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JUSTINE FAURE • Études slaves, sciences sociales et Guerre froide. Production et circulations des savoirs entre les États-Unis et l’Europe de l’Est, 1943- 1979

Études slaves, sciences sociales et Guerre froide Production et circulations des savoirs entre les États-Unis et l’Europe de l’Est, 1943-1979

 

Bulletin IPR n° 45 - Printemps 2017 

Meilleurs mémoires

compte rendu de HDR

 

Études slaves, sciences sociales et Guerre froide

Production et circulations des savoirs entre les États-Unis et l’Europe de l’Est, 1943-1979

Justine Faure

 

Résumé

Deux axes structurent notre recherche. Le premier est une réflexion sur les conditions politiques et scientifiques de la production, durant les années de Guerre froide, d’un savoir américain sur le bloc soviétique. Le second porte sur une analyse des mobilités scientifiques entre les États-Unis et l’Europe de l’Est. Rendus possibles à partir de la fin des années cinquante par la relative ouverture du bloc soviétique, ces échanges Est-Ouest permettent de réfléchir à la Guerre froide non seulement en termes d’affrontements et d’oppositions, mais aussi en termes de circulations et de transferts de savoirs de part et d’autre du rideau de fer.

Mots-clés : Guerre froideÉtudes slaves États-Unis Europe de l’EstÉchanges scientifiques.

 

Abstract

Slavic Studies, Social Sciences and the Cold War

The Production and Circulations of Knowledge between the United States and Eastern Europe, 1943-1979

My research is structured along two axes. The first axis consists in an analysis of the political and scientific conditions of the production of American knowledge on the Soviet bloc. The second one involves an analysis of scientific mobilities between the United States and Eastern Europe. Made possible from the end of the 1950s by the relative opening of the Soviet bloc, these EastWest scholarly exchanges allow us to think about the Cold War not only in terms of clashes and oppositions, but also in terms of circulation and transfer of knowledge on both sides of the Iron Curtain.

Keywords: Cold War – Slavic Studies – United States – Eastern Europe – Scholarly Exchanges.

 

Cette étude, fondée sur une recherche originale, combine histoire des sciences sociales, des relations internationales et des transferts culturels[1]. Mon travail s’appuie sur une large variété de sources américaines, dont certaines inédites[2], et s’inscrit dans le processus de renouvellement que connaît actuellement l’historiographie de la Guerre froide grâce à une analyse du conflit « vu d’en bas » et à une réévaluation des possibilités de circulations entre l’Est et l’Ouest dans une perspective transnationale.

Cette recherche s’appuie sur trois cercles concentriques d’acteurs, qui permettent des jeux d’échelle articulant cette histoire de la Guerre froide par le bas avec une étude plus globale de la diplomatie américaine.

Le premier cercle est constitué des chercheurs américains spécialistes du bloc soviétique, et en particulier des pays est-européens. J’articule mon analyse de ce milieu autour, d’une part, d’une réflexion sur leurs trajectoires intellectuelles et professionnelles (et en particulier sur les raisons de leur spécialisation) et, d’autre part, sur les institutions créées et animées par ces chercheurs au sein des universités (départements, centres ou instituts spécialisés dans l’étude du bloc soviétique) et des grandes associations professionnelles (le Social Science Research Council réunissant les sociétés savantes en sciences sociales et l’American Council of Learned Societies, l’équivalent du SSRC pour les sciences humaines). Ces chercheurs furent aussi les animateurs des principales organisations dédiées aux échanges en sciences humaines et sociales avec le bloc soviétique, l’Inter-University Committee on Travel Grants (IUCTG 1955-1968) et l’International Research and Exchanges Board (à partir de 1968)[3].

Mon deuxième cercle d’acteurs gravite autour de ce noyau d’universitaires. Il s’agit des fondations philanthropiques (la Carnegie Corporation of New York et les fondations Rockefeller et Ford) et du gouvernement américain, qui apparaissent tour à tour comme des partenaires, des conseillers, des commanditaires et des financeurs actifs du champ de la recherche sur le bloc soviétique et des organisations chargées des échanges universitaires avec ces pays. Ce second cercle d’acteurs permet de réfléchir à l’articulation entre savoir et pouvoir et de croiser les temporalités convergentes et divergentes des sphères intellectuelles et politiques.

