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ÉTIENNE BOISSERIE • « Nous ne croyons plus aucune promesse ». Tchèques et Slovaques dans l’Autriche-Hongrie en guerre, 1914-1918

Bulletin IPR n° 45 - Printemps 2017 

Meilleurs mémoires

compte rendu de HDR

 

Bulletin IPR n° 45 - Printemps 2017 

 

 

« Nous ne croyons plus aucune promesse »

Tchèques et Slovaques dans l’Autriche-Hongrie en guerre, 1914-1918

 

Étienne Boisserie

 

 

 

 

 

Résumé :

Cette étude propose une tentative d’appréhension globale des évolutions qui interviennent au cours de la Première Guerre mondiale en Pays tchèques et en Slovaquie. Elle observe quatre grands lieux dans lesquels autant de dynamiques distinctes et en partie co-dépendantes permettent de mieux prendre en compte certains facteurs centrifuges et centripètes qui s’exercent dans la Double monarchie.

Mots-clés : Première Guerre mondiale – Autriche-Hongrie – Pays tchèques – Slovaquie – Front intérieur.

 

 

Abstract

“We do not believe any promise anymore”

The Czech and the Slovakians in Austria-Hungary at war, 1914-1918

This study intends to offer a comprehensive approach of the evolutions that occur in the Czech Lands and in Slovakia during World War I. It focuses on four main different places where four different but partly co-dependent dynamics can be observed. It then affords to take into account some of the centrifugal and centripetal forces inside the Dual Monarchy.

Keywords: First Wold War – Austria-Hungary – Czech Lands – Slovakia – Home Front

 

 

Depuis plusieurs années, la question des nationalités n’est plus considérée comme l’un des faits majeurs provoquant l’affaiblissement de l’Autriche-Hongrie[1]. À rebours de ce qui a longtemps prévalu dans le sillage d’une téléologie de la libération dont les termes sont imposés dès les premières années d’après-guerre, les travaux les plus récents sur la question nationale en Autriche-Hongrie soulignent une prévalence de l’attitude loyale des nationalités dans le conflit, arrière compris. Les facteurs militaires, diplomatiques et proprement intérieurs sont désormais des éléments pris sérieusement en compte dans une perspective d’embolie progressive de la Double monarchie et de prise de distance d’une partie substantielle de la population à l’égard de son sort institutionnel. Les évolutions tchèque et slovaque soulignent cet éloignement-détachement qui progresse à mesure que la politique autrichienne s’inscrit dans ce qu’il est convenu d’appeler un « cours allemand ». Lorsque la monarchie implose avant même d’avoir subi la défaite militaire sur le front italien, le motif institutionnel et politique dissimule des dynamiques centrifuges, des contradictions, fractures internes et des tensions qui n’ont pas été surmontées, attisées par l’accélération de l’alignement sur l’Allemagne au cours du conflit ; Tchèques et Slovaques ont subi les profondes transformations infligées par la guerre et un projet alternatif tchéco-slovaque s’est construit, que l’ensemble des forces politiques s’est approprié, et qui est porté par la victoire de l’Entente. Cette évolution est appréhendée par l’analyse de quatre dynamiques qui permettent d’éclairer les forces centripètes et centrifuges qui s’exercent au cours du conflit. L’observation de leurs synergies permet de percevoir les formes et les temps du basculement des deux sociétés vers l’organisation du temps de guerre, ses contraintes ordinaires et extraordinaires, les usures que celles-ci provoquent et la prise de distance progressive à l’égard du sort des armes – sinon de celui de la monarchie elle-même – qui en découle. Aucune de ces dynamiques n’est totalement étanche l’une à l’autre. Les interactions sont nombreuses, même si leur intensité varie dans le temps et dans l’espace.

