoirs s'estompent d'agir hors de lieux français et d'atteindre la masse des travailleurs.

La science et la technique françaises forment de plus en plus la trame de la présence culturelle. Neutres idéologiquement, elles sont une bonne promotion de la France. Une des formes de l'adaptation consiste à répondre à des besoins réels, à être nécessaires.

En 1948, l'adaptation à la nouvelle donne, c'est aussi refuser d'entériner la réalité du Rideau de Fer, c'est maintenir coûte que coûte des contacts. On peut parler d'un credo français; vouloir croire à l'autonomie de la politique culturelle par rapport aux données politiques. D'où, décalage admis pour « coller à la réalité nouvelle », l'envoi, par des gouvernements évoluant vers le centre, de délégués français et d'universitaires très souvent progressistes et communistes. D'où, en avril 1948, après le coup de Prague dénoncé par le gouvernement français conjointement aux Angle-Saxons, la présence d'une mission universitaire officielle au 600e anniversaire de l'Université tchèque Charles IV, pratiquement la seule délégation occidentale. D'autres actions sur le plan culturel et en d'autres pays reflètent cette ligne directrice de la politique française à l'Est.

Mais, à partir de 1949, même ce type de démarche est voué à l'échec. Le Jdanovisme triomphe partout, la « normalisation » se met en place; tout germe d'influence occidentale étant rejeté, l'élimination est progressive. Les dirigeants français constatent alors qu'il ne reste plus d'autre option que de tenter de survivre dans un climat policier. En avril 1951, la soumission aux ordres de fermeture de l'Institut français de Prague et de la Maison de France de Bratislava représente l'épisode final de cette tentative.

Dans les deux périodes étudiées une relation étroite existe entre une vision gouvernementale précise de l'Europe centrale et orientale, des enjeux qui s' y rattachent, et les choix d'une politique culturelle extérieure élaborée pour répondre à des impératifs immédiats et servir une politique étrangère globale.

L'adéquation entre une vision précise, datée et évolutive de cet ensemble régional et l'élaboration d'une politique culturelle spécifique est visible à travers les changements dans la conception de l'instrument culturel, à travers les inflexions, les adaptations importantes. Les évolutions à la fois internes à la zone et européennes, les contextes idéologiques et politiques contraignants amènent à réviser des stratégies culturelles.

L'adéquation entre une vision géopolitique précise de l'espace centre et est européen, de ses pôles essentiels, et la réalisation d'actions prioritaires est également sensible. En 1936, elle apparaît à travers les divers aspects de la politique du livre, elle apparaît aussi avec la nouvelle géographie des manifestations artistiques françaises à partir de l'automne 1938, qui prend enfin en compte les États non alliés et la zone balkanique vers lesquels la probabilité d'un conflit européen proche impose de s'affirmer; enfin, jusqu'au début de 1948, on la discerne à travers l'importance accordée à la Tchécoslovaquie, encore largement orientée à l'Ouest, et à travers la multiplication des manifestations françaises dans sa capitale.

L'image de la France reste en permanence partielle, au service d'une stratégie, associée aux intérêts français et aux possibilités d'affirmation sur place, sans contredire les forces politiques dirigeantes. Mais, à ce dernier niveau, ce qui est encore un choix dans les années d'avant-guerre n'est plus, au delà de 1947, qu'une adaptation contrainte face à la pression stalinienne qui s'instaure.




[1]     Archives du ministère des Affaires étrangères, série Z Europe, Dossiers Générauxn carton 1; 6 janvier 1945.

[2]     Aides financières, alliances diplomatiques, coopération militaire.

[3]     L'Oeuvre de Léon Blum. Tome V (1934-1937), Éditions Albin Michel. p. 366.

 

[4]     Général de Gaulle, Mémoires de Guerre, Le Salut, III, chap. 2, Le Rang, p. 80-81. Janvier 1945, à l'annonce de la Conférence de Yalta.

 

[5]     Archives de la Direction générale des Relations culturelles. 1944-1947. Enseignement, carton 83, Roumanie, 19 décembre 1945.

 

[6]     L'Oeuvre de Léon Blum. op. cit., p.372. Discours à la radio. 17 septembre 1936.

[7]     Yves Chataigneau dirige la « Section des Œuvres diverses ». Jean Marx est à la tête du « Service des Œuvres françaises à l'étranger ».

[8] Archives de la Direction générale des Relations culturelles.