Les partenaires est-européens des universitaires américains composent mon troisième et dernier cercle d’acteurs, que ce soit les autorités communistes ou les chercheurs bénéficiant d’une mobilité avec les États-Unis. Je pose tout particulièrement la question des motivations communistes présidant à l’ouverture à l’Occident et des incidences politiques des mobilités Est-Ouest. Quant à la question des incidences scientifiques des échanges universitaires (constitution de réseaux transnationaux, phénomènes de transferts de savoirs et de méthodes), je les ai envisagées à partir de trois études de cas : les contacts entre historiens américains et hongrois, entre anthropologues américains et roumains et entre sociologues américains et polonais.

Quels sont les résultats les plus saillants de cette recherche ?

Tout d’abord, grâce à la combinaison d’acteurs multiples, publics et privés, américains et est-européens, je suis parvenue à plusieurs conclusions. J’ai notamment replacé au cœur des études sur le bloc soviétique les chercheurs spécialistes de l’URSS et de l’Europe de l’Est en m’intéressant aux dynamiques propres au milieu universitaire. Loin d’être de simples marionnettes dans les mains des financeurs (les fondations philanthropiques et le gouvernement américain), ces spécialistes furent les véritables moteurs de l’essor de la soviétologie, comme le montrent leurs « pratiques auto-organisatrices » au cours des années 1940. J’ai aussi montré le rôle pionnier et crucial qu’ils jouèrent dans la mise en place des échanges scientifiques avec le bloc soviétique en me penchant notamment sur l’histoire de l’IUCTG et de l’IREX. Cette pluralité d’acteurs m’a aussi permis de nourrir une réflexion plus large sur le fonctionnement des réseaux privés-publics et donc sur le National Security State américain. Dans la lignée d’autres études[4], j’ai montré par exemple combien ces réseaux privé-public ne pouvaient être compris à travers une analyse binaire « contrôle ou autonomie ». Cependant, j’ai aussi mis au jour la résistance du département d’État à une forme de privatisation de la diplomatie culturelle du fait des enjeux induits par les contacts Est-Ouest, la tension entre diplomatie publique et diplomatie culturelle, les ambigüités des diplomates sur la question de la « qualité du savoir » américain diffusé derrière le rideau de fer et en conséquence les dissensions visibles non seulement avec les universitaires mais aussi avec les fondations philanthropiques. Enfin, cette pluralité d’acteurs m’a permis de comparer leurs pratiques, en analysant par exemple les relations nouées entre chacune des trois grandes fondations philanthropiques et leurs partenaires universitaires ou en confrontant les effets du financement fédéral et philanthropique sur le champ de la soviétologie (« l’argent de l’influence »).

Le deuxième apport de ma recherche est d’avoir dans une très large mesure centré mon analyse de la construction des savoirs universitaires américains sur le bloc soviétique autour de la tension entre sciences sociales et humanités, tension à laquelle furent liés des enjeux intellectuels et professionnels, mais aussi financiers et politiques. C’est à mes yeux la problématique la plus féconde de mon travail, qui justifie le titre de mon manuscrit et qui pose non seulement la question de la qualité du savoir universitaire, mais aussi celle de son utilité.

Cette réflexion sur les tensions entre sciences sociales et humanités me semble en effet avoir mis en lumière plusieurs points intéressants. Tout d’abord, elle éclaire l’articulation parfois difficile entre expertise et savoir universitaire. Par exemple, l’entrée dans la Guerre froide suscita chez les spécialistes du monde russe une intense mobilisation afin d’offrir au gouvernement des analyses susceptibles de nourrir la prise de décision diplomatique, notamment par une évaluation fine des intentions et des capacités soviétiques. Or traditionnellement, les savoirs américains sur la Russie étaient dominés par les littéraires et les linguistes. Un des enjeux essentiels de la toute jeune soviétologie américaine fut en conséquence de mettre en place des mécanismes susceptibles d’encourager le développement des sciences sociales (au premier rang desquelles l’économie, la science politique ou la sociologie), et ce au détriment des « humanités slaves ». Cette recomposition du champ fut facilitée par le soutien des fondations philanthropiques, particulièrement soucieuses elles aussi de soutenir ce développement des sciences sociales. Se pose en conséquence la question de l’incidence de la Guerre froide sur la construction des savoirs, enjeu historiographique important auquel mon travail offre une contribution originale.