La première de ces dynamiques est militaire et combattante et elle s’est rapidement articulée autour de l’opposition loyauté vs déloyauté, longtemps organisée selon une grille de lecture « nationale ». La thèse d’une plus forte prévalence de la déloyauté de certaines nationalités autres qu’allemande ou hongroise – notamment les Tchèques – a eu la vie dure, d’autant qu’elle était conforme au récit canonique tchécoslovaque. Prenant compte des travaux consacrés à l’analyse des principaux engagements « tchèques », d’études inédites de divisions ou de régiments spécifiques, y compris des cas les plus emblématiques de « désertions » des régiments entiers[2], nous cherchons à approcher la question nationale dans l’écriture de guerre tchèque et de nous interroger en partant du postulat que le combattant tchèque est un combattant avant d’être Tchèque. À quels types de combat est-il confronté ? Dans quelles conditions matérielles ? Si la question nationale se manifeste, quels en sont les termes et les différentes formes ? Permettent-elles de supposer une prise de distance à l’égard de la monarchie, ou, au contraire, soulignent-elles le loyalisme des combattants ? Par hypothèse, ne signalent-elles pas plutôt un mouvement de balancier entre souci de servir – que renforcent la camaraderie et la solidarité des combattants – et souhait d’échapper aux combats ? Comment se manifestent, le cas échéant, les signes de lassitude, et quelles formes prennent-ils ? En tenant compte des limites méthodologiques d’une approche qui s’appuie sur des correspondances dont les soldats savent qu’elles sont susceptibles d’être lues par la censure, et sur des récits ex post, nous tentons de faire saillir certains éléments du regard porté sur ces conditions et sur ce que ces récits offrent à voir du quotidien de guerre, de ses soucis matériels, de considérations prosaïques et pratiques qui méritent d’être regardées hors toute considération nationale ou recherche d’un héroïsme et d’un patriotisme qui ont longtemps envahi la mémoire officielle.

La seconde dynamique concerne l’irruption de la guerre dans le quotidien des deux sociétés, ses effets pratiques et matériels. Un consensus historiographique s’était formé dans les années 1980 sur l’impact des pénuries dans la société allemande et en Autriche-Hongrie, la question des transports jouant un rôle clé[3]. Plus récemment, des études de cas locaux ont permis d’affiner cette analyse[4]. Ces conséquences immédiates, qu’elles soient matérielles, physiologiques et psychologiques, font de l’Autriche-Hongrie un belligérant intéressant sur la question de la formation et du maintien du consensus. Mais celle-ci déborde le seul aspect du ravitaillement et de ses faiblesses pour toucher celle de la légitimité de l’État autrichien, de son modèle d’organisation, à celle des solidarités et des liens entre différentes catégories de la population – en fonction de clivages nationaux ou sociaux. Comme le signalait récemment Rudolf Kučera, « l’historiographie [tchèque] a dans une certaine mesure adopté la perspective des institutions répressives autrichiennes[5] » – perspective elle-même utile au récit canonique de la « libération ». L’exploration d’autres pistes permet de brosser un tableau plus contrasté, même s’il reste fragmentaire: l’étude du quotidien de l’arrière est nourrie d’études micro- historiques, d’approches croisées entre fronts et arrière ou d’études de certaines catégories de la population[6]. Plusieurs aspects restent toutefois encore inexplorés ou mal documentés, en particulier les outils de mobilisation des sociétés dès le début du conflit, leur mise en place, et leurs effets. Nous observons donc la manière dont les autorités civiles et, à leur suite, les grandes organisations non gouvernementales – caritatives, syndicats, unions professionnelles ou associations – s’adressent à la population et participent de la réorganisation de la société vers l’effort de guerre, comment certains secteurs d’activités, notamment l’école, s’adaptent à ce nouveau cadre, comment les différentes catégories de la population sont-elles sommées de se plier à l’impératif de sacrifice qui domine la parole officielle ; comment, somme toute, s’organise cette « transformation de la nation en un corps collectif de guerriers au combat[7] » ? Nous privilégions l’angle moins observé des discours adressés à la population par les autorités. L’analyse de ces outils, modèles rhétoriques et thèmes peut être considérée ici comme la première approche d’une culture de guerre appliquée au cas tchèque. Dans un second temps, nous nous interrogeons sur les limites de cette transformation, sur l’essoufflement de la mobilisation, ses causes possibles et ses manifestations, en privilégiant l’observation de la situation dans certains Cercles administratifs [Kreise], notamment ceux de Písek, České Budějovice et Hradec Králové.

