Hommage

Michel Serres, professeur d’histoire des sciences

C’est avec émotion que l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et sa communauté ont appris le décès de Michel Serres le 1er juin 2019.

Ses anciennes étudiantes, Bernadette Bensaude-Vincent et Sophie Poirot-Delpech, rendent hommage à celui qui a enseigné dès 1969 à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pendant plus de vingt ans Michel Serres a enseigné l’histoire des sciences au sein de l’UFR d’histoire de notre université. La multitude d’hommages qui saluent aujourd’hui son œuvre évoquent volontiers la foule bigarrée d’intellectuels venant remplir chaque samedi matin l’amphi Lefebvre, enchantés par son vagabondage encyclopédique de la thermodynamique à la théorie de l’information, en passant par Zola, Jules Verne, Lucrèce et bien sûr Hergé. Mais ces évocations escamotent volontiers tous les étudiants qu’il a formés au fil des ans. Beaucoup restent durablement marqués par sa manière nouvelle d’aborder et de pratiquer l’histoire des sciences.

Harceler la philosophie du progrès

Serres a mené une critique serrée de la tradition d’épistémologie qui l’a nourri, harcelant sans relâche la philosophie du progrès qui sous-tend l’épistémologie bachelardienne. Pourquoi la science de Diderot est-elle oubliée au profit de celle de Laplace ? Pourquoi De rerum natura de Lucrèce est-il relégué dans la poésie ou la philosophie ? Tout en faisant travailler les étudiants sur l’histoire des mathématiques et de la physique, Serres leur apprend qu’il faut oser bousculer les cloisonnements disciplinaires afin de dégager les structures transversales à toutes les formations culturelles d’une époque.

Papillonner dans l'encyclopédie

Peu à peu Michel Serres a renoncé à la position de surplomb qui sous-tend l’approche structuraliste en amorçant un tournant vers les choses. Pour lui étudier les sciences c’est se tourner vers le monde, penser la terre, les fleuves, les turbulences en même temps que le social. C’est mêler le subjectif, l’objectif et le collectif. D’où l’impression qu’il a pu donner de papillonner dans l’encyclopédie ou de naviguer sur la Garonne dans une langue fleurie. En instaurant une nouvelle perspective sur l’histoire des sciences et des techniques, Serres a d’abord questionné la puissance scientifique et ses alliances avec le politique, l’économique et le militaire puis il a tourné notre regard vers les menaces qui pèsent sur la Terre, en forgeant l’idée d’un Contrat naturel. Bien que Serres n’ait pas voulu faire école, il nous revient de ressaisir et de transmettre cet héritage en poursuivant son enquête sur le monde.

B. Bensaude-Vincent & S. Poirot-Delpech

Les auteurs

Bernadette Bensaude-Vincent est professeure émérite de philosophie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a publié une vingtaine d'ouvrages sur l'histoire et la philosophie des sciences et des technosciences comme sur les rapports entre science et public. Elle est membre de l’Académie des technologies.

Sophie Poirot-Delpech est enseignante-chercheure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Sociologue des techniques, elle a notamment étudié les mondes aéronautiques. Elle est membre du CETCOPRA. 

Une version enrichie de cet article, en collaboration avec Jean-Marc Drouin (professeur retraité en histoire et philosophie des sciences du Muséum national d’histoire naturelle), est lisible sur le site d’AOC.

Crédit photo @ Briand