La tension entre sciences sociales et humanités éclaire aussi les objectifs intellectuels et politiques qui étaient assignés aux échanges scientifiques avec le bloc soviétique. Les activités de l’IREX sont sous cet angle particulièrement intéressantes. En effet, si les universitaires en charge de l’organisation estimaient que leur objectif était avant tout intellectuel et qu’il fallait en conséquence éviter toute forme de politisation ou d’instrumentalisation, ils acceptaient aussi l’idée selon laquelle les contacts Est-Ouest étaient une façon d’ouvrir le bloc aux idées occidentales et d’y ménager des espaces de liberté. C’est pourquoi l’IREX était soucieuse d’envoyer derrière le rideau de fer des chercheurs en sciences sociales afin d’exporter dans le bloc soviétique une analyse plus politique et critique du système communiste et ainsi d’œuvrer à terme à un affaiblissement de ces régimes.

Dernier point, le choix d’articuler construction et circulation des savoirs m’a amenée à des conclusions intéressantes sur plusieurs phénomènes. J’ai tout d’abord éclairé les conditions concrètes et matérielles des phénomènes circulatoires Est-Ouest en m’appuyant une nouvelle fois sur l’analyse des activités de l’IREX, qui montrent notamment combien la Détente fut un contexte favorable à l’essor des échanges scientifiques. Dans le cas de l’Europe de l’Est, les archives révèlent même une certaine forme de normalisation des relations intellectuelles entre ces pays et l’Occident. L’IREX sut se saisir avec célérité et efficacité des occasions offertes par cette atmosphère de relative liberté en développant des mécanismes d’échanges novateurs, destinés notamment à favoriser les projets de recherches collaboratifs entre chercheurs américains et chercheurs du bloc soviétique et en conséquence, à inclure ces derniers dans une communauté scientifique transnationale. Ce dernier point m’a conduite à enrichir l’histoire de l’exil est-européen et celle des circularités culturelles en travaillant sur le réinvestissement dans leur pays d’origine de certains exilés, devenus d’éminents chercheurs américains, et en mettant ainsi en lumière les processus d’allers-et-retours entre les États-Unis et l’Europe de l’Est. Enfin, j’ai esquissé une analyse de l’impact en Europe de l’Est des mobilités scientifiques mise en place avec les États-Unis et abordé la question des transferts de savoirs et des  phénomènes de « fertilisation croisée », et ce à travers  mes trois études de cas. Pour le cas roumain, je complète actuellement mon manuscrit inédit par une collecte de témoignages recueillis à la fois auprès des anthropologues américains ayant séjourné en Roumanie dans les années 1970 et auprès de leurs interlocuteurs locaux.

Cette recherche offre donc, à travers l’exemple américain, un regard inédit sur les circulations Est-Ouest, que je prolonge actuellement par une étude des mobilités scientifiques initiées par la France et la Grande-Bretagne en direction du bloc soviétique.

 

 


[1]    Le présent article est le compte rendu du manuscrit inédit présenté dans le cadre du dossier d’HDR de Justine Faure, maître de conférences en histoire à l’IEP de Strasbourg, intitulé « Franchir le rideau de fer : pour une histoire des circulations entre les États-Unis et l’Europe de l’Est en temps de Guerre froide », soutenue en novembre 2015 à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (garant : Antoine Marès).

[2]    Notre corpus combine archives gouvernementales (département d’État, USIA…) et privées (les fondations philanthropiques, l’Université Columbia, les associations professionnelles comme le SSRC ou l’ACLS et les organisations universitaires responsables des échanges avec le bloc soviétique).

[3]    Ces deux organisations, bien qu’essentielles à l’étude des circulations scientifiques entre les États-Unis et le bloc soviétique, n’avaient encore jamais fait l’objet d’étude scientifique et c’est même à ma demande que les archives de l’IREX ont été inventoriées par la Bibliothèque du Congrès.

[4]    Voir par exemple Helen Laville, Hugh Wilford (eds), The US Government, Citizen Groups and the Cold War. The State-Private Network, New York, Routlegde, 2006, ainsi que les analyses de W. Scott Lucas, « Mobilizing Culture : The State-Private Network and the CIA in the Early Cold War », in Dale Carter et Robin Clifton (eds), War and Cold War in American Foreign Policy 1942-62, New York, Palgrave, 2002, p. 83-107, et « Beyond Freedom, Beyond Control, Beyond the Cold War: Approaches to American Culture and the State-Private Network », Intelligence and National Security, 2003, n° 2, p. 53-72.