C’est dans ce contexte qu’est abordée la dynamique proprement politique. Elle suppose une mise en perspective de la construction des espaces partisans et des rapports de force qui s’y exercent à la veille de la guerre, utile à la compréhension des modifications des équilibres et des stratégies de chacun que celle-ci provoque, du glissement d’une position presque unanimement loyaliste à un alignement sur le projet tchéco-slovaque du Conseil national tchéco-slovaque. Ce projet n’est pas une rupture, mais le résultat d’une maturation qui emprunte à des analyses structurant les espaces tchèque et slovaque de longue date. En effet, s’il n’existe pas de projet politique tchécoslovaque avant la guerre, l’approcher comme un artifice empêche de penser sa cohérence sans laquelle il n’est pas envisageable qu’il puisse prendre corps interne – nonobstant la condition impérative d’une victoire des pays de l’Entente. C’est dans cette perspective que nous observons la dernière dynamique, celle de l’action extérieure et de son Conseil national tchéco-slovaque, dimension la plus documentée du conflit dont les paradigmes sont fixés de longue date, même si le schéma général fait encore l’objet d’analyses désormais plus réflexives. Mettre à distance l’action extérieure ne revient pas à minorer son rôle, mais à la replacer dans une fonction d’acteur extérieur aux évolutions des sociétés tchèque comme slovaque jusqu’au milieu de 1917 au moins, et de l’observer dans une double fonction à la mesure qu’elle y occupe réellement : fonction politique d’une part, par les liens entretenus avec l’intérieur de la monarchie, fonction diplomatique d’autre part, grâce aux liens constitués progressivement dans les pays de l’Entente. Dans les deux cas, l’action extérieure doit composer avec différents contextes, stratégies et rapports de force qui prévalent dans chacun d’entre eux et sur lesquels elle sa capacité d’influence est limitée. Quels sont les écueils rencontrés, les outils et les stratégies pour les surmonter, notamment lorsque le Conseil national doit circonvenir des stratégies et des projets divergents ? Qui le porte localement et dans quelles conditions ? Comment les liens forgés antérieurement à la guerre sont-ils utilisés ? Le cas échéant, comment se reconfigurent-ils ? Comment le projet tchécoslovaque s’impose-t-il? Plus largement, comment à partir de traditions et de programmes divergents, dans une situation de relative méconnaissance mutuelle, ce projet commence-t-il à se concrétiser ? Quels peuvent être les facteurs explicatifs de la structuration progressive de cette dynamique tchéco-slovaque ? Comment s’impose-t-elle progressivement et produit-elle un alignement des acteurs intérieurs sur le programme extérieur, élément nécessaire, mais insuffisant, à la légitimation de ce dernier ?

Les dynamiques intérieures – militaire, sociétale et politique – et celles provoquées par l’action extérieure sont observées dans leurs interactions d’intensité variable. Elles forment autant de faisceaux qui permettent d’éclairer le contexte de la création d’un État sur la base d’un projet politique inexistant quatre ans plus tôt et dont la presque totalité de la population n’avait pas encore entendu parler avant le printemps, sinon l’été 1917. La Grande Guerre des Tchèques et des Slovaques ne peut se comprendre que par ce fractionnement en plusieurs composantes et dynamiques propres à chaque espace, par l’observation des rapports de forces internes et internationaux et la progressive mise en place de synergies qui se combinent lorsque la porosité entre actions intérieure et extérieure s’affirme.

 


[1]   Le présent article est le compte rendu dHDR dÉtienne Boisserie, soutenue le 8 décembre 2015 à lUniversité de Paris 1 Panthéon-Sorbonne (garant : Antoine Marès).

 

[2]    Richard Lein, Pflichterfüllung oder Hochverrat? Die tschechischen Soldaten Österreich- Ungarns im ersten Weltkrieg, VienneBerlinMünster, LIT Verlag, 2011 ; Josef Fučík, Osmadvacátnici. Spor o českého vojáka Velké války 1914-1918, Prague, Mladá fronta, 2006.

[3]    Robert J. Wegs, Die österreichische Kriegswirtschaft, 1914-1918, Vienne, A. Schendl, 1979 ; Robert Georg Plaschka, Horst Haselsteiner, Arnold Suppan, Die Innere front. Militärassistenz, Widertand und Umsturz in der Donaumonarchie 1918, Band I-II., Munich, Oldenbourg, 1974.

[4]    Maureen Healy, Vienna and the Fall of the Habsburg Empire. Total War and Everyday Life in World War I, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.

[5]    Rudolf Kučera, Život na příděl, Prague, Lidové noviny, 2013, p. 128.

[6]    Josef Petráň, Dvacáté století v Ouběnicích, Prague, Lidové noviny, 2009 ; Milena Lenderová, Martina Halířová, Tomáš Jiránek, Vše pro dítě ! Válečné dětství 1914-1918, Prague, Paseka, 2015.

[7]    Christa Hämmerle, Oswald Überegger, Birgitta Zaar (dir.), Gender and the First World War, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2014, p. 1.